‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 2 sur 76 · SCENE III (Le jardin de Claudio). — CLAUDIO ET TIBIA · texte numérisé non relu

SCENE III (Le jardin de Claudio). — CLAUDIO ET TIBIA

entrant.

CLAUDIO. — Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirais-je de plus? c'est une vertu solide.

TIBIA. — Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO. — Peut-elle empêcher qu'on ne chante sous ses croisées? Les signes d'impatience qu'elle peut donner dans son intérieur sont les suites de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j'ai touché cette corde, a été tout d'un coup du même avis que moi?

TIBIA. — Relativement à quoi?

CLAUDIO. — Relativement à ce qu'on chante sous ses croisées.

TIBIA. — Chanter n'est pas un mal, je fredonne moimême à tout moment.

CLAUDIO. — Mais bien chanter est difficile.

TIBIA. — Difficile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas reçu de voix de la nature, ne l'avons jamais cultivée; mais voyez comme ces acteurs de théâtre s'en tirent habilement.

CLAUDIO. — Ces gens-là passent leur vie sur les planches.

TIBIA. — Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an?

CLAUDIO. — A qui? à un juge de paix?

TIBIA. — Non, à un chanteur.

CLAUDIO. — Je n'en sais rien. — On donne à un juge de paix le tiers de ce que vaut ma charge. Les conseillers d© justice ont moitié.

18 ŒUVRES D'aLFRED DE MUSSET

TIBIA. — Si j'étais juge en cour royale, et que ma femme eût des amants, je les condamnerais moi-même.

CLAUUio. — A combien d'années de galère?

TIBIA. — A la peine de mort. Un arrêt de mort est une chose-superbe à lire à haute voix.

CLAUDIO. — Ce n'est pas le juge qui le lit, c'est le greffier.

TIBIA. — Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.

CLAUDIO. — J\on. c'est le président qui a une jolie femme; j'ai soupe hier avec eux.

TIBIA. — Le greffier aussi; le spadassin qui va venir ce soir est l'amant de la femme du greffier.

CLAUDIO. — Quel spadassin?

TIBIA. — Celui que vous avez demandé.

CLAUDIO. — Il est inutile qu'il vienne après ce que je t'ai dit tout à l'heure.

TIBIA. — A quel sujet?

CLAUDIO. — Au sujet de ma femme.

TIBIA. — La voici qui vient elle-même.

(Entre Marianne.)

MARIANNE. — Savez-vous ce qui m'arrive pendant que vous courez les champs? j'ai reçu la visite de votre cousin.

CLAUDIO. — Qui cela peut-il être? Nommez-le par son nom.

MARIANNE. — Octave, qui m'a fait une déclaration d'amour de la part de son ami Cœlio. Qui est ce Gœlio? Connaissez-vous cet homme? Trouvez bon que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.

CLAUDIO. — Je le connais; c'est le fils d'Hermia, notre voisine. Qu'avez-vous répondu à cela?

M.\ni,\NNE. — 11 ne s'agit, pas de ce que j'ai répondu, comprenez-vous ce que je dis? Donnez ordre à vos gens qu'ils ne laissent entrer ni cet homme ni son ami. Je m'attends à quelque importunité de leur part; et je suis bien aise de l'éviter.

(Elle sort.)

CLAUDIO. — Que penses-tu de cette aventure, Tibia? Il y a quelque ruse là-dessous.

TIBIA. — Vous croyez, monsieur? •

CLAUDIO. — Pourquoi n'a-t-elle pas voulu dire ce qu'elle a répondu? La déclaration est impertinente, il est vrai; mais la réponse mérite d'être connue. J'ai le soupçon que ce Cœlio est l'ordonnateur de toutes ces guitares.

TIBIA. — Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent de les éloigner.

LES CArRICES DE MARIANNE 19

CLAUDIO. — Rapporte-t'en à moi. — Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère. J'imagine que ma femme me trompe, et que toute cette fable est une pure invention pour me faire prendre le change, et troubler entièrement mes idées.

(Ils entrent.)

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