PREAMBULE
Pour écrire l'histoire de sa vie, il faut d'abord avoir vécu; aussi n'est-ce pas la mienne que j'écris.
Ayant été atteint, jeune encore, d'une maladie morale abominable, je raconte ce qui m'est arrivé pendant trois ans. Si j'étais seul malade, je n'en dirais rien; mais, comme il y en a beaucoup d'autres que moi qui souffrent du même mal, j'écris pour ceux-là, sans trop savoir s'ils y feront attention; car, dans le cas où personne n'y prendrait garde, j'aurai encore retiré ce fruit de mes paroles, de m'ètre mieux guéri moi-même, et, comme le renard pris au piège, j'aurai rongé mon pied captif.
Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères ii-quieles avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Euiope ; le reste
des êtres tâchait de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens; c'était l'impôt payé à César, et, s'il n'avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C'était l'escorte qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde, et s'en aller tomber dans une petite vallée d'une île déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n'y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées; jamais il n'y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n'y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières, dans tous les cœurs. Jamais il n'y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d'Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient des nuages ^qu'aux lendemains de ses batailles.
C'était l'air de ce ciel sans tache, oii brillait tant de gloire, où resplendissait tant d'acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu'ils étaient destinés aux hécatombes; mais ils croyaient Murât invulnérable, et on avait vu passer l'empereur sur un pont où. sifflaient tant de balles, qu'on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu'était-ce que cela? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante! elle ressemblait si bien à l'espérance, elle fauchait de si vei'ts épis, qu'elle en était comme devenue jeune, et qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demidieux.
Cependant l'immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s'égorger; comme il ne savait pas encore s'il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraël passa sur la route, il l'effleura du bout de l'aile, et le poussa dans l'Océan. Au bruit de sa chute, les puissances moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleurs, et avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l'Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d'Arlequin.
Ue même qu'un voyageur, tant qu'il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s'apercevoir de ses veilles, ni des dangers; mais, dès qu'il est arrivé au milieu de sa famille et qu'il s'assoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans borne et peut à peine se traîner à son lit : ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s'endormit d'un si profond sommeil que ses vieux rois, la croyant morte, l'enveloppèrent d'un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement.
Alors ces hommes de l'Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s'y virent si vieux, si mutilés, qu'ils se souvinrent de leurs fils, afin qu'on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient; les enfants sortirent des collèges, et, ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Bliicher étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvaloribus mundi.
Alors s'assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre, ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Ils n'étaient pas sortis de leurs villes; mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale d'Europe. Ils avaient dans la tète tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes; d'autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu'où leur avait ouvert, ils liraient de leurs poches de grands paichemins tout usés avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient; on s'étonnait qu'une seule mort pût appeler tant de corbeaux.
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Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s'il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l'argent; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait; d'autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d'aller dans sa grand'salle, que les échos en étaient sonores; d'autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf.
Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l'ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves; mais le silence continuait toujours, et l'on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : « Faites-vous prêtres »; quand ils parlaient d'ambition : « Faites-vous prêtres »; d'espérance, d'amour, de force, de vie : « Faites-vous prêtres! »
Cependant il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple; il commença à dire que la gloiie était une belle chose, et l'ambition de la guerre aussi; mais qu'il y en avait une plus belle qui s'appelait la liberté.
Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d'avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine; ils se souvinrent d'avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d'un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de l'empereur. Il y avait pour eux, dans ce mot de liberté, quelque chose qui leur faisait battre le cœur, à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore.
Ils tressaillirent en l'entendant; mais en rentrant au logis ils virent trois paniers qu'on portait à Clamart : c'étaient trois jeunes gensqui avaient prononcé trophautcemotde liberté.
Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue ; mais d'autres harangueurs montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait l'ambition, et que la gloire était bien chèi^e; ils firent voir l'horreur de la guerre, et appelèrent boucheries les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps, que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient
feuille à feuille autour d'eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front comme des fiévreux qui s'éveillent.
Les uns disaient : « Ce qui a causé la chute de l'empereur, c'est que le peuple n'en voulait plus »; les autres : « Le peuple voulait le roi; non, la liberté; non, la raison; non, la religion; non, la constitution anglaise; non, l'absolutisme; un dernier ajouta : « Non, rien de tout cela, mais le repos. >>
Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sous ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme, devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir; et entre ces deux mondes.... quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée, de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui resssemble à tous deux à la fois, et oîi l'on ne sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris.
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, fils de l'Empire et petits-fils de la Révolution.
Or, du passé ils n'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi! comme Pygmalion Galatée : c'était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient quelle s'animât, que le sang colorât ses veines.
Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule qui n'est ni la nuit ni le jour; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d'ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d'un froid terrible. L'angoisse de la mort leur entra dans l'âme à la vue de ce spectre moitié momie et moitié fœtus; ils s"en approchèrent comme le voyageur à qui l'on montre à Strasbourg la fille d'un vieux comte de Sarvenden, embaumée dans sa parure de fiancé : ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l'anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d'oranger.
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Comme à l'approche d'une tempête, il passe dans les forêts uu vent terrible qui fait frissonner tous les arbres, à ([uoi succède un profond silence; ainsi Napoléon avait lout ébranlé en passant sur le monde; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et, portant leur main à leur tète, ils n'y avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème; mais Napoléon le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre de la vieille Europe ; puis le silence avait succédé.
On dit que, lorsqu'on rencontre un chien furieux, si on a le courage de marcher gravement sans se retourner, et d'une manière régulière, le chien se contente de vous suivre pendant un certain temps en grommelant entre ses dents; tandis que, si on laisse échapper un geste de terreur, si on fait un pas trop vite, il se jette sur vous et vous dévore ; car, une fois la première morsure faite, il n'y a plus moyen de lui échapper.
Or, dans l'histoire européenne, il était arrivé souvent qu'un souverain eût fait ce geste de terreur et que son peuple l'eût dévoré; mais, si on l'avait fait, tous ne l'avaient pas fait en même temps, c'est-à-dire qu'un roi avait disparu, mais non la majesté royale. Devant Napoléon, la majesté royale l'avait fait, ce geste qui perd tout, et non seulement la majesté, mais la religion, mais la noblesse, mais toute puissance divine et humaine.
Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait, mais la croyance en elles n'existait plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l'esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire': « Ceci pourrait être », ou de se dire : « Ceci a été »; c'est la première morsure du chien.
Napoléon despote fut la dernière lueur de la lampe du despotisme; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui on entendit un grand bruit : c'était la pierre de Sainte-Hélène qui venait de tomber sur l'ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel lastre glacial de la raison, et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d'un suaire livide.
On avait bien vu jusqu'alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contrie les rois ; on avait bien crié contre les abus
LA CONFI'SSION D UN ENFANT DU SIÈCLE 40o
et les préjuyt'-s; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. S'il passait un noble, ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait Ir' guerre commençaient à hocher la tête et à dire ; « Ah celui-là, nous l'avons vu en temps et lieu; il avait un autre visage. •>. Et, quand on parlait du trône et de l'autel, ils répondaient : « Ce sont quatre ais de bois; nous les avons cloués et décloués. » Et quand on leur disait : « Peuple, tu es revenu des erreurs qui t'avaient égaré : tu as appelé tes rois et tes prêtres », ils répondaient : « Ce n'est pas nous, ce sont ces bavards-là. » Et quand on leur disait : « Peuple, oublie le passé, laboure et obéis », ils se redressaient sur leurs sièges, et on entendait un sourd retentissement. C'était un sabre rouillé et ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait aussitôt : « Reste en repos du moins; si on ne te nuit pas, ne cherche pas à nuire. » Hélas! ils se contentaient de cela.
Mais la jeunesse ne s'en contentait pas. Il est certain qu'il y a dans l'homme deux puissances occultes qui combattent jusqu'à la mort : l'une, clairvoyante et froide, s'attache à la réalité, la calcule, la pèse, et juge le passé; l'autre a soif de l'avenir et s'élance vers l'inconnu. Quand la passion emporte l'homme, la raison le suit en pleurant et en l'avertissant du danger; mais dès que l'homme s'est arrêté à la voix de la raison, dès qu'il s'est dit : « C'est vrai, je suis un fou; ofi allais-je? » la passion lui crie : « Et moi, je vais donc mourir? »
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d'huile se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins; ceux d'une fortune médiocre prirent un état, et se résignèrent soit à la robe, soit à l'épée ; les plus pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l'affreuse mer de l'action sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l'association et que les hommes sont troupeaux de nature, la politique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la chambre législative, on courait à une pièce de théâtre où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à
César, on se ruait à l'enlerrement d'un député libéral. Mais des membres des deux partis opposés, il n'en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît amèrement le vide de son existence et la pauvi-eté de ses mains.
En même temps que la vie au dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux, l'hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs; les idées anglaises se joignant à la dévotion, la gaieté même avait disparu. Peut-être était-ce la Piovidence qui préparait déjà ses voies nouvelles, peutêtre était-ce l'ange avant-coureur des sociétés futures qui semait déjà dans le cœur des femmes les germes de l'indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que, tout d'un coup, chose Jnouïe, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d'un côté et les femmes de l'autre; et ainsi, les unes vêtues de blanc comme des fiancées, les autres vêtus de noir comme des orphelins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.
Qu'on ne s'y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C'est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions; mais elle porte en ellemême le deuil, afin qu'on la console.
Les mœurs des étudiants et des artistes, ces mœurs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchoté un mot qui blesse à mort : le mépris. Ils s'étaient jetés dans le vin et dans les courtisanes. Les étudiants et les artistes s'y jetèrent aussi : l'amour était traité comme la gloire et la religion; c'était une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux; la grisctte, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d'un amour si tendre et si doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques. Elle était pauvre, et on ne l'aimait plus; elle voulait avoir des robes et des chapeaux, elle se vendit. 0 misère! le jeune homme qui aurait diî l'aimer, qu'elle aurait aimé elle-même; celui qui la conduisait autrefois aux bois de Verrières et de Romainville, aux danses sur le gazon, aux soupers sous l'ombrage; celui qui venait causer le soir sous la lampe, au fond de la boutique, durant les longues veillées d'hiver; celui qui partageait avec elle sou morceau de paie trempé de la sueur
de son front, et son amour sublime et pauvre; celui-ià' ce même homme, après l'avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d'orgie au fond du lupanar, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur.
Or, vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d'angoisse et de douleur épars dans l'univers. Gœthe, le patriarche d'une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d'Allemagne en France. Du fond de son cabinet d'étude, entouré de tableaux et de statues, riche, heureux et tranquille, il regardait venir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byron lui répondit par un cri de douleur qui lit tressaillir la (irèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le mot de l'énigme hideuse dont il s'enveloppait.
Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre! pardonnez-moi! vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu'un enfant qui souffre. Mais, en écrivant tout ceci, je ne puis m'empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des Heurs, les voix de la nature, l'espérance et l'amour, la vigne et le soleil, l'azur et la beauté? Sans doute vous connaissiez la vie, et sans doute vous aviez soutTert, et le monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines, et vous désespériez; et vos maîtresses vous avaient trahis, et vos amis calomniés, et vos compatriotes méconnus; et vous aviez le vide dans le cœur, la mort devant les yeux, et vous étiez des colosses de douleur. Mais, dites-moi, vous, noble Gœthe, n'y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles forêts d'Allemagne? Vous pour qui la belle poésie était la sœur de la science, ne pouvaient-elles à elles deux trouver dans l'immortelle nature une plante salutaire pour le cœur de leur favori ! Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amant des formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dans ces beaux vases que vous saviez faire, vous qui n'aviez qu'à sourire et à laisser les abeilles vous venir sur les lèvres? Et toi, et toi, ByroD, n'avais-tu pas près de
Havenne, sous tes orangers d'Ilalie, sous ton beau ciel vénitien, près de ta clière Adriatique, n'avais-tu pas ta bien-aimée? 0 Dieu, moi qui te parles, et qui ne suis qu'un faible enfant, j'ai connu peut-être des maux que tu n'as pas soufferts, et cependant je crois à Tespérance, et cependant je bénis Dieu.
Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sur nos tètes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d'une convulsion terrible. Car formuler des idées générales, c'est changer le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Goethe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruit défendu. Ceux qui ne le lurent pas alors crurent n'en rien savoir. Pauvres créatures! l'explosion les emporta comme des grains de poussière dans l'abîme du doute universel.
Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer désenchantement, ou, si l'on veut, désespérance; comme si l'humanité en léthargie avait.été crue morte par ceux qui lui làLaient le pouls. De même que ce soldat à qui l'on demanda jadis : « A quoi crois-tu? « et qui le premier répondit : « A moi »; ainsi la jeunesse de France, entendant celte question, répondit la première : « A rien ».
Dès lors il se forma comme deux camps : d'une part, les esprits exailés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l'inlini, plièrent la tête en pleurant; ils s'enveloppèrent de rêves maladifs, et l'on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d'amertume. D'une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d'autre souci que de compter l'argent qu'ils avaient. Ce ne fut qu'un sanglot et un éclat de rire, l'un venant de l'âme, l'autre du corps.
Voici donc ce que disait l'àme :
« Hélas! hélas! la religion s'en va; les nuages du cioi tombent en pluie; nous n'avons plus ni espoir, ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant les quels tendre les mains. L'astre de l'avenir se lève à peine, il ne peut sortir de Tliorizon ; il reste enveloppé de nuages, et, comme le soleil en hiver, son disque y apparaît dun rouge de sang, qu'il a gardé de 93. Il n'y a plus d'amour, il n'y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit sur la terre! Et nous serons morts quand il fera jour. »
Voici donc ce que disait le corps :
LA CONFESSION d'uN ENFANT DU SIÈCLE 409
* Llioianie est ici-bas pour se servir de ses sens; il a plus ou moins de morceaux d'un métal jaune ou blanc, avec quoi il a droit à plus ou moins d'estime. Manger, boire et dormir, c'est vivre. Quant aux liens qui existent entre les hommes, l'amitié consiste à prêter de l'argent; mais il est rare d'avoir un ami qu'on puisse aimer assez pour cela. La paienté sert aux héritages; l'amour est un exercice du corps; la seule jouissance intellectuelle est la vanité. >>
Pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l'afTreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de la poésie, enveloppant l'horrible idole de son manteau de pèlerin, l'avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d'une force désormais inutile, les enfants du siècle roidissaient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné. Déjà tout s'abîmait, quand les chacals sortirent de terre. Une littérature cadavéreuse et infecte, qui n'avait que la forme, mais une forme hideuse, commença d'arroser d'un sang fétide tous les monstres de la nature.
Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir : les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil, et le blasphème à la bouche. D'ailleurs, le caractère français, qui de sa nature est gai et ouvert, prédominant toujours, les cerveaux se remplirent aisément des idées anglaises et allemandes; mais les cœurs, trop légers pour lutter et pour souffrir, se flétrirent comme des fleurs brisées. Ainsi le principe de mort descendit froidement et sans secousse de la tête aux entrailles. Au lieu d'avoir l'.enthousiasme du mal, nous n'eûmes que l'abnégation du bien; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient par passetemps des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l'hostie, ce symbole éternel de l'amour céleste, servait à cacheter des lettres; les enfants crachaient le pain de Dieu.
Heureux ceux qui échappèrent à ces temps! Heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel! Il y en eut sans doute, et ceux-là nous plaindront.
11 est malheureuseaienl vrai qu'il y a dans le blasphème une grande déperdition de force qui soulage le cœur trop plein. Lorsqu'un athée, tirant sa montre, donnait un quart (l'heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c'était un quart d'heure de colère et de jouissance atroce qu'il se procurait. C'était le paroxysme du désespoir, un appel -ans nom à toutes les puissances célestes ; c'était une pauvre et misérable créature se tordant sous le pied qui l'écrase; c'était un grand cri de douleur. Et qui sait? aux yeux de celui qui voit tout, c'était peut-être une prière.
Ainsi les jeunes gens trouvaient un emploi de la force inactive dans l'afTection du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pour ceux qui ne savent que faire; ils se moquent par là d'eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis il est doux de se croire malheureux, lorsqu'on n'est que vide et ennuyé. La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, est une terrible meule de pressoir lorsqu'il s'agit de s'énerver.
En sorte que les riches se disaient : « II n'y a de vrai que la richesse, tout le reste est un rêve; jouissons et mourons ». Ceux d'une fortune médiocre se disaient : « Il n'y a de vrai que l'oubli, tout le reste est un rêve; oublions et mourons. » Et les pauvres disaient : « 11 n'y a de vrai que le malheur, tout le reste est un rêve; blasphémons et mourons. »
Ceci est-il trop noir? Est-ce exagéré? Qu'en pensez-vous? Suis-je un misanthrope? Qu'on me permette une réflexion.
En lisant l'histoire de la chute de l'empire romain, il est impossible de ne pas s'apercevoir du mal que les cliréliens, si admirables dans le désert, firent à l'État dès qu'i-ls eurent la puissance. « Quand je pense, dit .Montesquieu, à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m'empêclier de le comparer à ces Scytbes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. — Aucune affaire d'État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage, ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta. »
Montesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les empereurs, toais il sauva les peuples. Il ouvrit aux- bar-
LA CONFESSION D'UN ENFAxNT DU SlfcCLE 411
bares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s'agissait bien des grands de la terre I et voilà qui est intéressant que les derniers râlemenls d'un empire corrompu jusqu'à la moelle des os, que le sombre galvanisme au moyen duquel s'agitait encore le squelette de la tyrannie sur la tombe d'Héliogabale et de Caracalla! La belle chose à conserver que la momie de Rome embaumée des parfums de Néron, emmaillotée du linceul de Tibère! Il s'agissait, messieurs les politiques, d'aller trouver les pauvres et de leur dire d'être en paix; il s'agissait de laisser les vers et les taupes ronger les monuments de honte, mais de tirer des lianes de la momie une vierge aussi belle que la mère du Rédempteur, l'espérance, amie des opprimés.
Voilà ce que fit le christianisme; et maintenant, depuis tant d'années, qu'ont fait ceux qui l'ont détruit? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu'ils se disaient : « Le riche et le fort m'opprimeront sur la terre; mais, quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte, et je les accuserai au tribunal de Dieu. » Ainsi, hélas! ils prenaient patience.
Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : « Tu prends patience jusqu'au jour de justice : il n'y a point de justice; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance : il n'y a point de vie éternelle; tu amasses tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les apporter au pied de Dieu à l'heure de ta mort : il n'y a point de Dieu. »
Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu'il s'est redressé sur la glèbe avec la force d'un taureau. Il a dit au riche : « Toi qui m'opprimes, tu n'es qu'un homme »; et au prêtre : « Toi qui m'as consolé, tu as menti ». C'était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.
Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s'est
412 ŒUVKES D'ALFIIF.D DE MISSET
dit un beau jour : « (iuerre au riche! A moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu'il n'y en a pas d'autre! A moi la terre, puisque le ciel est vide! A moi et à tous, puisque tous"^ont égaux! » 0 raisonneurs sublimes qui l'avez mené là, que lui direz-vous s'il est vaincu?
Sans doute vous êtes des philanthropes, sans doute vous avez raison pour l'avenir, et le jour viendra où vous serez bénis : mais pas encore, en vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Loi'sque autrefois l'oppresseur disait : « A moi la terre! — A moi le ciel! » répondait l'opprimé. A présent que répondra-t-il?
Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes, le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n'est plus; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.
Voilà un homme dont la maison tombe en ruine; il l'a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt à tailler ses moellons et à faire son ciment, la pioche en main, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent, et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer parti. Que voulez-vous qu'il fasse, liïi qui ne veut point de ruines pour faire un nid à sa couvée? La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. « Attendez, lui dit on, on les tirera peu à peu; espérez, travaillez, avancez, reculez. » Que ne lui dit-on pas? Et pendant ce temps-là cet homme n'ayant plus sa vieille maison et pas encore sa maison nouvelle, ne sait comment se défendre de la pluie, ni comment préparer son repas du soir, ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir; et ses enfants sont nouveau-nés.
Ou je me trompe étrangement, ou nous ressemblons à cet homme. 0 peuples des siècles futurs! lorsque, par une chaude journée d'été, vous serez courbés sous vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un épi plus haut que l'autre dans la moisson humaine, m^is seulement des blueis et des marguerites au milieu
des liés jaunissants; ô hommes libres! quand alors vous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n'y serons plus, dites-vous que nous avons acheté bien cber le repos dont vous jouirez; plaignez-nous plus que tous vos pères; car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient dignes de plainte, et nous avons perdu ce qui les consolait.
Après cette évocation embellie par lasplendeurdes images le poète commence le récit de ses désillusions et raconte à quelle occasion Octave, le héros de la confession, fut pris d"ahord de la maladie du siècle.
Agé de dix-neuf ans au commencement du récit et de vingt et un ans à la fin. Octave (c'est Musset lui-même), né vers 1810, de cette génération venue trop tard pour l'Empire, trop tard (malgré sa précocité) pour la Restauration, et qui achève en 1836 son apprentissage dans le conllit de toutes les idées et sur les débris de toutes les croyances, Octave est amoureux; il l'est avec naïveté, confiance, adoration, et jusque-là il ressemble aux amoureux de tous les temps; mais au plus beau de son rêve, un soir à souper, étant en face de sa maîtresse, sa fourchette tombe par hasard, il se baisse pour la ramasser, et voit... quoi? le pied de sa maîtresse qui s'appuie sur le pied de son ami intime.
Le réveil est affreux et soudain; Octave prend à l'instant même la maladie du siècle, comme on prenait autrefois la petite vérole après un brusque saisissement. 11 quitte sa maîtresse, se bat avec son ami et est blessé; guéri, il se jette dans la débauche, dans l'orgie, jusqu'à ce que la mort de son père l'en tire.
Confiné alors aux champs il y voit une personne simple, douce, plus âgée que lui, mais belle encore, un peu dévote, assez mystérieuse, Mme Pierson; il en vient à l'aimer, à être aimé d'elle; ici mille détails simples, enchanteurs, dos promenades dans le bois, avec chasteté puis avec ivresse. On le croirait guéri, heureux, fixé. Mais la vieille plaie du libertin se rouvre; elle saigne au sein de ce bonheur et le corrompt. La manière bizarre, capricieuse, cruelle, dont il défait à plaisir son illusion et la félicité d son amie, est admirablement décrite; elle sent son amère réalité.
Après bien des scènes pénibles, lorsqu'une réconciliation semble à jamais scellée, lorsque Brigitte Pierson consent à tout oublier, à tout fuir du passé, à voyager bien loin et pour longtemps avec lui, survient un tiers jusque-là inaperçu, l'honnête Smith, qui aime involontaii-ement Brigitte et se fait aimer d'elle. Octave s'en aperçoit, les interroge, découvre la souffrance de Brigitte, reconnaît que tant de coups qu'il lui a portés ont tué en elle cet amour où elle ne voit plus qu'un devoir. Il hésite, il est près de la frapper d'un poignard; mais le bon sentiment triomphe. Il se retire, il s'efface avec abnégation, il se rabat à une amitié sacrée, Smith et Brigitte partent ensemble en chaise de poste pour l'Italie.
Tel est, tracé par Sainte-Beuve, le résumé de cette œuvre qui a voulu montrer la plaie incurable que laissent au fond du cœur, et sous l'apparence de guérison, la débauche et les instincts insatiables et dépravés qu'elle inocule.
Quelques endroits, dit le critique, ramènent à réveiller le sujet: c'est d'abord le discours nocturne, son ami, le sceptique Desgenais, qui fait profession de mépriser les femmes et qui, selon la juste remarque de Paul de Musset, résume en lui toute une classe de jeunes gens que l'auteur a vus de près et qu'il appelle les hommes de chair, par opposition aux hommes de sentiment dont le type est Octave. Une précoce expérience avait rendu Desgenais chauve avant l'âge; il connaissait la vie et avait pleuré dans son temps, mais sa douleur portait cuirasse; il était matérialiste et attendait la mort.
« Octave, dit Desgenais à son ami, d'après ce qui se passe en vous, je vois que vous croyez à l'amour tel que les romanciers et les poètes le représentent; vous croyez, en un mot, à ce qui se dit ici-bas et non à ce qui s'y fait. Cela vient de ce que vous ne raisonnez pas sainement et peut vous mener à de très grands malheurs.
« Les poètes représentent l'amour comme les sculpteurs nous peignent la beauté, comme les musiciens créent la mélodie; c'est-à-dire que, doués d'une organisation nerveuse et exquise, ils rassemblent avec discernement et avec ardeur les éléments les plus purs de la vie, les lignes les plus belles de la matière, et les voix les plus harmonieuses de la nature. Il y avait, dit-on, à Athènes, une grande quantité de belles filles; Praxitèle les dessina toutes lune après l'autre; après quoi, de toutes ces beautés diverses, qui
(Dessin original Je Bii).\
chacune avaient leur défaut, il fit une beauté unique, sans défaut, et créa la Vénus. Le premier homme qui fit un instrument de musique, et qui donna à cet art ses règles et ses lois, avait écoulé, longtemps auparavant, murmurer \es roseaux et chanter les fauvettes. Ainsi les poètes, qui connaissaient la vie, après avoir vu beaucoup d'amoufs plus ou moins passagers, après avoir senti profondément jusqu'à quel degré d'exaltation sublime la passion peut s'élever par moments, retranchant de la nature humaine tous les éléments qui la dégradent, créèrent ces noms mystérieux qui passèrent d'âge en ûge sur les lèvres des hommes : Daphnis et Ghloé, Héro et Léandre, Pyrame et Thisbé.
« Vouloir chercher dans la vie réelle des amours pareils à ceux-là, éternels et absolus, c'est la même chose que de chercher sur la place publique des femmes aussi belles que la Vénus, ou de vouloir que les rossignols chantent les symphonies de Beethoven.
« La perfection n'existe pas; la comprendre est le triomphe de l'intelligence humaine: la désirer pour la posséder est la plus dangereuse des folies. Ouvrez votre fenêtre, Octave; ne voyez-vous pas l'infini? ne sentez-vous pas que le ciel est sans bornes? votre raison ne vous le dit-elle pas? Cependant concevez-vous l'infini? vous faitesvous quelque idée d'une chose sans fin, vous qui êtes né d'hier et qui mourrez demain? Ce spectacle de l'immensité a, dans tous les pays du monde, produit les plus grandes démences. Les religions viennent de là; c'est pour posséder l'infini que Caton s'est coupé la gorge, que les chrétiens se livraient aux lions, les huguenots aux catholiques; tous les peuples de la terre ont étendu les bras vers cet espace immense, et ont voulu s'y précipiter. L'insensé veut posséder le ciel; le sage l'admire, s'agenouille et ne le désire pas.
« La perfection, ami, n'est pas plus faite pour nous que l'immensité. Il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien, ni à l'amour, ni à la beauté, ni au bonheur, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau et heureux autant que l'homme peut l'être.
« Supposons que vous avez dans votre cabinet d'étude uo tableau de Raphaël que vous regardiez comme parfait; supposons qu'hier soir, en le considérant de près, vous avez découvert dans un des personnages de ce tableau une faute grossière de dessin, un membre cassé ou un muscle
Alfred de Musset. I. 27
hors nature, comme il s'en trouve un, dit-on, dans l'un des bras du gladiateur antique; vous éprouverez certainement un grand déplaisir, mais vous ne jetterez cependant pas au feu votre lableau; vous direz seulement qu'il n'est pas parfait, mais qu'il y a des morceaux qui sont dignes d'admiration.
« II y a des femmes que leur bon naturel et la sincérité de leur cœur empêchent d'avoir deux amants à la fois. Vous avez cru que votre maîtresse était ainsi; cela vaudrait mieux en elTet. Vous avez découvert qu'elle vous trompait; cela vous oblige-t-il à la mépriser, à la maltraiter, à croire enfin qu'elle est digne de votre haine?
<< Quand bien même votre maîtresse ne vous aurait jamais trompé, et quand elle n'aimerait que vous à présent, songez, Octave, combien son amour serait encore loin de la perfection, combien il serait humain, petit, restreint aux lois de l'hypocrisie du monde; songez qu'un autre homme l'a possédée avant vous et même plus d'un autre homme, que d'autres encore la posséderont après vous.
« traites cette réflexion : ce qui vous pousse en ce moment au désespoir, c'est cette idée de perfection que vous vous étiez faite sur votre maîtresse, et dont vous voyez qu'elle est déchue. Mais, dès que vous comprendrez bien que cette idée première elle-même était humaine, petite et restreinte, vous verrez que c'est peu de chose qu'un degré de plus ou de moins sur cette grande échelle pourrie de l'imperfection humaine.
« Vous conviendrez volontiers, n'est-ce pas? que votre maîtresse a eu d'autres hommes et qu'elle en aura d'autres ; vous me direz sans doute que peu vous importe de le savoir, pourvu qu'elle vous aime, et qu'elle n'ait que vous tant qu'elle vous aimera. Mais moi je vous dis : puisqu'elle a eu d'autres hommes que vous, qu'importe donc que ce soit hier ou il y a deux ans? Puisqu'elle ne doit vous aimer qu'un temps, et puisqu'elle vous aime, qu'importe que ce soit pendant deux ans ou pendant une nuit? Étesvous homme, Octave? Voyez-vous les feuilles tomber des arbres, le soleil se lever et se coucher? Entendez-vous vibrer l'horloge de la vie à chaque battement de votre cœur? Y a-t-il donc une si grande différence entre un amour d'un an et un amour d'une heure, insensé qui, par cette fenêtre grande comme la main, pouvez voir l'infini?
« Vous appelez honnête la femme qui vous aime deux ans fidèlement; vous avez apparemment un alraanach fait
exprès pour savoir combien de temps les baisers des hommes mettent à sécher sur les lèvres des femmes. Vous failes une grande différence entre la femme qui se donne pour de l'argent et celle qui se donne pour du plaisir, entre celle qui se donne pour de l'orgueil et ce\Ie qui se donne pour du dévouement. Parmi les femmes que vous achetez, vous payez les unes plus cher que les autres ; parmi celles que vous recherchez pour le plaisir des sens, vous vous abandonnez aux unes avec plus de confiance qu'aux autres; parmi celles que vous avez par vanité, vous vous montrez plus glorieux de celle-ci que de celle-là; et de celle à qui vous vous dévouez, il y en a à qui vous donnerez le tiers de votre cœur, à une autre le quart, à une autre la moitié, selon son éducation, ses mœurs, son nom, sa naissance, sa beauté, son tempérament, selon 'occasion, selon ce qu'on en dit, selon l'heure qu'il est, selon ce que vous avez bu à dîner.
« Vous avez des femmes. Octave, par la raison que vous êtes jeune, ardent, que votre visage est ovale et régulier, que vos cheveux sont peignés avec soin; mais, par cette raison môme, mon ami, vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme.
« La nalure, avant tout, veut la reproduction des êtres; partout, depuis le sommet des montagnes jusqu'au fond de l'Océan, la vie a peur de mourir. Dieu, pour conserver son ouvrage, a donc établi cette loi, que la plus grande jouissance de tous les êtres vivants fût l'acte de la génération. Le palmier, envoyant à sa femelle sa poussière féconde, frémit d'amour dans les vents embrasés; le cerf en rut éventre sa biche qui lui résiste; la colombe palpite sous les ailes du mule comme une sensitive amoureuse, et l'homme tenant dans ses bras sa compagne, au sein de la toute-puissante nature, sent bondir dans son cœur l'étincelle divine qui l'a créé.
« 0 mon ami ! lorsque vous serrez dans vos bras nus une belle et robuste femme, si la volupté vous arrache des larmes, si vous sentez sangloter sur vos lèvres des serments d'amour éternel, si l'infini vous descend dans le cœur, ne craignez pas de vous livrer, fussiez-vous avec une courtisane.
« Mais ne confondez pas le vin avec l'ivresse; ne croyez pas la coupe divine où vous buvez le breuvage divin; ne vous étonnez pas le soir de la trouver vide et brisée. C'est une femme, c'e&t un vase fragile, fait de terre par un potier.
420 OEUVRES d'aLFRED ÙE MuSsEt
€ Remerciez Dieu de vous montrer le ciel, et parce que vous battez de l'aile ne vous croyez pas un oiseau. Les oiseaux eux-mêmes ne peuvent franchir les nuages; il y a une sphère oîi ils manquent d'air, et l'alouette, qui s'élève en chantant dans les brouillards du matin, retombe quelquefois morte sur le sillon.
« Prenez de l'amour ce qu'un homme sobre prend de vin ; ne devenez pas un ivrogne. Si voire maîtresse est sincère et fidèle, aimez-la pour cela : mais, si elle ne l'est pas, et vju'elle soit jeune et belle, airaez-la parce qu'elle est jeune et belle; et, si elle est agréable et spirituelle, aimez-la encore; et, si elle n'est rien de tout cela, mais qu'elle vous aime seulement, aimez-la encore. On n'est pas aimé tous les soirs.
« Ne vous arrachez pas les cheveux et ne parlez pas de vous poignarder parce que vous avez un rival. Vous dites que votre maîtresse vous trompe pour un autre; c'est votre orgueil qui en souiïre : mais changez seulement les mots; dites-vous que c'est lui qu'elle trompe pour vous, et vous voilà glorieux.
<t Ne vous faites pas de règle de conduite, et ne dites pas que vous voulez être aimé exclusivement à tout autre, car, en disant cela, comme vous êtes homme et inconstant vous-même, vous êtes forcé d'ajouter tacitement: « Autant que cela est possible ».
« Prenez le temps comme il vient, le vent comme \\ souffle, la femme comme elle est. Les Espagnoles, les premières des femmes, aiment fidèlement : leur cœur est sincère et violent, mais elles portent un stylet sur le cœur. Les Italiennes sont lascives, mais elles cherchent de larges épaules et prennent mesure de leur amant avec des aunes de lailleur. Les Anglaises sont exaltées et mélancoliques mais elles sont froides et guindées. Les Allemandes sont tendres et douces, mais fades et monotones. Les Françaises sont spirituelles, élégantes et voluptueuses, mais elles mentent comme des démons.
« Avant tout, n'accusez pas les femmes d'être ce qu'elles sont : c'est nous qui les avons faites ainsi, défaisant l'ouvrage de la nature en toute occasion.
" La nature, qui pense à tout, a fait la vierge pour être amante; mais, à son premier enfant, ses cheveux tombent, son sein se déforme, son corps porte une cicatrice; la femme est faite pour être mère. L'homme s'en éloignerait peut-être alors, dégoûté par la beqiutc perdue; mais son
enfanl saltache à lui en pleurant. Voilà la famille, la loi humaine; tout ce qui s'en écarte est monstrueux. Ce qui fait la vertu des campagnards, c'est que leurs femmes sont des machines à enfantement et à allaitement, comme ils sont, eux, des machines à labourage. Ils n'ont ui faux cheveux, ni lait virginal; mais leurs amours n'ont pas la lèpre, ils ne s'aperçoivent pas, dans leurs accouplements naïfs, qu'on a découvert l'Amérique. A défaut de sensualité, leurs femmes sont saines; elles ont les mains callouses, auss leur cœur ne l'est-il pas.
« La civilisation fait le contraire de la nature. Dans not, villes et selon nos mœurs, la vierge, faite pour courir au soleil, pour admirer les lutteurs nus, comme à Lacédémone, pour choisir, pour aimer, on l'enferme, on la verrouille; cependant elle cache un roman sous son crucifix; pâle et oisive, elle se corrompt devant son miroir, elle flétrit dans le silence des nuits cette beauté qui l'étouffé et qui a besoin du grand air. Puis, tout d'un coup, on la tire de là, ne sachant rien, n'aimant rien, désirant tout; une vieille l'endoctrine, on lui chuchote un mot obscène à l'oreille, et on la jette dans le lit d'un inconnu qui la viole. Voilà le mariage, c'est-à-dire la famille civdisée. Et maintenant voilà cette pauvre fille qui fait un enfant; voilà ses cheveux, son beau sein, son corps qui se flétrissent; voilà qu'elle a perdu la beauté des amantes, et elle n'a point aimé! Voilà qu'elle a conçu, voilà qu'elle a enfanté, et elle se demande pourquoi. On lui apporte un enfant, et on lui dit : « Vous êtes mère. » Elle répond : « Je ne suis pas mère; qu'on donne cet enfant à une femme qui ait du lait; il n'y en a pas dans mes mamelles. » Ce n'est pas ainsi que le lait vient aux femmes. Son mari lui répond qu'elle a raison, que son enfant le dégoûterait d'elle. On vient, on la pare, on met une dentelle de Malines sur son lit ensanglanté, on la soigne, on la guérit du mal de la maternité. Un mois après, la voilà aux Tuileries, au bal, à l'Opf ra : son enfant est à Chaillot, à Auxerre; son mari en mauvais lieu. Dix jeunes gens lui parlent d'amour, de dévouement, de sympathie, d'éternel embrassement, de tout ce qu'elle a dans le cœur. Elle en prend un, l'attire sur sa poitrine : il la déshonore, se retourne, et s'en va à la Bourse. Maintenant la voilà lancée, elle pleure une nuit, et trouve que les larmes lui rougissent les yeux. Elle prend un consolateur de la perte duquel un autre la console; ainsi jusqu'à trente ans et plus. C'est alors que, blasée et gangrenée, n'ayant plu.s rien
d'humain, pas même le dégoût, elle rencontre un soir un bel adolescent aux cheveux noirs, à l'œil ardent, au cœur palpitant d'espéi^ance; elle reconnaît sa jeunesse, elle se souvient de ce qu'elle a souffert, et, lui rendant la leçon de sa vie, elle lui apprend à ne jamais aimer.
« Voilà la femme telle que nous l'avons faite ; voilà nos maîtresses. Mais quoi! ce sont des femmes, et il y a avec elles de bons moments!
« Si vous êtes d'une ti'erape ferme, sûr de vous-même et vraiment homme, voici donc ce que je vous conseille : lancez-vous sans crainte dans le torrent du monde; ayez des courtisanes, des danseuses, des bourgeoises et des marquises. Soyez constant et infidèle, triste et joyeux, trompé ou respecté; mais sachez si vous êtes aimé, car, du moment que vous le serez, que vous importe le reste"?
« Si vous êtes un homme médiocre et ordinaire, je suis d'avis que vous cherchiez quelque temps avant de vous décider, mais que vous ne comptiez sur rien de ce que vous aurez cru trouver dans votre maîtresse.
a Si vous êtes un homme faible, enclin à vous laisser dominer et à prendre racine là oii vous voyez, un peu de terre, faites-vous une cuirasse qui résiste à tout; car, si vous cédez à votre nature débile, là où vous aurez pris racine, vous ne pousserez pas; vous sécherez comme uneplante oisive, et vous n'aurez ni fleurs, ni fruits. La sève de votre vie passera dans une écorce étrangère; toutes vos actions seront pâles comme la feuille du saule; vous n'aurez pour vous arroser que vos propres larmes, et pour vous nourrir que votre propre cœur.
« Mais si vous êtes dune nature exaltée, croyant à des rêves et voulant les réaliser, je vous réponds alors tout net : « L'amour n'existe pas >.
« Car j'abonde dans votre sens, et je vous dis : Aimer, c'est se donner corps et âme, ou, pour mieux dire, c'est faire un seul être de deux : c'est se promener au soleil, en plein vent, au milieu des blés et des prairies, avec un corps à quatre bras, à deux têtes et à deux cœurs. L'amour, c'est la foi, c'est la religion du bonheur terrestre ; c'est un triangle lumineux placé à la voûte de ce temple qu'on appelle le monde. Aimer, c'est marcher librement dans ce temple, et avoir à son côté un être capable de comprendre pourquoi une pensée, un mot, une fleur font que vous vous ari'êtez et que vous relevez la tête vers le triangle céleste. Exercer les nobles facultés de Ihomme est un
grand bien, voilà pourquoi le génie est une belle chose; mais doubler ses facultés, presser un cœur et une intelligence sur son intelligence et sur son cœur, c'est le bonheur suprême. Dieu n'en a pas fait plus pour l'homme; voilà pourquoi l'amour vaut mieux que le génie. Or, dites-moi, est-ce là l'amour de nos femmes? Non, non, il faut en convenir. Aimer, pour elles, c'est autre chose : c'est sortir voilées, écrire avec mystère, marcher en tremblant sur la pointe du pied, comploter et railler, faire des yeux languissants, pousser de chastes soupirs dans une robe empesée et guindée, puis tirer les verrous pour la jeter par-dessus sa tête, humilier une rivale, tromper un mari, désoler ses amants; aimer, pour nos femmes, c'est jouer à mentir comme les enfants jouent à se cacher : hideuse débauche du cœur, pire que toute la lubricité romaine aux saturnales de Priape; parodie bâtarde du vice lui-même aussi bien que de la vertu; comédie sourde et basse où tout se chuchote et se travaille avec des regards obliques, où tout est petit, élégant et difforme, comme ces monstres de porcelaine qu'on apporte de Chine; dérision lamentable de ce qu'il y a de beau et de laid, de divin et d'infernal au monde; ombre sans corps, squelette de tout ce que Dieu a fait. »
Ainsi parlait Desgenais d'une voix mordante, au milieu du silence de la nuit.
Quelques mois plus tard Octave commence à se rejtentir, et c'est avec une éloquence vigoureuse qu'il répond :
J'étais assis un soir au coin du feu avec Desgenais. La fenêtre était ouverte; c'était un de ces premiers jours de mars, qui sont les messagers du printemps; il avait plu, une douce odeur venait du jardin.
« Que ferons-nous, mon ami, lui dis-je, lorsque le printemps sera venu? Je me sens l'envie de voyager.
— Je ferai, me dit Desgenais, ce que j'ai fait l'an passé; j'irai à la campagne quand ce sera le temps d'y aller.
~ Quoi! répondis-je, faites-vous tous les ans la même chose? Vous allez donc recommencer votre vie de cette année?
— Que voulez-vous que je fasse? répliqua-t-il.
424 ŒUVRES D'Ar,FRRD DE MUSSET
— C'est juste! m'écriui-je en me levant en sursaut; oui, que voulez-vous que je fasse? vous avez bien dit. Ah! Desgenais, que tout cela me fatigue! Est-ce que vous n'êtes jamais las de cette vie que vous menez!
— Non, » me dit-il.
J'étais debout devant une gravure qui représentait la Madeleine au désert; je joignis les mains involontairement, K Que faites-vous donc? demanda Desgenais.
— Si j'étais peintre, lui dis-j*^, et si je voulais peindre la mélancolie, je ne peindrais pas une jeune fille rêveuse, un livre entre les mains.
— A qui en avez-vous ce soir? dit-il en riant.
— Non, en vérité, continuai-je; cette Madeleine dans les larmes a le sein gonflé d'espérance; cette main pâle et maladive, sur laquelle elle soutient sa tête, est encore embaumée des parfums qu'elle a versés sur les pieds du Christ. Ne voyez-vous pas que dans ce désert il y a un peuple de pensées qui prient? Ce n'est pas là la mélancolie.
— C'est une femme qui lit, répondit-il d'une voix sèche.
— Et une heureuse femme, lui dis-je, et un heureux livre. »
Desgenais comprit ce que je voulais dire, il vit qu'une profonde tristesse s'emparait de moi. Il me demanda si j'avais quelque cause de chagrin. J'hésitais à lui répondre, et je sentais mon cœur se briser.
« Enfin, me dit-il, mon cher Octave, si vous avez un sujet de peine, n'hésitez pas à me le confier; parlez ouvertement, et vous trouverez en moi un ami.
— Je le sais, répondis-je, j'ai un ami, mais ma peine n'a pas d'ami. »
Il me pressa de m'expliquer. « Eh bien, lui dis-je, si je m'explique, de quoi cela vous servirat-il, puisque vous n'y pouvez rien, ni moi non plus? Est-ce le fond de mon cœur que vous me demandez, ou est-ce seulement la première parole venue, et une excuse?
— Soyez franc, me dit-il.
— Eh bien, répliquai-je, eh bien, Desgenais, vous m'avez donné des conseils en temps et en lieu, et je vous prie de ra'écouter comme je vous ai écouté alors. Vous me demandez ce que j'ai dans le cœur, je vais vous le dire.
(( Prenez le premier homme venu, et dites-lui : Voilà des «gens qui passent leur vie à boire, à monter à cheval, à « rire, à jouer, à user de tous les plaisirs; aucune entrave
M ne les retient, ils ont pour loi ce qui leur p'aît, des femmes «tant qu'ils en veulent; ils sont riches. D'autre souci, pas <' un; tous les jours sont fêtes pour eui >> Qu'en pensezvous? A moins que cette homme ne soit an dévot sévère, il vous répondra que c'est de la faiblesse humaine, s'il ne vous répond pas simplement que c'est le plus grand bonheur qui puisse s'imaginer.
« Conduisez donc cet homme à l'action; mettez-le à table, une femme à ses côtés, un verre à la main, une poignée d'or tous les matins, et puis dites-lui: Voilà ta vie. « Pendant que tu t'endormiras près de ta maîtresse, tes «chevaux piafferont dans l'écurie; pendant que tu feras « caracoler ton cheval sur le sable des promenades, le vin « mûrira dans tes caves; pendant que tu passeras la nuit à «boire, les banquiers augmenteront ta richesse. Tu n'as « qu'à souhaiter, et tes désirs sont des réalités. Tu es le plus «heureux des hommes; mais prends garde que lu boiras « un soir outre mesure et que tu ne retrouveras plus ton « corps prêt à jouir. Ce sera un grand malheur, car toutes «les douleurs se consolent, hormis celles-là. Tu galoperas « une belle nuit dans la forêt avec de joyeux compagnons; « ton cheval fera un faux pas, tu tomberas dans un fossé «plein de bourbe, et tu risqueras que tes compagnons, «pris de vin, au milieu de leurs fanfares joyeuses, n'en- « tendent pas tes cris d'angoisse; prends garde qu'ils ne « passent sans t'apercevoir, et que le bruit de leur joie ne « s'enfonce dans la forêt, tandis que tu te traîneras dans « les ténèbres sur tes membres rompus. Tu perdras au jeu «quelque soir; la fortune a ses mauvais jours. Quand tu « rentreras chez toi et que tu t'assiéras au coin de ton feu, « prends garde de te frapper le front, de laisser le chagrin « mouiller tes paupières, et de jeter tes yeux çà et là avec «amertume, comme quand on cherche un ami; prends « garde surtout de penser tout à coup, dans ta solitude, « à ceux qui ont par là, sous quelque toit de chaume, un « ménage tranquille, et qui s'endorment en se tenant la «main; car en face de toi, sur ton lit splendide, sera « assise, pour toute confidente, la pâle créature qui est « l'amante de tes écus. Tu te pencheras sur elle pour sou- « lager ta poitrine oppressée, et elle fera cette réflexion M que tu es bien triste, et que ta perte doit être considé- «rable; les larmes de tes yeux lui causeront un grand « souci, car elles sont capables de laisser vieillir la robe M qu'elle porte et de faire tomber les baguAs de ses doigts.
<• Ne lui nomme pas celui qui t'a gagné ce soir; il se i( pourrait qu'elle le rencontrât demain, et qu'elle fît les « yeux doux à ta ruine. Voilà ce que c'est que la faiblesse « humaine : es-tu de force à avoir celle-là? Es-tu un homme? « prends garde au dégoût; c'est encore un mal incurable : « un mort vaut mieux qu'un vivant dégoûté de vivre? « As-tu un cœur? prends garde à l'amour; c'est pis qu'un « mal pour un débauché, c'est un ridicule : les débauchés (( payent leurs maîtresses, et la femme qui se vend n'a « droit de mépris que sur un seul homme au monde : celui (< qui l'aime, .\s-tu des passions? prends garde à ton visage; « c'est une honte pour un soldat de jeter son armure, « et pour un débauché de paraître tenir à quoi que ce soit; « sa gloire consiste à ne toucher à rien qu'avec des mains « de marbre frottées d'huile, sur lesquelles tout doit glisser. « As-tu une tète chaude? si tu veux vivre, apprends à tuer : « le vin est parfois querelleur. As-tu une conscience? « prends garde à ton sommeil; un débauché qui se repent « trop tard est comme un vaisseau qui prend l'eau : il ne «peut ni revenir à terre ni continuer sa route; les vents «ont beau le pousser, l'Océan l'attire, il tourne sur lui- « même et disparaît. Si tu as un corps, prends garde à « la souffrance; si tu as une âme, prends garde au déses- « poir. 0 malheureux! prends garde aux hommes; tant « que tu marcheras sur la route où tu es, il te semblera « voir une plaine immense où se déploie en guirlandes <( fleuries une farandole de danseurs qui se tiennent comme « les anneaux d'une chaîne; mais ce n'est là qu'un mirage « léger; ceux qui regardent à leurs pieds savent qu'ils vol- (< tigent sur un fil de soie tendu sur un abîme, et que « l'abîme engloutit bien des chutes silencieuses sans une «ride à sa surface. Que le pied ne te manque pas! La « nature elle-même sent reculer autour de toi ses entrailles « divines, les arbres et les roseaux ne te reconnaissent « plus; tu as faussé les lois de ta mère, tu n'es plus le frère « des nourrissons, et les oiseaux des champs se taisent en « te voyant. Tu es seul! Prends garde à Dieu! tu es seul en «face de lui, debout, comme une froide statue, sur le « pi.'ilestal de ta volonté. La pluie du ciel ne te rafraîchit « plus, elle le mine, elle te travaille. Le vent qui passe ne « te donne plus le baiser de vie, communion sacrée de (tout ce qui respire; il t'ébranle, il te fait chanceler. .• Chaque femme que tu embrasses prend une étincelle de '« ta force sans t'en rendre une de la sienne; tu t'épuises
«sur des fantômes; là où tombe une goutte de ta sueur <> pousse une des plantes sinistres qui croissent aux cime- « tières. Meurs! tu es l'ennemi de tout ce qui aime; aflaisse- « toi sur ta solitude, n'attends pas la vieillesse; ne laisse «pas d'enfants sur la terre, ne féconde pas un sangcor- « rompu; etTace-toi comme la fumée, ne prive pas le grain » de blé qui pousse d'un rayon de soleil! »
En achevant ces mots, je tombai sur un fauteuil, et un ruisseau de larmes coula de mes yeux. « Ah! Desgenais, m"écriai-je en sanglotant, ce n'est pas là ce que vous m'avez dit. Ne le saviez-vous donc pas? et, si vous le saviez, que ne le disiez-vous? »
Mais Desgenais avait lui-même les mains jointes; il était pâle comme un linceul, et une longue larme lui coulait sur la joue.
A la fin de l'œuvre le poète peint en traits saisissants la curiosité furieuse, dépravée de certains hommes pour ces hideuses vérités qui ressemblent à des noyés livides :
Je me souviens qu'un jour, au pont Royal, je vis un homme se noyer. Je faisais avec des amis ce qu'on appelle une pleine eau à l'école de natation, et nous étions suivis par un bateau où se tenaient deux maîtres nageurs. C'était au plus fort de l'été; notre bateau en avait rencontré un autre, en sorte que nous nous trouvions plus de trente sous la grande arche du pont. Tout à coup, au milieu de nous, un jeune homme est pris d'un coup de sang. J'entends un cri et je me retourne. Je vis deux mains qui s'agitaient à la surface de l'eau, puis tout disparut. Nous plongeâmes aussitôt; ce fut en vain, et une heure après seulement on parvint à retirer le cadavre engagé sous un train de bois.
L'impression que j'éprouvai tandis que je plongeais dans la rivière ne sortira jamais de ma mémoire. Je regardais de tous- côtés dans les couches d'eau obscures et profondes qui m'enveloppaient avec un sourd murmure. Tant que je pouvais retenir mon haleine, je m'enfonçais toujours plus avant; puis je revenais à la surface, j'échangeais une question avec quelque autre nageur aussi inquiet que moi; puis je retournais à cette pêche humaine. J'étais plein d'horreur et d'espérance; l'idée que j'allais peut-être me sentir
saisi par deux bras convulsifs me causait une joie et une terreur indicibles, et ce ne fut qu'exténué de fatigue que je remontai dans le bateau.
Quand la débauche n'abrutit pas l'homme, une de ses suites nécessaires est une étrange curiosité. J'ai dit plus haut celle que j'avais ressentie à ma première visite à Desgenais. Je m'expliquerai davantage.
La vérité, squelette des apparences, veut que tout homme, quel qu'il soit, vienne à son jour et à son heure toucher ses ossements éternels au fond de quelque plaie passagère. Cela s'appelle connaître le monde, et l'expérience est à ce prix.
Or, il arrive que devant cette épreuve les uns reculent épouvantés; les autres, faibles et effrayés, en restent vacillants comme des ombres. Quelques créatures, les meilleures peut-être, en meurent aussitôt. Le plus grand nombre oublie, et ainsi tout flotte à la mort.
Mais certains hommes, à coup sûr malheureux, ne reculent ni ne chancellent, ne meurent ni n'oublient : quand leur tour vient de toucher au malheur, autrement dit à la vérité, ils s'en approchent d'un pas ferme, étendent la main, et, chose horrible! se prennent d'amour pour le noyé livide qu'ils ont senti au fond des eaux. Ils le saisissent, le palpent, l'étreignent; les voilà ivres du désir de connaître; ils ne regardent plus les choses que pour voir à travers; ils ne font plus que douter et tenter; ils fouillent le monde comme des espions de Dieu; leurs pensées saiguisent en flèches, et il leur naît un lynx dans les entrailles.
Les débauchés, plus que tous les autres, sont exposés à cette fureur, et la raison en est toute simple : en comparant la vie ordinaire à une surface plane et transparente, es débauchés, dans les courants rapides, à tout moment, louchent le fond. Au sortir d'un bal, par exemple, ils s'en vont dans un mauvais lieu. Après avoir serré dans la valse la main pudique d'une vierge et peut-être l'avoir fait trembler, ils partent, ils courent, jettent leur manteau, et s'attablent en se frappant les mains. La dernière phrase qu'ils viennent d'adresser à une belle et honnête femme est encore sur leurs lèvres; ils la répètent en éclatant de rire. Que dis-je; ne soulèvent-ils pas, pour quelques pièces d'argent, ce vêtement qui fait la pudeur, la robe, ce voile plein de mystère, qui semble respecter lui-même l'être qui l'embellit, et 1 entoure sans le toucher? Quelle idée
La confession d'un enfaNî du siècle 4â9
doivent-ils donc se faire du inonde? ils s'y trouvent à chaque instant comme des comédiens dans une coulisse. Qui, plus qu'eux, est habitué à cette recherche du fond des choses, el, si l'on peut ainsi parler, à ces tâtements profonds t impies? Voyez comme ils parlent de tout : toujours les termes les plus crus, les plus grossiers, les plus abjects; ceux-là seulement leur paraissent vrais; tout le reste n'est que parade, convention et préjugés. Qu'ils racontent une anecdote, qu'ils rendent compte de ce qu'ils ont éprouvé : toujours le mot sale et physique, toujours la lettre, toujours la morti Ils ne disent pas : « Cette femme m'a aimé »; ils disent : « J'ai eu cette femme »; ils ne disent pas : « J'aime », ils disent : « J'ai envie »; ils ne disent jamais : « Dieu le veuille! » ils disent partout : « Si je voulais! » Je ne sais ce qu'ils pensent d'eux-mêmes et quels monologues ils font.
De là, inévitablement, ou la paresse ou la curiosité; car, pendant qu'ils s'exercent ainsi à voir en tout ce qu'il y a de pire, ils n'en entendent pas moins les autres continuer de croire au bien. Il faut donc qu'ils soient nonchalants jusqu'à se boucher les oreilles, ou que ce bruit du reste du monde les vienne éveiller en sursaut. Le père laisse aller son fils où vont tant d'autres, où allait Caton luimême; il dit que jeunesse se passe. Mais, en rentrant, le fils regarde sa sœur; et voyez ce qu'a produit en lui une heure passée en tête-à-tête avec la brute réalité! il faut qu'il se dise : « Ma sœur n'a rien de semblable à la créature que je quitte; » et, de ce jour, le voilà inquiet.
La curiosité du mal est une maladie infâme qui naît de tout contact impur. C'est l'instinct rôdeur des fantômes qui lève la pierre des tombeaux; c'est une torture inexplicable dont Dieu punit ceux qui ont failli; ils voudraient croire que tout peut faillir, et ils en seraient peut-être désolés. Mais ils s'enquêtent, ils cherchent, disputent; ils penchent la tête de côté comme un architecte qui ajuste une équerre, et travaillent ainsi à voir ce qu'ils désirent. Du mal prouvé, ils en sourient; du mal douteux, ils en ureraient; le bien, ils veulent le voir derrière. Qui sait? voilà la grande formule, le premier mot que Satan a dit quand il a vu le ciel se fermer. Hélas! combien de malheureux a faits cette seule parole ! combien de désastres et de morts, combien de coups de faux terribles dans des moissons prêtes à pousser! combien de cœurs, combien de familles où il n'y a plus que des ruines depuis que ce mot
s"y est fait entendre! Qui sait"? qui sait? -parole infdme! Plutôt que de la prononcer, on devrait faire comme les moutons qui ne savent où est l'abattoir et qui y vont en broutant de Tberbe. Gela vaut mieux que d'être un esprit fort el de lire La Rochefoucauld.
Ces trois passages, d'une effrayante vigueur, accusent, a remarqué Sainte-Beuve, une observation désespérément profonde dans un écrivain de vingt-cinq ans.
« Malgré la crudité de l'exposition, les aveux y sont si réels et si sérieux que je n'y blâmerai pas le cynisme comme en d'autre passages où l'auteur ne l'a pas évité. Le reste de l'ouvrage ne répoad pas à cette préface. L'auteur en avançant dans son récit a fait autre chose que ce qu'il avait projeté d'abord.... »
On a loué dans cette seconde partie les brillantes couleurs, les détails délicats qui montrent toutes les ressources du jeune poète et ont fait comparer certains passages à Adolphe et à Manon Lescaut, mais la composition manque d'ensemble et le dénouement est presque puéril.
Cette confession d'un enfant du siècle qui parut en deux volumes en 1836 était attendue par le public avec impatience. Elle fut une désillusion pour beaucoup, surtout pour ceux qui espéraient y trouver des révélations scandaleuses.
Elle n'est même pas, Paul de Musset l'a du moins affirmé, un document biogra[)hique; mais il est certain, malgré cette fraternelle déclaration, qu'elle contient en grand nombre des détails vrais et que les sentiments exprimés y sont en grande partie personnels.