‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 96 sur 130 · UNE SOIRÉE PERDUE · texte numérisé non relu

UNE SOIRÉE PERDUE

J'étais seul, l'antre soir, au Théâtre-Français,

Ou presque seul; l'auteur n'avait pas grand succès.

Ce n'était que Molière, et nous savons de reste

Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,

Ignora le bel art de chatouiller l'esprit

Et de servir à point un dénoùment bien cuit.

Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,

Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode,

Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston.

Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

J'écoutais cependant cette simple harmonie,

Et comme le bon sens fait parler le génie.

J'admirais quel amour pour l'âpre vérité

Eut cet homme si fier en sa naïveté,

Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,

Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde.

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer!

Et je me demandais : « Est-ce assez d'admirer?

Est-ce assez de venir, un soir, par aventure.

D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature,

D'essuyer une larme, et de partir ainsi.

Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci? »

Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,

Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que, devant moi, se balançait gaîment

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant;

Et, voyant cet ébène enchâssé dans l'ivoire,

Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire,

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J'osai m'en souvenir, même devant Molière :

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas;

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,

Regardant cette enfant, qui ne s'en doutait guère :

« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. »>

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l'antique franchise, à ce point délaissée,

Avec notre tinesse et notre esprit moqueur,

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur

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