‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 24 sur 130 · L.-F.TITIA · texte numérisé non relu

L.-F.TITIA

Madame, c'est sa voix. — Je vais ouvrir lu porte.

CAMARGO

Versez-moi ce flacon sur l'épaule.

(La Camargo reste un moment seule, en silence. Laetitia rentre, accom, pagnco de l'abbc sous le m?.ntcau do Garuci, puis se relire aussitôt. Lo coin du manteau accroche en passant la lampe et la renverse.) L'aBBE, se jetant à son cou

Oh!

(La Carmargo est assise; elle se lève ot va à son alcôvo. L'ahbé la suit dans l'obscurité. Elle se retourne et lui tend 1» oi^in ; il la saisit.)

CAMARGO

Main forte 1 Au secours! ce n'est pas lui!

(Tous deux restent immobiles un instant.)

l'aubé.

Madame, en pensant....

CAMARGO

Au guet! Mais quel est donc cet homme?

l'abbé, lui mettant son mouchoir sur la bouche.

Ah! tôte et sang!

Ma belle dame, un mot. — Je vous tiens, quoi qu'on fasse Criez si vous voulez; mais il faut qu'on en passe Par mes volontés.

CAMARGO, étoutrant.

Heuh!

Ecoute! Si tu veux Que nous passions une heure à nous prendre aux cheveux A ton gré, je le veux aussi, mais je te jure Que tu n'y peux gagner beaucoup, — et sois bien sûre Que tu n'y perdras rien. — Madame, au nom du ciel, Vous allez vous blesser. — Si mon regret mortel De vous offenser, si....

CAMARGO, arrachant la boucle de sa ceinture et l'en frappant au visage.

Tu n'es qu'un misérable Assassin. — Au secours!

l'abbé.

Soyez donc raisonnable, Madame! calmez-vous. — Voulez-vous que vos gens Fassent jaser le peuple, ou venir les sergents? Nous sommes seuls, la nuit, — et vous êtes trompée Si vous pensez qu'on sort à minuit sans épée. Lorsque vous m'aurez fait éventrer un valet Ou deux, m'en croira-t-on moins heureux, s'il vous plaît? '^t n'en prendra-t-on pas le soupçon légitime Ju'étant si criminel, j'ai commis tout le crime? ■

CAMARGO

Et qui donc es-tu, toi, qui me parle§ ainsi?

l'abbé.

Ma foi! je n'en sais rien. — J'étais le Garuci Tout à l'heure; à présent....

CAMARGO, le menant à l'endroit de la fenêtre où donne la lune.

Viens ici. — Sur ta vie

44 PHEMIEUKS POESIES

Et le sang de tes os, réponds. Que signifie Ce cliiiïre?

l'acbé.

Ah! pardonnez, madame, je suis fou D'amour de vous. — Je suis venu sans savoir où. Ah! ne me faites pas celte mortelle injure, Que de me croire un cœur fait à cette imposture. Je n'étais plus moi-même, et le ciel m'est témoin Que de vous mériter nul n'a pris plus de soin.

CAMARGO

Je te crois volontiers en effet la cervelle

Troublée. — Et cette plaque enfin, d'où te vient-elle?

l'adbé.

De lui.

CAMARGO

Lui? l'as-tu donc égorgé?

l'abbé.

Moi? Non point; Je l'ai laissé très vif, une bouteille au poing.

CAMARGO

Quel jeu jouons-nous donc"?

l'abbé.

Eh! madame, lui-mi Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème? Et ne voyez-vous point que lui seul m'a donné Ce dont je devais voir mon amour couronné? Et quel autre que lui m'eût dit votre demeure? M'eût prêté ces habits? m'eût si bien marqué l'heure?

CAMARGO

Rafaël! Rafaël! le jour que de mon front

Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont;

Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles

D'un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles

Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras

Que c'est assez souffert, et tu t'arrêteras!

l'abbé.

Mais.... •

CAMARGO

Et quel homme encore me met-il à sa place? De quelle fange est l'eau qu'il me jette à la face? Viens, toi. — Voyons, lequel est écrit dans tes yeux. Du stupide ou du lâche, ou si c'est tous les deux?

l'abbé.

Madame !

LES MAKRONS DU FEU 4o

CAMARGO

Je fai vu quelque pari.

l'abbé.

Chez le comte Fnscoli.

CAMARGO

C'est cela. — Si ce n'était de honte, Ce serait de pitié qu'à te voir ainsi fait Comme un bouffon manqué, le cœur me lèverait! Voyons, qu'avais-tu bu? dans cette violence, Pour combien est l'ivresse, et combien l'impudence? Va, je te crois sans peine, et lui seul sûrement Est le joueur ici qui t'a fait l'instrument. Mais, écoute. — Ceci vous sera profitable. — Va-t'en le retrouver, s'il est encore à table ; Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu'il voudra Prêter à ses amis des tilles d'Opéra....

l'abué.

D'Opéra! — Hé parbleu! vous seriez bien surprise Si vous saviez qu'il soupe avec la Cydalise.

CAMARGO

Quoi ! Cydalise 1

l'abbé.

Hé oui! Gageons que l'on entend D'ici les musiciens, s'il fait un peu de vent.

(Tous deux prêtent l'oreille à la fenêtre. On entend une symphonie lente dans l'éloignement.)

CAMARGO

Ciel et terre! C'est vrai!

l'abbé.

C'est ainsi qu'il oublie Auprès d'elle, qui n'est ni jeune ni jolie, La perle de nos jours! Ah! madame, songez Que vos attraits surtout par là sont outragés. Songez au temps, à l'heure, à l'insulte, à ma flamme; Croyez que vos bontés...

CAMARGO

Cydalise!

l'abbé.

Eh! madame, iNe daignerez- vous pas baisser vos yeux sur moi? Si le plus absolu dévoûment....

CAMARGO

Lève-toi, As-tu le poignet ferme?

46 puemières poésies

H ai!

CAMARGO

Voyons ton épée.

l'abbé.

Madame, en vérité, vous vous êtes coupée.

CAMARGO

Hé quoi, pâle avant l'heure, et déjà faiblissant?

l'abbé.

Non pas, mais, têtebleu! voulez-vous donc du sang?

CAMARGO

Abbé, je veux du sang! J'en suis plus altérée

Qu'une corneille au vent d'un cadavre attirée.

Il est là-bas, dis-tu? — cours-y donc. — Coupe-lui

La gorge, et tire-le par les pieds JHsqu'ici.

Tords-lui le cœur, abbé, de peur qu'il n'en réchappe.

Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe;

Tu me l'apporteras, et puisse m'écraser

La foudre, si tu n'as par blessure un baiser!

Tu tressailles, Romain ! C'est une faute étrange

Si tu te crois ici conduit par ton bon ange!

Le sang te fait-il peur? Pour t'en faire un manteau

De cardinal, il faut la pointe d'un couteau.

Me jugeais-tu le cœur si large, que j'y porte

Deux amours à la fois, et que pas un n'en sorte?

C'est une faute encore; mon cœur n'est pas si grand,

Et le dernier venu ronge l'autre en entrant.

l'abbé.

Mais, madame, vraiment, c'est... Est-ce que?... Sans doute, C'est un assassinat. — Et la justice?

CAMARGO

Écoute.

Je l'en supplie à deux genoux.

l'abbé.

Mais je me bats Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas; Attendez à demain, madame.

CAMARGO

Et s'il te tue?— Demain! et si j'en meurs : — Si je suis devenue Folle? — Si le soleil, se prenant à pâlir. De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir? On a vu quelquefois de telles nuits au monde. — Demain! le vais-je attendre à compter par seconde

Les heures siir luos doigts, ou sur les battements

De mon cœur, comme un juif qui calcule le temps

D'un prêt? — Demain ensuite, irai-je pour te plaire

Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère

Au bout d'un pistolet qui tremble avec ta main?

Non pas. — Non! Aujourd'hui est à nous, mais demain

Est à Dieu!

l'abbé.

Songe/ donc...

CAMARGO

Annibal, je t'adore I Embrasse-moi!

Il se jette à son cou.

l'abbé.

Démons!!!

CAMAHGO.

Mon cher amour, j'implore Votre protection. — Voyez qu'il se fait tard. — Me refuserez-vous? — Tiens, tiens, prends ce poignard Qui te verra passer! il fait si noir!

l'aube.

Qu'il meure, Et vous êtes à moi.

CAMARGO

Cette nuit.

l'abbé.

Dans une heure.

Ah! Je ne puis marcher. — Mes pieds tremblent. — Je Je... je vois.... [sens,

CAXrARGO.

Annibal, je suis prêle, et j'attends.

A l'auborgc.

RAFAËL est assis, avec ROSE et CYDALISE.

RAFAËL, chantant,

Trivelin ou Scaramoiiclie, Remplis ton verre à moilié Si lu le bois tout entier, Je dirai que tu te mouches Du pied.

Je ne sais pas au fond de quelle pyramide

De bouteilles de vin, au cœur de quel broc vide

+ 6 PHi:.MIEUEs PUEÏ.IES

S'csl caché le démon qui doit me griser, mais Je désespère encor de le trouver jamais,

CYDALISE

A toi, mon prince!

RAFAËL

A toi ! Buvons à mort, déesse i Ma foi, vive l'amour! Au diable ma maîtresse! La vie est à descendre un rude grand chemin; Gai donc, la voyageuse, au coup du pèlerin!

CYDALISE

Chante, je vais danser.

RAFAËL

Bien dit. ~ Ah! la jolie Jambe!

(Il se couche aux pieds de Rose, et prélude.)

Je suis iïamlet aux genoux dOphélie.

Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux Sous vos longs sourcils noirs invoquent d'autres dieux

(11 chante.)

Si, dans l»s antres du Gnide

Aux bras de Vénus porté.

Le vieux Jupiter, que ride

Sa vieille immortalité,

Dans 1.1 céleste furie

Me laissait Unir sa vie.

Qui jamais ne finira;

Dieux immortels, que je meure!

J'aimerais mieux un quart d'heure

Chez la blanche Lydia.

Que j'aime ces beaux seins qui battent la campagne! Au menuet, danseuse! — et vous du vin d'Espagne!

(A Rose.)

Lt laissez vos regards avec le vin couler. Dieu merci, ma raison commence à s'en allerl

CYDALVSE.

Tu me laisses danser toute seule?

R.\FAEL.

Ma reine, Cola n'est pas bien dit.

(Il se lève.)

Cette table nous gêne.

(11 la renverse du pied) PALFORIO.

Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon Que de vous déranger je demande pardon;

Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre Autour de ma maison le monde à la fenêtre. Veuillez crier moins haut.

RAFAËL

Ah! parbleu! je crierai.

Maître porte-bedaine, autant que je voudrai. Holà! hé! ohé! ho!

PALFORIO.

Seigneur, je vous supplie D'observer qu'il est tard.

RAFAËL

Allons, paix, vieille truie.

Je suis abbé, d'abord. — Si vous dites un mot, Je vous excommunie. — Arrière, toi, pied-bot!

(11 daiiso eu chantant.)

.Monsieur l'abbé, où courez-vous?

Vous allez vous casser le cou.

PALFORIO.

Seigneur, si vous criez, j'irai chercber la garde, J'en demande pardon à votre honneur.

RAFAËL

Prends garde Que mou pied n'aille voir tes chausses.

PALFORIO.

Aïe! à moi!

Je suis mort.

Ventreblcu ! je suis ici chez toi; J y suis pour mon plaisir, et n'en sortirai mie.

PALFORIO.

Seigneur, excusez-moi; c'est mon hôtellerie, El vous en sortirez. — A la garde !

RAFAËL, lui jetant une bouteille à la tête. Tiens.

PALFORIO.

Ahl

(Il toi)

GVDALISE.

Vous l'avez tué!

RAFAËL

.\on.

GVDALISE.

Si fait.

RAFAF.L.

>'ou.

80 PUEMIÈKES POÉSIES

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