‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 77 sur 130 · LES NUITS · texte numérisé non relu

LES NUITS

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux; Où Venu? Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge cncor. les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les faunes indolents couchés dans les roseaux; OÙ les sources tremblaient des baisers de Narcisse; Où, du nord au midi; sur la création Hercule promenait l'éternelle justice, Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion;

OÙ les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes

Avec les rameaux verts se balançaient au vent,

Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant;

Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines;

Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui;

Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée;

Où tout était heureux, excepté Prométhée,

Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui?

— Et, quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme,

Quand le berceau du monde en devint le cercueil,

Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome

De sa sombre avalanche étendit le linceul, —

Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare

Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau?

Où le vieil univers fendit avec Lazare

De sont front rajeuni la pierre du tombeau?

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances

Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté;

Où tous nos monuments et toutes nos croyances

Portaient le manteau blanc de leur virginité;

Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître;

Où le palais du prince, et la maison du prêtre,

Portant la même croix sur leur front radieux.

Sortaient de la montagne en regardant les cieux;

Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre,

S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre,

Sur l'orgue universel des peuples prosternés

Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés;

Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire;

Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire

Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait;

Où la vie était jeune, — où la mort espérait?

0 Christ! je ne suis pas de ceux que la prière

Dans tes temples muets amène à pas tremblants;

Je ne suis pas de ceux qui vont à son Calvaire,

En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants :

Et je reste debout sous tes sacrés portiques,

Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux,

Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques,

Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.

Je ne crois pas, ô Christ! à ta parole sainte :

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte;

Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.

Maintenant le hasard promène au sein des ombres

De leurs illusions les mondes réveillés;

L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres,

Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.

Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ;

Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :

Ta gloire est morte, ô Christ! et sur nos croix d'ébène

Ton cadavre céleste en poussière est tombé!

Eh bien! qu'il soit permis d'en baiser la poussière

Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi,

Et de pleurer, ô Christ! sur cette froide terre

Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi!

Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie?

Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ;

Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera?

Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira?

Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance.

Nous attendons autant, nous avons plus perdu.

Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense

Pour la seconde fois Lazare est étendu.

Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes?

Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,

Suspendant tout un peuple à ses haillons divins?

Où donc est le Cénacle? où donc les Catacombes?

Avec qui marche donc l'auréole de feu?

Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine?

Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine?

Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?

La terre est aussi vieille, aussi dégénérée,

Elle branle une tête aussi désespérée

Que lorsque Jean parut sur le sable des mers.

Et que la moribonde, à sa parole sainte,

Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte,

Sentit bondir en elle un nouvel univers.

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère;

Tout ici, comme alors, est mort avec le temps,

Et Saturne est au bout du sang de ses enfants;

Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère,

Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité,

Elle fait son repos de sa stérilité.

Alfred ds Musskt. I. 16

â26 POÉSIES NOUVELLES

De tous les débauchés de la ville du monde

Où le libertinage est à meilleur marché,

De la plus vieille en vice et de la plus féconde,

Je veux dire Paris, — le plus grand débauché

Était Jacques Relia. — Jamais dans les tavernes,

Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes

Plus indocile enfant ne s'était accoudé

Sur une table chaude ou sur un coup de dé.

Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie.

C'étaient ses passions; — il les laissait aller

Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler.

Elles vivaient; son corps était l'hôtellerie

Où s'étaient attablés ces pâles voyageurs :

Tantôt pour y briser les lits et les murailles,

Pour s'y chercher dans l'ombre, et s'ouvrir les entrailles,

Comme des cerfs en rut et des gladiateurs;

Tantôt pour y chanter en s'enivrant ensemble,

Comme de gais oiseaux qu'un coup de vent rassemble.

Et qui, pour vingt amours, n'ont qu'un arbuste en fleurs

Le père de Rolla, gentillâtre imbécile,

L'avait fait élever comme un riche héritier,

Sans songer que lui-même, à sa petite ville,

Il avait de son bien mangé plus de moitié.

En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne,

Se vit à dix-neuf ans maître de sa personne, —

Et n'ayant dans la main, ni talent, ni métier.

Il eût trouvé d'ailleurs tout travail impossible ;

Un gagne-pain quelconque, un métier de valet,

Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible.

Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait.

Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait.

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle, S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin. Il vit la Volupté qui lui tendait la main : Il suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle. Aujourd'hui rien n'est beau, ni le mal ni le bien. Ce n'est pas notre temps qui s'arrête et qui doute; Les siècles, en passant, ont fait leur grande rouie Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien.

Rolla fit à vingt ans ce qu'avaient fait ses pères. Ce qu'on voit aux abords d'une grande cité,

Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières :

C'est ainsi qu'en entrant dans la société

On trouve ses égouts. — La virginité sainte

S'y cache à tous les yeux sous une triple enceinte;

On voile la pudeur, mais la corruption

Y baise en plein soleil la prostitution.

f,es hommes dans leur sein n'accueillent leur semblable

Que lorsqu'il a trempé dans le fleuve fangeux

L'acier chaste et brûlant du glaive redoutable

Qu'il a reçu du ciel pour se défendre d'eux.

Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée. — Heureux ou malheureux. Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.

Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années, Il vécut au soleil sans se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.

Seul, il marchait tout nu dans cette mascarade Qu'on appelle la vie en y parlant tout haut. Tel que la robe d'or du jeune Alcibiade, Son orgueil indolent, du palais au ruisseau. Traînait derrière lui comme un royal manteau.

Ce n'était pour personne un objet de mystère

Qu'il eût trois ans à vivre et qu'il mangeât son bien.

Le monde souriait en le regardant faire,

Et lui, qui le faisait, disait à l'ordinaire

Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien.

C'était un noble cœur, naïf comme l'enfance, Bon comme la pitié, grand comme l'espérance. Il ne voulut jamais croire à sa pauvreté. L'armure qu'il portait n'allait pas à sa taille; Elle était bonne au plus pour un jour de bataille,

Et ce jour-là fut court comme une nuit d'été.

Lorsque dans le désert la cavale sauvage,

Après trois jours de marche, attend un jour d'onige

Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux,

Le soleil est de plomb, les palmiers en silence

Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux,

Elle cherche son puits dans le désert immense,

Le soleil l'a séché; sur le rocher brûlant,

Les lions hérissés dorment en grommelant.

Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent

S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré

Vient boire avidement son sang décoloré.

Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent,

El le pâle désert roule sur son enfant

Les Ilots silencieux de son linceul mouvant.

Elle ne savait pas, lorsque les caravanes

Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,

Qu'elle n'avait qu'à suivre cl qu'à baisser le front.

Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,

Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,

Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.

Si Dieu nous a tirés tous de la même fange,

Gerle, il a dû pétrir dans une argile étrange

Et sécher aux rayons d'un soleil irrité

Cet être quel qu'il soit, ou l'aigle, ou l'hirondelle

Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,

Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté.

Est-ce sur de la neige, ou sur une statue.

Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue,

Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant?

Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blan.

C'est un enfant qui dort. — Sur ces lèvres ouvertes

Voltige par instant un faible et doux soupir;

Un soupir plus léger que ceux des algues vertes,

Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr.

Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées

Sous les baisei's ardents de ses fleurs bien-aimées.

Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

C'esl un enfant qui dort sous ces épais rideaux,

Un enfant de quinze ans, — presque une jeune femme

Rien n'est encor formé dans cet être charmant. Le petit chérubin qui veille sur son âme Doute s'il est son frère ou s'il est son amant. Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière. Lacroix de son collier repose ilans sa main, Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière, Et qu'elle va la faire en s'éveillanl demain.

Elle dort, regardez : — quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide, Le ciel sur sa beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son cœur. N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle? Que ces molles clartés palpitent autour d'elle, Comme si, malgré lui, le sombre Esprit du soir Sentait sur ce beau corps frémir son manteau noir? Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte, 0 vierge! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez cette chambre et ces frais orangers. Ces livres, ce métier, cette branche bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mélancolique et chaste paradis?

N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle, Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté?

Si ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille! Quelle est donc cette femme assise à ton chevet, Qui regarde l'horloge et l'âtre qui pétille. En secouant la tête d'un air inquiet?

Qu'attend-elle si tard? — Pour qui, si c'est ta mère, S'en va-t-elle entr'ouvrir, depuis quelques instants. Ta porte et ton balcon... si ce n'est pour ton père? Et ton père, Marie, est mort depuis longtemps. Pour qui donc ces flacons, cette table fumante. Que, de ses propres mains, elle vient de servir?... Pour qui donc ces flambeaux et qui donc va venir?.. Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante. Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour, Et trop jeunes encor pour te parler d'amour.

A qui donc ce manteau que cette femme essuio;

Il est couvert de boue et dégouttant de pluie,

C'est le tien, Maria, c'est celui d'un enfant.

Tes cheveux sont mouillés. Tes mains et ton visage

Sont devenus vermeils au froid souffle du vent.

Oîi donc t'en allais-tu par cette nuit d'orage?

Cette femme n'est pas ta mère, assurément.

Silence! on a parlé. Des femmes inconnues

Ont entr'ouvert la porte, — et d'autres demi-nues,

Les cheveux en désordre et se traînant aux murs,

Traversaient en sueur des corridors obscurs.

Une lampe a bougé; — les restes d'une orgie.

Aux dernières lueurs de sa morne clarté.

Sont apparus au fond d'un boudoir écarté.

Les verres se heurtaient sur la nappe rougie;

La porte est retombée au bruit d"un rire affreux.

C'est une vision, n'est-il pas vrai, Marie?

C'est un rêve insensé qui m'a frappé les yeux.

Tout repose, tout dort; — cette femme est ta mère.

C'est le parfum des fleurs, c'est une huile légère

Qui baigne tes cheveux; et la chaste rougeur

Qui couvre ton beau front vient du sang de ton cœur.

Silence! quelqu'un frappe, — et sur les dalles sombre;

Un pas retentissant fait tressaillir la nuit.

Une lueur tremblante approche avec deux ombres....

C'est toi, maigre RoUa? que viens-tu faire ici?

0 Faust! n'étais«lu pas prêt à quitter la terre

Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu,

Sous son manteau de feu, comme une ombre légère,

T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu?

N'avais-tu pas crié ton dernier anathèrne,

Et, quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés,

Navais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème, jTon front sexagénaire à tes murs délabrés?

Oui, le poison tremblait sur ta lèvre livide;

La Mort, qui fescortait dans tes œuvres sans nom,

Avait cà tes côtés descendu jusqu'au fond ' La spirale sans fin de ton long suicide;

Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton cœur s'était brisé,

Comme un roc, en hiver, par la froidure usé.

Ton heure était venue, athée à barbe grise;

L'arbre de ta science était déraciné.

L'ange exterminateur te vit avec surprise

Faire jaillir encor, pour te vendre au Damné,

Une goutte de sang de ton bras décharné.

Oh! sur quel océan, sur quelle grotte obscure,

Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers,

Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers,

Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure,

Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps.

Que celui qui passa sur ta tête blanchie,

Quand le ciel te donna de ressaisir la vie

Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans?

Quinze ans! ô Roméo! l'âge de Juliette!

L'âge où vous vous aimiez, où le vent du matin,

Sur l'échelle de soie, au champ de d'alouette,

Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin !

Quinze ans! — l'âge céleste où l'arbre de la vie,

Sous la tiède oasis du désert embaumé.

Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie,

Et, pour féconder l'air comme un palmier d'Asie,

N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé!

Quinze ans! — l'âge où la femme, au jour de sa naissance.

Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence,

Si riche de beauté, que son père immortel

De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel!

Oh! la fleur de l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée.

Insouciante enfant, belle Eve aux blonds cheveux?

Tout trahir et tout perdre était ta destinée;

Tu fis ton Dieu mortel, et tu l'en aimas mieux.

Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore.

Tu sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore;

Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler,

Pour mourir sur son cœur, et pour l'en consoler!

Rolla considérait d'un œil mélancolique

La belle Marion dormant dans son grand lit;

Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique

Le faisait jusqu'aux os frissonner malgré lui.

Marion coûtait cher. — Pour lui payer sa nuit,

Il avait dépensé sa dernière pistole.

Ses amis le savaient. Lui-même, en arrivant,

Il s'était pris la main et donné sa parole

Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.

Trois ans, — les trois plus beaux de la belle jeunesse, —

Trois ans de volupté, de délire et d'ivresse,

Allaient s'évanouir comme un songe léger,

Comme le chant lointain d'un oiseau passager.

Et cette triste nuit, — nuit de mort, — la dernière, —

Celle ou l'agonisant fait encor sa prière,

Quand sa lèvre est muette, — on, pour le condamné,

Tout est si près de Dieu, que tout est pardonné, —

Il venait la passer chez une fille infâme.

Lui, chrétien, homme, fils d'un homme! Et cette femme,

Cet être misérable, un brin d'herbe, un enfant,

Sur son cercueil ouvert dormait en l'attendant.

0 chaos éternel ! prostituer l'enfance ! Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense, Balafrer ce beau corps au tranchant d'une faux? Prendre ce cou de neige et lui tordre les os? Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face Un masque de chaux vive avec un gant de fer, Que d'en faire un ruisseau limpide à la surface, Réfléchissant les fleurs et l'étoile qui passe. Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer?

Oh! qu'elle est belle encor! Quel trésor, ô nature! Oh! quel premier baiser l'Amour se préparait! Quels doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre, Cette beauté céleste, et quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait!

Pauvreté 1 Pauvreté 1 c'est toi la courtisane.

C'est toi qui dans ce lit as poussé cet enfant

Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane !

Regarde, — elle a prié ce soir en s'endormant....

Prié! — qui donc, grand Dieu! C'est toi qu'en cett« vie

Il faut qu'à deux genonx elle conjure et prie;

C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent.

Au milieu des sanglots d'une insomnie amère,

Es venue un beau soir murmurer h sa mère :

« Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend! »

Pour aller au sabbat, c'est toi qui l'as lavée,

Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau;

C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée,

Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau!

Hélas! qui peut savoir pour quelle destinée.

En lui donnant du pain, peut-être est-elle née?

D'un être sans pudeur ce n'est pas là le front.

Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore.

Pauvrs fille ! à quinze ans ses sens dormaient encore,

Quinze ans! — 6 Roméo! l'âge de Juliette L'âge où vous vous aimiez, où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Stroait vos longs baisers et vos adieux sans lïn 1

(Dessin oiiginal de Bida).

Son nom était Marie, et non pas Marion. Ce qui l'a dégradée, hélas! c'est la misère, Et non l'amour de l'or. — Telle que la voilà Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire, Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère. En rentrant au logis, ce qu'elle a gagné là.

Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde I Vous qui vivez gaîment dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles. Qui poussez les verrous aux portes de vos filles. Et cachez un amant sous le lit de l'époux! Vos amours sont dorés, vivants et poétiques; Vous en parlez du moins, — vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche. Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche. Demander un baiser pour un morceau de pain.

0 mon siècle! est-il vrai que ce qu'on te voit faire Se soit vu de tout temps? 0 fleuve impétueux ! Tu portes à la mer des cadavres hideux; Ils flottent en silence, — et cette vieille terre, Qui voit l'humanité vivre et mourir ainsi. Autour de son soleil tournant dans son orbite. Vers son père immortel n'en monte pas plus vite. Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui. Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il en est ainsi. Lève-toi, les seins nus, belle prostituée. Le vin coule et pétille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir. C'est une belle nuit, — c'est moi qui l'ai payée. Le Christ à son souper sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaîté dans le cœur. Allons! vive l'amour que l'ivresse accompagne! Que tes baisers brûlants sentent le vin d'Espagne! Que l'esprit du vertige et des bruyants repas A l'ange du plaisir nous porte dans ses brifs! Allons I chantons Bacchus, l'amour et la folie 1 Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie! Oublions et buvons; — vive la liberté ! Chantons l'or et la nuit, la vigne et la beauté I

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-t-il encor sur tes os décharnés?

Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire;

Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

Il est tombé sur nous, cet édifice immense

Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.

La mort devait t'attendra avec impatience :

Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour —

Vous devez vous aimer d'un infernal amour.

Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale

Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau

Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle

Dans un cloître désert ou dans un vieux château?

Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,

Ces murs silencieux, ces autels désolés,

Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés?

Que te disent les croix? que te dit le Messie?

Oh! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer,

Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,

Ton spectre dans la nuit revient le secouer?

Crois-tu ta mission dignement accomplie,

Et comme l'Etemel, à la création,

Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon?

Au festin de mon hôte alors je te convie.

Tu n'as qu'à te lever; — quelqu'un soupe ce soir

Chez qui le Commandeur peut frapper et s'asseoir.

Entends-tu soupirer ces enfants qui s'embrassent? On dirait, dans l'étreinte oîi leurs bras nus s'enlacent, Par une double vie un seul corps animé. Des sanglots inouïs, des plaintes oppressées, Ouvrent en frissonnant leurs lèvres insensées. En les baisant au front le Plaisir s'est pâmé. Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu'à les entendre. Comme un pavillon d'or le ciel devrait descendre : Regarde! ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimé.

Où les ont-ils appris ces mots si pleins de charmes.

Que la volupté seule, au milieu de ses larmes,

A le droit de répandre et de balbutier?

0 femme! étrange objet de joie et de supplice?

Mystérieux autel où, dans le sacrifice,

On entend tour à tour blasphémer et prier 1

Dis-moi, dans quel écho, dans quel air vivent-elles, Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles. Qui ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans Se suspendent encore aux lèvres des amants?

0 profanation! point d'amour, et deux anges!

Deux cœurs purs comme l'or, que les saintes phalange»

Porteraient à leur père en voyant leur beauté!

Point d'amour! et des pleurs! et la nuit qui murmure.

Et le vent qui frémit, et toute la nature

Qui pâlit de plaisir, qui boit la volupté !

Et des parfums fumants, et des flacons à terre,

Et des baisers sans nombre, et peut-être, ô misère!

Un malheureux de plus qui maudira le jour....

Point d'amour! et partout le spectre de l'amour!

Cloîtres silencieux, voûtes des monastères. C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres. Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer,! Oh! venez donc rouvrir vos profondes entrailles A ces deux enfants-là qui cherchent le plaisir Sur un lit qui n'est bon qu'à dormir ou mourir; Frappez-leur donc le cœur sur vos saintes murailles, Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous, Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales Avant de soupçonner qu'on aime comme vous!

Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux! La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux. Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment! oh! vous étiez heureuxl Vois-tu, vieil Arouet? cet homme plein de vie. Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau. Sera couché demain dans un étroit tombeau. Jetterais-tu sur lui quelques regards d'envie? Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espérance.

Si l'incrédulité devint une science,

On parlera de Jacque, et, sans la profaner,

Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmener.

Penses-tu cependant que si quelque croyance,

Et le plus léger fil le retenait encor,

Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort?

Sa mort! — Ali! laisse-lui la plus faible pensée

Qu'elle n'est qu'un passage à quelque lieu d'horreur,

Au plus affreux, qu'importe? il n'en aura pas peur;

Il la relèvera, la jeune fiancée,

Il la regardera, dans l'espace élancée.

Porter au lieu vivant la clef d'or de son cœur!

Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l'homme

Tel que tu l'as voulu. — C'est dans ce siècle-ci,

C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi.

Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome :

« Vertu, tu n'es qu'un nom ! » il ne blasphéma pas.

Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie,

Son beau rêve adoré, sa liberté chérie,

Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats;

Il ne voulait plus croire aux choses de la terre.

Mais quand il se vit seul, assis sur une pierre,

En songeant à la mort, il regarda les cieux.

Il n'avait rien perdu dans cet espace immense;

Son cœur y respirait un air plein d'espérance;

Il lui restait encor sou épée et ses dieux.

Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides?

Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides,

Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel?

Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe.

Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe

Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel?

Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie;

Vous vouliez faire un monde. — Et bien, vous l'avez fait;

Votre monde est superbe, et votre homme est parfait!

Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie;

Vous avez sagement taillé l'arbre de vie ;

Tout est bien balayé sur vos chemins de fer,

Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air.

Vous y faites vibrer de sublimes paroles;

Elles flottent au loin dans les vents empestés.

Elles ont ébranlé de terribles idoles;

Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés.

L'hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres;

Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.

Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres;

Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu.

On ne mutile plus la pensée et la scène.

On a mis au plein vent l'intelligence humaine;

Mais le peuple voudra des combats de taureau.

Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste

On n'est plus assez fou pour se faire trappiste ;

Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.

Quand Relia sur les toits vit le soleil paraître,

Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.

De pesants chariots commençaient à rouler.

Il courba son front pâle, et resta sans parler.

En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues;

Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues

Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.

Un groupe délaissé de chanteurs ambulants

Murmurait sur la place une ancienne romance.

Ah! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans

Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance?

Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d'eux.

Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux 1

Sont-ce là tes soupirs, noir esprit des ruines?

Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots?

Ah! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,

Sur le palais doré des amours enfantioes!

Comme ils savent rouvrir les fieurs des temps passés

Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!

RoUa se détourna pour regarder Marie.

Elle se trouvait lasse, et s'était endormie. Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort, L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort. Quand le soleil se lève aux beaux jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser; Les épaules d'argent de la nuit qui frissonne Se couvrent de rougeur sous son premier baiser.

Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle,

Qaand dans les soirs d'été le sang lui porte au cœur.

Tel le moindre désir qui l'effleure de l'aile

Met un voile de pourpre à la sainte pudeur.

Roi du monde, ô soleil ! la terre est ta maîtresse;

Ta sœur dans ses bras nus l'endort à ton côté;

Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse

Qu'afin de lui verser l'éternelle beauté!

Vous qui volez là-bas, légères hirondelles,

Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir!

Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes.

Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir!

Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore?

Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers?

Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers.

Quand des feux du matin l'horizon se colore,

Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous

Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux?

0 terre! à ton soleil qui donc t'a fiancée?

Que chantent tes oiseaux? que pleure ta rosée?

Pourquoi de tes amours viens-tu ra'entretenir?

Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir?

Et pourquoi donc aimerl Pourquoi ce mot terrible Uevenait-il sans cesse à l'esprit de Rolla? Quels étranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer, quand la mort était là?

A. lui, qui, débauché jusques à la folie,

Et dans les cabarets vivant au jour le jour,

Aussi facilement qu'il méprisait la vie

Faisait gloire et métier de mépriser l'amour !

A lui, qui regardait ce mot comme une injure.

Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure,

Montrait avec orgueil le rocher de son cœur,

Où n'avait pas germé la plus chétive fleur!

A lui, qui n'avait eu ni logis ni maîtresse,

Qui vivait en plein air, en défiant son sort.

Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse,

Comme une feuille sèche au pied d'un arbre mort!

Et maintenant que l'homme avait vidé son verre,

Qu'il venait dans un bouge, à son heure dernière,

Chercher un lit de mort où l'on pût blasphémer ;

Quand tout était fini, quand la nuit éternelle

Attendait de ses Jours la dernière étincelle,

Qui donc au moribond osait parlei d'aimer?

Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère,

En la suivant des yeux s'avance au bord du nid.

Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre,

Et sauter dans le ciel déployé devant lui ?

Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle ?

Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile;

Il sait qu'il est aiglon ; — le vent passe, il le suit.

Il naît sous le soleil des âmes dégradées,

Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents,

Qui meurent dans la fange où leurs mères sont nées^

Le ventre tout gonflé de leurs œufs malfaisants.

La nature a besoin de leurs sales lignées.

Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux,

Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux,

Mais, quand elle pétrit ses nobles créatures,

Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas.

Elle sait des secrets qui les font assez pures

Pour que le monde entier ne les lui souille pas.

Le moule en est d'airain, si l'espèce en est rare.

Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais ;

Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare,

Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais.

Il peut s'assimiler au débauché vulgaire. Celui que le ciseau de la commune mère A taillé dans les flancs de ses plus purs granits. Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée. Dans la nuit de son cœur la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis.

Nègres de Saint-Domingue, après combien d'années

De farouche silence et de stupidité,

Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées,

Se sont-elles de terre enfin déracinées

Au souffle de la haine et de la liberté?

C'est ainsi qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées,

0 Rolla ! c'est ainsi que bondissent tes fers,

Et que devant tes yeux des torches insensées

Courent à l'infini, traversant les déserts.

Écrase maintenant les débris de la vie ;

Écorche tes pieds nus sur tes flacons brisés;

Et dans le dernier toast de ta dernière orgie,

Étouffe le néant dans tes bras épuisés.

Le néant ! le néant! vois-tu son ombre immense

Qui ronge le soleil sur son axe enflammé?

L'ombre gagne 1 il s'éteint, — l'éternité commence l

Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé.

Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.

Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.

« J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée

Des baisers du zéphyr, qui me relèvera.

J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,

Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.

Il m'a baisée au front dans ma robe dorée ;

Tu peux m'épanouir, et me briser le cœur. »

J'aime ! — voilà le mot que la nature entière

Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit !

Sombre et dernier soupir que poussera la terre

Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !

Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,

Étoiles du matin, ce mot triste et charmant!

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,

A voulu traverser les pleines éthérées,

Pour chercher le soleil, son immortel amant.

Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.

Mais une autre l'aimait elle-même ; — et les mondes

Se sont mis en voyage autour du Qrmament.

Jacque était immobile, et regardait Marie. Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu. 11 se sentait frémir d'un frisson inconnu. N'était-ce pas sa sœur, cette prostituée ? Les murs de cette chambre obscure et délabrée N'étaient-ils pas aussi faits pour l'ensevelir? Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture,

Et saigner des douleurs dont il allait mourir?

« Oui, dans cette chétive et douce créature,

La résignation marche à pas languissants.

Sa souffrance est ma sœur, — oui, voilà la statue

Que je devais trouver sur ma tombe étendue,

Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends.

Oh! ne t'éveille pas! ta vie est à la terre,

Mais ton sommeil est pur, — ton sommeil est à Dieu!

Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière ; C'est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu ; Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence, Lui que je puis aimer, et n'ai point acheté ; Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance, Lui qui rêve ! — et qui n'a de toi que ta beauté. 0 mon Dieu, n'est-ce pas une forme angélique Qui flotte mollement sous ce rideau léger? S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager, N'ait besoin pour dorer son chant mélancolique Que des contours divins de la réalité, Et de ce qui voltige autour de la beauté ; S'il est vrai qu'ici bas on le trompe sans cesse, Et que lui qui le sait, de peur de se guérir. Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir ; Qu'ai-je à chercher ailleurs? la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur ? Amour! tu peux venir. Que t'importe Marie? Pendant que sur sa tige elle est épanouie, Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste fleur! »

Lentement, doucement, à côté de Marie,

Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie,

Rolla s'était couché : son regard assoupi

Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui.

Marie en soupirant entr'ouvrit sa paupière.

'< Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier :

J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller;

La chambre me semblait comme un grand cimetière

Tout plein de tertres verts et de vieux ossements.

Trois hommes dans la neige apportaient une bière ;

Ils la posèrent là pour faire leur prière ;

Puis la bière s'ouvrit, et je vous vis dedans.

Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face.

Vous vous êtes levé pour venir à mon lit ;

Vous m'avez pris la main, et puis vous avez dit :

w Qu'est-ce que tu fais là? pourquoi prends-tu ma place? >•

Alors j'ai regardé, j'étais sur un tombeau.

— Vraiment ? répondit Jacque ; eh bien, ma chère amie,

Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas beau.

Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie

Pour en voir un pareil ; je me tuerai ce soir. »

Marie en souriant regarda son miroir.

Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle,

Qu'elle en resta muette et plus pâle que lui.

« Ah 1 dit-elle en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui?

— Ce que j'ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle, Que je suis ruiné depuis hier au soir ?

C'est pour te dire adieu que je venais te voir. Tout le monde le sait, il faut que je me tue.

— Vous avez donc joué ! — Pson, je suis ruiné.

— Ruiné ! » dit Marie. Et, comme une statue, Elle fixait à terre un grand œil étonné.

K Ruiné •? ruiné? vous n'avez pas de mère ?

Pas d'amis? de parents? personne sur la terre?

Vous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous? »

Elle se retourna sur le bord de sa couche.

Jamais son doux regard n'avait été si doux.

Deux ou trois questions Qottèrentsur sa bouche;

Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser

Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser.

« Je voudrais pourtant bien te faire une demande,

Murmura-t-elle enfin : moi, je n'ai pas d'argent.

Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend.

Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende?

Tu prendras ce qu'il vaut, et tu Tiras jouer. »

Rolla lui répondit par un léger sourire.

Il prit un fiacon noir qu'il vida sans rien dire ;

Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.

Quand elle souleva sa tête appesantie

Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé.

Dans ce chaste baiser son âme était partie.

Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé.

UNE BONNE FOUTUNE 243

CHANSON

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vous étiez, vous étiez bien aise

A Saint-Biaise.

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Nous étions bien là.

Mais de vous en souvenir Prendrez-vous la peine ?

Mais de vous en souvenir Et d'y revenir,

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Dans les prés fleuris cueillir la verveine, A Saint-Biaise, à la Zuecca.

Vivre et mourir là!

C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.

Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode ; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune; Depuis Eudymion, on sait ce qu'elle vaut.

Ce qu'on fait maintenant, on le dit; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose ! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose : Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.

Il faut en convenir, l'antique modestie

Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus.

Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie :

C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie :

Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus

Qu'il n'est pas étoanant qu'elle ait les bras rompus.

Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau. Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici ; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency).

Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement.

Les dames de Paris savent par la gazette Que Tair de Bade est noble, et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette. On fait de la santé là-bas ; c'est une emplette ; Des roses au visage, et de la neige au sein; Ce qui n'est défendu par aucun médecin.

Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé; Mais, qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé.

Or comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse; On accourt donc à Bade avec l'intention

De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon. Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse? Personne au Vieux Ciiâteau, personne à la Terrasse; On entre à la maison de Conversation.

Cette maison se trouve être un gros bloc fossile;

Bâti de vive force à grands coups de moellon,

C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile.

Une espèce de grange avec un péristyle.

Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom;

Comme un grenier à foin, bâtard •du Parthénon.

J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe Tombé un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite.

Cette âme, c'est le jeu; mettez bas le chapeau; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. Derrière ses piliers, dans cette salle immense, S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.

Là, du soir au matin, roule le grand peut-êti^e,

Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui,

Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui.

Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre,

On le voit çà et là bondir et disparaître

Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit.

Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux; Tout est joie et chansons; la roulette commence : Us lui donnent le branle, ils la mettent en danse.

Et, ratissant gaîment l'or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.

L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit;

Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée,

Avec leur veste rouge et les souliers boueux,

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,

Poser sous les râteaux la sueur d'une année!

Et là, muets d'horreur devant la destinée;

Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux!

Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était guères. C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Gel or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains. Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.

Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre. Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière. L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau!

0 toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient. Dieu juste, ô Dieu vengeur!.. J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.

Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doute, Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que, pour mettre une armée en déroute, Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route,

De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu

Qui tourne les talons, et le reste est perdu.

Tout ce que je possède a quelque ressemblance

Aux moutons de Panurge : au premier qui commence

Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas! le premier pas se fait sans qu'on y pense.

Ma poche est comme une île escarpée et sans bords. On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide, Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.

Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête; Il tressaillit en moi des phrases de roman.

Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, Qu'une permission de Notre-Seigneur Dieu, Pour qu'il vînt à passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont déserts, la chaleur est extrême; Les venls sont à l'amour; l'horizon est en feu; Toute femme, ce soir, doit désirer qu'on laime.

S'il venait à passer, sous ces grands maiTonniers, Quelque alerte beauté de l'école flamande,

Une ronde fillette, échappée à Teniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande . Une vierge en or lin d'un livre de légende, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds;

Elle viendrait par là, de cette sombre allée, Marchant à pas de biche avec un air boudeur, Écoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur.

Elle s'arrêterait là-bas, sous la tonnelle.

Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement

Me mettre à deux genoux par terre devant elle,

Regarder dans ses yeux l'azur du firmament,

Et pour toute faveur la prier seulement

De se laisser aimer d'une amour immortelle.

Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie. Une bonne passa, qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité,

Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gaîté.

M Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne,

Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. «

(C'est mon opinion de gâter les enfants.)

Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire,

D'nbord à me répondre hésita quelque temps;

Puis il tendit la main et finit par me dire :

« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. »

Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire.

Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné;

J "avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse :

C'était, en vérité, mon unique ressource,

La seule goutte d'eau qui restât dans la source.

Le seul verre de vin pour mon prochain dîné;

Je les tirai bien vile, et je les lui donnai.

Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j'étais au lit, La fortune, en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte, Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit.

Mon marmot cependant se trouvait une fille,

Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ,

Je vins à rencontrer sa mère par hasard.

C'était au bal. — Au bal, il faut bien qu'on babille :

Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.

Une goutte de lait dans la plaine éthérée

Tomba, dit-on, jadis du haut du firmament.

La Nuit, qui sur son char passait en ce moment,

Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée,

Et, secouant les plis de sa robe nacrée,

Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire; Mais J'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire

En un fleuve de lait changer ainsi les cieux, Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, Pour épargner l'Olympe elle se détourna; Le soleil était loin, la terre était voisine; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba, Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

C'était un bel enfant que cette jeune mère ; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet Avant d'y retrouver une perle aussi chère; En vérité, lecteur, pour faire son portrait, Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait.

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil.

Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie;

Car elle connaissait le pays sans pareil.

Elle en venait, hélas! à sa froide patrie

Rapportant dans son cœur un rayon du soleil.

Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses du cœur elle me fit l'aumône, Et tout en écoutant comme le cœur se donne. Sans oser y penser, je lui donnai le mien ; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien.

Le soir, en revenant, après la contredanse, Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. « Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla;

Elle étendit la main et me dit : « Jouez là. »

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire.

Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire

Qu'avec quelques louis mon numéro gagna.

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant moi tomber tout un trésor; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.

Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus.

Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée. Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune : elle finit ainsi.

Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

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