‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 44 sur 76 · SCÈNE VIIL — MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE VIIL — MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY

MADAME DE LERY, lisant d'un air distrait. — BonSOir, COmte.

Voulez-vous du thé?

CHAVIGNY. — Je vous rend» grâces. Js n'en prends jamais.

(Il s'assoit et regarde autour de lui.)

MADAME DE LÉRY. — ,Bsf-il amusant, ce bal?

CHAVIGNY. — Comme cela. N'y étiez-vous pas?

M.\DAME DE LÉRY. — Voilà Une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher.

CHAVIGNY. — Vous plaisantez, à ce que je vois?

MADAME DE LÉRY. — Plaît-il? je VOUS demande pardon, je tiens un article d'une Revue qui m'intéresse beaucoup.

(Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène.)

CHAVIGNY. — Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?

MADAME DE LÉRY. — Mais oui; vous voyez que je l'attends.

CHAVIGNY. — C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez proposé.

MADAME DE LÉRY. — Apparemment qu'elle a changé d'idée.

CH.wiGNY. — Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?

MADAME DE LÉRY. — Parce que je ne m'en suis plus souciée.

CHAVIGNY. — Elle s'est donc passée de voiture?

MADAME DE léry. — Non, je lui ai prêté la mienne. Avezvous lu ça, monsieur de Chavigny?

CHAViGNY. — Quoi?

MADAME DE LÉRY. — C'est la Revue des Deux Mondes; un articfe très joli de Mme Sand sur les orangs-outangs.

CHAVIGNY. — Sur les...?

MADAME DE LÉRY. — Sur les orangs-outangs. Ah ! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est celui d'à côté; c'est très amusant.

CHAVIGNY. — Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans m'en prévenir. J'aurais pu du moins la ramener.

MADAME DE LÉRY. — Aimez-vous les romans de Mme Sand?

CHAVIGNY. — Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne l'aie pas trouvée?

MADAME DE LERY. — Quoi? la ReuMC? Elle était là-dessus.

CHAVIGNY. — Vous moquez-vous de moi, madame?

MADAME DE LÉRY. — Peut-être; c'est selon à propos de quoi.

CHAVIGNY. — C'est de ma femme que je vous parle.

MADAME DE LÉRY. — Est-ce que VOUS me l'avez donnée à garder?

CHAVIGNY. — Vous avcz raisou ; je suis très ridicule; je vais de ce pas la chercher.

MADAME DE LERY. — Bahî.vous allez tomber dans la queue.

CHAVIGNY. — C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.

(II s'approche du feu et s'assoit.)

MADAME DE LÉRY, quittant sa lecture. — Savez-VOUS, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup? Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait.

CHAVIGNY. — Certainement; vous en voyez la preuve.

MADAME DE LÉRY. — Pas tant; vous avez l'air furieux.

cii.vviGNY. — Moi? par exemple! pas le mains du monde.

MADAME DE LÉRY. — Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre homme, je l'avoue, et pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est.

CHAVIGNY. — Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie de l'avoir fait.

MADAME DK LÉRY. — Nou, nou, VOUS lie uic remerciez pas; je vous assure, moi, (jue vous ét<'s lâché. A vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre.

CiiAViGNY. — J'aime beaucoup cela! que ùe m'acconipagnait-elle?

MADAME DE LERY. — Eli oui ! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes nous autres : nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de thé?

CHAViGNY. — Non, il me fait mal.

M.\DAME DE LERY. - Eh bien donnez-m'en.

CHAVIGNY. — Plaît-il, madame?

MADAME DE uÉRY. — Donnez-m'en.

(Chavigny so lève et remplit une tasse qu'il offre à Mme de Léry.)

MADAME DE LÉRY. — G'est bou; mettez ça là. Avons-nous un ministère ce soir?

CHAVIGNY. — Je n'en sais rien.

MADAME DE LÉRY. — Ce sout de drôles d'auberges que ces ministères. — On y entre et on en sort sans savoir pourquoi ; c'est une procession de marionnettes.

CHAVIGNY. — Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid.

MADAME DE léry. — Vous n'y avez pas mis assez de sucre, mettez-m'en un ou deux morceaux.

CHAVIGNY. — Comme vous voudrez, il ne vaudra rien.

MADAME DE LÉRY. — Bien; maintenant, encore un peu de lait.

CHAVIGNY. — Êtes-vous satisfaite?

MADAME DE LÉRY. — Une goutte d'eau à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse.

CH.WiGNY, lui présentant la tasse. — La voilà; mais il ne vaudra rien.

MADAME DE LÉRY. — Vous croyez? En êtes-vous sûr?

CHAVIGNY. — Il n'y a pas le moindre doute.

MADAME DE LÉRY. — Et pourquoi ne vaut-il rien?

CH.vviGNY. — Parce qu'il est froid et trop sucré.

MADAME DE LÉRY. — Eh bien! s'il ne ne vaut rien, ce thé, jetez-le.

(Chavigny est debout, tenant la tasse ; Mme de Léry le regarde ei riant.)

MADAME DE LÉRY. — Ah, mon Dieu! que vous m'amusez : Je n'ai jamais rien vu de si maussade.

CHAVIGNY, impatienté, " vide la tasse dans le feu, puis il se promène à grands pas, et dit avec humeur. — Ma foi, c'est vrai,

je ne suis qu'un sot.

MADAME DE LÉRY. — Je ne VOUS ai jamais vu jaloux, m?'S vous l'êtes comme un Othello.

CHAVIGNY. — Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux?

MADAME DE LÉRY. — Par auiour-proprc, comme tous les maris.

CHAVIGNY. — Bah! propos de femme. On dit : « Jaloux par amour-propre », parce que c'est une phrase toute faite, comme on dit : « Votre très humble serviteur. « Le monde est bien sévère pour ces po.«ivres maris.

MADAME DE LÉRY. — Pas tant que pour ces pauvres femmes.

CHAVIGNY. — Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de vivre sur ie même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune importance pour un homme.

MADAME DE LERY. — Oui, les capriccs, par exemple.

CHAVIGNY. — Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est cei'tain qu'un homme peut en avoir, et qu'une femme....

MADAME DE LÉRY. — En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une i^obe est un talisman qui en préserve?

CHAVIGNY. — C'est une barrière qui doit les arrêter.

MADAME DE LÉRY. — A moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher. C'est Mathilde qui rentre.

CHAVIGNY. — Oh! que non^ il n'est pas minuit.

(Un domestique entre, et rei ^et un petit paquet à M. de Chavignvj.

CHAVIGNY. — Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on? LE DOMESTIQUE. — On vicut d'apporter cela pour monsieur le comte.

(U sort. Chavigny défait le paquet, qui rcnfermo la bourse de Mathilde.)

MADAME DE LÉRY. — Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? A cette heure-ci, c'est un peu fort.

CHAVIGNY. — Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui qui a apporté ce paquet?

LE DOMESTIQUE, rentrant. — Monsieur?

CHAVIGNY. — Qui est-ce qui a apporté ce paquet?

LE DOMESTIQUE. — Mousicur, c'cst le portier qui vient de monter.

CHAVIGNY — Il n'y a rien aVec? pas de lettre?

LE DOMKSTiouE, — Non, monsieur.

CHAVIGNY. — Est-ce qu'il avait cela depuis longtemps, ce portier?

LE DOMESTIQUE. — Non, monsieur; on vient de le lui remettre.

CHAViGNY. — Qui le lui a remis?

LE DOMESTIQUE. — MousieuF, il ne sait pas,

CHAVIGNY. — Il ne sait pas! Perdez-vous Ja tête? Est-ce nu homme ou une femme?

LE DOMESTIQUE. — G'est un domestique en livrée, mais il ne le conilaît pas.

CHAVIGNY. — Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?

LE DOMESTIQUE. — Non, monsieur, il est parti sur-lechamp.

CHAVIGNY. — II n'a rien dit?

LE DOMESTIQUE. — Non, monsieur.

CHAVIGNY. — C'est bon.

(Le domestique sort.)

MADAME DÉ LERY. — J'espèrc qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames.

CHAVIGNY. — Je veux être pendu si j'y comprends rien.

MADAME DE LERY. — Laisscz donc ! vous faites l'enfant.

CHAVIGNY. — Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture.

MADAME DE LERY. — P^Ut-OU VOir?

CHAVIGNY. — C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette écriture-là quelque part.

MADAME DE LERY. — Et moi aussj, très certainement.

CHAVIGNY. — Attendez donc, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée?

MADAME DE LERY. — Fi douc ! c'est uuc anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée.

CHAVIGNY. — Vous avcz l'air de la reconnaître.

MADAME DE LERY, avec une confusion feinte. — Moi ! pas dU

tout?

(Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener.)

MADAME DE LERY. — OÙ en étious-nous donc de notre conversation? — Eh ! mais il me semble que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos.

CHAVIGNY. — Vous êtes dans le secret, convenez-en.

MADAME DE LERY. — H y a des geus qui ne savent rien faire; si j étais de vous, j'aurais déjà deviné.

CHAVIGNY. — Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.

MADAME DE LERY. — Je Croirais assez que c'est Mme de Biainville.

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CHAViGNY. — Vous êtes impitoyable, madame; savezvous bien que nous nous brouillerons?

MADAME DE LÉKY. — Je l'espèrc bien, mais j,as celte fois-ci.

CHAVIGNY. — Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?

MADAME DE LÉftY. — Belle occupation ! Laissez d'nc cela; on dirait que vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que par politesse.

CHAVIGNY. — 11 n'y a donc plus de thé? j'ai envie d'en prendre.

MïVDAME DE LERY. — Je vais VOUS en faire; dites donc que je ne suis pas bonne !

(Un silence.) CHAVIGNY, se promenant toujours. — PluS je cherche, moiuS

je trouve.

MADAME DE LERY. — Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.

CHAVIGNY. — C'est qu'en vérité je tombe des nues.

MADAME DE LERY. — Je VOUS dis que c'est Mme de Blainville. Elle a réfléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir. Ou mieux encore : elle veut *«Trfr tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la sienne

CHAVIGNY. — Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir qui l'a faite.

MADAME DE LERY. — Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.

CHAVIGNY. — Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre les mains; croyez-vous que je m'y tromperais?

MADAME DE LERY, éclatant de rire. — Ah! c'est trop fort; je

n'y liens pas.

CHAVIGNY. — Est-ce que ce serait vous, par hasard?

MADAME DE LERY. — Voilà voUe thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Esl-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme?

CHAVIGNY. — C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous.

MADAME DE LÉuY. — C'est un petit complot assez bien tricoté.

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CilAViGNY. — Avouez donc que vous en êtes.

MADAME DE LÉRY. — Non.

CHAVJGNY. — Je vous en prie.

MADAME DE LÉRY. — Pas davantage.

ciiAViGNY. — Je vous en supplie,

MADAME DE LÉRY. — Demandez-le à genoux, je vous le dirai.

CHAViGNY. — A genoux? tant que vous voudrez.

MADAME DE LÉRY. — Allons! VOyOUS !

CHAVIGNY. — Sérieusement.

(Il so met à genoux on riant (levant Mme de Léry.)

MADAME DE LÉRY, sèchement. — J'aime Cette posture, elle VOUS va à merveille; mais je vous conseille de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir.

CHAVIGNY, se relevant. — Ainsi, VOUS ne direz rien, n'estce pas?

MADAME DE LÉRY. — Avez-vous là votre bourse bleue?

CHAVIGNY. — Je n'en sais rien, je crois que oui.

MADAME DE LÉRY. — Je crois que oui aussi. Donnez-lamoi, je vous dirai qui a fait l'autre.

CHAVIGNY. — Vous le savcz donc?

MADAME DE LERY. — Oui, je le sais.

CHAVIGNY. — Est-ce une femme?

MADAME DE LÉRY. — A moins que ce ne soit un homme, je ne •sms'pas...

CHAVIGNY. — Je veux dire : est-ce une jolie femme?

MADAME DE LÉRY. — C'est une •jolie femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes de Paris.

CHAVIGNY. — Brune ou blonde?

MADAME DE LÉRY. — Bleue.

CHAVIGNY. — Par quelle lettre conimence son nom?

MADAME DE LERY. — Vous ne voulcz pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de Mme de Blainville.

CHAVIGNY. — Est-elle petite ou grande?

MADAME DE LÉRY. — Donnez-moi la bourse.

CHAVIGNY. — Dites-moi seulement si elle a le pied petit.

MADAME DE LÉRY. — La bourse ou la vie !

CHAVIGNY. — Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?

MADAME DE LÉRY. — Oui.

CHAVIGNY, tirant la bourse bleue. — Votre parole d'honneur? MADAME DE LÉRY. — Ma parole d'honneur.

CHAVIGNY semble hésiter; Mme de Léry tend la main; il la regarde attentivement. Tout à coup il s assoit à côté d'elle et dit

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gaiement : Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir?

MADAME DE LÉRY. — Est-ce que VOUS en êtes à le demander?

CHAViGNY. — Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir.

MADAME DE LÉRY. — Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? Je croyais qu'il était conclu.

CHAVIGNY. — Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et à en .donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage.

MADAME DE LERY. — J'euteuds, c'est un choix qu'on peut faire ; mais où s'y reconnaît le public?

CHAVIGNY. — Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien difficile.

MADAME DE LÉRY. — Vous reuoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette bourse.

CHAVIGNY. — Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai caractère des gens : elle doit bien voir, au premier coup d'œil...,

MADAME DE LÉRY. — Décidément, vous gardez la bourse?

CHAVIGNY. — Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez toute en fleurs ce matin.

MADAME DE LERY. — Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu, mes cheveux sont défaits d'un côté.

(Elle se lève et s'ajuste devant la glace.)

CHAVIGNY. — Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit comme vous....

MADAME DE LERY. — Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à un homme d't-.sprit comme vous.

CHAVIGNY. — Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.

MADAME DE LERY. — Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.

CHAvfGNY. — C'est qu'ai3pareniment quelque autre me fait tort.

MADAME DE LERY. — Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?

CHAViGNY. — Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de vous plaire,

MADAME DE LERY. — C'est modeste et poli; mais vous vous trompez : personne ne me plaît, et je ne veux plaire à personne.

CHAVIGNY. — A votre âge et avec ces yeux-là, je vous en défie.

MADAME DE LÉRY. — C'est Cependant la vérité pure.

CHAVIGNY. — Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.

MADAME DE LÉRY. — Je VOUS le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas de maître.

CHAVIGNY. — Ne peut-elle souffrir un serviteur?

MADAME DE LÉRY. — Bah! serviteurs ou maîtres, vcus n'êtes que des tyrans.

CHAVIGNY, se levant. — C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j"ai toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr.

MADAME DE LÉRY. — Est-ce votre opiuion sincère?

CHAVIGNY. — Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.

MADAME DE LÉRY. — C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.

CHAVIGNY. — Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne seraient pas si prudentes.

MADAME DE LERY. — C'est possible ; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand il s'agit d'un jour de noces, cela vaut la peine d'y penser.

CHAVIGNY. — Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi? pourquoi tant de comédie et si peu de franchise? Une jolie femme qui se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer? il n'y a pas que des sots sur la terre.

MADAME DE LÉRY. — C'est une question en pareille circonstance.

CHAVIGNY. — Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une occasion se présente où l'on

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puisse être franc sans danger, sans arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions.

(Il lui prend la main.)

Je -suppose qu'on dise i\ une femme : Nous sommes seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit et d(« votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille obstacleîy nous séparent, mille chagrins nous attendent si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces lèvres de roses et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette porte est fermée : votre liberté est sur le seuil ; vous la retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre à vous n'est pas le plaisir sans l'amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume; c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens; mais celui du coeur, qu'un moment fait naître et dont le souvenir est éternel.

MADAME DE LÉRV. — Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice, avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de cartes?

CHAViGNY. — Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?

MADAME DE LÉRV. — Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous ne voulez vous contredire.

(Elle prend une carte dans le jeu.)

Allons, comte, dites rouge ou noir.

CHAVIGNY. — Voulez-vous me dire quel est l'enjeu.

MADAME DE LÉRY. — L'eujeu est Une discrétion *.

CHAVIGNY. — Soit. — J'appelle rouge.

MADAME DE LERY. — C'cst le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse bleue.

CHAVIGNY. — De tout mon cœur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.

MADAME DE LÉRY. — Est-cUe petite ou grande, cette main?

1. On appelle discrétion un pari dans lequel le perdant s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci demande, à sa discrétion {Note de l'auteur.)

CiiAViGNY. — Elle est charmantiycomme le satin. MADAME DE LÉRY. — Lui permettez-voiis de satisfaire un petit mouvement de jalousie?

(Elle jette au feu sa bourse bleue.)

CHAVIGNY. — Ernestine, je vous adore!

MADAME DE LERY regarde brùlér la bourse. Elle s'approche de Chavigny et lui dit tendrement. — VouS n'aimez donc plus

Mme de Blainville?

CHAVIGNY. — Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.

MADAME DE LÉRY. — Ni moL non plus, monsieur de Cha-p vigfty.

CHAVIGNY. — Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est pas elle qui me le donnera!

MADAME DE LÉRY. — Ni moi uon plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous tromper : la bourse rouge n'est pas de ma façon.

CHAVIGNY. — Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?

MADAME DE LÉRY. — C'est uue main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous m'avez fait, en bon français, une déclaration très aimable; vous vous êtes mis à genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé brûler. Qui suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me trouvez-vous de si extraordi : naire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit et que nous sommes en tête-à-tète, voilà un beau fait d'armes que nous aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à la seule femme que vous aimiez!

(On entend le bruit d'une voiture.)

CHAVIGNY. — Mais, madame, qui a pu vous instruire? MADAME DE léry. — Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient me chercher. Je n'ai pas

le temps de vous faire ma morale; vous êtes homme de cœur, et votre cœur vous la fera. Si vous trouvez que Matiiilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bouPse que ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au monde, pas mêms eHe, ne saura jamais.

(Mathilde entre, Mme de Léry va à sa rencontre et l'embrasse. M. do Chavigny les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa femme la guirlande de fleurs de Mme de Léry, et dit à celle-ci en la lui rendant :)

Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons.

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