‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 49 sur 76 · SCÈNE III. — LUCRÈCE, SPINETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — LUCRÈCE, SPINETTE

LLXRÈCE. — As-tu entrouvert la porte, Spinelle? as-tu posé la lampe dans l'escalier?

SPINETTE. — J'ai fait tout ce que vous m'aviez ordonné.

LUCRÈCE. — Tu mettras sur cette chaise mes vêlemeuls de nuit, et tu me laisseras seule, ma chère enfant.

SPINETTE. — Oui, madame.

LUCRÈCE, à son prie-Dieu. — Pourquoi m'as-tu chargée du bonheur d'un autre, ô mon Dieu? S'il ne s'était agi que du mien, je ne l'aurais pas défendu, je ne t'aurais pas disputé ma vie. Pourquoi m'as-tu confié la sienne?

sPiNBffTE. — Ne cesserez-vous pas, ma chère maîtresse, de prier et de pleurer ainsi? Vos yeux sont gonflés de larmes, et depuis deux jours vous n'avez pas pris un moment de repos.

LUCRÈCE, priant. — L'ai-je accomplie, ta fatale mission? ai-je sauvé son âme en me perdant pour lui? Si tes bras sanglants n'étaient pas cloués sur ce crucifix, ô Christ, me les ouvrirais-tu?

SPINETTE. — Je ne puis me retirer. Comment vous laisser seule dans l'état où je vous vois?

LUCRÈCE. — Le puniras-tu de ma faute? Ce n'est pas lui qui est coupable; il n'a prononcé aucun serment sur la terre; il n'a pas trahi son épouse; il n'a point de devoirs, point de famille; il n'a rien fait qu'aimer et qu'être aimé.

SPINETTE. — Onze heures vont sonner.

LUCRÈCE. — Ah! Spinottb, ne m'abandonne pas! Mes larmes t'affligent, mon enfant? Il faut jtourlant bien qu'elles coulent. Crois-tu qu'on perde sans souffrir tout son repos et son bonheur? Toi qui lis dans mon cœur comme dans le tien, toi pour qui ma vie est un livre

ouvert dont lu connais toutes les pages, crois-tu qu'on puisse voir s'envoler sans regret dix ans d'innocence et de tranquillité?

SPiNETTE. — Que je vous plains!

LUCRÈCE. — Détache ma robe ; onze heures sonnent. De l'eau, que je m'essuie les yeux; il va venir, Spinette ! Mes cheveux sont-ils en désordre? ne suis-je point pâle? Insensée que je suis d'avoir pleuré! Ma guitare! place devant moi cette romance; elle est de lui. Il vient, il vient, ma chère! Suis-je belle, ce soir? lui plairai-je ainsi?

vsy SERVANTE entrant. — Monseigneur André vient de pa&ser dans l'appartement; il demande si l'on peut entrer chez vous.

ANDRÉ, entrant. — Bonsoir, Lucrèce, vous ne m'attendiez pas à cette heure, n'est-il pas vrai? Que je ne vous importune pas, c'est tout ce que désire. De grâce, dites-moi, alliez-vous renvoyer vos femmes? j'attendrai, pour vous voir, le moment du souper.

LUCRÈCE. — Non, pas encore, non, en vérité!

ANDRÉ. — Les moments que nous passons ensemble sont si rares! et ils me sont si chers! Vous seule au monde, Lucrèce, me consolez de tous les chagrins qui n^obsèdent. Ali ! si je vous perdais ! Tout mon courage, toute ma philosophie est dans vos yeux.

(Il s'approche de la fenêtre et soulève le rideau. — A part.)

Grémio est en bas, je l'aperçois.

LUCRÈCE. — Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami? vous étiez gai à dîner, il m'a semblé.

ANDRÉ. — La gaieté est quelquefois triste, et la mélancolie a le sourire sur les lèvres.

LUCRÈCE. — Vous êteS allé à la ferme? A propos il y a une lettre pour vous; les envoyés du roi de France doivent venir demain. »

ANDRÉ. — Demain? Ils viennent demain?

LUCRÈCE. — L'apprenez-vous comme une fâcheuse nouvelle? Alors on pourrait vous dire éloigné de Florence, malade; en tous cas, ils ne nous veiraient pas.

ANDRÉ. — Pourquoi? je les recevrai avec plaisir; nesuis- \e pas prêt à rendre mes comptes? Dites-moi, Lucrèce, cette maison vous plaît-elle? Étes-vous invitée? L'hivei vous parait-il agréable cette année? Que ferons-nous? Vos nouvelles pamres vont-elles bien?

(On entend un cri étouffé dans le jardin, et des pas précipités.

Que veut-dire ce bruit, qu'y a-t-il?

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(Cordiani, dans le plus grand désordre, entre dans la chambre.)

Qu'as-tu, Cordiani? qui t'amène? Que signifie ce désordre? que t'est-il arrivé"? tu es pâle comme la mort!

LUCRÈCE. — Ah! je suis morte!

ANDRÉ. — Réponds-moi, qui t'amène à cette heure? As-tu une querelle? faut-il te servir de second? As-tu perdu au jeti? veux-tu ma bourse?

(Il lui prend la main.)

Au nom du ciel, parle! tu es comme une statue.

CORDIANI. — Non,... non,... je venais te parler,... te dire,... en vérité, je venais,... je ne sais...

ANDRÉ. — Qu'as-tu donc fait de ton épée? Par le ciel! il se passe en toi quelque chose d'étrange. Veux-tu que nous allions dans ce salon? ne peux-tu parler devant ces femmes? A quoi puis-^je t'être bon? réponds, il n'y a rien que je ne fasse. Mon ami, mon cher ami, doutes-tu de moi?

CORDIANI. — Tu l'as deviné, j'ai une querelle. Je ne puis parler ici. Je te cherchais, je suis entré sans savoir pourquoi. On m'a dit que... que tu étais ici, et je venais.... Je ne p'.tis parler ici.

LIONEL, entrant. — Maître, Grémio est assassiné!

ANDRÉ. — Qui dit cela?

(Plusieurs domestiques entrent dans la chambre.)

UN DOMESTIQUE. — Maître, on vient de tuer Grémio; le meurtrier est dans la maison. On l'a vu entrer par la poternp.

(Cordiani se retire dans la foule.)

ANDRÉ. — Des armes! des armes ! prenez ces flambeaux, parcourez toutes les chambres; qu'on ferme la porte en dedans.

LIONEL. — Il ne peut être loin. Le coup vient d'être fait à l'instant même.

ANDRÉ. — Il est mort? mort? où donc est mon épée? Ah! en voilà une à cette muraille.

(Jl va prendre une épée. Regardant sa main.)

Tiens! c'est singulier; ma m5in est pleine de sang. D'où me vient ce sang?

LIONEL. — Viens avec nous, maître; je te réponds de le trouver.

ANDRÉ. — D'où me vient ce sang; ma main en est couverte. Qui donc ai-je touché? je n'ai pourtant touché que... tout à l'heure... Éloignez-vous'! sortez d'ici!

LIONEL. — Qu'as-tu, maître? pourquoi nous éloigner?

ANDRÉ. — Sortez! sortez! laissez-moi seul. C'est bon;

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qu'on ne fasse aucune recherche, aucune, cela est inutile; je le défends. Sortez d'ici, tous! tous! obéissez quand je vous parle!

(Tous se retirent en silence.)

ANDRÉ, regardant sa main. — Pleine de saug! je n'ai touché que la main de Cordiani,

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