A MADAME
QUI AVAIT ENVOYÉ, PAR PLAISANTERIE, DN PETIT ECU A l'aUTEUR
^ous m'envoyez, belle Emilie,
Un poulet bien emmailloté;
Votre main discrète et polie
L'a soigneusement cacheté.
Mais l'aumône est un peu légère,
Et, malgré sa dextérité,
Cette main est bien ménagère
Dans ses actes de charité.
C'est regarder à la dépense
Si votre offrande est un paiement,
Et si c'est une récompense.
Vous n'aviez pas besoin d'argent.
A l'avenir, belle Emilie,
Si votre cœur est généreux.
Aux pauvres gens, je vous en prie,
Faites l'aumône avec vos yeux.
Quand vous trouverez le mérite,
Et quand vous voudrez le payer,
Souvenez-vous de Marguerite
Et du poète Alain Chartier.
Il était bien laid, dit l'histoire,
La dame était fille du roi ;
Je suis bien obligé de croire
Qu'il faisait mieux les vers que moi.
Mais si ma plume est peu de chose,
Mon cœur, hélas! ne vaut pas mieux;
Fût-ce même pour de la prose.
Vos cadeaux sont trop dangereux.
Que votre charité timide
Garde son argent et son or,
Car en ouvrant votre main vide,
Vous pouvez donner un trésor.
Alfred de Mussit. I il
LA MUSE
Poète, prends ton luth et me donne un baiser; La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser. Poète, prends ton luth et me donne un baiser.
LE POÈTE
Comme il fait noir dans la vallée 1 J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ; Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une étrange rêverie; Elle s'efface et disparaît.
LA MUSE
Poète, prends ton luth; la nuit sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse, Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. Écoute! tout se tait; songe à la bien-aimée Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée. Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi-morte M'éblcuit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle? — Personne.
Je suis seul, c'est l'heure qui sonne; 0 solitude ! ô pauvreté !
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
La nuit de mai 261
Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,
Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.
0 paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quandje te vis si pâle au toucher de mon aile
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance!
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance ;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
LE POÈTE
Est-ce toi dont la voix m'appelle, 0 ma pauvre Musel est-ce toi?
0 ma fleur! ô mon immortelle!
Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi!
Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde, C'est toi, ma maîtresse et ma sœuri Et je sens dans la nuit profonde.
De ta robe d'or qui m'inonde Ses rayons glisser dans mon cœur.
LA MUSE
Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle.
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge; quelque chose a gémi dans ton cœur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées.
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Éveillons au hasard les échos de ta vie.
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.
Voici la verte Ecosse et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le ciel est si doux,
Argos, et Ptéléon, villes des hécatombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes;
Et le front chevelu du Pélion changeant;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
D'où vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappé ma paupière,
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet.
Secouait des lilas dans sa robe légère
Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?
Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier?
Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie?
letterons-nous au vent l'écume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison céleste, allume nuit et jour
L'huile sainte de vie et d"éternel amour?
Crierons-nous à Tarquin : « Il est temps, voici l'ombre! »
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers?
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés;
Il se baisse, il l'égorgé, il jette à la curée
Sur les chiens en sueur son cœur encore vivant.
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
S'en allant à la messe, un page la suivant,
Et d'un regard distrait, à côté de sa mère.
Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière?
Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,
Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours.
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie? ^
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, 5
Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains
Avant que l'envoyé de la nuit éternelle
Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altière
Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire.
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,