LE DUC
Je comprends ton souci.
Je voudrais de grand cœur te voir ailleurs qu'ici, Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue, Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue. Ce n'est, assurément mon goût ni ma façon De donner au plaisir cet air de trahison. Mais, 'dans ce triste hôtel toujours emprisonnée, Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée. Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux. A quatre pas d'ici nous serions odieux. Tel est la loi du monde; il en faut être esclave; Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave, Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien. Tout s'exclise ici-bas, hormis la maladresse. Bonsoir, Louison.
11 n'a jamais été question de remettre à la scène ces deux petits actes.
11 faut revenir en arrière d'une année pour parler d'une jolie oeuvre due à l'insistance habile du docteur Véron, directeur du Constilutioimel.
En 1850, malgré son désir de rester lidële à la Revue des Deux Mondes, Alfred de Musset dut céder aux sollicitations de M. Véron, qui lui ouvrit les colonnes de son journal à des conditions très avantageuses.
Sans savoir ce que«vaudrait le manuscrit de Carmosine il s'engagea d'avance à en donner 1000 francs par acte avec liberté d'en faire trois ou cinq.
Le poète o'eii voulut faire que trois, mais le docteur Véron
GARMOSINE 2S9
fut si charmé de cet ouvrage qu'il le voulut payer comme s'il avait cinq actes; le poète se défendait d'accepter, mais il fut contraint d'accepter 4 000 francs i.
Celle comédie fut représentée en 1865, huit ans après la mort de l'auleur. Nous ne la publions pas parce qu'elle non plus n'a pas été conservée au répertoire, mais elle est profondément touchante. En voici l'analyse.
Carmosine, fille d'un brave médecin de Palerme, est malade. Ses parents la croient éprise d'un grotesque chevalier de fortune, Ser Vespasiano, dont elle aurait remarqué la belle mine, dans un tournoi, où il a cependant fait une chute piteuse, aux fêtes de la reine Constance, femme de Pierre d'Aragon, roi de Sicile. Elle dépérit à vue d'œil; ni la tendresse de sa mère, dame Pàque, qui ne devine pas la cause de son mal, ni les soins savants de son père, ne peuvent la guérir. Elle songe avec terreur qu'elle est la promise d'un de ses camarades d'enfance, le jeune avocat Perillo, qui l'adore et qui revient de Padoue, ses études terminées.
Les pauvres parents afîolés se décident à faire des avances à Vespasiano, qui est invité à souper par eux avec leur fille et, pour égayer le souper, Carmosine fait venir le troubadour Minuccio d'Arezzo, qui passait dans la rue, sautillant et chantant sa viole à la main. Minuccio est en même temps, tout frivole qu'il paraît, un bon et loyal homme.
Carmosine demande à rester seule avec lui et lui fait en ces termes la confidence de son amour sans espoir.
— Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret. J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante, sinon à celui que je te dirai J erièufte, qu'autant qu'il te sera possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? Je t'en prie. Tu te rappelles, mon ami, cette journée où notre roi Pierre fil la grande fêle de son exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par loi (lu le vois souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera fait, tu me le diras et je mourrai moins malheureuse.
MINUCCIO. — Carmosine, je vous engage ma foi et soyez sûre qu'en y comptant vous ne serez jamais trompée. Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je vous ofTre mon aide, avec laquelle, j'espère, si vous voulez prendre courage, je vous apporterai des nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui,
CARMoshNE. — Je t'en sup^plie encore une fois.
i, f aul do Musset. Biographjf,
MiNuccio. — Jurez-moi d'avoir du courage. CARMOSiNE. — Je le le jure, va avec Dieu. La scène, n'est-il pas vrai, a la grandeur d'une scène de Shakespeare.
Mîtiuccio va trouver le roi dans son palais et lui récite la belle et touchante complainte qu'on a lue dans le tome I de cel ouvrage :
Va dire, amour, ce qui cause ma peine, A mon seigneur, que je m'en vais mourir.
Et puis il conte l'aventure de la pauvre Carmosine.
Le roi et la reine en sont touchés. Tous deux viennent voir la jeune fille; ils la réconfortent et l'emmènent guérie par un baiser du roi, après l'avoir mariée à son fiancé Perillo.
Il nous reste à citer, pour compléter cette brève étude sur le théâtre de Musset, les premières scènes d'une œuvre intitulée le Songe d'Auguste, dont le sujet fut indiqué par Fortoul, ministre de l'Instruction publique, et où Mécène devait conseiller à son maître de chercher une gloire nouvelle en favorisant le culte des Muses.
Alfred de Musset avait commencé à écrire la scène et Gounod avait écrit la musique des premiers couplets. La représentation devait avoir lieu aux Tuileries; il ne fut pas donné suite à ce projet.
Le poète écrivit alors, dans la même intention, un proverbe en prose intitulé L'Ane et le Ruisseau, qui figure dans les œuvres posthumes avec les fragments du Songe d'Auguste et une scène d'un drame historique intitulé La Servante du Roi, tragédie dont le plan n'a pas été écrit et qui était destinée à Rachel, en 1839.
Les œuvres posthum.es contiennent également un court fragment d'un autre drame intitulé Faustine, qui ne fut qu'esquissé.
L'Ane et le Ruisseau est un marivaudage sans grand intérêt; les quatre personnages, deux hommes et deux femmes, font un perpétuel chassé-croisé et hésitent avant de franchir le pas, ressemblant chacun de son côté à un âne qui n'ose pas franchir un ruisseau. La pièce orête, on se disposa à aller la lire chez l'impératrice.
Musset alla prendre M. Arsène Houssaye au Théâtre-Français, cil quelqu'un des Tuileries examina sa tenue, ce qui l'indisposa fort. 11 arriva un peu nerveux, lut pourtant sa pièce très bien pour commencer, mais, au milieu d'une scène, une autre Majesté, le baron de Rothschild, entra sans être annoncé. 11 y eut salutations, chuchottements. Le poète s'arrêta et ferma son manuscrit.
Très agacé, il céda aux instances qu'on lui fit avec la volonté d'aller jusqu'au bout, mais, avant la fin, un perroquet, <^ui jusque-là n'avait rien dit, se mit à crier et à rir§.
Le tHÉAÎRE D ALFRED DE MUSSET 30i
Cela acheva de désarçonner le malheureux lecteur qui, rentré chez lui, raconta en pleurant ses déboires à sa gouvernante.
Telle est, aussi complète que possible, la nomenclature et l'ana. lyse de l'œuvre théâtrale qui a obtenu un si durable et si légitime succès, en 1907, au moment „c l'inauguration du monument du Théâtre-Français, cinquante ans après la mort de l'auteur, à l'époque précise où son œuvre fit partie du domaine public.
Sur les quinze pièces dont se composent les trois volumes des Comédies et Proverbes de iMusset, onze ont été représentées à la Comédie-Française. Depuis Un Caprice, joué en 1847, jusqu'à Barberine, reçue à corrections le 16 août 1850 et représentée seulement le 27 février 1882, le Théâtre-Français a joué Alfred de Musset 1915 fois, Victor Hugo n'a été représenté que 1300 fois, Dumas fils que 1579 fois, Beaumarchais que 1841 fois et Marivaux et Emile Augier, après les grands classiques, dépassent seuls ce total de représentations.
C'est au théâtre, a justement remarqué Sainte-Beuve dans son étude sur les comédies, que le talent d'Alfred de Musset s'est produit sous une forme nouvelle aux yeux du public eta triomphé.
Les fines esquisses, les gracieux proverbes qu'il n'avait pas écrits pour la scène, sont devenus tout à coup de charmantes petites comédies qui se sont levées et ont marché devant nous. Le succès de son Caprice a fait honneur au public et a montré qu'il y a encore de l'émolion littéraire délicate pour qui sait la réveiller.
Il a vu s'étendre, comme par magie, le cercle de ses appréciateurs.
Bien des esprits qui n'auraient pas eu l'idée de l'aller chercher pour son talent lyrique ont appris à le goûter sous cette forme facile et légère. Il a eu plus que jamais le sulTrage des gens du monde, des jeunes femmes; il a mis en colère des critiques grotesques et grossiers; rien n'a manqué à sa faveur.
Son joli essai de fantaisie dramatique A quoi rêvent les jeunes filles s'est continuée! diversifié heureusement; • le Comme il vous plaira de Shakespeare, cueilli au tronc de ce grand chêne, est devenu aux mains de Musset la tige gracieuse et féconde de tout un petit genre de proverbes dramatiques, mêlés d'observation et de folie, de mélancolie et de sourire, d'imagination et d'humour ». Théophile Gautier a dit mieux encore, en parlant de ces pièces, qu'elles sont des fantaisies charmantes où la mélancolie cause avec la gaieté.
Ces comédies sont maintenant classées parmi les chefs-d'œuvre de l'art dramatique.
Au mois de février de l'année 4580, xm jeune homme travei'sait, au point du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque, sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur ses oreilles. Il marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et son épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que, d'un pied assez dédaigneux, il enjambait par-dessus les pêcheurs couchés à terre. Arrivé au pont de la Paille, il s'arrêta et regarda autour de lui. La lune se couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante s'échappaient d'un palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille débris encombraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes d'étincelles s'élevaient par instants, et, à cette clarté sinistre, on apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.
Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses yeux éblouis; mais la clarté du jour parut produire sur lui un efTet désagréable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route en courant. Il s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un jialais où il frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au moment d'entrer, il se retourna, et, jetant sur le ciel encore un regard :
« Par Bacchus! s'écria-t-il, mon carnaval me coûte cher! »
Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. G était le second fils du Titien, enfant plein d'esprit et
Au mois de février de l'année 4580, un jeune homme traversait, au point du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque, sur laquelle flottait 'ine belle plume écarlate, était enfoncée sur ses oreilles. Il marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et sou épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que, d'un pied assez dédaigneux, il enjambait par-dessus les pêcheurs couchés à terre. Arrivé au pont de la Paille, il s'arrêta et regarda autour de lui. La lune se couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante s'échappaient d'un palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille débris encombraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes d'étincelles s'élevaient par instants, et, à cette clarté sinistre, on apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.
Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches nuances. II regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses yeux éblouis; mais la clarté du jour parut produire sur lui un effet désagréable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route en courant. Il s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un jialais où il frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au moment d'entrer, il se retourna, et, jetant sur le ciel encore un regard :
« Par Bacchus! s'écria-t-il, mon carnaval me coûte cher! »
Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. C était le second fils du Titien, e.»fant plein d'esprit et
306 ŒUVRES D'ALPReo DE MUSSET
d'imagination, qui avait fait concevoir à son père les plus heureuses espérances, mais que sa passion pour le jeu entraînait dans un désordre continuel. Il y avait quatre ins-seulement que le grand peintre et son fils aîné Orazio étaient morts presque en même temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait déjà dissipé la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnée ce double héritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la nature, et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journées à dormir et ses nuits à jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse vénitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie, composée de nobles et de courtisanes; là, on soupait et on jouait, et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les dés se chargeaient d'indemniser la maîtresse du logis. Tandis que les sequins flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les œillades allaient grand train, et les victimes, doublement étourdies, y lais'saient leur argent et leur raison.
C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le héros de ce conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait vidé ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il n'eût jamais terminé, tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de périr dans l'incendie du palais Dolfmo. C'était un sujet d'histoire traité avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien lui-même; vendue à un riche sénateur, cette toile avait eu le même sort qu'un grand nombi'e d'ouvrages précieux; l'imprudence d'un valet avait réduit en cendres ces richesses. Mais c'était là le moindre souci de Pippo; il ne songeait qu'à la chance fâcheuse qui venait de le poursuivre avec un acharnement inusité, et aux dés qui l'avaient fait perdre.
Il commença, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il était d'un caractère naturellement gai et insouciant, après qu'on l'eut déshabillé, il se mit à sa fenêtre en robe de chambre. Voyant qu'il faisait • grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre au lit, ou s'il se réveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps qu'il ne lui était arrivé de voir le soleil du côté où il se lève, et il trouvait le ciel plus joyeux qu'à l'ordinaire. Avant de se décider ^ veiller ou à
dormir, toui^^ luttant contre le sommeil, il prit son chocolat sur son balcon. Dès que ses yeux se fermaient, il croyait voir une table, des mains agitées, des figures pâles, il entendait résonner les cornets. « Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde avec quinze! » Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entassé sur le tapis. Il rouvrait alors promptement les paupières pour se soustraire à ce mauvais rêve, et regardait les fillettes passer sur le quai. 11 lui sembla apercevoir de loin une femme masquée ; il s'en étonna, bien qu'on fût en carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il était étrange, aune pareille heure, qu'une dame vénitienne sortît seule à pied'; mais il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque était le visage d'une négresse ; il la vit bientôt de plus près, et elle lui parut assez bien tournée. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur se? hanches sa robe bigarrée de Heurs, dessina des contours gracieux. Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non san^ surprise, que la négresse frappait à sa porte. »
Le portier tardait à ouvrir.
« Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce à moi que tu as afTaire, brunette? Mon nom est Vecellio, et si on te fait attendre, je vais aller t'ouvrir moi-même. »
L'a négresse leva la tête.
« Votre nom est Pomponio Vecellio?
— Oui, ou Pippo, comme tu voudras.
— Vous êtes le fils du Titien?
— A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire? ?>
Après avoir jeté sur Pippo un coup d'oeil rapide et curieux, la négresse fit quelques pas en arrière, lanç^ adroitement sur le balcon une petite boîte roulée dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant de temps en temps. Pippo ramassa la boîte, l'ouvrit et y trouva une jolie bourse enveloppée dans du coton. Il soupçonna avec raison qu'il pouvait y avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le billet s'y trouvait en effet, mais était aussi mystérieux que le reste^ car il ne contenait que ces mots :
« Ne dépense pas trop légèrement ce que je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-toi d'une pièce d'or, p'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelqup
1. On sortait masqué autrefois à Venise tant quei durait le carnay^ (.Note de l'auteur.)
308 œUVRES D ALFRED DE MUSSET
chose, si peu que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera. »
Lorsque le jeune homme eut retourné la boîte de cent façons, examiné la bourse, regardé de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement qu'il n'en pourrait savoir davantage : <« Il faut avouer, pensa-t-il, que ce cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal à propos. Le con- . seil qu'on me donne est bon ; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer cela? »
Pippo avait aisément reconnu que la négresse était une servante; il commença à chercher dans sa mémoire quelle était la femme ou l'ami capable de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il se persuada que ce devait être une femme plutôt qu'un de ses amis. La bourse était en velours brodé d'or; il lui sembla qu'elle était faite avec une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand. Il passa donc en revue d'abord les plus belles dames de Venise, ensuite celles qui l'étaient moins; mais il s'arrêta là, et se demanda comment il s'y prendrait pour découvrir d'où lui venait sa bourse. Il fit là-dessus les rêves les plus hardis et les plus doux; plus d'une fois il crut avoir deviné; le cœur lui battait, tandis qu'il s'efi'orçait de reconnaître l'écriture; il y avait une princesse bolonaise qui formait ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'était à peu près la main.
Rien n'est plus désagréable qu'une idée fâcheuse venant se glisser tout à coup au milieu de semblables rêveries; c'est à peu près comme si, en se promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut aussi ce qu'éprouva Pippo lorsqu'il se souvint tout à coup d'une certaine Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulièrement. Il avait eu avec cette femme une aventure de bal masqué, et elle était assez jolie, mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire, s'était prise subitement de passion pour lui, et elle s'était même efforcée de voir de l'amour là où il n'y avait que de la politesse; elle s'attachait à lui, lui écrivait souvent, et l'accablait de tendres reproches; mais il s'était juré un jour, en sortant de chez elle, de ne jamais y retourner, et tenait scrupuleusement sa parole. Il vint donc à penser que Monna Bianchina pouvait bien lui avoir fait une bourse et la lui avoir envoyée ; 'ce soupçon détruisit sa
LE PlLS Î)U tlTlEM 30&
gaieté et les illusions qui le berçaient; plus il réfléchissait, plus il trouvait vraisemblable cette supposition; il ferma sa fenêtre de mauvaise humeur, et se décida à se coucher. Mais il ne pouvait dormir; malgré toutes les probabilités, il lui était impossible de renoncer à un doute qui flattait son orgeuil. Il continua à rêver involontairement : tantôt il voulait oublier la bourse et n'y plus songer; tantôt il voulait se nier l'existence même de Monna Bianchina, afin de chercher plus à l'aise. Cependant il avait tiré ses rideaux, et il s'était enfoncé du côté de la ruelle pour ne pas voir le jour; tout à coup il sauta à bas de son lit, et appela ses domestiques. Il venait de faire une réflexion bien simple qui ne s'était d'abord pas présentée à lui. Monna Bianchina n'était pas riche; elle n'avait qu'une servante, et cette servante n'était pas une négresse, mais une grosse fille de Chioja. Comment aurait-elle pu se procurer, pour cette occasion, cette messagère inconnue que Pippo n'avait jamais vue à Venise? « Bénis soient ta noire figure, s'écria-t-il, et le soleil africain qui l'a colorée ! » Et sans arrêter plus longtemps, il demanda sou pourpoint et fit avancer sa gondole.
Il avait résolu d'aller rendre visite à la signora Dorothée, femme de l'avogador Pasqualigo. Cette dame, respectable par son âge, était des plus riches et des plus spirituelles de la république; elle était, en outre, marraine de Pippo, et, comme il n'y avait pas une personne de distinction à Venise qu'elle ne connût, il espérait qu'elle pourrait aider à éclaircir le mystère qui l'occupait. Il pensa toutefois qu'il était encore trop matin pour se présenter chez sa protectrice, et il fit un tour de promenade, en attendant, sous les Procuraties.
Le hasard voulut qu'il y rencontrât précisément Monna Bianchina, qui marchandait des étoffes; il entra dans la boutique, et, sans trop savoir pourquoi, après quelques paroles insignifiantes, il lui dit : « Monna Bianchina, vous m'avez envoyé ce matin un joli cadeau, et vous m'avez donné un sage conseil; je vous en remercie bien humblement. »
En s'exprimant avec cet air de certitude, il comptaitpeu t-être s'affranchir sur-le-champ du doute qui l'avait, tourmenté ; mais Monna Bianchina était trop rusée pour
31 6 ŒUVRES d'alfreS) dè Kiusset
témoigner de l'étonnemeiit avant d'avoir examiné s'il étaii de son intérêt d'en montrer. Bien qu'elle n'eût réellement rien envoyé au jeune homme, elle vit qu'il y avait moyen à€ lui faire prendre le changé; elle répondit, il est vrai, qu'elle ne savait de quoi il lui parlait; mais elle eut soin, en disant cela, de sourire avec tant de finesse et de rougir si modestement, que Pippo demeura convaincu, malgré les apparences, que la bourse venait d'elle. « Et depuis quand, lui demanda-t-il, avez-vous à vos ordres cette jolie négresse? »
Déconcertée par cette question, et ne sachant comment y répondre, Monna Bianchma hésita un moment, puis elle partit d'un grand éclat de rire et quitta brusquement Pippo. Resté seul et désappointé, celui-ci renonça à la visite qu'il avait projetée ; il rentra chez lui, jeta la bourse dans un coin, et n'y songea pas davantage.
Il arriva pourtant quelques jours après qu'il perdit au jeu une forte somme sur parole. Comme il sortait pour acquitter sa dette, il lui parut commode de se servir de cette bourse, qui était grande et qui faisait bon effet à sa ceinture; il la prit donc, et le soir même, il joua de nouveau et perdit encore.
« Continuez-vous? demanda ser Vespasiano, le vieux notaire de la chancellerie, lorsque Pippo n'eut plus d'argent.
— Non, répondit celui-ci, je ne veux plus jouer sur parole.
— Mais je vous prêterai ce que vous voudrez, s'écria la cdnitesse Orsirii.
— Et moi aussi, dit ser Vespasiano.
— Et moi aussi, répéta d'une voix douce et sonore une des nombreuses nièces de la comtesse; mais rouvrez votre bourse, seigneur Vecellio : il y a encore un sequin dedans. »
Pippo sourit, et trouva en effet au fond de sa bourse un sequin qu'il y avait oublié. « Soit, dit-il, jouons encore un coup, mais je ne hasarderai pas davantage. » Il prit le cornet, gagna, se reinit à jouer eh faisant paroli; bref, au bout d'une heure, il avait réparé sa perte de la veille et celle de la soirée.
— « Continuez-vous? demanda-t-il à son tour à ser Vespasiano, qui n'avait plus rien devant lui.
— Non, car il faut que je sois un grand sot de me laisser mettre à sec par un homme qui ne hasarderait qu'un sequin. Maudite Soit cette bourse! elle renferme sans doute quelque sortilège. »
Le notaire sortit furieux de la salle, Pippô se disposait à le suivre, lorsque la nièce qui l'avait averti lui dit en riant :
« Puisque c'est à moi que vous devez votre bonheur, faites-moi cadeau du sequin qui vous a fait gagner. »
Ce sequin avait une petite marque qui le rendait reconhaissable. Pippo le chercha, le retrouva, et il tendait déjà la main pour le donner à la jolie nièce, lorsqu'il s'écria tout à coup :
« Ma foi, ma belle, vous ne l'aurez pas; mais pour vous montrer que je ne suis pas avare, eh voilà dix que je vous prie d'accepter. Quant à celui-là, je veux suivre un avis qu'on m'a donné dernièrement, et j'en fais cadeau à la Providence. »
En parlant ainsi, il jeta le sequin par la fenêtre.
« Ëst-il possible, pensait-il en retournant chez lui, que la bourse de Monna Bianchina me porte bonheur? Ce serait une singulière raillerie du hasard si une chose qui en elle-même m'est désagréable avait, une influence heureuse pour moi. »
Il lui sembla bientôt, en efTt-t, que toutes les fois qu'il se servait de celte bourse il ^aiinail. Loi- ' ' ' une
pièce d'ur, il ne pouvait se deieinire u n > (m;cL
superstitieux, et il rélîéchissait quelquelois, malgré lui, à la vérité des paroles qu'il avait trouvées au fond de la boîte. « Un sequin est un sequin, se disait-il, et il y a bien des gens qui n'en ont pas un par jour. » Cette pensée le rendait moins imprudent, et lui faisait un peu restreindre ses dépenses.
Malheureusement, Monna Bianchina n'avait pas oublié son entretien avec Pippo sous les Procuraties. Pour le confirmer dans l'erreur où elle l'avait laissé, elle lui envoyait de temps en temps un bouquet ou une autre bagatelle, accompagnés de quelques mots d'écrit. J'ai déjà dit (lu'il était très fatigué de ses impnrlunilés, aiixqiu'llcs il avait résolu de ne pas répondre.
Or il arriva que Monna Bianchina, poussée à boui par cette froideur, tenta une démarche audacieuse qui déplut beaucoup au jeune homme. Elle se présenta seule chez lui, pendant son absence, donna quelque argent à un domestique, et réussit à se cacher dans l'appartement. En rentrant, il la trouva donc, et il se vit forcé de lui dire, sans détour, qu'il n'avait point d'amour pour elle, et qu'il la j)riait de le laisser en re^os.
La Bianchina, qui, comme je l'ai dit, était jolie, se laissa aller à une colère effrayante; elle accabla Pippo de reproches, mais non plus tendres, cette fois. Elle lui dit qu'il l'avait trompée en lui parlant d'amour, qu'elle se regardait comme compromise par lui, et qu'enfin elle se vengerait. Pippo n'écouta pas ces menaces sans s'irriter à son tour; pour lui prouver qu'il ne craignait rien, il la força de reprendre à l'instant même un bouquet qu'elle lui avait envoyé le matin, et comme la bourse se trouvait sous sa main : « Tenez, lui dit-il, prenez aussi cela; cette bourse m'a porté bonheur, mais apprenez par là que je ne veux rien de vous ».
A peine eut-il cédé à ce mouvement de colère, qu'il en eut du regret. Monna Bianchina se garda bien de le détromper sur le mensonge qu'elle lui avait fait. Elle était pleine de rage, mais aussi de dissimulation. Elle [>rit la bourse et se retira, bien décidée à faire repentir Pippo de la manière dont il l'avait traitée.
Il joua le soir comme à l'ordinaire, et perdit; les jours suivants, il ne fut pas plus heureux. Ser Vespasiano avait toujours le meilleur dé, et lui gagnait des sommes considérables. Il se révolta contre sa fortune et contre sa superstition, il s'obstina et perdit encore. Enfin, un jour qu'il sortait de chez la comtesse Orsini, il ne put s'empêcher de s'écrier dans l'escalier : « Dieu me pardonne! je crois que ce vieux fou avait raison, et que ma bourse était ensorcelée; car je n'ai plus un dé passable depuis que je l'ai rendue à la Bianchina.
En ce moment, il aperçut, flottant devant lui, une robe à fleurs, d'oîi sortaient deux jambes fines et lestes; c'était la mystérieuse négresse. Il doubla le pas, l'accosta, et lui demanda qui elle était et à qui elle appartenait. »
« Qui sait? répondit l'Africaine avec un malicieux sourire.
— Toi, je suppose. N'es-tu pas la servante de Monna Bianchina.
— Non; qui est-elle Monna Bianchina?
— Eb, par Dieu! celle qui t'a chargée l'autre jour de m'apporter cette boîte que tu as si bien jetée sur mui balcon.
— Oh ! Excellence, je ne le crois pas.
— Je ie sais; ne cherche pas à feindre; c'est elle-même qui me l'a dit.
— Si elle vous l'a dit... », répliqua la négresse d'un air
d'hésitation. Elle haussa les épaules, réfléchit un instant; puis, donnant de son éventail un petit coup sur la joue de Pippo, elle lui cria en s' enfuyant :
« Mon beau garçon, on s'est moqué de toi. »
Les rues de Venise sont un labyrinthe si compliqué, elles se croisent de tant de façons par des caprices si variés et si imprévus, que Pippo, après avoir laissé échapper la jeune fille, ne put parvenir à la rejoindre. Il resta fort embarrassé, car il avait commis deux fautes : la première en donnant sa bourse à Bianchina, et la seconde en ne retenant pas la négresse. Errant au hasard dans la ville, il se dirigea, presque sans le savoir, vers le palais de la signora Dorothée, sa marraine; il se repentait de n'avoir pas fait à cette dame, quelque temps auparavant, sa visite projetée; il avait coutume de la consulter sur tout ce qui l'intéressait, et rarement il avait eu recours à elle sans en retirer quelque avantage.
Il la trouva seule dans son jardin, et après lui avoir baisé la main : « Jugez, lui dit-il, ma bonne marraine, de la sottise que je viens de faire. On m'a envoyé, il n'y a pas longtemps, une bourse... »
Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que la signora Dorothée se mit à rire. « Eh bien, lui dit-elle, est-ce que cette bourse n'est pas jolie? Ne trouves-tu pas que les fleurs d'or font bon effet sur le velours rouge?
— Comment! s'écria le jeune homme, se pourrait-il que vous fussiez instruite... »
En ce moment, plusieurs sénateurs entraient dans le jardin; la vénérable dame se leva pour les recevoir, et ne répondit pas aux questions que Pippo, dans son étonnement, ne cessait de lui adresser.
Lorsque les sénateurs se furent retirés, la signora Dorothée, malgré les prières et les importunités de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer davantage. Elle était fâchée qu'un [iremier mouvement de gaieté lui eût fait avouer le secret d'une aventure dont elle ne voulait pas se mêler. Comme Pippo insistait toujours :
« .Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis te dire, c'est qu'il est vrai qu'eu t'apprenant le nom de la personne qui a brodé pour toi cette bourse, je te rendrais peut-être un bon service; car cette pei'sonne est assuré-
3i4 CËUVRES D ALFRED DE MUSSET
ment une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela te suffise donc; malgré mon envie de t'ob'i er, il faut que je me taise; je ne trahirai pas un secret que je possède seule, et que je ne pourrai te dire que si l'on m'en charge, car je le ferai aloi's honorablement.
— Honorablement, ma chère marraine? mais pouvezvous croire qu'en me confiant à moi seul...
— Je m'entends », répliqua la vieille dame; ercomme, malgré sa dignité, elle ne pouvait se passer d'un peu de malice : « Puisque tu fais quelquefois des vers, ajouta-tëlle, que né fais-tu un sonnet là-dessus? »
Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit fin à ses instances; mais sa curiosité, comme on peut penser, était d'une vivacité extrême. Il resta à dîner chez l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se résoudre à quitter sa marraine, espérant que sa belle inconnue viendrait peut- "être faire visite le soir; mais il ne vit que des sénateurs, des magistrats, et les plus graves robes de la République.
Au coucher du soleil, le jeune homme se sépara de la compagnie, et alla s'asseoir dans un petit bosquet. Il réfb'chit à ce qu'il allait faire, et il se détermina à deux choses : obtenir de la Bianchiiia qu'elle lui rendit sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothée lui avait donné en riant, c'est-à-dire faire un sonnet sur son aventure. Il résolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait, à sa marraine qui ne manquerait sans doute pas de le montrer à libelle inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double projet à exécution.
Après avoir rajusté son poui'point, et posé avec soin sa toque sur son oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne mine, car sa première pensée avait été de séduire de nouveau la Bianchina par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur; mais il renonça bientôt à ce projet, réfléchissant qu'ainsi il ne ferait qUc ranimer la passion de cette femme et se préparer de nouvelles imporlsnités. Il prit le parti Opposé; il courut fchez elle eu toute hâte, comme s'il eût été furieux, il se prépara à lui jouer une sc("ne dés<'Spérée, et à l'épouvanter si bien qu'elle se tînt dorénavant en repos.
Monna Bianchina était une de ces Vénitiennes blondes aux yeux noirs, dont le ressentiment a, de tout temps, été regardé Comme dangereux. Depuis qu'il l'avait si mal
LE FILS DU TITIEN 3l5
traitée, Pippo n'avait reçu d'elle aucun message ; elle préparait sans cloute en silence la vengeance qu'elle avait annoncée. 11 était donc nécessaire de frapper un coup décisif, sous peine d'augmenter le mal. Elle se disposait à sortir quand le jeune homme arriva chez elle; il l'arrêta dans l'escalier, et la forçant à rentrer dans sa chambre • « Malheureuse femme! s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? Vous avez détruit toutes mes espérances, et votre vengeance est accomplie!
— Bon Dieu! que vous est-il arrivé? demanda la Bianchina stupéfaite.
— Vous me le demandez! Où est cette bourse que vous avez dit venir de vous? Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge?
— Qu'importe si j'ai menti ou non? je ne sais ce que cette bourse est devenue.
— Tu vas mourir ou me la rendre », s'écria Pippo en se jetant sur elle. Et, sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer, il écarta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son poignard sur le cœur.
La Bianchina se crut morte et commença à appeler au secours; mais Pippo lui bàillona la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle pût pousser un cri, il la força d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait heureusement conservée. « Tu as fait le malheur d'une puissante famille, lui dit-il ensuite; tu as à jamais troublé l'existence d'une des plus illustres maisons de Venise! Tremble! cette maison redoutable veill>j sur toi ; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas maintenant, sans qu'on ait l'œil sur vous. Les seigneurs de la Nuit ont inscrit ton nom sur leur livre, pense aux caves du palais ducal. Au premier mot que tu diras pour révéler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, ta famille entière disparaîtra ! »
Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu'à Venise on n'en pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrêts de la corte mayijiore répandaient une terreur si grande, que ceux qui se croyaient seulement soupçonnés se regardaient d'avance comme morts. Ce fut justement ce qui arriva au mari de la Bianchina, ser Orio, à qui elle raconta, à peu de chose près, la menace que Pippo venait de lui faire. 11 est vrai qu'elle en ignorait les motifs et, en effet, Pippo les ignorait lui-même, puisque inute cette affaire n'était qu'une fable; mais ser Orio jugea
J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai point son génie;
Je ne puis ici-bas que donner en chemin
Ma main a qui m'appelle, à qui m'aime ma via
Pippo-se rendit le lendemain chez la signota Dorothée. Dès qu'il se trouva seul avec elle, il posa son sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en lui disant : « Voilà pour votre amie ». La signora se montra d'abord surprise, puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais de les montrer à personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il était persuadé du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait là-dessus aucune inquiétude.
Il passa cependant la semaine suivante dans le plus' grand trouble : mais ce trouble n'était pas sans charme. Il ne sortait pas de chez lui, et n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire la fortune. En cela il agit avec plus de sagesse qu'on en a ordinairement à son âge, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la jeunesse nous fait souvent dépasser le but en voulant l'atteindre trop vite. La fortune veut qu'on s'aide soi-même et qu'on sache la saisir à propos ; car, selon l'expression de Napoléon, elle est femme. Mais, par cette raison même, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache, et il faut lui donner le temps d'ouvrir la main.
Ce fut le neuvième jour, vers le soir, que la capricieuse déesse frappa à la porte du jeune homme; et ce n'était pas pour rien, comme vous allez voir. 11 descendit et ouviùt luimême. La négresse était sur le seuil; elle tenait à la mair^ une rose qu'elle approcha des lèvres de Pippo.
« Baisez cette fleur, lui dit-elle, il y a dessus un baiser de ma maîtresse. Peut-elle venir vous voir sans danger?
— Ce serait une grande imprudence, répondit Pippo, si elle venait en plein jour; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il possible de venir la nuit?
— Non : qui l'oserait à sa place '/ Elle ne peut ni sortir la nuit ni vous recevoir chez elle.
— faut donc qu'elle consente à venir autre part qu'ici, dans un endroit que je t'indiquerai.
Non, c'est ici qu'elle veut venir; voyez à prendre vos précautions. »
Pippo réfléchvt quelques instants. « Ta maîtresse peut-
elle se lever de bonne heure? demanda-t-il à la négresse.
— A l'heure où se lève le soleil.
— Eh bien! écoute. Je me réveille ordinairement fort tard, par conséquent toute ma maison dort la grasse matinée. Si ta maîtresse peut venir au point du jour, je l'attendrai, et elle pourra pénétrer ici sans être vue de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge, si toutefois elle peut rester chez moi jusqu'à la nuit tombante.
— Elle le fera; vous plaît-il que ce soit demain?
— Demain à l'aurore », dit Pippo. Il glissa une poignée de séquins sous la gorgerette de la messagère ; puis sans en demander davantage, il regagna sa chambre et s'y enferma, décidé à veiller jusqu'au jour. Il se fit d'abord déshabiller, afin qu'on crût qu'il allait se mettre au lit; lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit une chemise brodée d'or, un collet de senteur et un pourpoint de velours blanc avec des manches de satin delà Chine, puis, tout étant bien disposé, il s'assit près de la fenêtre, et commença à rêver à son aventure.
Il ne jugeait pas aussi défavorablement qu'on le croirait peut-être de la promptitude avec laquelle sa dame lui avait donné un rendez-vous. Il ne faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au seizième siècle, et les amours de ce temps-là allaient plus vite que les nôtres. D'après les témoignages les plus authentiques, il paraît certain qu'à cette époque ce que nous appellerions de l'indélicatesse passait pour de la sincérité, et il y a même lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui vertu paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse d'un joli garçon se rendait sans de longs discours, et celui-ci n'en prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle : personne ne songeait à rougir de ce qui lui semblait naturel; c'était le temps oii un seigneur de la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de soie appartenant à sa maîtresse, et il répondait sans façon à ceux qui s'étonnaient de le voir au Louvre dans cet équipage, que c'était le bas d'une femme qui le faisait mourir d'amour.
Tel était, d'ailleurs, le caractère de Pippo que, fût-il né dans le siècle présent, il n'eût peut-être pas entièrement changé d'avis sur ce point. Malgré beaucoup de désordre et de folie, s'il était capable de mentir quelquefois à autrui, il ne mentait jamais à lui-mêm§; je yeux dire par là qu'il
aimait les choses pour ce qu'elles valent et non pour les apparences, et que, tout en étant capable de dissimulation, il n'employait la ruse que lorsque son désir était vrai. Or, s'il pensait qu'il y eût un caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas voir le caprice d'une coquette; j'en ai dit tout à l'heure les motifs, qui étaient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse était brodée, et le temps qu'on avait dû metti'e à la faire.
Pendant que son esprit s'efforçait de devancer le bonheur qui lui était promis, il se souvint d'un mariage turc dont on lui avait fait le récit. Quand les Orientaux prennent femme, ils ne voient qu'après la noce le visage de leur fiancée, qui, jusque-là, reste voilée devant eux, comme devant tout le monde. Ils se fient à ce que leur ont dit les parents et se marient ainsi sur parole. La cérémonie terminée, la jeune femme se montre à l'époux, qui peut alors vérifier par lui-même si son marché conclu est bon ou mauvais; comme il est trop tard pour s'en dédire, il n'a rien de mieux à faire que de le trouver bon; et l'on ne voit pas, du reste, que ces unions soient plus malheureuses que d'autres.
Pippo se trouvait précisément dans le même cas qu'un fiancé turc : il ne s'attendait pas, il est vrai, à trouver une vierge dans sa dame inconnue, mais il s'en consolait aisément! il y avait en outre cette différence à son avantage, que ce n'était pas un lien aussi solennel qu'il allait contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la surprise, sans en redouter les inconvénients, et cette considération lui semblait suffire pour le dédommager de ce qui pourrait d'ailleurs lui manquer. Il se figura donc que cette nuit était réellement celle de ses noces, et il n'est pas étonnant qu'à son âge cette pensée lui causât des transports de joie.
La première nuit des noces doit être, en effet, pour une imagination active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est précédé d'aucune peine. , Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais Pippo pensait qu'une méchante sauce ne rend pas le poisson plus frais. Il aimait donc les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossières, et, malheureusement, c'est une loi presque invariable que lés plaisirs exquis se payent chèrement. Or la nuit des noces fait exception à cette règle; c'est une circonstance unique dans la vie. qui satisfait à la fois les
ieut penchants les plus chers à l'homme, la paresse et la convoitise; elle amène dans la chambre du jeune homme une femme couronnée de lleurs, qui ignore l'amour, et dont une mère s'est efTorcée, depuis quinze ans, d'ennoblir l'âme et d'orner l'esprit : pour obtenir un regard de cette belle créature, il faudrait peut-être la supplier pendant une année entière; cependant, pour posséder ce trésor, l'époux n'a qu'à ouvrir les bras; la mère s'éloigne; Dieu lui-même le permet. Si en s'éveillant d'un si beau rêve, on ne se trouvait pas marié, qui ne voudrait le faire tous les soirs? ■
Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adressé de questions à la négresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire l'éloge de sa maîtresse, fùt-elle plus laide qu'un péché mortel; et les deux mots échappés à la signora Dorothée suffisaient. Il eût voulu seulement savoir si sa dame inconnue était brune ou blonde. Pour se faire une idée d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est plus important que de connaître la nuance de ses cheveux. Pippo hésita longtemps entre les deux couleurs; enfin, il s'imagina qu'elle avait les cheveux châtains, afin de mettre son esprit en repos.
Mais il ne sut alors comment décider de quelle couleur étaient ses yeux; il les aurait supposés noirs si elle eût été brune, et bleus si elle eût été blonde. Il se figura qu'ils étaient bleus, non pas de ce bleu clair et indécis qui est tour à tour gris ou verdâtre, mais de cet azur pur comme le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une teinte plus foncée et devient sombre comme l'aile du corbeau.
A peine ces yeux charmants lui eurent-ils apparu, avec un regard tendre et profond, que son imagination les entoura d'un front blanc comme la neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une pêche, il crut voir un nez effilé comme celui du buste antique qu'on a appelé l'Amour grec. Au-dessous, une bouche vermeille, ni trop grande ni trop petite, laissant passer entre deux rangées de perles une haleine fraîche et voluptueuse; le menton était bien formé et légèrement arrondi; la physionomie franche, mais un peu altière, sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une blancheur mate, se balançait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette tête et
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gracieuse et toute sympathique*. A cette belle imagd, créée par la fantaisie, il ne manquait que d'être réelle. Elle va venir, pensait Pippo, elle sera ici quand il fera jout; et ce qui n'est pas le moins surprenant dans son étrange rêverie, c'est qu'il venait de faire, sans s'en douter, le portrait de sa future maîtresse.
Lorsque la frégate de l'État qui veille à l'entrée du port tira son coup de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumière de sa lampe devenait rougeâtre, et qu'une légère teinte bleue col9rait ses vitres. Il se mit aussitôt à sa croisée. Ce n'était plus, cette fois, avec des yeux à demi fermés qu'il regardait autour de lui; bien que sa nuit se fût passée sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que jamais. L'aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore ; cette paresseuse patrie du plaisir ne s'éveille pas si matin. A l'heure où, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.
Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient Y Angélus à grand bruit; les pigeons de la République, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette heure; les brouillards s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques; l'un d'eux entonna d'une voix pure et claire un couplet d'un air national; du fond d'un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit; une autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet; bientôt le chœur fut organisé, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une belle chanson matinale salua la clarté du jour.
1. Simpatica, mot italien dont notre langue n'a pas l'équivalent, peutêtre parce que notre caractère n'a pas l'équivalent de ce qu'il exprima. {Note de l'auteur.)
LE FILS DtJ TITIEN 323
La maison de Pippo était située sur le quai des Esclavons, non loin du palais de Nani, à l'angle d'un petit canal; en cet instant, au fond de ce canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol était sur la poupe; mais le frêle bateau fendait l'onde avec la rapidité d'une flèche, et semblait glisser sur l'épais miroir oîi sa rame plate s'enfonçait en cadence. Au moment de passer sous le pont qui sépare le canal de la grande lagune, la gondole s'arrêta. Une femme masquée, d'une taille noble et svelte, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitôt et s'avança vers elle. « Est-ce-vous? » lui dit-il à voix basse. Pour toute réponse, elle prit sa main qu'il lui présentait, et le suivit. Aucun domestique n'était encore levé dans la maison; sans dire un seul mot, ils traversèrent sur la pointe du pied la galerie inférieure où dormait le portier. Arrivée dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ôta son masque. Pippo reconnut alors que la signora |)orothée ne l'avait pas trompé, et qu'il avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et l'héritière de deux nobles familles, Béatrice Lorédan, veuve du procurateur Donato.
Il est impossible de rendre par des paroles la beauté des premiers regards que Béatrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut découvert son visage. Bien qu'elle fût veuve depuis dix-huit mois, elle n'avait encore que vingt-quatre ans, et quoique la démarche qu'elle venait de faire ait pu paraître hardie au lecteur, c'était la première fois de sa vie qu'elle en faisait une semblable; car il est certain que jusque-là elle n'avait eu d'amour que pour son mari. Aussi cette démarche l'avait- elle troublée à tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu réunir toutes ses forces, et ses yeux étaient à la fois pleins d'amour, dr confusion et de courage.
Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne poU^ vait pai'Ier. En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une femme parfaitement belle sans étonnement et sans respect : Pippo avait souvent rencontra Béatrice à la promenade et à des réunions particulières. 1( avait fait et entendu faire cent fois l'éloge de sa beauté. £Ué était la fille de Pierre Lorédan, membfe du conseil
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des Dix, et arrière-petite-fiUe du fameux Lorédan qui prit une part si active au procès de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille u'était que trop connu à Venise, et Béatrice-passait aux yeux de tous pour avoir hérité de la fierté de ses ancêtres. On l'avait mariée très jeune au procurateur Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la république aspiraient à sa main; mais elle ne répondait aux efforts qu'ils faisaient pour lui plaire que par la plus dédaigneuse indifférence. En un mot, son caractère altier et presque sauvage était, pour ainsi dire, passé en proverbe. Pippo était donc doublement surpris; car si, d'une part, il n'eût jamais osé supposer que sa mystérieuse conquête fût Béatrice Donato, d'un autre côté il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la première fois, tant elle était différente d'elle-même. L'amour, qui sait donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment sa toute-puissance en embellissant un chef-d'œuvre de la nature.
Après quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier de son bonheur; mais elle ne lui répondait pas et ne paraissait pas l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme si tout ce qui l'entourait eût été un rêve. Il lui parla longtemps sans qu'elle fît aucun mouvement; cependant il avait entouré de son bras la taille de Béatrice, et il s'était assis auprès d'elle.
<( Vous m'avez envoyé hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une fleur plus belle et plus fraîche, laissez-moi vous rendre ce que j'ai reçu. »
En parlant ainsi, il l'embrassa sur les lèvres. Elle ne fit point d'effort pour l'en empêcher, mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixèrent tout à coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant la tête avec une irislesse pleine de grâce :
« Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous aime, et je veux d'abord me mettre à genoux devant vous. »
Elle s'inclina en effet; Pipo la retint vainement, en la suppli^^nt de se lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet.
11 n'est pas ordinaire ni même agréable de voir une femme prendre cette humble posture. B>en que ce soit une
marque d'amour, elle semble appartenir exclusivement à l'homme; c'est une attitude pénible qu'on ne peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arraché à des juges le pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le spectacle admirable qui s'offrait à lui. S'il avait été saisi de respect en reconnaissant Béatrice, que devait-il éprouver en la voyant à ses pieds? La veuve de Donato, la fille des Lorédans, était à genoux. Sa robe de velours, semée de fleurs d'argent, couvrait les dalles; son voile, ses cheveux déroulés pendaient à terre. De ce beau cadre sortaient ses blanches épaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides s^ levaient vers Pippo. Ému jusqu'au fond du cœur, il recula de quelques pas, et se sentit enivré d'orgueil. Il n'était pas noble, la fierté patricienne que Béatrice dépouillait passa comme un éclair dans l'âme du jeune homme.
Mais cet éclair ne dura qu'un instant et s'évanouit rapidement. Un tel spectacle devait produire plus qu'un mouvement de vanité. Quand nous nous penchons sur une source limpide, notre image s'y peint aussitôt, et notre approche fait naître un frère qui, du fond de l'eau, vient au-devant de nous. Ainsi, dans l'âme humaine, l'amour appelle l'amour et le fait éclore d'un regard. Pippo se jeta aussi à genoux. Inclinés l'un devant l'autre, ils restèrent ainsi tous deux quelques moments, échangeant leurs premiers baisers.
Si Béatrice était fille des Lorédans, le doux sang de sa mère, Bianca Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais créature en ce monde n'avait été meilleure que cette mère, qui était aussi une des beautés de Venise. Toujours heureuse et avenante, ne pensant qu'à bien vivrt. durant la paix, et, en temps de guerre, amoureuse de la patrie, Bianca semblait la sœur aînée de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle était belle encore.
C'était par elle que Béatrice avait appris à connaître et à aimer les arts, et surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve fût devenue bien savante sur ce sujet. Elle avait été à Rome et à Florence, et les chefs-d'œuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspiré que de la curiosité. Romaine, elle n'eût aimé que Raphaël; mais elle était fille de l'Adriatique, et elle préférait le Titien. Pendant que tout le monde s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la République, elle ne s'inquiétait que de tableaux ijouveaux et de ce qu'allait devenir son art favori
api"ès la mort du vieux Vecellio. Elle avait vu au palais Dolfm le tableau dont j'ai parlé au commencement de ce conle, le seul qu'eût fait le Tizianello, et qui avait péri dans un incendie. Après avoir admiré cette toile, elle avait rencontré Pippo chez la signera Dorothée, et elle s'était éprise pour lui d'un amour irrésistible.
La peinture, au siècle de Jules II et de Léon X, n'était ^as un métier comme aujourd'hui; c'était une religion pour les artistes, un goût éclairé chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre visite à Buonarotti, la fille d'un noble Vénitien pouvait sans honte aimer le Tizianello; mais Béatrice avait conçu un projet qui élevait et enhardissait sa passion. Elle voulait faii-e de Pippo plus que son amant, elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie déréglée qu'il menait, et elle avait résoiu de l'en arracher. Elle savait qu'en lui, malgré ses désordres, le feu sacré des arts n'était pas éteint, mais seulement couvert de cendre, et elle espérait que l'amour ranimerait la divine étincelle. Elle avait hésité une année entière, caressant en secret cette idée, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fenêtres quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entraînée; elle n'avait pu résister à la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle s'était promis, il est vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais tenter davantage. Mais quand la signera Dorothée lui avait montré les vers que Pippo avait faits pour elle, elle avait versé des larmes de joie. Elle n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de réaliser son rêve; mais c'était un rêve de femme, et elle s'était dit en sortant de chez elle : « Ce ijue femme veut. Dieu le veut. »
Conduite et soutenue par cette pensée, par son amour et par sa francliise, elle se sentait à l'abri de la crainte. En s'agenouillant devant Pippo, elle venait de faire sa première prière à l'Amour; mais, après le sacrifice de sa fierté, le dieu impatient lui en demandait un autre. Elle n'hésita pas plus à devenir la maitresse de Tizianello que si elle eût été sa femme. Elle ôta son voile, et le posa sur une statue de Vénus qui se trouvait dans la chambre; puis aussi belle et aussi pâle que la déesse de marbre, elle s'abandonna au destin.
Elle passa la journée chez Pippo, comme il avait été conveuu. Au coucher du soleil, la gondole (jui l'avait amenée
vint la chercher. Elle sortit aussi secrètement qu'elle était entrée. Les domestiques avaient été écartés sous différents prétextes; le portier seul restait dans la maison. Habitué à la manière de vivre de son maître, il ne s'étonna pas de voir une femme masquée traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la dame, auprès de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui donner un baiser d'adieu, il s'avança sans bruit et prêta l'oreille.
u Ne m'avais-tu jamais remarquée? demandait gaiement Béatrice.
— Si, répondit Pippo, mais je ne connaissais pas ton visage; toi-même, sois-en sûre, tu ne te doutes pas de ta beauté.
— Ni toi non plus; tu es beau comme le jour, mille fois plus que je ne le croyais. M'aimeras-tu?
— Oui, longtemps.
— Et moi toujours. »
Ils se séparèi'ent sur ces mots, et Pippo resta sur le pas de sa porte, suivant des yeux la gondole qui emportait Béatrice Donato.
Quinze jours s'étaient écoulés, et Béatrice n'avait pas encore parlé du projet qu'elle avait conçu. A dire vrai, elle l'avait un peu oublié elle-même. Les premiers jours d'une liaison amoureuse ressemblent aux excursions des Espagnols, lors de la découverte du nouveau monde. En s'embarquant, ils promettaient à leur gouvernement de suivre des instructions précises, de rapporter des plans et de civiliser l'Amérique; mais, à peine arrivés, l'aspect d'un ciel inconnu, une forêt vierge, une mine d'or ou d'argent, leur faisaient perdre la mémoire. Pour courir après la nouveauté, ils oubliaient leurs promesses et l'Europe entière, mais il leur arrivait de découvrir un trésor : ainsi font quelquefois les amants.
Un autre motif excusait encore Béatrice. Pendant ces quinze jours, Pippo n'avait pas joué et n'était pas allé une seule fois chez la comtesse Orsini. C'était un commencement de sagesse: Béatrice, du moins, en jugeait ainsi, et je ne sais si elle avait tort ou raison. Pippo passait .une moitié du jour près de sa maîtresse, et l'autre moitié à regarder la mer, en buvant du vin de Samos dans un cabaret du Lido. Ses amis ne le voyaient plus; il avait fompu toutes ses habitudes, et jae s'inquiétait ni du
temps, ni de l'heure, ni de ses actions; il s'enivrait en un mot du profond oubli de toutes choses que les premiers baisers d'une belle femme laissent toujours après eux: et peut-on dii'e d'un homme, en pareil cas, s'il est sage ou fou?
Pour me servir d'un mot qui dit tout, Pippo et Béatrice étaient faits l'un pour l'autre; ils s'en étaient aperçus dès le premier jour, mais encore fallait-il le temps de s'en convaincre, et, pour cela, ce n'était pas trop d'un mois. Un mois se passa donc sans qu'il fut question de peinture. En revanche il était beaucoup question d'amour, de musique sur l'eau et de promenades hors de la ville. Les grandes dames aiment quelquefois mieux une secrète partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit souper dans un boudoir. Béatrice était de cet avis, et elle préférait aux dîners mêmes du doge un poisson frais mangé en tête-à-tête avec Pippo sous les tonnelles de la Quintavalle. Après le repas, ils montaient en gondole, et s'en allaient voguer autour de l'île des Arméniens : c'est là entre la ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur d'aller, par un beau clair de lune, faire l'amour à la vénitienne.
Au bout d'un mois, un jour que Béatrice était venue secrètement chez Pippo, elle le trouva plus joyeux que de coutume. Lorsqu'elle entra, il venait de déjeuner et se promenait en chantant; le soleil éclairait sa chambre et faisait reluire sur sa table une écuelle d'argent pleine de sequins. Il avait joué la veille, et gagné quinze cents piastres à ser Vespasiano. De cette somme il avait acheté un éventail chinois, des gants parfumés et une chaîne d'or faite à Venise et admirablement travaillé; il avait mis le tout dans un coffret de bois de cèdre incrusté de nacre, qu'il offrit à Béatrice.
Elle reçut d'abord ce cadeau avec joie; mais bientôt après, lorsqu'elle eut appris qu'il provenait d'argent gagné au jeu, elle ne voulut plus l'accepter. Au lieu de se joindre à la gaieté de Pippo, elle tomba dans la rêverie. Peut-être pensait-elle qu'il avait déjà moins d'amour pour elle, puisqu'il était retourné à ses anciens plaisirs. Quoi qu'il en fût, elle vit que le moment était venu de parler, et d'essayer de le faire renoncer aux désorcUes dans lesquels il allait retomber.
Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis un mois, elle avait déjà pu connaître le caractère de Pippo. Il était, il est vraii d'une nonchalance extrême j)our ce qui regarde
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les choses ordinaires de la vie, et il pratiquait le far niente avec délices; mais, pour les choses plus importantes, il n'était pas aisé de le maîtriser, à cause de cette indolence même; car dès qu'on voulait prendre de l'empire sur lui, au lieu de lutter et de disputer, il laissait dire les gens et n'en faisait pas moins à sa guise. Pour arriver à ses fins, Béatrice prit un détour et lui demanda s'il voulait faire son portrait.
Il y consentit sans peine; le lendemain il acheta une toile, et fît apporter dans sa chambre un beau chevalet de chêne sculpté qui avait appartenu à son père. Béatrice arriva dès le matin, couverte d'une ample robe brune, dentelle se débarrassa lorsque Pippo fut prêt à se mettre à l'ouvrage. Elle parut alors devant lui dans un costume à peu près pareil à celui dont Paris Bordone a revêtu sa Vénus couronnée. Ses cheveux, noués sur le front et entremêlés de perles, tombaient sur ses bras et sur ses épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles qui descendait jusqu'à la ceinture, fixé au milieu de sa poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les parfaits contours de son sein nu. Sa robe de taffetas changeant, bleu et rose, était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à découvert une jambe polie comme le marbre. Elle portait en outre de liches bracelets et des mules de velours écarlate lacées d'or.
La Vénus de Bordone n'est pas autre chose, comme on sait, que le portrait d'une dame vénitienne; et ce peintre, élève du Titien, avait une grande réputation en Italie. Mais Béatrice, qui connaissait peut-être le modèle du tableau, savait bien qu'elle était plus belle. Elle voulait exciter l'émulation de Pippo, et elle lui montrait aussi qu'on pouvait surpasser le Bordone. « Par le sang de Diane! s'écria le jeune homme lorsqu'il l'eut examinée quelque temps, la' Vénus couronnée n'est qu'une écaillère de l'arsenal qui s'est déguisée en déesse ; mais voici la mère de l'Amour et la maîtresse du dieu des batailles! »
Il est facile de croire que son premier soin, en voyant un si beau modèle, ne fut pas de se mettre à peindre. Béatrice craignit un instant d'être trop belle et d'avoir pris un mauvais moyen pour faire réussir ses projets de réforme. Cependant le portrait fut commencé, mais il était ébauché d"une main distraite. Pippo laissa par hasard tomber son pinceau; Béatrice le ramassa, et en le rendant à son aidant ; « Le pinceau de ton père, lui dit-elle, tomba ainsi
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un jour de sa main; CLarles-Quint le ramassa et le lui rendit : je veux faire comme César, quoique je ne sois pas une impératrice. >>
Pippo avait toujours eu pour son père une affection et une admiration sans bornes, et il n'en parlait jamais qu'avec respect. Ce souvenir fit impression sur lui. Il se leva et ouvrit une armoire. « Voilà le pinceau dont vous me parlez, dit-il à Béatrice en le lui montrant; mon père l'avait conservé comme une relique, depuis que le maître de la moitié du monde y avait touché.
— Vous souvenez-vous de cette scène, demanda Béatrice, et pourriez-vous m'en faire le récit?
— C'était à Bologne, répondit Pippo. Il y avait eu une entrevue entre-le pape et l'empereur; il s'agissait du duché de Florence, ou, pour mieux dire, du sort de l'Italie. On avait vu le pape et Charles-Quint causer ensemble sur une terrasse, et pendant leur entretien la ville entière se taisait. Au bout d'une heure tout était décidé; un grand bruit d'hommes et de chevaux avait succédé au silence. On ignorait ce qui allait arriver, et on s'agitait pour le savoir; mais le plus profond mystère avait été ordonné; les habitants regardaient passer avec curiosité et avec terreur les moindres officiers des deux cours; on parlait d'un démembrement de l'Italie, d'exils et de principautés nouvelles. Mon père travaillait à un grand tableau, et il était au bout de l'échelle qui lui servait pour peindre, lorsque des hallebardiers, leur pique à la main, ouvrirent la porte et se rangèrent contre le mur. Un page entra et ci'ia à haute voix : « César! » Quelques minutes après, l'empereur parut, roide dans son pourpoint, et souriant dans sa barbe rousse. Mon père, surpris et charmé de cette visite inattendue, descendait aussi vite qu'il pouvait de son échelle; il était vieux; en s' appuyant à la rampe, il laissa tomber son pinceau. Les assistants restaient immobiles, car la présence de l'eaipereur les avait changés en statues. Mon père était confus de sa lenteur et de sa maladresse, mais il craignait, en se hâtant, de se blesser; Charles-Quint fit quelques pas en avant, se courba lentement et ramassa le pinceau. « Le Titien, dit-il d'une voix claire et impérieuse, le Titien mérite bien d'être servi par César. « Et, avec une majesté vraiment sans égale, il rendit le pinceau à mon pères, qui mit un genou en terre pour le recevoir. »
Après ce récit, que Pippo n'avait pu faire sans émotion, Béatrice resta silencieuse pendant quelque temps; elle
LE FILS DU TITIEN 33i
baissait la tête et paraissait tellement distraite, qu'il lui demanda à quoi elle pensait.
« Je pense à une chose, répondit-elle. Charles-Quint est mort maintenant, et son fils est roi d'Espagne. Que diraiton de Philippe II si, au lieu de porter l'épée de son pèi'e, il la laissait se rouiller dans une armoire? »
Pippo sourit, et quoiqu'il eût compris la pensée de Béatrice, il lui demanda ce qu'elle voulait dire par là.
« Je veux dire, répondit-elle, que toi aussi tu es l'héritier d'un roi, car le Bordone, le Moretto, le Romanino sont de bons peintres; le Tintoret et le Giorgione étaient des artistes; mais le Titien était un roi; et, maintenant, qui porte son sceptre?
— Mon frère Orazio, répondit Pippo, eût été un grand peintre s'il eût vécu.
— Sans doute, répliqua Béatrice, et voilà ce qu'on dira des fils du Titien : l'un aurait été grand s'il avait vécu, et l'autre s'il avait voulu.
— Crois-tu cela? dit en riant Pippo; eh bien! on ajoutera donc : « Mais il aima mieux aller en gondole avec Béatrice Donato ».
Comme c'était une autre réponse que Béatrice avait espérée, elle fut un peu déconcertée. Elle ne perdit pourtant point courage, mais elle prit un ton plus sérieux.
« Ecoute-moi, dit-elle, et ne raille pas. Le seul tableau que tu aies fait a été admiré. Il n'y a personne qui n'en regrette la perte; mais la vie que tu mènes est quelque chose de pire que l'incendie du palais Dolfîn, car elle te consume toi-même. Tu ne penses qu'à te divertir, et tu ne réfléchis pas que ce qui est un égarement pour les autres est pour toi une honte. Le fils d'un marchand enrichi peut jouer aux dés, mais non le Tizianello. A quoi sert que tu en saches autant que nos plus vieux peintres, et que tu ares la jeunesse qui leur manque? Tu n'as qu'à essayer pour réussir, et tu n'essayes pas. Tes amis te trompent, mais je remplis mon dévoir en te disant que tu outrages la mémoire de ton père; et qui te le dirait, si ce n'estmoi? Tant que tu seras riche, tu trouveras des gens qui t'aideront à te ruiner; tant que tu seras beau, les femmes t'aimeront; mais qu'arrivera-t-il si, pendant que tu es jeune, on ne te dit jjas la vérité? Je suis votre maîtresse, mon cher seigneur, mais je veux être aussi votre amante. Plut à Dieu que vous fussiez né pauvre! Si vous m'aimez, il faut travailler. J'ai trouvé dans un quartier éloigné de la ville
une petite maison retirée, où il n'y a qu'un étage. Nous la ferons meubler, si vous voulez, à notre goût, et nous en aurons deux clefs : l'une sera pour vous, et je garderai l'autre. Là, nous n'aurons peur de personne, et nous serons en liberté. Vous y ferez porter un chevalet; si vous me promettez d'y venir travailler seulement deux heures par jour, j'irai vous y voir tous les jours. Aurez-vous assez de patience pour cela? Si vous acceptez, dans un an d'ici vous ne m'aimerez probablement plus, mais vous aurez pris l'habitude du travail, et il y aura un grand nom de plus en Italie. Si vous refusez, je ne puis cesser de vous aimer, mais ce sera me dire que vous ne m'aimez pas. »
Pendant que Béatrice parlait, elle était tremblante. Elle craignait d'offenser son amant, et cependant elle s'était imposé l'obligation de s'exprimer sans réserve ; cette crainte et le désir de plaire faisaient étinceler ses yeux. Elle ne ressemblait plus à Vénus, mais à une Muse. Pippo ne lui répondit pas sur-le-champ; il la trouvait si belle ainsi, qu"il la laissa quelque temps dans l'inquiétude. A dire vrai, il avait moins écouté les remontrances que l'accent de la voix qui les prononçait; mais cette voix pénétrante l'avait charmé. Béatrice avait parlé de toute son âme, dans le plus pur toscan, avec la douceur vénitienne. Quand une vive ariette sort d'une belle bouche, nous ne faisons pas grande attention aux paroles; il est même quelquefois plus agréable de ne pas les entendre distinctement, et de nous laisser entraîner par la musique seule. Ce fut à peu près ce que fit Pippo. Sans songer à ce qu'on lui demandait, il s'approcha de Béatrice, lui donna un baiser sur le front, et lui dit:
« Tout ce que tu voudras; tu es belle comme un ange. »
Il fut convenu qu'à partir de ce jour, Pippo travaillerait régulièrement. Béatrice voulut qu'il s'y engageât par écrit. Elle tira ses tnbl(>ftos, et en traçant quelques lignes avec une fierté amoureuse :
>■<■ Tu sais, dit-elle, que nous autres Lorédans, nous tenons des comptes fidèles i. Je t'inscris comme mon débi-
1. Lorsque Foscari fut jugé, Jacïques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait do croire avoir à venger les portes de sa famille. Dans ses livres de compte (car il faisait le commerce, comme, à cette époque, presquo tous les patriciens), il avait inscrit de sa propre main le doge au nombre de ses d<il:iiteurs, « pour la mort, y était-il dit, de mon père et de mon oncle ». De l'autre côté du registre, il avait laissé une page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette ; et, en elfct, après la perte du doge, il écrivit sur son registre : l'ha jiagata, il l'a payée, (Daru, Miit, de Ici Jiépublique de Venin. — Note de l'auteur.)
Le t'ILS Dû TITIEN 33â
teur pour deux heures de travail par jour pendant un an; signe, et paye-moi exactement, afin que je sache que tu m'aimes. »
Pippo signa de bonne grâce. « Mais il est bien entendu, dit-il, que je commencerai par faire ton portrait. » ' Béatrice l'embrassa à son tour, et lui dit à l'oreille : « Et moi aussi je ferai ton portrait, un beau portrait ressemblant, non pas inanimé, mais vivant »,
L'amour de Pippo et de Béatrice avait pu se comparer d'abord à une source qui s'échappe de terre; il ressemblait maintenant à un ruisseau qui s'infiltre peu à peu et se creuse un lit dans le sable. Si Pippo eût été noble, il eût certainement épousé Béatrice; car, à mesure qu'ils se connaissaient mieux, ils s'aimaient davantage; mais, quoique les Vecelli fussent d'une bonne famille de Cador en Frioul, une pareille union n'était pas possible. Non seulement les proches parents de Béatrice s'y seraient opposés, mais tout ce qui portait à Venise un nom patricien se serait indigné. Ceux qui toléraient le plus volontiers les intrigues d'amour, et qui ne trouvaient rien à redire à ce qu'une noble dame fût la maîtresse d'un peintre, n'eussent jamais pardonné à cette même femme si elle eût épousé son amant. Tel étaient les préjugés de cette époque, qui valait pourtant mieux que la nôtre.
La petite maison était meublée; Pippo tenait parole en y allant tous les jours. Dire qu'il travaillait, ce serait trop, mais il en faisait semblant ou, plutôt, il croyait travailler. Béatrice, de son côté, tenait plus qu'elle n'avait promis, car elle arrivait toujours la première. Le portrait était ébauché; il avançait lentement, mais il était sur le chevalet et, quoiqu'on n'y touchât pas la plupart du temps, il faisait du moins l'office de témoin, soit pour encourager l'amour, soit pour excuser la paresse.
Tout les matins, Béatrice envoyait à son amant un bouquet par sa négresse, afin qu'il s'accoutumât cà se lever de bonne heure. « Un peintre doit être debout à l'aurore, disait-elle ; la lumière du soleil est sa vie et le véritable élément de son art, puisqu'il ne peut rien faire gans elle. »
Cet avertissement paraissait juste à Pippo, mais il en trouvait l'application difficile. Il lui arrivait de mettre le
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bouquet de la négresse dans le verre d'eau sucrée qu'il avait sur la table de nuit, et de se rendormir. Quand, pour aller à la petite maison, il passait sous les fenêtres de la comtesse Orsini, il lui semblait que son argent s'agitait dans sa poche. Il rencontra un jour à la promenade ser Vespasiano, qui lui demanda pourquoi on ne le voyait plus.
« J'ai fait serment de ne plus tenir un cornet, réponditil, et de ne plus toucher à une carte; mais, puisque vous voilà, jouons à croix ou pile l'argent que nous avons sur nous.,))
Ser Vespasiano, qui, bien qu'il fût vieux et notaire, n'en était pas moins le jeu incarné, n'eut garde de refuser cette proposition. Il jeta une piastre en l'air, perdit une trentaine de sequins et s'en fut très peu satisfait. « Quel dommage, pensa Pippo, de ne pas jouer dans ce momentci! je suis sûr que la bourse de Béatrice continuerait à me porter bonheur, et que je regagnerais en huit jours ce que j'ai perdu depuis deux ans. »
C'était pourtant avec grand plaisir qu'il obéissait à sa maîtresse. Son petit atelier offrait l'aspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait mémoire, car sa toile et son chevalet lui rappelaient son enfance. Les choses qui nous ont été jadis familières nous le redeviennent aisément, et cette facilité, jointe au souvenir, nous les rend chères sans que nous sachions pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matinée, il y écrasait ses couleurs brillantes; puis quand il les regardait disposées en ordre et prêtes à se mêler sous sa main, il lui semblait entendre derrière lui la voix rude de son père lui crier, comme autrefois : « Allons, fainéant, à quoi rêves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne! » -A ce souvenir, il tournait la tête; mais, au lieu du sévère visage du Titien, il voyait Béatrice les bras et le sein nus, le fi'ont couronné de perles, qui se préparait à poser devant lui, et qui lui disait en souriant ; « Quand il vous plaira, mon seigneur. »
Il ne faut pas croire qu'il fût indifférent aux conseils qu'elle lui donnait, et elle ne lui épargnait pas. Tantôt elle lui parlait des maîtres vénitiens, et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi les écoles d'Italie; tantôt, après lui avoir rappelé à quelle grandeur l'art s'était élevé, elle lui en montrait la décadence. Elle n'avait
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que trop raison sur ce sujet, car Venise faisait alors ce que venait de faire Florence : elle perdait non seulement sa gloire, mais le respect de sa gloire. Michel-Ange et le Titien avaient vécu ; jus deux près d'un siècle; après avoir enseigné les arts à leur patrie, ils avaient lutté contre le désordre aussi longtemps que le peut la force humaine; mais ces deux vieilles colonnes s'étaient enfin écroulées. Pour élever aux nues des novateurs obscurs, on oubliait les maîtres à peine ensevelis. Brescia, Crémone ouvraient de nouvelles écoles, et les proclamaient supérieures aux anciennes. A Venise même, le fils d'un élève du Titien, usurpant le surnom donné à Pippo, se faisait appeler comme lui le Tizianello, et remplissait d'ouvrages du plus mauvais goût l'église patriarcale.
Quand même Pippo ne se fût pas soucié delà honte de sa patrie, il devait s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau, ou lorsqu'on trouvait dans quelque église une méchante toile au milieu des chefs-d'œuvre de son père, il éprouvait le même déplaisir qu'aurait pu ressentir un patricien en voyant le nom d'un bâtard inscrit sur le livre d'or. Béatrice comprenait ce déplaisir, et les femmes ont toutes plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila : elles savent saisir à propos le secret des cheveux de Samson. Tout en respectant les noms consacrés, Béatrice avait soin de faire de temps en temps l'éloge de quelque peintre médiocre. Il ne lui était pas facile de se contredire ainsi elle-même, mais elle donnait à ces faux éloges, avec beaucoup d'habileté, un air de vraisemblance. Par ce moyen elle parvenait souvent à exciter la mauvaise humeur de Pippo, et elle avait remarqué que, dans ces moments, il se mettait à l'ouvrage avec une vivacité extraordinaire. Il avait alors la hardiesse d'un maître, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractère frivole reprenait bientôt le dessus; il jetait tout à coup son pinceau. « Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus de ces' sottises. «
Un esprit aussi inconstant eût peut-être découragé une autre que Béatrice ; mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le récit des haines les plus tenaces, il ne faut pas s'étonner que l'amour puisse donner de la persévé^ rance. Béatrice était persuadée d'une chose vraie, c'^-st que l'habitude peut tout; et voici d'où lui venait cette conviction. Elle avait vu son père, homme extrêmement riche et d'une faible santé, se livrer, dans sa vieillesse, aux plus
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grandes fatigues, aux calculs les plus arides, peur augmenter de quelques sequins son immense fortune. Elle l'avait souvent supplié de se ménager, mais il avait constamment fait la même réponse : que c'était une habitude prise dès l'enfance, qui lui était devenue nécessaire, et qu'il "T:onserverait tant qu'il vivrait. Instruite par cet exemple, Béatrice ne voulait rien préjuger tant que Pippo ne se serait pas astreint à un travail régulier, et elle se disait que l'amour de la gloire est une noble convoitise aussi forte que l'avarice.
En pensant ainsi, elle ne se trompait pas; mais la difficulté consistait en ceci, que, pour donner à Pippo une bonne habitude, il fallait lui en ôter une mauvaise. Or il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans beaucoup d'efforts, mais le jeu n'est pas de celles-là; peut-être même est-ce la seule passion qui puisse résister à l'amour, car on a vu des ambitieux, des libertins et des dévots céder à la volonté d'une femme, mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile à dire. De même que le métal monnayé représente presque toutes les jouissances, le jeu présume presque toutes les émotions; chaque carte, chaque coup de dé entraîne la perte ou la possession d'un certain nombre de pièces d'or ou d'argent, et chacune de ces pièces est le signe d'une jouissance indéterminée. Celui qui gagne sent donc une multitude de désirs, et non seulement il s'y livre en liberté, mais il cherche à s'en créer de nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De là le désespoir de celui qui perd, et qui se trouve tout à coup dans l'impossibilité d'agir, après avoir manié des sommes énormes. De telles épreuves, répétées souvent, épuisent et exaltent à la fois l'esprit, le jettent dans une sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles se présentent d'une manière trop lente et trop successive, pour que le joueur, accoutumé à concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre intérêt.
Heureusement pour Pippo, son père l'avait laissé trop riche pour que la perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste. Le désœuvrement, plutôt que le vice, l'avait poussé; il était trop jeune, d'ailleurs, pour que le mal fût sans remède ; l'inconstance même de ses goûts le prouvait ; il n'était donc pas impossible qu'on le corrigeât, pourvu qu'on sût veiller attentivement sur lui. Cette nécessité n'avait pas échappé à Béatrice, et, sans s'inquiéter du soin de sa propre réputation, elle passait
près de son amant presque toutes ses journées. D'autre part, pour que l'habitude n'engendrât pas la satiété, elle mettait en œuvre toutes les ressources de la coquetterie féminine; sa coiffure, sa parure, son langage même, variaient sans cesse, et, de peur que Pippo ne vînt à se dégoûter d'elle, elle changeait de robe tous les jours. Pippo s'apercevait de ces petits stratagèmes; mais il n'était pas si sot que de s'en fâcher; tout au contraire, car de son côté il en faisait autant; il changeait d'humeur et de façons autant de fois que de collerette. Mais il n'avait pas, pour cela, besoin de s'y étudier; le natui'el y pourvoyait, et il disait quelquefois en riant : « Un goujon est un petit poisson, et un caprice est une petite passion ».
Vivant ainsi, et aimant tous deux le plaisir, nos amants s'entendaient à merveille. Une seule chose inquiétait Béatrice. Toutes les fois qu'elle parlait à Pippo des projets qu'elle formait pour l'avenir, il se contentait de répondre: « Commençons par faire ton portrait.
— Je ne demande pas mieux, disait-elle, et il y a longtemps que cela est convenu. Mais que comptes-tu faire ensuite? Ce portrait ne peut être exposé en public, et il faut, dès qu'il sera fini, penser à te faire connaître. As-tu quelque sujet dans la tête? Sera-ce un tableau d'église ou d'histoire? »
Quand elle lui adressait ces questions, il trouvait toujours moyen d'avoir quelque distraction qui l'empêchait d'entendre, comme, par exemple, de ramasser son mouchoir, de rajuster un bouton de son habit, ou toute autre bagatelle de même sorte. Elle avait commencé par croire que ce pouvait être un mystère d'artiste, et qu'il ne voulait pas rendre compte de ses plans; mais personne n'était moins mystérieux que lui, ni même plus confiant, du moins avec sa maîtresse, car il n'y a pas d'amour sans confiance. « Serait-il possible qu'il me trompât, se demandait Béatrice, que sa complaisance ne fût qu'un jeu, et qu'il n'eût pas l'intention de tenir sa parole? »
Lorsque ce doute lui venait à l'esprit, elle prenait un air grave et presque hautain. « J'ai votre promesse, disaitelle; vous vous êtes engagé pour un an, et nous verrons si vous êtes homme d'honneur. » Mais, avant qu'elle eût achevé sa phrase, Pippo l'embrassait tendrement. « Commençons par faire ton portrait, » répétait-il. Puis il savait s'y prendre de façon à la faire parler d'autre chose.
Où peut ju^er si elle avait hâte de voir ce portrait ter-
miné. Au bout de six semaines, il le fut enfin. Lorsqu'elle posa pour la dernière séance, Béatrice était si joyeuse, qu'elle ne pouvait rester en place; elle allait et venait du tableau à son fauteuil, et elle se récriait à la fois d'admiratioa. et de plaisir. Pippo travaillait lentement et secouait la tête de temps en temps; il fronça tout à coup le sourcil, et passa brusquement sur sa toile le linge qui lui servait à essuyer ses pinceaux. Béatrice courut à lui aussitôt, et elle vit qu'il avait effacé la bouche et les yeux. Elle en fut tellement consternée, qu'elle ne put retenir ses larmes ; mais Pippo remit tranquillement ses couleurs dans sa boîte. « Le regard et le sourire, dit-il, sont deux choses difficiles à rendre; il faut être inspiré pour oser les peindre. Je ne me sens pas la main assez sûre; et je ne sais même pas si je l'aurai jamais, »
Le portrait resta donc ainsi défiguré, et toutes les fois que Béatrice regardait cette tête sans bouche et sans yeux, elle sentait redoubler son inquiétude.
Le lecteur a pu remarquer que Pippo aimait les vins grecs. Or, quoique les vins d'Orient ne soient pas bavards, après un bon dîner, il jasait volontiers au dessert. Béatrice ne manquait jamais de faire tomber la conversation sur la peinture; mais, dès qu'il en était question, il arrivait de deux choses l'une : ou Pippo gardait le silence, et il avait alors un certain sourire que Béatrice n'aimait pas à voir sur ses lèvres; ou il parlait des arts avec une indifférence et un dédain singuliers. Une pensée bizarre lui revenait surtout, la plupart du temps, dans ces entretiens.
« Il y aurait un beau tableau à faire, disait-il; il représenterait le Campo-Vacçino à Rome, au soleil couchant. L'horizon est vaste, la place déserte. Sur le premier plan, des enfants jouent sur des ruines; au second plan, on voit passer un jeune homme enveloppé d'un manteau; son visage est pâle, ses traits délicats sont altérés par la souffrance; il faut qu'en le voyant on devine qu'il va mourir- D'une main il tient une palette et des pinceaux, de l'autre il s'appuie sur une femme jeune et robuste qui tourne la tète en souriant. Afin d'expliquer cette scène, il faudrait mettre au bas la date du jour où elle se passe, le vendredi saint de l'année 1520. »
Béatrice comprenait aisément le sens de cette espèce
LE riLS DU TITIEN 339
d'énigme. C'était le vendredi saint de l'année 1520 que Raphaël était mort à Rome, et, quoiqu'on eût essayé de démentir le bruit qui avait couru, il était certain que ce grand homme avait expiré dans les bras de sa maîtresse. Le tableau que projetait Pippo eût donc représenté Raphaël peu d'instants avant sa fin; et une telle scène, en effet, traitée avec simplicité par un véritable artiste, eût pu être belle. Mais Béatrice savait à quoi s'en tenir sur ce projet supposé, et elle lisait dans les yeux de son amant ce qu'il lui donnait à entendre.
Tandis que tout le monde s'accordait, en Italie, à déplorer cette mort, Pippo avait coutume, au contraire, de la vanter, et il disait souvent que, malgré tout le génie de Raphaël, sa mort était plus belle que sa vie. Cette pensée révoltait Béatrice, sans qu'elle pût se défendre d'en sourire; c'était dire que l'amour vaut mieux que la gloire, et si une pareille idée peut être blâmée par une femme, elle ne peut du moins l'offenser. Si Pippo avait choisi un autre exemple, Béatrice aurait peut-être été de son avis. « Mais pourquoi, disait-elle, opposer l'une à l'autre deux choses qui sympathisent si bien? L'amour et la gloire sont le frère et la sœur : pourquoi veux-tu les désunir?
— On ne fait jamais bien deux choses à la fois, ajoutait Pippo. Tu ne conseillerais pas à un commerçant de faire des vers en même temps que ses calculs, ni à un poète d'auner de la toile pendant qu'il chercherait ses rimes. Pourquoi doue veux-tu me faire peindre pendaiit que je suis amoureux? »
Béatrice ne savait trop que répondre, car elle n'osait dire que l'amour n'est pas une occupation.
« Veux-tu donc mourir comme Raphaël, demandait, elle; et si tu le veux, que ne commences-tu par faire comme lui?
— C'est, au contraire, répondait Pippo, de peur de mourir comme Raphaël que je ne veux pas faire comme lui. Ou Raphaël a eu tort de devenir amoureux étant peintre, ou il a eu tort de se mettre à peindre étant amoureux. C'est pourquoi il est mort à trente-sept ans dune manière glorieuse, il est vrai; mais il n'y a pas de bonne manière de mourir. S'il eût fait seulement cinquante chefs-d'œuvre de moins, c'eût été un malheur pour le pape, qui aurait été obligé de faire décorer ses chapelles par un autre; mais la Fornarine en aurait eu cin-
quante baisers de plus, et Raphaël aurait évité l'odeur des couleurs à l'huile, qui est si nuisible à la santé.
— Feras-tu donc de moi une Fornarine? s'écriait alors Béatrice ; si tu ne prends soin ni de ta gloire ni de ta vie,
■ veux-tu me charger de t'ensevelir?
— Non, en vérité, répondait Pippo, en portant son verre à ses lèvres; si je pouvais te métamorphoser, je ferais de toi une Staphylé *. »
Malgré le ton léger qu'il affectait, Pippo, en s'exprimànt ainsi, ne plaisantait pas tant qu'on pourrait le croire. 11 cachait même sous ses railleries une opinion l'aisonnable, et voici quel était le fond de sa pensée.
On a souvent parlé, dans l'histoire des arts, de la facilité avec laquelle de grands artistes exécutaient leurs ouvrages, et on en a cité qui savaient allier au travail le désordre et l'oisiveté même. Mais il n'y a pas de plus grande erreur que celle-là. Il n'est pas impossible qu'un peintre exercé, sûr de sa main et de sa réputation, réussisse à faire une belle esquisse au milieu des distractions et des plaisirs. Le Vinci peignit quelquefois, dit-on, tenant sa lyre d'une ■nain ; mais le célèbre portrait de la Joconde resta quatre ans sur son chevalet. Malgré de rares tours de force, qui, en résultat, sont toujours trop vantés, il est certain que ce qui est véritablement beau est l'ouvrage du temps et du recueillement, et qu'il n'y a pas de vrai génie sans patience.
Pippo était convaincu de cette règle et l'exemple de son père l'avait confirmé dans son opinion. En effet, il n'a peut-être jamais existé un peintre aussi hardi que le Titien, si ce n'est son élève Rubens; mais si la main du Titien était vive, sa pensée était patiente. Pendant quatrevingt-dix-neuf ans qu'il vécut, il s'occupa constamment de son art. A ses débuts, il avait commencé par peindre avec une timidité minutieuse et une sécheresse qui faisaient ressembler ses ouvrages aux tableaux gothiques d'Albert Diirer. Ce ne fut qu'après de longs travaux qu'il osa obéir à son génie et laisser courir son pinceau; encore eut-il quelquefois à s'en repentir, et il arriva à Michel-Ange de dire, en voyant une toile du Titien, qu'il était fâcheux qu'à Venise on négligeât les principes du dessin.
Or au moment où se passait ce que je raconte, une
1. Nymphe dont Bacchus fut amoureux. Il la changea en grappe de raisin. i-Note de l'auteur.)
LE FILS DU TITIEîï 341
/acilité déplorable, qui est toujours le premier signe de la décadence des arts, régnait à Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace et les études qu'il avait faites, pouvait aisément et promptement s'illustrer; mais c'était là précisément ce qu'il ne voulait pas. Il eût regardé comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire; il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas démolir ce qu'a bâti son père, et que, si le fils du Titien se faisait peintre, il était de son devoir de s'opposer à la décadence de la peinture.
Mais, pour entreprendre une pareille tâche, il lui fallait sans aucun doute y consacrer sa vie entière. Réussirait-il? C'était incertain. Un seul homme a bien peu de force, quand tout un siècle lutte contre lui; il est emporté par la multilude comme un nageur par un tourbillon. Qu'arriverail-il donc? Pippo ne s'aveuglait pas sur son propre compte; il prévoyait que le courage lui manquerait tôt ou tard, et que ses anciens plaisirs l'entraîneraient de nouveau ; il courait donc la chance de faire un sacrifice inutile, soit que ce sacrifice fût entier, soit qu'il fût incomplet; et quel fruit en recueillerait-il? Il était jeune, riche, bien portant, et il avait une belle maîtresse ; pour vivre heureux sans qu'on eût, après tout, de reproches à lui faire, il n'avait qu'à laisser le soleil se lever et se coucher. Fallaitil renoncer à tant de biens pour une gloire douteuse qui, probablement, lui échapperait!
C'était après y avoir mûrement réfléchi que Pippo avait pris le parti d'affecter une indifférence qui, peu à peu, lui était devenue naturelle. « Si j'étudie encore vingt ans, disait-il, et si j'essaye d'imiter mon père, je chanterai devant des sourds; si la force me manque, je déshonorerai mon nom. » Et, avec sa gaieté habituelle, il concluait en s'écriant : « Au diable la peinture! la vie est trop courte. »
Pendant qu'il disputait avec Béatrice, le portrait restait toujours inachevé. Pippo entra un jour, par hasard, dans le couvent des Servîtes. Sur un échafaud élevé dans une chapelle, il aperçut le fils de Marco Vecellio, celui-là même qui, comme je l'ai dit plus haut, se faisait appeler aussi le Tizianello. Ce jeune homme n'avait pour prendre ce nom aucun motif raisonnable, si ce n'est qu'il était parent éloigné du Titien, et qu'il s'appelait, de son nom, de baptême, Tito, dont il avait fait Titien et de Titien Tizianello, moyennant quoi les badauds de Venise le croyaient héritier du génie du grand peintre, et s'exta-
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siaient devant ses fresques. Pippo ne s'tHait jamais guàe inquiété de cette surpercherie ridicule ; mais en ce moment, soit qu'il lui fût désagréable de se trouver vis-à- ..vis de ce personnage, soit qu'il pensât à sa propre valeur plus sérieusement que d'ordinaire, il s'approcha de l'échafaud qui était soutenu par de petites poutres mal étayées : il donna un coup de pied sur une de Ces poutres, et la fit tomber. Fort heureusement l'échafaud ne tomba pas en même temps; mais il vacilla de telle sorte que le soi-disant Tizianello chancela d'abord comme s'il eût été ivre, puis acheva de perdre l'équilibre au milieu de ses couleurs, dont il fut bariolé de la plus étrange façon.
On peut juger, lorsqu'il se releva, de la colère où il était. Il descendit aussitôt de son échafaud, et il s'avança vers Pippo en lui adressant des injures. Un prêtre se jeta entre eux pour les séparer au moment où ils allaient tirer l'épée dans le lieu saint; les dévotes s'enfuirent épouvantées avec de grands signes de croix, tandis que les curieux s'empressèrent d'accourir. Tito criait à haute voix qu'un homme avait voulu l'assassiner, et qu'il demandait justice de ce crjme; la poutre renversée en témoignait. Les assistants commencèrent à murmurer, et l'un d'eux, plus hardi que les autres, voulut prendre Pippo au collet. Pippo, qui n'avait agi que par étourderie, et qui regardait cette scène en riant, se voyant sur le point d'être mis en prison et s'entendant traiter d'assassin, se mit à son tour en colère. Après avoir rudement repoussé celui qui voulait l'arrêter, il s'élança sur Tito.
«C'est toi, s'écria-t-il en lesaisissant, c'est toi qu'il faut prendre au collet et mener sur la place Saint-Marc pour y être pendu comme un voleur! Sais-tu à qui tu parles, emprunteur de noms! Je me nomme Pomponio Vecellio, fils du Titien. J'ai donné tout à l'heure un coup de pied dans ta baraque vermoulue; mais, si mon père eût été à ma place, sois sûr que, pour t'apprendre à te faire appeler le Tizianello, il t'aurait si bien secoué sur ton arbre, que tu en serais tombé comme une pomme pourrie. Mais il n'en serait pas resté là. Pour te traiter comme tu le mérites, il t'aurait pris par l'oreille, insolent écolier, et il t'aurait amené à l'atelier, dont tu t'es échappé avant de savoir dessiner une tête. De quel droit salis-tu les murs de ce couvent et signes-tu de mon nom tes misérables fresques? Va-t'en apprendre l'anatomie et copier des écorchés pendant dix ans, comme je l'ai fait, moi, chez
mon père, et nous verrons ensuite qui tu es fit si tu as une signature. Mais jusque-là ne t'avise plus de prendre celle qui m'appartient, sinon je te jette dans le canal, afin de te baptiser une fois pour toutes! »
Pippo sortit de l'église sur ces mots. Dès que la foule avait entendu son nom, elle s'était aussitôt calmée; elle s'écarta pour lui ouvrir un passage, et le suivit avec curiosité. Il s'en fut à la petite maison, où. il trouva Béatrice qui l'attendait. Sans perdre du temps à lui raconter son aventure, il prit sa palette, et, encore ému de colère, il se mit à travailler ce portrait.
En moins d'une heure il l'acheva. Il y flt en même temps de grands changements; il retrancha d'abord plusieurs détails trop minutieux; il disposa plus librement les draperies, retoucha le fond et les accessoires, qui sont des parties très importantes dans la peinture vénitienne. Il en vint ensuite à la bouche et aux yeux, et il réussit, en quelques coups de pinceau, à leur donner une expression parfaite. Le regard était doux et fier; les lèvres, au-dessus desquelles paraissait un léger duvet, étaient entr'ouvertes, les dents brillaient comme des perles, et la parole semblait prête à sortir.
« Tu ne te nommeras pas Vénus couronnée, dit-il quand tout fut fini, mais Vénus amoureuse. »
On devine la joie de Béatrice; pendant que Pippo travaillait, elle avait à peine osé respirer; elle l'embrassa et le remercia cent fois, et lui dit qu'à l'avenir elle ne voulait plus l'appeler Tizianello mais Titien. Pendant le reste de la journée, elle ne parla que des beautés sans nombre qu'elle découvrait à chaque instant dans son portrait; non seulement elle regrettait qu'il ne pût être exposé, mais elle était près de demander qu'il le fût. La soirée se passa à la Quintavalle, et jamais les deux amants n'avaient été plus gais ni plus heureux. Pippo montrait lui"mème une joie d'enfant, et ce ne fut que le plus tard possible, après mille protestations d'amour, que Béatrice se décida à se séparer de lui pour quelques heures.
Elle ne dormit pas de la nuit, les plus riants projets, les plus douces espérances l'agitèrent. Elle voyait déjà ses rêves réalisés, son amant vanté et envié par toute l'Italie, et Venise lui devant une gloire nouvelle. Le lendemain, elle se rendit, coiE:ne d'ordinaire, la première au rendezvous, et elle commença, en attendant Pippo, par regarder son cher' portrait. Le fond de ce portrait était un paysage,
344 ŒUVRES D'ALFRED DE MUSSEt
el il y avait sur le premier plan une roche. Sur cei*e roche, Béatrice aperçut quelques lignes tracées avec du cinabre. Elle se pencha avec inquiétude pour les lire; en caractères gothiques très Ans était écrit le sonnet suivant :
Béalrix Donato fut le doux nom de celle
Dont la forme terrestre eut ce divin contour;
Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle,
Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.
Le fils du Titien , pour la rendre immortelle. Fit ce portrait, témoin d'un mutuel amour; Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.
Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer, Regarde ma maîtresse avant de me blâmer. Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.
Vois donc combien c'est peu la que gloire ici-bas, Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas, Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modèle.
Quelque effort que Béatrice pût faire par la suite, elle n'obtint jamais de son amant qn'il travaillât de nouveau; il fut inflexible à toutes ses prières, et, quand elle le pressait trop vivement, il lui récitait son sonnet. Il resta ainsi jusqu'à sa mort fidèle à sa paresse; et Béatrice, dit-on, le fut à son amour. Ils vécurent longtemps comme deux époux, et il est à regretter que l'orgueil des Lorédans, blessé de cette liaison publique, ait détruit le portrait de Béatrice, comme le hasard avait détruit le premier tableau du Tizianello'.
1. C'est aux recherches d'un amateur célcbro, M. Doglioui, qu'on doit do savoir (|U0 ce tableau a. existé. {Note de l'auteur.)
Mf
Dans une grande et gothique maison, rue du Perche-au- Marais, habitait, en 1804, une vieille dame connue et aimée de tout le quartier; elle s'appelait Mme Doradour. C'était une femme du temps passé, non pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, dévote, gaie et charitable. Elle menait une vie très retirée : sa seule occupation était de faire l'aumône et de jouer au boston avec ses voisins. On dînait chez elle à deux heures, on soupait à neuf. Elle ne sortait guère que pour aller à l'église et faire quelquefois, en revenant, un tour à la place Royale. Bref, elle avait conservé les mœurs et à peu près le costume de son temps, ne se souciant que médiocrement du nôtre, lisant ses heures plutôt que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant qu'à mourir en paix.
Comme elle était causeuse et même un fieu bavarde, elle avait toujours eu, depuis vingt ans qu'elle était veuve, une demoiselle de compagnie. Cette demoiselle, qui ne la quittait jamais, était devenue pour elle une amie. On les voyait sans cesse toutes deux ensemble, à la messe, à la promenade, au coin du feu. Mlle Ursule tenait les clefs de la cave, des armoires, et même du secrétaire. C'était une grande fille sèche, à tournure, masculine, parlant du bout des 'lèvres, fort impérieuse et passablement acariâtre. Mme Doradour, qui n'était pas grande, se suspendait en babillant au bras de cette vilaine créature, l'appelait sa toute bonne, et se laissait mener à la lisière. Elle témoignait à sa favorite une confiance aveugle; elle lui avait assuré d'avance une large part dans son testament. Mlle Ursule ne l'ignorait pas; aussi faisait-elle profession d'aimer sa maîtresse plus qu'elle-même, et n'en parlait-elle que les yeux au ciel avec des soupirs de reconnaissance
11 va sans dire que Mlle Ursule était la véritable maîtresse au logis. Pendant que Mme Doradour, enfoncée dans sa
rhaise longue, tricotait dans un coin de son salon, Mlle Ursule, affublée de ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes, payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais dès qu'il était l'heure de dîner, et dès que la compagnie arrivait, elle apparaissait avec timidité, dans un vêtement foncé et modeste; elle saluait avec componction, savait se tenir à l'écart et abdiquer en apparence. A l'église personne ne priait plus dévotement qu'elle et ne baissait les yeux plus bas; il arrivait à Mme Doradour, dont la piété était sincère, de s'endormir au milieu d'un sermon : Mlle Ursule lui poussait le coude, et le prédicateur lui en savait gré. Mme Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires; Mlle Ursule vérifiait leurs comptes, et en matière de chicane elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grâce à elle, un grain de poussière dans la maison, tout était propre, net, frotté, brossé, les meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules réglées; tout cela était nécessaire à la gouvernante pour qu'elle pût gronder à son aise et régner dans foute sa gloire.
Mme Doradour ne se dissimulait pas, à proprement parler, les défauts de sa bonne amie, mais elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. Le mal ne lui .semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude, d'ailleurs, pouvait tout sur elle : il y avait vingt ans que Mlle Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur café ensemble. Quand sa protégée criait trop fort, Mme Doradour quittait son tricot, levait la tête et demandait de sa petite voix flùtée : « Qu'estce donc, ma toute bonne? » Mais la toute bonne ne daignait pas toujours répondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle sorte que Mme Doradour revenait à son tricot en fredonnant un petit air, pour n'en pas entendre davantage.
Il fat reconnu tout à coup, après une si longue confiance, que Mlle Ursule trompait tout le monde, à commencer par sa maîtresse; non seulement elle se faisait un revenu sur les dépenses qu'elle dirigeait, mais elle s'appropriait, par anticipation sur le testament, des bardes, du linge et jusqu'à des bijoux. Comme l'impunité l'enhardit, elle en était enfin venue jusqu'à dérober un écrin de diamants, dont, il est vrai, Mme Doradour ne faisait aucun usage, mais qu'elle gardait avec respect dans un tiroir depuis un temps immémorial, en souvenir de ses appas perdus.
Mme Ooradour ne voulut point livrer aux tribunaux une femme qu'elle avait aimée; elle se borna à la renvoyer de chez elle, et refusa de la voir une dernière fois; mais elle se trouva subitement dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus amères. Malgré sa piété, elle ne put s'empêcher de maudire l'instahililé des choses d'icibas, et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte pas même une vieille et douce erreur.
Un de ses bons voisins, nommé M. Després, étant veau la voir pour la consoler, elle lui demanda conseil.
« Que vais-je devenir à présent? lui dit-elle. Je ne puis vivre seule : où trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a été si chère et je m'y étais si habituée, que, malgré la triste façon dont elle m'en a récompensée, j'qn suis au regret de ne l'avoir plus; qui me répondra d'une autre? Quelle confiance pourrais-je maintenant avoir pour une inconnue?
— Le malheur qui vous est arrivé, répondit M. Després, serait à jamais déplorable s'il faisait douter de la vertu une àme telle que la vôtre. Il y a dans ce monde des misérables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a aussi d'honnêtes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non pas à la légère, mais sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre confiance a été trompée une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le soit pas une seconde.
— Je crois que vous dites vrai, répliqua Mme Doradour; mais je suis bien triste'et bien embarrassée. Je ne connais pas une âme à Paris; ne pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de me trouver une honnête fille qui serait bien traitée ici, et qui servirait du moins à me donner le bras pour aller à Saint-Françoisd'Assise? » ^
M. Després, en sa qualité d'habitant du Marais, n'était ni fort ingambe ni fort répandu, il se mit cependant en quête, et, quelques jours après, Mme Doradour eut une nouvelle demoiselle, à" laquelle, au bout de deux mois, elle avait donné toute son amitié, car elle était aussi légère qu'elle était bonne. Mais il fallut, au bout de deux ou trois mois, mettre la nouvelle venue à la porte, non comme malhonnête, mais comme peu honnête. Ce fut pour Mme Doradour un second sujet de chagrin. Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours à tout le voisinage, s'adressa même aux Petites Affiches, et ne fut pas pi-is heureuse.
Le découragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur une canne et se rendre seule à l'église; elle avait résolu, disait-elle, d'achever ses jours sans l'aide de personne^ et elle s'efforçait en public de porter gaiement sa tristesse et ses années; mais ses jambes tremblaient en montant l'escalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait le soir auprès du feu, les mains jointes et la tète basse; elle ne pouvait supporter la solitude; sa santé, déjà faible, s'altéra bientôt, elle tombait peu à peu dans la mélancolie.
Elle avait un fils unique nommé Gaston, qui avait embrassé de bonne heure la carrière des armes, et qui en ce moment était en garnison. Elle lui écrivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir à son secours dans l'ennui où elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mère : il demanda un congé et l'obtint; mais le lieu de sa garnison était, par malheur, la ville de Strasbourg, oîx se trouvent, comme on sait, en grande abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que là de ces brunes allemandes, pleines à la fois de la langueur germanique et de la vivacité française. Gaston était dans les bonnes grâces de deux jolies marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller; il tenta vainement de les persuader, il alla même jusqu'à leur montrer la lettre de sa mère; elles lui donnèrent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa convaincre, et retarda de jour en jour son départ.
Mme Doradour, pendant ce temps-là, tomba sérieusement malade. Elle était née si gaie, et le chagrin lui était si peu naturel, qu'il ne pouvait être pour elle qu'une maladie- Les médecins n'y savaient que faire. « Laissez-moi, disaitelle ; je veux mourir seule. Puisque tout ce que j'aimais m'a abandonnée, pourquoi tiendrais-je à un reste de vie auquel personne ne s'intéresse? »
La plus profonde tristesse régnait dans la maison, et en même temps le plus grand désordre. Les domestiques, voyant leur maîtresse moribonde, et sachant son testament fait, commençaient à la négliger. L'appartement, jadis si bien entretenu, les meubles si bien rangés s'étaient couverts de poussière. « 0 ma chère Ursule, s'écriait Mme Doradour, ma toute bonne, où êtes-vous? Vous me chasseriez ces marauds-là! »
Un jour qu'elle était au plus mal, on la vit avec étonne' ment se redresser tout à coup sûr son séant, écarter ses rideaux et mettre ses lunettes. Elle tenait à la main une
lettre qu'on venait de lui apporter et qu elle déplia avec erand soin. Au haut de la feuille était une belle vignette représentant le temple de l'Amitié avec un autel au miheu et deux cœurs enflammés sur l'autel. La lettre était j écrite en grosse bâtarde, les mots parfaitement alignes, avec de grands traits de plume aux queues des majuscules. C'était un compliment de bonne année à peu près conçu en ces termes :
« Madame et chère marraine, « C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je , prends la plume pour toute la famille, étant la seule qui ' sache écrire chez nous. Papa, maman et mes frères vous la souhaitent de même. Nous avons appris que vous étiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui arrivera sûrement. Je prends la liberté de vous envoyer cijointes des rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement,
i< Votre filleule et servante,
u Marguerite Fiédeleu. »
Anrès avoir lu celte lettre, Mme Doradour la mit sous son chevet; elle fit aussitôt appeler M. Després, et elle Zi dicta sa réponse. Personne, dans la maison, n en eut connaissance; mais, dès que cette réponse fut partie la malade se montra plus tranquille, et peu de jours après Tla trouva aussi gaie et aussi bien portante qu elle l avait jamais été.
Le bonhomme Piédeleu était Beauceron, c'est-à-dire
natif de la Beauce, où il avait passé sa vie et ou il comptait
bien mourir. C'était un vieux et honnête fermier de la
terre de laHonville, près de Chartres, terre qui appartenait
à Mme Doradour. Il n'avait vu de ses jours m une foret m
une montagne, car il n'avait jamais quitte sa ferme que
nour aller à la ville ou aux environs, et la Beauce, comme
on sait, n'est qu'une plaine. Il avaitvu il est, une nv.ere
fEure qui coulait devant la maison. Pour ce qui est de la
mer 'il Y croyait comme au paradis, c est-a-dire qu il
pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne trouvait-.l en ce
monde que trois choses dignes d'admiration : le clocher de
Chartres, une belle fille et un beau champ de ble Son
érudition se bornait à savoir qu'il fait chaud en ete, froid
en hiver, et le prix des grains au dernier marché. Mais quand, par le soleil de midi, à l'heure oîi les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour dire bonjour à ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses larges épaules se dessiner sur l'horizon. Il semblait alors que les blés se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des charrues fût plus étincelant. A sa vue, ses garçons de ferme, couchés à l'ombre et en train de dîner, se découvraient respectueusement tout en avalant leurs belles tranches de pain et de fromage. Les bœufs ruminaient en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maître qui frappait leur croupe rebondie. « Notre pays est le grenier de la France », disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tête en marchant, regardait ses sillons bien alignés, et se perdait dans celte contemplation.
Mme Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds six pouces; c'était la plus belle femme du pays. Les huit garçons, forts cohame des taureaux, terreur et admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père. Ils étaient, pour ainsi dire, les premiers et les plus zélés de ses domestiques, faisant tour à tour le métier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange. C'était un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vît, les manches retroussées, la fourche au poing, dresser une meule, soit qu'on les l'encontrât le dimanche allant à la messe bras dessus bras dessous, leur père marchant à leur tête; soit enfin que le soir, après le travail, on les vît, assis autour de la longue table de la cuisine, deviser en mangeant la soupe, et choquer en trinquant leurs grands gobelets d'étain.
Au milieu de cette famille de géants était venue au monde une petite créature, pleine de santé, mais toute mignonne; c'était le neuvième enfant de Mme Piédeleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tête ne venait pas au coude de ses frères, et, quand son père l'embrassait, il ne manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La petite Margot n'avait pas seize ans; son nez retroussé, sa bouche bien fendue, bien garnie et toujours riante, son teint doré par le soleil, ses bras potelés, sa laille rondelette, lui donnaient l'air de la gaieté même;
aussi fdfsait-elle la joie de la famille. Assise au milieu de ses frères, elle brillait et réjouissait la vue, comme un bluet dans un bouquet de blé. « Je ne sais, ma toi, disait le bonhomme, comment ma femme s'y est prise pour me faire cet enfant-là : c'est un cadeau de la Providence; mais toujours est-il que ce brin de Oiiette me fera rire toute ma vie. »
Margot dirigeait le ménage ; la mère Piédeleu, bien qu'elle fût encore verte, lui en avait laissé le soin, afin de l'habituer de bonne heure à l'ordre et à l'économie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait le couvert, versait à boire et chantait la chanson au dessert. Les servantes de la maison ne l'appelaient que Mlle Marguerite, car elle avait un certain quant-â-soi. Du reste, comme disent les bonnes gens, elle était sage comme une image. Je ne veux pas dire qu'elle ne fût pas coquette; elle était jeune, jolie et lille d'Eve. Mais il ne fallait pas qu'un garçon, même des plus huppés de Fendroit, s'avisât de lui serrer la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouvé : le fils d'un fermier, nommé Jarry, qui était ce qu'on appelle un mauvais gas, l'ayant embrassée un jour à la danse, avait été payé d'un bon soulilet.
M. le curé professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un exemple à citer, c'était elle qu'il choisissait. Il lui fit même un jour l'honneur de parler d'elle en plein sermon, et de la donner pour modèle à ses ouailles. Si le progrès des lumières, comme on dit, n'avait pas fait supprimer les rosières, cette vieille et honnête coutume de nos aïeux, Margot eût porté les roses blanches, ce qui eût mieux valu qu'un sermon; mais ce messieurs de 89 ont supprimé bien autre chose. Margot savait coudre et même broder; son père avait voulu, en outre, qu'elle sût lire et écrire, et qu'elle apprît l'orthographe, un peu de grammaire et de géographie. Une religieuse carmélite s'était chargea de son éducation. Aussi Margot était-elle l'oracle de l'endroit; dès qu'elle ouvrait la bouche les paysans s'ébahissaient. Elle leur disait que la terre était ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle, le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un maître de danse; et son pas de bourrée émerveillait tout le monde. En un mot. elle tionvnif moyen d'^'itre en même temps aimée et admirée, ce qui peul passer pour diliicile.
Le lecteur sait déjà que Margot était lllleule de Mme Doradour, et que c'était elle qui lui avait écrit, sur un beau papier à vignettes, un compliment de bonne année. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes, avait coûté à la petite fermii're bien des réflexions et bien de la peine, car elle n'était pas forte en littérature. Quoi qu'il en soit, Mme Doradour, qui avait toujours beaucoup aimé Margot, et qui la connaissait pour la plus honnête fille du pays, avait résolu de la demander à son père, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.
I.e bonhomme était un soir dans sa cour, fort occupé à regarder une roue neuve qu'on venait de remettre à une de ses charrettes. La mère Piédeleu, debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un taureau ombrageux, pour l'empêcher de remuer pendant que le vétérinaire le pansait. Les garçons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient de l'abreuvoir. Les bestiaux commençaient à rentrer; une majestueuse procession de vaches se dirigeait vers l'élable au soleil couchant, et Margot, assise sur une botte de trède, lisait un vieux numéro du Journal de V Empire, que le curé lui avait prêté *.
Le curé lui-même parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit une lettre de la part de Mme Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre avec respect; mais il n'en eut pas plus tôt lu les premières lignes, qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc, tant il était ému et surpris. « Me demander ma fille ! s'écria-t-il, ma lille unique, ma pauvre Margot! »
A ces mots, Mme Piédeleu épouvantée accourut; les garçons, qui revenaient des champs, s'assemblèrent autour de leur père; Margot seule resta à l'écart, n'osant bouger ni respirer. Après les premières exclamations, toute la famille gai'da un morne silence.
Le curé commença alors à parler et à énumérer tous les avantages que Margot trouverait à accepter la proposition de sa marraine. Mme Doradour avait rendu de grands services aux Piédeleu, elle était leur bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendit la vie agréable, qui prît soin d'elle et de sa maison; elle s'adressait avec confiance à ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme écouta le
I. Ce paragraphe est la description exacte d'un intérieur de ferme que l'auteur avaii vu, en 1818, à l'âge de sept ans, et dQnt le tableau s'était gravé dans sa mémoire.
curé sans mot dire, puis il demanda quelques jours pour réllécliir avant de prendre une détermination.
Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, après bien des hésitations et bien des larmes, qu'il fut résolu que Margot se mettrait en route pour Paris. La mèi'e était inconsolable; elle disait qu'il était honteux de faire de sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'à choisir parmi les plus beaux garçons du pays pour devenir une riche fermière. Les fils Piédeleu, pour la première fois de leur vie, ne pouvaient réussir à se mettre d'accord; ils se querellaient toute la journée, les uns consentant, les autres refusant; enfin, c'était un désordre et un chagrin inouïs dans la maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise année, Mme Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoyé un sacd'écus; il imposa silence à tout le monde, et décida que sa fille partirait.
Le jour du départ arrivé, on mit un cheval à la carriole, afio de mener Margot à Chartres, où elle devait prendre la diligence. Personne n'alla aux champs ce jour-là; presque tout le village se rassembla dans la cour de la ferme. On avait fait à Margot un trousseau complet ; le dedans, le derrière et le dessus de la carriole étaient encombrés de boîtes et de cartons; les Piédeleu n'entendaient pas que leur fille fît mauvaise figure à Paris. Margot avait fait ses adieux à tout le monde, et allait embrasser son père, lorsque le curé la prit par la main et lui fit une allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers qu'elle allait courir. « Conservez votre sagesse, jeune fille, s'écria le digne homme en terminant, c'est le plus précieux des trésors; veill>^z sur lui, Dieu fera le reste. »
Le bonhomme Piédeleu était érnu jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'eiit pas tout compris clairement dans le discours • du curé. Il serra sa fille sur son cœur, l'embrassa, la quitta, revint à elle et l'embrassa encore; il voulait parler, et son trouble l'en empêchait. « Retieui ^ienles conseils de M. le curé, dit-il enfin d'une voix altérée; retiens-les bien, ma pauvre enfant.... « Puis il ajouta brusquement : « Mille pipes de diables! n'y manque pas. »
Le curé, qui étendait les mains pour donner à Margot sa bénédiction, s'arrêta court à ce gros mot. C'était pour vaincre son émotion que le bonhomme avait juré; il tourna le dos au curé et rentra chez lui sans en dire davantage.
Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir,
Alfred de Mussçt- il 23
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lorsqu'on entendit un si" gros sanglot que tout le monde se retourna. On aperçut alors un petit garçon de quatorze ans à peu près, auquel on n'avait pas fait attention. Il s'appelait Pierrot, et son métier n'était pas bien noble, car il était gardeur de dindons; mais il aimait passionnément Margot, non pas d'amour, mais d'amitié. Margot aimait aAissi ce pauvre petit diable; elle lui avait donné maintes fois une poignée de cerises ou une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait pas d'intelligence, elle se plaisait à le faire causer et à lui apprendre le peu qu'elle savait, et comme ils étaient tous deux presque du même âge, il était souvent arrivé que, la leçon flnie, la maîtresse et l'écolier avaient joué ensemble à cligne-musette. En ce moment, Pierrot portait une paire de sabots que Margot lui avait donnée, ayant pitié de le voir marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entouré de son modeste troupeau, Pierrot regardnit ses sabots et pleurait de tout son cœur. Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main : il la prit et la porta à son visage, comme s'il eût voulu la baiser, mais il la posa sur ses yeux; Margot la retira toute baignée de larmes. Elle dit une dernière fois adieu à sa mère, et la carriole se mit en marche.
Lorsque Margot monta en diligence à Chartres, l'idée de faire vingt lieues et de voir Paris la bouleversait à tel point qu'elle en avait perdu le boire et le manger. Toute désolée qu'elle était de quitter son pays, elle ne pouvait s'empêcher d'être curieuse, et elle avait si souvent entendu parler de Paris comme d'une merveille, qu'elle avait peine à s'imaginer qu'elle allait voir de ses yeux une si belle ville. Parmi ses compagnons de route se trouva un commis voyageur, qui, selon les habitudes du métier, ne manqua pas de bavarder. Margot l'écoutait faire ses contes avec une attention religieuse. Au peu de questions qu'elle hasarda, il vit combien elle était novice, et, renchérissant sur luimême, il fit de la capitale un portrait si extravagant et si ampoulé, qu'on n'aurait su, à l'entendre, s'il s'agissait de Paris ou de Pékin. Margot n'avait garde de le reprendre, et, pour lui, il n'était pas homme à s'arrêter à la pensée qu'au premier pas qu'elle ferait elle verrait qu'il avait menti. C'est en quoi on ne peut trop admirer le suprême attrait de la forfanterie. Je me souviens qu'allant en Italie, il m'en
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arriva autant qu'à Margot : un de mes compagnons de voyage me fit une description de Gênes, que j'allais voir, il mentait sur le bateau qui nous y conduisait, il mentait en vue de la ville, et il mentait encore dans le port.
Les voitures qui viennent de Chartres entrent à Paris par les Champs-Elysées. Je laisse à penser l'admiration d'une Beauceronne à l'aspect de cette magnifique entrée qui n'a pas sa pareille au monde, et qu'on dirait faite pour recevoir un héros triomphant, maître du reste de l'univers. Les tranquilles et étroites rues du Marais parurent ensuite bien tristes à Margot. Cependant, quand son fiacre s'arrêta devant la porte de Mme Doradour, la belle apparence de la maison l'enchanta. Elle souleva le marteau d'une main tremblante, et frappa avec une crainte mêlée de plaisir. Mme Doradour attendait sa filleule; elle la reçut à bras ouverts, lui fit mille caresses, l'appella sa fille, l'installa dans une bergère, et lui fit d'abord donner à souper.
Étourdie du bruit de la route, Margot regardait les tapisseries, les lambris et les meubles dorés, mais surtout les belles glaces qui décoraient le salon. Elle qui ne s'était jamais coiffée que dans le miroir à barbe de son père, il lui semblait charmant et prodigieux de voir son image répétée autour d'elle de tant de manières différentes. Le ton délicat et poli de sa marraine, ses expressions nobles et réservées, lui faisaient aussi une grande impression. Le costume même de la bonne dame, son ample robe de poude-soie à fleurs, son grand bonnet et ses cheveux poudrés donnaient à penser à Margot et lui faisaient voir qu'elle se trouvait en face d'un être particulier. Comme elle avait l'esprit prompt et facile, et, en même temps, ce penchant à l'imitation qui est naturel aux enfants, elle n'eut pas plus tôt causé une heure avec Mme Doradour, qu'elle essaya de se modeler sur elle. Elle se redressa, rajusta sa co-rnette, et appela à son secours tout ce qu'elle savait de grammaire. Malheureusement un peu de fort bon vin que sa marraine lui avait fait boire pur, pour réparer la fatigue du voyage, avait embrouillé ses idées; ses paupières se fermaient. Mme Doradour la prit par la main et la conduisit dans une belle chambre; après quoi, l'ayant embrassée de nouveau, elle lui souhaita une bonne nuit et se retira.
Presque aussitôt on frappa à la porte; une femme de chambre entra, débarrassa Margot de son châle et de soa bonnet, et se mit à genoux pour la déchausser. Margot
dormait tout debout et se laissait faire. Ce ne fut que lorsqu'on lui ôta sa chemise qu'elle s'aperçut qu'on la déshabillait, et, sans réfléchir qu'elle était toute nue, elle fit un grand salut à sa femme de chambre; elle expédia ensuite sa prière du soir, et se mit promptement au lit. A la lueur de sa veilleuse, elle vit que sa chambre avait aussi des meubles dorés, et qu'il s'y trouvait une de ces magnifiques glaces qui lui tenaient si fort au cœur. Au-dessus de cette glace était un trumeau, et les petits amours qui y étaient sculptés lui parurent autant de bons génies qui l'invitaient à se mirer. Elle se promit bien de n'y pas manquer, et, bercée par les plus doux songes, elle s'endormit délicieusement.
On se lève de bonne heure aux champs; notre petite campagnarde s'éveilla le lendemain avec les oiseaux. Elle se mit sur son séant, et, apercevant dans sa chère glacft son joli minois chiffonné, elle s'honora d'un gracieux sourire. La femme de chambre reparut bientôt, et demanda respectueusement si mademoiselle voulait prendre un bain. En même temps, elle lui posa sur les épaules une robe de flanelle écarlate, qui parut à Margot la pourpre d'un roi.
La salle de bain de Mme Doradour était un réduit plus mondain qu'il n'appartient à un bain de dévote; elle avait été construite sous Louis XV. La baignoire, exhaussée sur une estrade, était placée dans un cintre de stuc encadré de roses dorées, et les inévitables amours foisonnaient autour du plafond. Sur le panneau opposé à l'estrade on voyait une copie des baigneuses de Boucher, copie faite peut-être par Boucher lui-même. Une guirlande de fleurs se jouait sur le lambris; un tapis moelleux couvrait le parquet, et un rideau de soie galamment retroussé, laissait pénétrer, à travers la persienne, un demi-jour mystérieux. Il va sans dire que tout ce luxe était un peu fané par le temps, et que les dorures avaient vieilli; mais, par cette raison même, on s'y plaisait mieux, et on y sentait comme un reste de parfum de ces soixante années de Iclie où régna le roi bicn-aimé.
Margot, seule dans cette salle, s'approcha timidement de l'estrade. Elle examina d'abord les griffons dorés placés de chaque côté de la baignoire ; elle n'osait entrer dans l'eau, qui lui semblait devoir, pour le moins, être de l'eau de rose; elle y fourra doucement une jambe, puis l'autre, puis elle resta debout en contemplation devant le panneau.
Elle n'était pas connaisseuse en peinture; les nymphes de Boucher lui parurent des dt^esses; elle n'imaginait pas que de pareilles femmes pussent exister sur la terre, qu'on pût manger avec des mains si blanches, ni marcher avec de si petits pieds. Que n'eùt-elle pas donné pour être aussi belle! Elle ne se doutait pas qu'avec ses mains hâlées, elle valait cent fois mieux que ces poupées. Un léger mouvement du rideau la tira de sa distraction; elle frémit à l'idée d'être surprise ainsi, et se plongea dans l'eau jusqu'au cou.
Un sentiment de mollesse et de bien-être ne tarda pas à s'emparer d'elle. Elle commença, comme font les enfants, par jouer dans l'eau avec le coin de son peignoir; elle s'amusait ensuite à compter les fleurs et les rosaces de la chambre; puis elle examina les petits amours, mais leurs gros ventres lui déplaisaient. Elle appuya sa lête sur le bord de la baignoire, et regarda par la fenêtre entr'ou verte.
La salle de bain était au rez-de-chaussée, et la fenêtre donnait sur le jardin. Ce n'était pas, comme on le pense bien, un jardin anglais, mais un antique jardin à la mode française, qui en vaut bien une autre. De belles allées sablées, bordées de buis, de grands parterres brillant de couleurs bien assorties, de jolies statues d'espace en espace, et, dans le fond, un labyrinthe en charmille. Margot regardait le labyrinthe, dont la sombre entrée la faisait rêver. La cligne-musette lui revenait en mémoire, et elle pensait que dans les détours de la charmille il devait y avoir de bonnes cachettes.
Un beau jeune homme en costume de hussard sortit en ce moment du labyrinthe, et se dirigea vers la maison. Après avoir traversé le parterre, il passa si près de la fenêtre de la salle de bain, que son coude ébranla la persienne. Margot ne put retenir un léger cri que la frayeur lui arracha; le jeune homme s'arrêta, ouvrit la persienne, et avança la tête; il aperçut Margot dans son bain, et, quoique hussard, il rougit. Margot rougit aussi, et le jeune homme s'éloigna.
Il y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde, et particulièrement pour les petite tilles : c'est que la sagesse est un travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner beaucoup de mal, tandis
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que, pour faire des sottises, il n'y a qu'à se laisser aller, Homère nous apprend que Sisyphe était le plus sage des mortels; cependant les poètes le condamnent unanimement à rouler une grosse roche au haut d'une inontagne, d'où elle retombe aussitôt sur ce pauvre homme, qui recommence à la rouler. Les commentateurs se sont épuisés à chercher la raison de ce supplice; quant à moi, je ne doute pas que, par cette belle allégorie, les anciens n'aient voulu représenter la sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans désemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la tête. Notez que, le jour où elle nous échappe, il ne nous est tenu aucun compte de l'avoir roulée pendaiit nombre d'années, tandis qu'au contraire, si un fou vient à faire, par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gré infini. La folie est bien loin d'être une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-ciel, de toutes les nuances de la création. Il arrive, il est vrai, que la bulle crève et nous envoie quelques gouttes d'eau dans les yeux; mais aussitôt il s'en forme une nouvelle, et pour la maintenir en l'air nous n'avons besoin que de respirer.
Par ces réflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas étonnant que Margot fût un peu amoureuse du jeune garçon qui l'avait aperçue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas prendi'e mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mêle de nos affaires, il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte n'est pas le moyen de l'empêcher d'entrer; mais il entre ici par la croisée, et voici comment :
Ce jeune garçon en habit de hussard n'était pas autre que Gaston, fils de Mme Doradour, qui s'était arraché, non sans peine, aux amourettes de sa garnison, et qui venait d'arriver chez sa mère. Le ciel voulut que la chambre oîi logeait Margot fût à l'angle de la maison, et que celle du jeune homme y fût aussi, c'est-à-dire que leurs deux croisées étaient presque en face l'une de l'autre, et en même temps fort rapprochées. Margot dînait avec Mme Doradour, et passait près d'elle l'après-midi jusqu'au souper; mais de sept heures du matin jusqu'à midi, elle restait dans sa chambre. Or Gaston, la plupart du temps, était dans la sienne à cette heure-là. Margot n'avait donc rien de mieux à faire que de coudre près de la croisée et de regarder son voisiu.
Le voisinage a, de tout temps, causé de grands malheurs ; il n'y a rien de si dangereux qu'une jolie voisine : fûtelle laide, je ne m'y fierais pas, car à force de la voir sans cesse, il arrive tôt ou tard un jour où l'on finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroché à sa fenêtre, selon la coutume des garçons. Devant ce miroir, il se rasait, se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta d'abord un flacon d'huile à la violette, et qu'elle prit soin que les deux petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'aperçut enfin que Gaston avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent; elle fit emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y eût dans tout le Marais. Gaston avait, en outre, cette habitude qui indignait si fort le philosophe de Genève, et qui le brouilla avec son ami Grimm, il se faisait les ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait exprès. Margot n'était pas un si grand philosophe que Rousseau; au lieu de s'indigner, elle acheta une brosse, et, pour cacher sa main, qui était un peu rouge, comme je l'ai déjà dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore biea d'autres belles choses que Margot ne pouvait imiter, par exemple un pantalon rouge et une veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possédait, il est vrai, une robe de chambre de flanelle écarlate, mais que répondre à la veste bleue? Elle prétendit avoir mal à l'oreille, et elle se fit, pour le matin, une petite toque de velours bleu. Ayant aperçu au chevet.de Gaston le portrait de Napoléon, elle voulut avoir celui de Joséphine. Enfin, Gaston ayant dit un jour, à déjeuner, qu'il aimait assez une bonne omelette, Margot vainquit sa timidité et fit un acte de courage; elle déclara que personne au monde ne savait faire les omelettes comme elle, que chez ses parents elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa marraine d'en goûter à une de ses rnains.
Ainsi tâchait la pauvre enfant de témoigner son modeste amour; mais Gaston n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitué aux plaisirs bruyants et à la vie de garnison, aurait-il remarqué ce manège enfantin? Les grisettes de Strasbourg s'y prennent d'autre manière lorsqu'elles ont un caprice en tétv. Gaston dînait
avec sa mère, puis sortait pour toute la soirée ; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il ne fût rentré, elle l'attendait derrière son rideau. Il arriva bien quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumière chez elle, se dît en traversant la cour : « Pourquoi cette petite fillo n'est-elle pas couchée? » Il arriva encore qu'en faisant sa toilette, il jeta sur Margot un coup d'œil distrait qui la pénétrait jusqu'à l'âme; mais elle détournait la tête aussitôt, et elle serait plutôt morte que d'oser soutenir ce regard. Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la même. Assise auprès de sa marraine, elle s'étudiait à paraître grave, réservée, et à écouter décemment le babillage de Mme Doradour. Quand Gaston lui adressait la parole, elle lui répondait de son mieux, mais, ce qui sembb ra singulier, elle lui répondait presque sans émotion. Expliquera qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans; l'amour de Margot était, pour ainsi dire, enfermé dans sa chambre, elle le trouvait dès qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant; mais elle ôtait la clef de sa porte, pour que fiersonne ne pîit, en son absence, profaner son petit sanctuaire.
Il est facile, du reste, de supposer que la présence de Mme Doradour devait la rendre circonspecte et l'obliger à réfléchir, car cette présence lui rappelait sans cesse la distance qui la séparait de Gaston. Une autre que Margot s'en serait peut-être désespérée ou plutôt se serait guérie, voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'était jamais demandé, même dans le plus profond de son cœur, à quoi lui servirait son amour; et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-là, qu'on adresse continuellement aux amoureux : « A quoi cela vous mènera-t-il? — Eh! bonnes gens, cela me mène à aimer. »
Dès que Margot s'éveillait, elle sautait à bas de son lit, et elle courait pieds nus, en cornette, écarter le coin de son rideau pour voir si Gaston avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies étaient fermées, elle allait vite se recoucher, et elle guettait l'instant où elle entendrait le bruit de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu, elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambie. ouvrait à son tour sa croisée, et penchait la tète de côté et d'autre d'un air endormi, comme pour regarder quel temps il faisait. Elle poussait ensuite un des battants de la fenêtre de manière à n'être vue q'ie de Gaston, puis elle posait son miroir sur une petite table, et commençait à peigner ses
beaux cheveux. Elle ne Scavait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est parée, mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme f.aston se coiflait devant elle elle se coiffait devant lui. Masquée par son miroir, elle' hasardait de timides coups d'œil, prête à baisser les veux si Gaston la regardait. Quand ses cheveux étaient bien peignés et retroussés, elle posait sur sa tête son petit bonnet de tulle brodé à la paysanne, qu'elle n'avait pas voulu quitter; ce petit bonnet était toujours tout blanc, ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les épaules et lui donnait un peu l'air d'une nonnette. Elle restait alors les bras nus, en jupon court, attendant son café Bientôt paraissait Mlle Pélagie, sa femme de chambre, portant un plateau et escortée du chat du logis, . meuble indispensable au Marais, qui ne manquait jamais le malin de rendre ses devoirs à Margot. 11 jouissait alors du privilège de s'établir dans une bergère en face d'elle, et de partager son déjeuner. Ce n'était pour elle, comme on pense, qu'un prétexte de coquetterie. Le chat, qui était vieux et gâté, roulé en boule dans un fauteuil, recevait fort gravement des baisers qui ne lui étaient pas adressés. Margot l'agaçait, le prenait dans ses bras, le ietait sur son lit, tantôt le caressait, tantôt l irritait; depuis dix ans qu'il était de la. maison, il ne s'était jamais vu à pareille fête, et il ne s'en trouvait pas précisément satisfait- mais il prenait le tout en patience, étant, au fond d'un bon naturel, et ayant beaucoup d'amitié pour Margot Le café pris, elle s'approchait de nouveau de la fenêtre regardait encore un peu s'il faisait beau temps, Duis eue poussait le battant resté ouvert, mais sans le fermer tout à fait. Pour qui aurait eu rinstinct du chasseur c'était alors le temps de se mettre a 1 affût. Margot ache'vait sa toilette, et veux-je dire quelle se montrait? Non pas, elle mourait de peur d'être vue, et d envie de se Hisser voir. Et Margot était une fille sage? Oui, sage, bonne e et innocente. Et que faisait-elle? Elle se chaussait, • mettait son jupon et sa robe, et de temps en temps, par ^ fente de la fenêtre, on aurait pu la voir allonger e bras pour prendre une épingle sur la table Et qu eut-elle fait si on l'eût guettée? Elle aurait sur-le-champ ferme sa croisée. Pourquoi donc la laisser entrouverte? Demandezle-lai, je n'en sais rien. .
Les choses en étaient là, lorsqu un certain jour Mme Doradour et son fils eurent un long entretien tète a
tête. Il s'établit entre eux un air de mystère, et ils se parlaient souvent à mots couverts. Peu de temps après, Mme Doradour dit à Margot : <f Ma chère enfant, tu vas revoir ta mère; nous passerons l'automne à la Honville. »
T/habitation de la Honville était à une lieue de Chartres, et à une demi-lieue environ de la ferme où demeuraient les parents de Margot. Ce n'était pas tout à fait un château, mais une très belle maison avec un grand parc. Mme Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre d'années on n'y avait vu qu'un régisseur. Ce voyage précipité, les entretiens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient Margot et l'inquiétaient.
Il n'y avait que deux jours que Mme Doradour était arrivée, et tous les paquets n'étaient pas encore déballés, lorsqu'on vit s'avancer dans la plaine dix colosses marchant en bon ordre : c'était la famille Piédeleu qui venait faire ses compliments : la mère portait un panier de fruits, les fils tenaient à la main chacun un pot de giroflées, et le bonhomme se prélassait, ayant dans ses poches deux énormes melons qu'il avait choisis lui-même et jugés les meilleurs de son potager. Mme Doradour reçut ces présents avec sa bonté ordinaire; et comme elle avait prévu la visite de ses fermiers, elle tira aussitôt de son armoire huit gilets de soie à fleurs pour les garçons, une dentelle pour la mère Piédeleu, et, pour le bonhomme, un beau chapeau de feutre à larges bords dont la ganse était retenue par une boucle d"or. Les compliments étant écliangés, Margot, brillante de joie et de santé, comparut devant sa famille; après qu'elle eut été embrassée à la ronde, sa marraine fit tout haut son éloge, vanta sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes vermeilles des baisers qu'elle avait reçus, se colorèrent encore d'une pourpre plus vive. La- mère Piédeleu, voyant la toilette de Margot, jugea qu'elle devait être heureuse, et elle ne put s'empêcher, en bonne mère, de lui dire qu'elle n'avait jamais été si jolie. « C'est ma foi vrai, dit le bonhomme. — C'est vrai », répéta une voix qui fit trembler Margot jusqu'au fond du cœur : c'était Gaston qui venait d'entrer.
En ce moment, la porte étant restée ouverte, on aperçut dans l'antichambre le petit gardeur de dindons, Pierrot,
qui avait tant pleuré au départ de Margot. Il avait suivi ses maîtres à quelque distance, et, n'osant entrer dans le salon, il fit de loin un salut craintif. « Quel est donc ce petit gas? dit Mme Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour. » Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le décider à entrer; il devint rouge comme le feu et se sauva à toutes jambes.
tt C'est donc vrai que vous me trouvez jolie? se répéta Margot à voix basse en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais quelle hardiesse ont les garçons pour dire des choses pareilles devant tout le monde! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir? Il faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde comme indifférent : et pourtant, dire à une femme qu'on là trouve jolie, c'est beaucoup, cela ressemble un peu à une déclaration d'amour. »
A cette pensée, Margot s'arrêta, et se demanda ce que c'était au juste qu'une déclaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais elle ne s'en rendait pas compte bien clairement. Comment dit-on qu'on aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce fût seulement en disant : « Je vous aime ». Il lui semblait que ce devait être bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage particulier, quelque mystère plein de péril et de charme. Elle n'avait jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en était le titre : c'était un volume dépareillé qu'elle avait trouvé dans le grenier de son père; il y était question d'un brigand sicilien qui enlevait une religi(3use, et il s'y trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait jugées devoir être des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au curé que tous les romans n'étaient que des sottises, et c'était la vérité seule qu'elle brûlait de connaître; mais à qui oser la demander?
La chambre de Gaston, à la Honville, n'était plus si près qu'à Paris. Plus de coups d'oeil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les jours, à cinq heures du matin, la cloche résonnait faiblement. C'était le garde-chasse qui réveillait Gaston, la cloche se trouvant près de sa fenêtre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cachée derrière sa persienne, Margot le voyait entouré de ses chiens, le fusil au poing, monter à cheval et se perdre
dans le brouillard qui couvrait les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'émotion que si elle eût été une châtelaine captive dont 1 amant partait pour la Palestine. Il arrivait souvent que Ga.,ton, au lieu d'ouvrir le premier échaliêr, le faisait franchir à son cheval. Margot, à cette vue, poussait des soupirs ignorés, mais à la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'à la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le soir, couvert de poussière, elle le regardait des pieds à la • tète pour s'assurer qu'il n'était point blessé, comme s'il fût revenu d'un combat; mais lorsqu'elle le voyait tirer de son carnier un lièvre ou une couple de perdrix, et les déposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier vainqueur chargé des dépouilles de l'ennemi.
Ce qu'elle craignait arriva un jour : Gaston, en sautant une haie, fit une chute de cheval ; il tomba au milieu des ronces, et en fut quitte pour quelques égratignures. De quelles poignantes émotions ce léger accident fut la cause! La prudence de Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord près de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas : que n'eùt-elle pas donné pour avoir la permission d'essuyer le sang qui coulait sur la main du jeune homme! Elle mit dans sa poche son plus beau mouchoir, le seul en sa possession qui fût brodé, et elle attendait impatiemment quelque occasion de le tirer à l'iraproviste pour que Gaston "en put envelopper un instant sa main; mais elle n'eut pas même cette consolation. Le cruel garçon étant à souper, et quelques gouttes de sang coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa serviette autour de son poignet. Margot en sentit un tel déplaisir, que ses yeux se rempliient de larmes.
Elle ne pouvait penser cependant que Gaston méprisât son amour; mais il l'ignorait : que faire à cela? Tantôt Margot se résignait, et tantôt elle s'impatientait. Les événements les plus indifférents devenaient tour à tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un regard de Gaston la rendaient heureuse toute une journée enU'ère; s'il traversait le salon sans prendre garde à elle, s'il se retirait le soir sans lui adresser un léger salut qu'il avait coutume de lui faire, elle passait la nuit à chercher en quoi elle avait pu lui déplaire. S'il s'asseyait près d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance ;
Margot 36S
s'il refusait, à dîner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imaginait qu'il ne l'aimait plus.
Il y avait certains jours où elle se faisait, pour amsi dire, pitié à elle-même; elle en venait à douter de sa beauté et à se croire laide toute une après-dîner. Eu d'autres moments, l'orgueil féminin se révoltait en elle; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les épaules de dépit en pensant à l'indilTérence de Gaston. Un mouvement de colère et de découragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet sur ses yeux; un élan de fierté réveillait sa coquetterie; elle paraissait tout à coup, au milieu de la journée, revêtue de tous ses atours, et dans sa robe du dimanche, comme pour protester de tout son pouvoir contre l'injustice du destin.
Margot, dans sa nouvelle condition, avait conservé les goûts de son premier état. Pendant que Gaston était à la chasse, elle passait souvent ses matinées dans le potager; elle savait manier à propos la serpe, le râteau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donné un conseil au jardinier. Le potager s'étendait devant la maison et servait en même temps de parterre; les fleurs, les fruits et les légumes y venaient en compagnie. Margot affectionnait surtout ua grand espalier couvert des plus belles pêches; elle en prenait un soin extrême, et c'était elle qui, chaque jour, y choisissait d'une main économe quelques fruits pour le dessert. Il y avait sur l'espalier une pêche beaucoup plus grosse que toutes les autres; Margot ne pouvait se décider à cueillir cette pêche; elle la trouvait si veloutée, et d'une si belle couleur de pourpre, qu'elle n'osait la détacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'eût été un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer, et elle avait recommandé au jardinier qu'on ne s'avisât pas d'y toucher, sous peine d'encourir sa colère et les reproches de sa marraine. Un jour, au soleil couchant, Gaston, revenant de la chasse, traversa le potager; pressé par la soif, il étendit la main en passant près de l'espalier, et le hasard fit qu'il en arracha le fruit favori de Margot, dans lequel il mordit sans respect. Elle était à quelques pas de là, arrosant un carré de légumes; elle accourut aussitôt, mais le jeune homme ne la voyant pas, continua sa route. Après une ou deux bouchées, il jeta le fruit à terre et entra dans la maison. Margot avait vu du premier coup d'oeil que sa chère pêche était perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air d'insouciance avec lequel il
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avait Jeté la pêche, avaient produit sur la petite fille un effet bizarre et inattendu. Elle était désolée et en même temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par le soleil ardent qu'il faisait, et que ce fruit devait Rii avoir fait plaisir. Elle ramassa la pêche, et, après avoir soufflé dessus pour en essuyer la poussière, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis elle y déposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empêcher en même temps de donner un petit coup de dent pour y goûter. Je ne sais quelle singulière idée lui traversa l'esprit, et, pensant peut-être au fruit, peut-être à elle-même : « Méchant garçon, murmura-t-elle, comme vous gaspillez sans le savoir! »
Je demande grâce au lecteur pour les enfantillages que je lui raconte; mais comment raconterais-je autre chose, mon héroïne était un enfant? Mme Doradour avait été invitée à dîner dans un château des environs. Elle y mena Gaston et Margot; on se sépara fort tard, et il faisait nuit close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine occupaient le fond de la voiture; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant personne à côté de lui, s'était étendu sur le coussin, en sorte qu'il y était presque couché. Il faisait un beau clair de lune, mais l'intérieur de la voiture était fort sombre; quelques rayons de lumière n'y pénétraient que par instants; la conversation languissait; un bon dîner, un peu de fatigue, l'obscurité, le balancement moelleux de la berline, tout invitait nos voyageurs au sommeil. Mme Doradour s'endormit la première, et, en s'endormant, elle posa son pied sur la banquette de devant, sans s'inquiéter si elle gênait Gaston. L'air était frais; un épais manteau, jeté sur les genoux, enveloppait à la fois la marraine et la filleule. Margot, enfoncée dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien éveillée; mais elle était fort inquiète de savoir si Gaston dormait. Il lui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir aussi ; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en faisait de même. Dès qu'un peu de clarté glissait dans la voiture, elle se hasardait à tousser légèrement. Le jeune homme était immobile, et la petite fille n'osait parler de peur de troubler le sommeil de sa marraine. Elle avança la tète et regarda au dehors; l'idée d'un long voyage a tant de ressemblance avec l'idée d'un long amour, qu'en voyant le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitôt qu'elle était sur le chemin de la Iloi. ville; elle ferma à
MARGOT .-tb /
demi les paupières, et, tout en regarcUant passer les arbres, elle se figura qu'elle partait pour la Suisse ou l'Italie avec Mme Doradour et son fils. Ce rêve, comme on pense, lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna entièrement. Elle se vit, non pas la femme de Gaston, mais sa fiancée, allant courir le monde, aimée de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du voyage était le bonheur, ce mot charmant qu'elle se répétait sans cesse, et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu. Pour mieux l'êver, elle ferma tout à fait les yeux; elle s'assoupit, et, par un mouvement involontaire, elle fit Comme Mme Doradour : elle étendit le pied sur le coussin qui était devant elle; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort bien chaussé d'ailleurs et très petit, précisément sur ia main de Gaston. Gaston ne parut rien sentir; mais Margot s'éveilla en sursaut, elle ne retira pourtant pas son pied tout de suite, elle le glissa seulement un peu de côté. Son rêve l'avait si bien bercée, que le réveil même ne l'en tirait pas; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette où dort son amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu à peu, toutefois, l'illusion se dissipa; Margot cominença à penser à l'étourderie qu'elle venait de faire. « S'en est-il aperçu? se demanda-telle ; dort-il, ou en fait-il semblant? S'il s'en est aperçu, comment n'a-t-il pas ôté sa main? et s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas réveillé? Peut-être me méprise-t-il trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied; peut-être qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir, il s'attend que je vais recommencer; peut-être croit-il que je dors moimême. Il n'est pourtant pas agréable d'avoir le pied d'un antre sur sa main, à moins qu'on n'aime cette personnelà. Mon soulier doit avoir sali son gant, car nous avons beaucoup marché aujourd'hui; mais peut-être qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir si peu de chose. Que dirait-il si je recommençais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peut-être devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il à me tourmenter. » Tout en réfléchissant ainsi, Margot retirait doucement son pied, avec toute la précaution possible : ce petit pied tremblait comme une feuille ; en tâtonnant dans l'obscurité, il effleura de nouveau le bout des doigts du jeune homme, mais si légèrement, que Margot elle-même eut à peine le temps de s'en apercevoir. Jamais son cœur n'avait battu si vite; elle se crut perdue et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irréparable. « Que va-t-il
penser? se dit-elle; quelle opinion aura-t-il de moi? Dans iqTjel embarras vais-je me trouver! Je n'oserai plus le regarder en face. C'était déjà une grande faute de l'avoir touché une première fois, mais c'est bien pis maintenant. Comjnent pourrais-je prouver que je ne l'ai pas fait exprès? Les garçons ne veulent jamais rien croire. Il va se moquer de moi et le dire à tout le monde, à ma marraine peut-être, et ma marraine le dira à mon père; je ne pourrai plus me montrer dans le pays. Où irai-je? que vais-je devenir? J'aurai beau me défendre, il est certain que je l'ai touché deux fois, et que jamais une femme n'a fait une chose pareille. Après ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse m'arriver, c'est de sortir de la maison. » A cette idée, Margot frissonna. Elle chercha longtemps dans sa tête quelque moyen de se justifier; elle fit le projet d'écrire le lendemain une grande lettre à Gaston, qu'elle lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que c'était par mégarde qu'elle avait posé son pied sur sa main, qu'elle lui en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier. « Mais s'il ne dort pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devinée! si c'était lui qui vînt demain me parler le premier de notre aventure? s'il me disait qu'il m'aime aussi? s'il me faisait une déclaration.... « La voiture s'arrêta en ce moment. Gaston, qui dormait en conscience, étendit les bras en se réveillant avec fort peu de cérémonie. Il lui fallut quelque temps pour se rappeler où il était; à cette triste découverte, les rêveries de Margot s'évanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit, pour descendre, la main qu'elle avait eflleurée, elle ne vit que trop clairement qu'elle venait de voyager seule.
Deux événements imprévus, dont l'un fut ridicule et l'autre sérieux, arrivèrent presque en même temps. Gaston était un matin dans l'avenue de la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit garçon, à demi couvert de haillons et presque nu, vint à lui d'un air résolu et s'arrêta devant son cheval. C'était Pierrot, le gardeur de dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait l'aumône, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous dans sa poche, mais, au lieu de s'éloigner, il courut après son cavalier et se replaça devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria
deux ou trois fois de se garer, mais en vain : Pierrot le suivait et l'arrêtait toujours.
" Que me veux-tu, petit drôle"? demanda le jeune homme; as-tu juré de te faire écraser?
— Monsieur, répondit Pierrot sans se déranger, je voudrais être domestique de monsieur.
— ■ De qui?
— De vous, monsieur.
— De moi? Et à propos de quoi me fais-tu cette demande "^
— Pour être domestique de monsieur.
— Mais je n'ai pas besoin de domestique; qui fa dit que j'en clierchais un?
— Personne, monsieur.
— Que viens-tu donc faire alors?
— Je viens demander à monsieur d'être son domestique.
— Est-ce que tu es fou, ou te moques-tu de moi?
— Non, monsieur.
— Tiens, laisse-moi en repos. »
Gaston lui jeta encore quelque monnaie, et, détournant son cheval, il continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot, venant à y passer quelque temps après, l'y trouva pleurant à chaudes larmes. Elle accourut a lui aussitôt.
« Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arrivé? »
Pierrot refusa d'abord de répondre. « Je voulais être domestique de monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas. »
Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint à le faire s'expliquer. Elle comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitté la ferme. Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moitié honteux et moitié pleurant, il liii raconta ses chagrins, et elle ne put s'empêcher d'en rire et d'en avoir en même temps pitié. Le pauvre garçon, pour exprimer ses regrets, parlait à la fois de son amitié pour Margot, de ses sabots qui étaient usés, de sa triste solitude dans les ctiamps, d'un de ses dindons qui était mort; tout cela se mêlait dans sa tête. Enfin, ne pouvant plus supporter sa tristesse, il avait pris le parti de venir à la Honville et de s'offrir à Gaston comme domestique ou comme pale frenier. Cette détermination lui avait coulé huit jours de réflexions, et, comme on vient de le voir, elle n'avait pas eu grand succès. Aussi parlait-il de mourir plutôt que de retourner à la ferme. « Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en terminant son récit, et puisque je ne peux
I pas être auprès de lui comme vous êtes auprès de Mme'Doi radour, je me laisserai mourir de faijn. « Je n'ai pas besoin * de dire que ces derniers mots furent accompagnés d'un nouveau déluge de larmes.
Margot le consola de son mieux, et, le prenant par la main, l'emmena à la maison. Là, en attendant qu'il fût temps pour lui de mourir de faim, elle le lit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du jambon et des fruits. Pierrot, inondé de larmes, mangea de boa appétit en regardant Margot de tous ses- yeux. Elle lui lit cemprendre aisément que, pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ait une place vacante, et elle lui promit qu'à la première occasion elle se chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amitié, l'assura qu'elle 1 aimait de même, essuya ses larmes, J'embrassa sur le ) t'ont avec un petit air maternel, et le décida enfin à s'en retourner. Pierrot, convaincu, fourra dans ses poches ce qui restait de son déjeuner; Margot lui donna en outre un écu de cent sous pour s'acheter un gilet et des sabots. Ainsi consolé, il prit la main de la jeune fille et y colla ses lèvres en lui disant d'une voix ému : « Au revoir, mam'selle Marguerite. » Pendant qu'il s'éloignait à pas lents, Margot s'aperçut que le petit garçon commençait à devenir grand. Elle fit réflexion qu'il n'avait qu'un an de moins qu'elle, et elle se promit, à la première occasion, de ne plus l'embrasser si vite.
Le lendemain, elle regarda que Gaston, contre son ordina re, n'était point allé à la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de recherche que de coutume. Après dîner, c't st-à-dire vers quatre heures, le jeune homme donna le bras à sa mè-re, et tous deux se dirigèrent vers l'avenue. Ils causaient à voix basse, et paraissaient inquiets; Margot, restée seule au salon, regardait avec anxiété par la fenêtre, lorsqu'une chaise de poste entra dans la cour. Gaston courutouvrir la portière ; une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ dix-neuf ans, élégamment vêtue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on fit aux deux étrangères, Margot jugea qu'elles n'étaient pas seulement des personnes de distinction, mais qu'elles devaient être des parents de sa marraine; les deux meilleures chambres de la maison avaient été préparées. Lorsque les nouvelles arrivées entrèrent au salon, Mme Doradour fit un signe et dit tout bas à Margot de se retirer. Celle-ci s'éloigna à contre-cœur, et le
si^jour de ces deux dames ne lui sembla rien promettre d'agréahle.
Elle hésitait, le jour suivant, à descendre au déjeuner, quand sa marraine vint la prendre, et la présenta à Mme et à Mlle de Vercelles : ainsi se nommaient les deux étrangères. En entrant dans la salle à manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche à sa place ordinaire, qui était à côté de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non sans tristesse, à une autre place ! la sienne fut prise par Mlle de Vercelles, et il ne fut pas difficile de voir bientôt que le jeune homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas, elle servit un plat qui était devant elle, et, quand elle en offrit à Gaston, il n'eut pas même l'air de l'avoir entendue. Après le déjeuner, on se promena dans le parc; lorsqu'on eut fait quelques tours d'allée, Mme Ooradour prit le bras de la vieille dame, et Gaston offrit aussitôt le sien à la belle jeune fille! Margot, restée seule, marchait derrière la compagnie, personne ne pensait à elle ni ne lui adressait la parole; elle s'arrêta et revint à la maison. A dîner, Mme Doradour fit apporter une bouteille de frontignan, et, comme elle avait conservé en tout les vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses hôtes à trinquer. Tout le monde imita son exemple, excepté Margot, qui ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre, espérant être encouragée. Personne ne répondit à son geste craintif, et elle remit le verre devant elle sans avoir bu ce qu'il contenait. « C'est dommage que nous n'ayons pas un cinquième, dit Mme de Vercelles après dîner, nous ferions une bouillotte » (on jouait alors la bouillotte à cinq). Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'elle savait y jouer, et sa marraine proposa un whist. Le souper venu, au dessert, on pria Mlle de Vercelles de chanter; la demoiselle se fit longtemps prier, puis elle entonna d'une voix fraîche et légère un petit refrain assez joyeux. Margot ne put s'empêcher, en l'écoutant, de soupirer, et de songer à la maison de son père, où c'était elle qui chantait au dessert; lorsqu'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans sa chambre, qu'on en avait enlevé deux meubles qui étaient ceux qu'elle préférait, une grande bergère et une petite table en mai^queterie sur laquelle elle posait son miroir pour se coiffer. Elle entr'ouvrit sa croisée en tremblant, pour regarder un instant la lumière qui brillait ordinairement derrière les rideaux de Gaston : c'était son adieu de
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tous les soirs; mais ce jour-là point de lumière, Gaston avait fermé ses volets; elle se coucha la mort dans l'Ame et ne put dormir de la nuit.
Quel motif amenait les deux étrangères et combien de temps durerait leur séjour? Voilà ce que Margot ne pouvait savoir; mais il était clair que leur présence se rattachait aux entretiens secrets de Mme Doradour et de ï^on lils. Il y avait là un mystère impossible à deviner et, quel que fût ce mystère, Margot sentait qu'il devait détruire son bonheur. Elle avait d'abord supposé que ces dames étaient des parentes; mais on leur témoignait à la fois trop d'amitié et trop de politesse pour qu'il en fût ainsi. Mme Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de faire remarquer à la mère jusqu où s'étendaient les murs du parc; elle lui avait parlé à l'oreille des produits et de la valeur de sa terre; peut-être s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que deviendrait la famille de Margot? Un nouveau propriétaire conserverait-il les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir Mme Doradour pour vendre une maison où elle était née, où son tils paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune? Les étrangères venaient de Paris, elles en parlaient à tout propos, et ne semblaient pas d'humeur à vivre aux champs. Mme de Vercelles avait fait entendre à souper qu'elle approchait souvent l'impératrice, qu'elle l'accompagnait à la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes grâces.. Peut-être était-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries à une dame en crédit. Telles étaient les conjectures de Margot; mais, ciuelque effort qu'elle pût faire, son esprit n'en était pas satisfait, et son cœur l'empêchait de s'arrêter à la seule supposition vraisemblable qui eût été en même temps la seule vraie.
Deux domestiques avaient apporté à graind'peine une grosse caisse de bois dans l'appartement qu'occupait Mlle de Vercelles. Au moment où Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano; c'était la première fois de sa vie que de pareils accords frappaient se.s oreilles; elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son village. Elle s'arrêta pleine d'admiration. Mlle de N'ercelles jouait une valse; elle s'interrompit pour chanter, et Margot s'approcha doucement de la porte, afin d'écouter les paroles. Les paroles étaient ita-
Margot ^"'^
Hennés. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus extraordinaire à Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'était-ce donc que cette belle demoiselle qui prononçait ainsi ces mots mystérieux au milieu d'une si étrange mélodie? Margot, vaincue par la curiosité, se baissa, essuya ses yeux, où roulaient encore quelques larmes, et regarda par le trou de la serrure. Elle vit Mlle de Vercelles en déshabillé, les bras nus, les cheveux en désordre, les lèvres entr'ouvertes et les yeux au ciel. Elle crut voir un ange; jamais rien de si charmant ne s'était offert à ses regards. Elle s'éloigna à pas lents, éblouie et en même temps consternée, sans pouvoir distinguer ce qui se passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle répéta plusieurs fois d'une voie émue : Sainte Vierge! la belle beauté l
Il est singulier qu'aux choses de ce monde, ceux qui se trompent le mieux soient précisément ceux qui y sont intéressés. A la contenance de Gaston près de Mlle de Vercelles, le plus indifférent témoin aurait deviné qu'il en était amoureux. Cependant Margot ne le vil pas d'abord, ou plutôt ne voulut pas le voir: Malgré le chagrin qu'elle en éprouvait, un sentiment inexprimable, et que bien des gens croiraient impossible, l'empêcha longtemps de discerner la vérité ; je veux parler de cette admiration que ^Ille de Vercelles lui avait inspirée.
Mlle de Vercelles était grande, blonde, avenante. Elle faisait mieux que plaire : elle était, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une beauté consolante. Il y avait, en effet, dans son regard et dans son parler, un calme si singulier et si doux, qu'il n'était pas possible de résister au plaisir que causait sa présence. Au bout de quelques jours, elle témoigna à Margot beaucoup d'amitié ; elle lui fit même les premières avances. Elle lui enseigna quelques petits secrets de broderie -et de tapisserie; elle lui prit le bras à la promenade, et lui fit chanter, en l'accompagnant au piano, les airs de son village. Margot fut d'autant plus touchée de ces marques de bienveillance, qu'elle avait le cœur déchiré. Il y avait près de trois jours qu'elle vivait dans l'abandon le plus cruel, lorsque la jeune Parisienne s'approcha d'elle et lui adressa pour la première fois la parole. Margot tressaillit d'aise, de crainte et de surprise.
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Elle soufTrait de se voir entièrement oubliée par Gaston, et elle en soupçonnait bien la cause. Elle trouva dans cette action de sa rivale je ne sais quel charme d'amertume; elle sentit d'abord avec joie qu'elle allait sortir de l'isolement où elle venait de tomber tout à coup; elle fut en même temps flattée de se voir distinguée par une si belle personne. Cette beauté, qui aurait dû ne lu-i donner que de la jalousie, l'enchanta dès le premier mot. Devenue peu à peu plus familière, elle se prit de passion pour Mlle de Vercelles. Après avoir admiré son visage, elle admira sa démarche, son exquise simplicité, ses airs de tête et jusqu'au moindre ruban qu'elle portait. Elle ne la quittait presque pas des yeux, et elle l'écoutait parler avec une attention extrême. Quand Mlle de Vercelles se mettait au piano, les regards de Margot étincelaient et semblaient dire à tout le monde : « Voilà ma bonne amie qui va jouer », car c'est ainsi qu'elle l'appelait, non sans éprouver intérieurement un petit mouvement de vanité. Quand elles traversaient le village ensemble, les paysans se retournaient. Mlle de Vercelles n'y prenait pas garde, mais Margot rougissait de plaisir. Presque tous les matins elle faisait, avant le déjeuner, une visite à sa bonne amie; elle l'aidait à sa toilette, la regardait laver ses belles mains blanches, l'écoutait chanter dans son doux langage italien. Puis elle descendait au salon avec elle, fîère d'avoir retenu qu-elque ariette, qu'elle fredonnait dans l'escalier. Au milieu de tout cela, elle était dévorée de chagrin, et, dès qu'elle était seule, elle pleurait.
Mme Doradour avait l'esprit trop léger pour s'apercevoir de quelque changement dans sa filleule. « Il me semble que tu es pâle, lui disait-elle quelquefois; est ce que tu n'as pas bien dormi? » Puis, sans attendre de réponse, elle s'occupait d'autre chose. Gaston était plus clairvoyant, et, quand il se donnait la peine d'y penser, il ne se méprenait pas sur la tristesse de Margot, mais il se disait que ce n'était sûrement qu'un caprice d'enfant, un peu de jalousie naturelle aux femmes, et qui passerait avec le temps. Il faut observer que Margot avait toujours évité toute occasion de se trouver seule avec lui. La pensée d'un tête-à-tête la faisait frémir, et, du plus loin qu'elle le voyait lorsqu'elle se promenait seule, elle se détournait, en sorte que les précautions qu'elle pienait pour cacher son amour paraissaient au jeune homme l'effet d'un caractère sauvage. « Singulière petite fille ! » s'était-il dit
souvent en ia voyant s'enfuir dès qu'il faisait mine de l'approcher; et, pour se divertir de son trouble, il l'avait quelquefois abordée malgré elle. Margot baissait alors la tête, ne répondait que par monosyllabes, et se repliait, pour ainsi dire, sur elle même comme une sensitive.
Les journées s'écoulaient dans une monotonie extrême; Gaston n'allait plus à la chasse, on jouait peu, on se promenait rarement; tout se passait en entretiens, et deux ou trois fois par jour Mme Doradour avertissait Margot de se retirer, afin de ne pas gêner la compagnie. La pauvre enfant ne faisait que descendre de sa chambre et y remonter. S'il lui arrivait d'entrer au salon mal à propos, elle voyait les deux mères échanger des signes, et tout le monde se taisait ; lorsqu'on la rappelait, après une longue conversation secrète, elle s'asseyait sans regarder personne, et l'inquiétude qu'elle sentait ressemblait à ce qu'on éprouve en mer lorsqu'un orage s'annonce au loin et s'avance lentement au milieu d'un ciel calme.
Elle passait un matin devant la porte de Mlle de Vercelles, lorsque celle-ci l'appela. Après quelques mots indifférents, Margot remarqua au doigt de sa bonne amie une jolie bague.
« Essayez-la, dit Mlle de Vercelles, et voyons un peu si elle vous irait.
— Oh! mademoiselle, ma main n'est pas assez belle pour porter de pareils bijoux.
— Laissez donc, cette bague vous va à merveille. Je vous en ferai cadeau le jour de mes noces.
— Est-ce que vous allez vous marier? demanda Margot en tremblant.
— Qui sait? répondit en riant Mlle de Vercelles, nous autres filles, nous sommes exposées tous les jours à ces choses-là ! »
Je laisse à penser dans quel trouble ces paroles jetèrent Margot; elle se les répéta cent fois jour et nuit, mais presque machinalement et sans oser y réfléchir. Cependant, peu de temps après, comme on apportait le café après souper, Gaston lui en ayant pix'senté une tasse, elle le repoussa doucement en lui disant : « Vous me donnerez cela le jour de vos noces. » Le jeune homme sourit et parut un peu étonné; il ne répondit rien, mais Mme Doradour fronça le sourcil et pria Margot avec humeur de se mêler de ses affaires.
Margot se le tint pour dit; ce qu'elle désirait et crai-
gnait tant de savoir lui sembla prouvé par cette circonstance. Elle courut s'enfermer dans sa chambre; là elle posa son front dans ses mains et pleura amèrement. Dès qu'elle fut revenue à elle-même, elle eût soin de tirer son verrou, afin que personne ne fût témoin de sa douleur. Ainsi enfermée, elle se sentit plus libre et commença à démêler peu à peu ce qui se passait dans son âme.
Malgré son extrême jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot avait beaucoup de bon sens. La première chose qu'elle sentit, ce fut l'impossibilité où elle était de lutter contre les événements. Elle comprit que Gaston aimait Mlle de Vercelles, que les deux familles s'étaient accordées et que le mariage était décidé. Peut-être le jour était-il flxé déjà; elle se souvenait d'avoir vu dans la bibliothèque un homme habillé de noir qui écrivait sur du papier timbré; c'était probablement un notaire qui dressait le contrat. Mlle de Vercelles était riche, Gaston devait l'être après la mort de sa mère; que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes? Elle s'attacha à cette pensée, et plus elle s'y appesantit, plus elle trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empêcher ce mariage, elle crut que tout ce qui lui restait à faire était de ne pas y assister. Elle tira de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la plaça au milieu de la chambre, pour y mettre ses bardes, résolue à retourner chez ses parents; mais le courage lui manqua : au lieu d'ouvrir la malle, elle s'assit dessus et recommença à pleurer. Elle resta ainsi près d'une heure dans un état vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord frappée se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses yeux l'étourdissaient; elle secouait la tête comme pour s'en délivrer. Pendant qu'elle s'épuisait à chercher le parti qu'elle avait à prendre, elle ne s'était pas aperçue que sa bougie allait s'éteindre. Elle se trouva tout à coup dans les ténèbres; elle se leva et ouvrit sa porte, afin de demander de la lumière; mais il était tard et tout le monde était couché. Elle marchait néanmoins à tâtons, ne croyant pas l'heure si avancée.
Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier était obscur, et qu'elle était, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement, de frayeur naturel à son âge, la saisit. Elle avait traversé un long corridor qui menait à sa chambre; elle s'arrêta, n'osant revenir sur ses pas. Il arrive quelquefois qu'une circonstance, en appa-
rence peu importante, change le coHrs de nos idées; l'obscurité, plus que toute autre chose, produit cet elTet. L'escalier de la Honville était, comme dans beaucoup de vieux bâtiments, construit dans une petite tourelle qu'il remplissait en entier, tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son hésitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint à la peur et au chagrin, lui glaça le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une pensée sinistre se présenta tout à coup à elle : la faiblesse qu'elle éprouvait lui donna l'idée de la mort, et, chose étrange, cette idée, qui ne dura 'qu'un instant et s'évanouit aussitôt, lui rendit ses forces. Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour.
Dès que le soleil fut levé, elle descendit dans le parc. Cette année-là, l'automne était superbe; les feuilles, déjà jaunies, paraissaient comme dorées. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tiède semblait respecter les arbres de Ja Honville. On venait d'entrer dans cette saison où les oiseaux font leurs dernières amours. La pauvre Margot n'en était pas si avancée; mais, à la chaleur bienfaisante du soleil, elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commença à songer à son père, à sa famille, à sa religion; elle revint à son premier dessein, qui était de s'éloigner et de se résigner. Bientôt même elle ne le jugea plus si indispensable qu'il lui avait semblé la veille; elle se demanda quel mal elle avait fait pour mériter d'être bannie des lieux où elle avait passé ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait y rester, non sans souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfonça dans les sombres allées, tantôt marchant à pas lents, tantôt de toutes ses forces; puis elle s'arrêtait et disait : « Aimer, c'est une grande affaire; il faut avoir du courage pour aimer. » Ce mot d'aimer, et la certitude que personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient espérer malgré elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela même espérait plus facilement. Son secret chéri lui semblait un trésor caché dans son cœur; elle ne pouvait se résoudre à l'en arracher; elle se jurait de l'y conserver toujours, de le protéger contre tous, dùt-il rester enseveli. En dépit de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et, comme elle avait aimé en enfant, après s'être désolée en enfant, elle se consolait de même. Elle pensa aux cheveux blonds de Gaston, aux fenêtres de la rue du Perche; elle
essaya de se persuader que le mariage n'était pas conclu, et qu'elle avait pu se tromper à ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied d'un arbre, et, brisée d'émotion et de fatigue, elle ne tarda pas à s'endormir.
Il était midi lorsqu'elle s'éveilla. Elle regarda autour d'elle, se souvenant à peine de ses chagrins. Un léger bruit qu'elle entendit à peu de distance lui fit tourner la tête. Elle vit venir à elle sous la charmille Gaston et Mlle de Vercelles; ils étaient seuls; et Margot, cachée par un tailis épais, ne pouvait être aperçue d'eux. Au milieu de l'allée, Mlle de Vercelles s'arrêta et s'assit sur un banc; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec tendresse; puis il fléchit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-même ; une douleur inexprimable la saisit, et, sans savoir où elle allait, elle s'enfuit en courant vers la campagne.
Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande enti'eprise qu'il avait formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas duré plus longtemps que les provisions qu'ils avait emportées dans ses poches. Plus il pensait à sa chère Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il passait son temps; or, le jour même du désespoir de notre héroïne, il s'en allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui, lorsqu'il vit, à une centaine de pas de distance, une femme qui courait à perdre haleine, et qui, après avoir eri'é de côté et d'autre, disparut tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et l'inquiéta; il se mit à courir aussi pour tâcher d'atteindre cette femme, mais en arrivante l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain dans les champs environnants; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là par des pluies abondantes, et les flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientôt apercevoir quelque chose de blanc qui s'agitait
dans les roseaux; il s'approcha, et s'étant misa pjatventie sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui n était pas wtre que Margot elle-même : la malheureuse fille ne donnait plus aucun signe de vie; elle était sans mouvement, froide comme le marbre, les yeux ouverts et immo-
Tcette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous ceux qui s'y trouvaient. Sa dou eur fut si violente, qu'il eut d'abord l'idée de se jeter a leau a son tour et de mourir à côté du seul être qu il eut aime. Il Ut cependant réflexion qu'on lui avait dit que les noyés pouvaient revenir à la vie s'ils étaient secourus a temps. Les paysans atlirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour, mais il ne voulut pas les en croire, m les laisser déposer le corps dans le moulin; .1 l^^h^^f ^^^^ ses épaules, et, marchant aussi vite qu il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que, dans sa route, il rencontrât le médecin du village, q^; « ^^^"^^^^^ cheval faire ses visites aux environs ; il 1 arrêta et 1 obligea à entrer chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir. Le médecin fut du même avis que les paysans; a peine eut-il vu le cadavre, qu'il s'écria : « Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'à l'enterrer; d'après l'état ou se trouve le corps il doit avoir séjourné sous l'eau plus dun quai dSre. » Sur quoi, le docteur sortit de la,chau-ere e se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu l allait aller chez le maire faire la déclaration voulue par la loi.
Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierro eta,t fort obstiné; il savait très bien qu'elle n'était pas restée un Vart d'heure dans la rivière, puisqu il lavait vue s y ieter II courut après le médecin et le supplia au nom du del de ne pas s'en aller avant d'être bien sur que ses s cours étaient inutiles. « Et quels secours veux-tu que ,e lui donne? s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n ai pas un seul des instruments qui me seraient indispensables -Je les irai chercher chez vous, monsieur, répondit Pierrot; dites-moi seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; ie serai bientôt revenu. » •
Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il venait de faire en parlant de ses instruments; bien qif il fût convaincu que la mort était réelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser à tenter quelque chose sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre sa réputation. « Va donc et dépêche-toi, dit-il a Pierrot, tu
l^rendras une boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures et essayer des frictions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne sei'vira à rien qu'à perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du pied; allons! entends-tu ce que je te dis?
— Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut, je vais prendre le cheval de monsieur. »
Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et disparut. Un quart d'heure après, il revint au galop avec deux gros sacs pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui. « Monsieur voit que je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait plus; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ait dit un mot à personne; votre gouvernante était sortie, et j'ai tout arrangé moi-même.
— Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voilà mon cheval en bon état pour la journée! » et, tout en murmurant tout bas, il commença à souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot, pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la cendre fut chaude, ils la répandirent sur le lit de telle sorte que le corps y était entièrement enseveli. Le médecin versa alors quelques gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tête et tira sa montre. <i J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attendfort loin, et je m'en vais.
— Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui donnerais bien un écu.
— Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.
— Le voilà, l'écu », répondit Pierrot en le mettant dans /a main du médecin, sans avoir l'air de l'écouter.
C'était toute la fortune du pauvre garçon; il venait de tirer de la paillasse de son lit toutes ses économies, et le docteur les prit, bien entendu.
<< Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais après cela je pars sans rémission, car tu vois bien que tout est inutile. »
Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacée, n'avait pas donné le moindre signe de connaissance. Le médecin lui tâta le pouls, puis, décidé à ea
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finir, il prit sa canne et son chapeau et se dirigea vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prières ne serviraient de rien, suivit le médecin hors de la chaumière, puis il se posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour où il avait arrêté Gaston dans Tavenue.
« Qu'est-ce à dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?
— Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une demi-heure; ça reposera votre bidet. >' En parlant ainsi, il tenait à la main un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin rentra pour la troisième fois dans la chaumière; mais, cette fois, il ne se contraignit plus. « Maudit soit l'entêté! s'écria-t-il ; ce garnement me fera perdre un louis avec ses six francs!
Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bo-ul de six heures!
— Jamais; où as-tu pris cela? il ne manquerait plus que de passer six heures dans ton galetas!
— Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien vous me laisserez la boite, les tuyaux, et tout, sauf votre permission, et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je saurai peut-être bien m'en servir. »
Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré, et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré. Pierrot, qui commençait à désespérer luimême, laissa sortir son prisonnier. Il resta seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa ainsi le reste du jour, sans bouger, les yeux fixés sur Margot. La nuit venue, il se leva, et il pensa qu'il était temps d'aller prévenir le bonhomme Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière, et ferma sa porte ; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'était trompé : c'en fut assez cependant de cet instant d'espérance pour qu'il ne pût se décider à quitter la place, u J'irai aussi bien demain », se dit-il, et il se rassit au chevet.
En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout à coup un changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres étaient entr'ouvertes; •!
sempara aussitôt de l'instrument du docteur, et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie. Pierrot s'épuisait à souffler, et l'air se perdait; iK versa quelques gouttes d'ammoniaque sur les lèvres de la malade, mais elles ne purent pénétrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne réussissait. « Quelles sottes machines! s'écria-t-il enfin, lorsqu'il fut hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne l'ait rien qui vaille. » Il jeta l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et, dans un effort désespéré, soufflant de toute la force de ses robustes poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille; au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent, puis retombèrent sur le cou de Pierrot. Margot poussa un profond soupir, et s'écria ; « Je gèle, je gèle.
'— Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre chaude.
— Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise là?
— Pour rien, Margot, pour te faire du bien. Comment te porfes-tu à présent?
— Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever. »
Le bonhomme Piédeleu et Mme Doradour, avertis par le médecin, entrèrent dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises.
« Ah ça! qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme. Savez-vous bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur fille est morte! il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! ça ne se passerait pas comme ça! »
Et il sauta au cou de sa fille. « Prenez garde, cher père, dit celle-ci en souriant, ne me serrez pas trop fort; il n'y a pas encore bien longtemps que je ne suis plus morte. »
Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de Mme Doradour et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les autres. Gaston et Mlle de Vercelles vinrent aussi, et Mme Doradour ayant pris le bonhomme à part, il commença à comprendre de quoi il s'agissait. Les coHJectures, qu'on avait faites trop tard, avaient aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour était la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle
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avait failli payer de sa vie son séjour chez sa marraine, ij se promena quelque temps de long en large. « Noua sommes quittes, dit-il enfin brusquement à Mme Doradour. Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. « Il prit alors sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière. « Tiens, malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de linceul, prends ça, et, si tu es une honnête fille, garde-le pour moi, et ne t'avise plus de te noyer. » Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui donnant une bonne tape sur l'épaule : « Parlez donc, monsieur, lui dit-il, qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur?
— Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté; mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde...
— Va donc, bêta! répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape, va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-là lui a soufflé dans la bouche, mais il ne l'a pas seulement embrassée. »
Dix ans s'étaient passés. Les victorieux désastres de 18l4 couvraient la France de soldats. Enveloppé par l'Europe entière, l'Empereur finissait comme il avait commencé, el retrouvait en vain, au terme de sa carrière, les inspirations des campagnes d'Italie.
Les divisions russes, en marche sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'être mises en déroute au combat de Nangis, où dix mille étrangers avaient succombé; un officier, gravement blessé, avait quitté le corps d'armée commandé par le général Gérard, et gagnait, par Étampes, la route de la Beauce. Il pouvait à peine se tenir à cheval; épuisé de fatigue, il frappa un soir à la porte d'une ferme de belle apparence, où il demanda un gîte pour la nuit. Après lui avoir donné un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde à peu près du même âge et déjà mère de cinq enfants. En la voyant entrer, l'otiicier ne put retenir un cri de surprise, et la belle fermière le salua d'un sourire. « Ne me trompé-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas été demoiselle de compagnie auprès de Mme Doradour, et ne vous appelez-vous pas Marguerite?
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— A votre service, répondit la fermière, et c'est au colonel comte Gaston de la Honville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne mémoire. Voici Pierre Blanchard, mon mari, à qui je dois d'être encore au monde; embrassei mes enfants, monsieur le comte : c'est toui ce qui reste d'une famille qui a longtemps et fidèlement servi la vôtre.
— Est-ce possible? répondit l'officier; que sont donc devenus vos frères?
— Ils sont restés à Champaubert et à Montmirail, dit la fermière d'une voie émue, et, depuis six ans, notre père les attendait.
— Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdu ma mère, et, par cette seule mort, j'ai perdu autant que vous. » A ces mots, il essuya une larme.
« Allons, Pierrot, ajouta-t-il gaiement en s'adressant au mari et en lui tendant son verre, buvons à la mémoire des morts, mon ami, et à la santé de tes enfants! Il y a de rudes moments dans la vie; le tout est de savoir les passer. »
Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia ses hôtes, et, au moment de remonter à cheval, il ne put s'empêcher de dire à la fermière :
« Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvient-il?
— Ma foi, monsieur le comte, répondit Margot, ils sont restés dans la rivière.
— Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y repêcher. »
HISTOIRE D'UN MERLE BLANC
Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. Buffon m'a décrit. Mais, hélas!
je suis extrêmement rare, et très difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais, C'était un ménage exemplaire. Pendant que ma niêi'e,- assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait henii^ de la régaler d'une chanson qui 2'éjouissait tout le
voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.
A peine fus-je au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne lusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.
« Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
— Eh, mon Dieu! mon ami, répondait ma mère toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c'est de son âge? Et vousmême, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir votre merlichon, et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus. »
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité; mais elle faisait comme toutes les mères qui s'attachent souvent à leurs enfants par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de la première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas! je n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si bai'bare.
Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée.
« Qu'est-ce que j'entends là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler? »
HISTOIRE D'UN MERLE BLANC
Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible :
« Malheureuse, dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid? »