NINON, NINETTE
NINETTE
Onze heures vont sonner. — Bonsoir, ma chère sœur, .Je m'en vais me coucher.
NINON
Bonsoir. Tu n'as pas peur De traverser le parc pour aller à ta chambre? Il est si tard! — Veux-tu que j'appelle Flora?
A QUOI RÊVENl LES JEUNES FILLES 167
NINETTE
Pas du lout. — Mais vois donc quel beau ciel de septembre! D'ailleurs, j'ai Bacchanal! qui m'accompagnera. Bacchanal! Bacchanal!
(Elle sort en appelant son chien.)
NINON, s'agenouillant à son prie-Dieu.
0 Christel dum fixus cruci
Expandis orbi brachia,
Amaie da crucem, tuo
Da nos in amplexu mori.
(Elle se déshabille.) NINETTE rentrant épouvantée, et, se jetant dans un fauteuil.
Ma chère je suis morte.
NINON
Qu'as-tu? qu'arrive-t-ilî
NINETTE
Je ne peux plus parler.
NINON
Pourquoi? mon Dieul je tremble en te voyant trembler.
NINETTE
Je n'étais pas, ma chère, à trois pas de ta porte; Un homme vient à moi, m'enlève dans ses bras. M'embrasse tant qu'il peut, me repose par terre, ' Et se sauve en courant.
NINON
Ah! mon Dieu! comment faire?
C'est peut-être un voleur.
NINETTE
Oh! non, je ne crois pas.
Il avait sur l'épaule une chaîne superbe, Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir, Et de grands éperons, qui reluisaient dans l'herbe,
NINON
C'est pourtant une chose étrange à concevoir, Qu'un homme comme il faut tente une horreur semblable. Un homme en manteau noir, c'est peut-être le diable. Oui, ma chère. Qui sait? Peut-être un revenant.
NINETTE
Je ne crois pas, ma chère : il avait des moustaches.
NINON
J'y pense, dis-moi donc, si c'était un amant!
NINETTE
S'il allait revenir! — Il faut que tu me caches.
NINON
C'est peut-être papa qui veut te faire peur.
Dans tout les cas, Ninette, il faut qu'on te ramène.
Holà! Flora, Flora! reconduisez ma sœur.
(Flora paraît sur la purta.)
Adieu, va, ferme bien ta porte.
NINETTE
Et toi la tienne.
(Elles s'embrassent. Ninette sort avec Flora.) NINON, seule, mettant son verrou.
Des éperons d'argent, un manteau de velours! Une chaîne! un baiser! — C'est extraordinaire.
(Elle se décoiffe.)
Je suis mal en bandeaux; mes cheveux sont trop courts, Bah! j'avais deviné 1 — C'est sans doute mon père. Ninette est si poltronne! — Il l'aura vu passer. C'est tout simple, sa fille, il peut bien l'embrasser. Mes bracelets vont bien.
(Elle les détache.)
Ah! demain, quand j'y pense.
Ce jeune homme étranger qui va venir dîner? C'est un mari je crois, que l'on veut nous donner. Quelle drôle de chose! ah! j'en ai peur d'avance. Quelle robe mettrai-je?
(Elle se couche.)
Une robe d'été?
Non, d'hiver : cela donne un air plus convenable, Non d'été : c'est plus jeune et c'est moins apprêté. On le mettra sans doute entre nous deux à table. Ma sœur lui plaira mieux. — Bah! nous veirons toujours. — Des éperons d'argent! un manteau de velours I Men Dieu! comme il fait chaud pour une nuit d'automne. Il faut dormir, pourtant. — N'entends-je pas du bruit? I
C'est Flora qui revient; non, non, ce n'est personne. Tra la, tra deri da. — Qu'on est bien dans son lit! Ma tante était bien laide avec ses vieux panaches Hier soir à souper. — Comme mon bras est blanc! Tra deri da. — Mes yeux se ferment. — Des moustaches... Il la prend, il l'embrasse et se sauve en courant.
(Elle s'assoupit. — On entend par le fenêtre le bruit d'une guitare et une voix.)
— Ninon, Ninon, que fais-tu de la vie? L'heure s'enfuit, le jour succède au jour.
Rose ce soir, demain flétrie.
Comment vis-tu, loi.qui n'as pas d'amour?
NINON, s'éveillant.
Est-ce un rêve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour.
LA YOLX, au dehors.
Regarde-toi, la jeune fille.
Ton cœur bat et ton œil pétille.
Aujourd'hui le printemps, Ninon, demain l'hiver Quoi ! tu n'as pas d'étoile, et tu vas sur la mer ! Au combat sans musique, en voyage sans livre ! Quoi ! tu n'as pas d'amour, et tu parles de vivre ! Moi, pour un peu d'amour je donnerais mes jours; Et je les donnerais pour rien sans les amours.
NINON
Je ne me trompe pas; — singulière romance ! Comment ce chanteur-là peut-il savoir mon nom ? Peut-être sa beauté s'appelle aussi Ninon.
LA VOIX
Qu'importe que le jour finisse et recommence,
Quand d'une autre existence
Le cœur est animé?
Ouvrez-vous, jeunes fleurs. Si la mort vous enlève, La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve, Et vous aui'ez vécu si vous avez aimé.
NINON, soulevant sa jalousie.
Ses éperons d'argent brillent dans la rosée ; Une chaîne à glands d'or retient son manteau noir. Il relève en marchant sa moustache frisée. — \)uel est ce personnage et comment le savoir?