‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 137 sur 309 · DIEU EST TOUJOURS LA · texte numérisé non relu

DIEU EST TOUJOURS LA

Quand l'été vient, le pauvre adore!

L'été, c'est la sabon de feu, C'est l'air tiède et la fraîche aurore ; L'été, c'est le regard de Dieu.

L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair; Le soir est d'or, la plame est blonde ; On entend des chansons dans l'air.

L'été, la nature éveillée Partout se répand en tous sens.

Sur l'arbre en épaisse feuillce, Sur l'homme en bienfaits caressants.

Tout ombrage alors semble dire :

Voyageur, viens te reposer!

Elle met dans l'aube un sourire, Elle met dans l'onde un baiser.

Elle cache et recouvre d'ombre, Loin du monde sourd et moqueur, Une lyre dans le bois sombre.

Une oreille -dans notre cœur!

Elle donne vie et pensée Aux pauvres de l'hiver sauvés, Du soleil à pleine croisée, Et le ciel pur qui dit: Vivez!

Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets, Joyeuse, elle jette à poignées Les fleurs qu'elle vend aux palais.

Son luxe aux pauvres seuils s'étale.

Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale, De se salir à des haillons.

Sur un toit où l'herbe frissonne Le jasmin veut bien se poser.

Le lis ne méprise personne.

Lui qui pourrait tout mépriser!

Alors la masure où la mousse ^

Sur l'humble chaume a débordé Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.

L'aube alors de clartés baignée, Entrant dans le réduit profond.

Dore la toile d'araignée

Entre les poutres du plafond.

Alors l'Ame du pauvre est pleine.

Humble, il bénit ce dieu loinUin Dont il sent la céleste haleine Dans tous les souffles du matin ! '

L'air le réchauffe et le pénétre.

Il fête le printemps vainqueur.

Un oiseau chante à sa fenêtre, La gaité chante dans son cœur!

Alors, si l'orphelin s'éveille.

Sans toit, sans mère et priant Dieu,

Une voix luj dit à l'oreille :

c Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !

c Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.

Viens sous mou ciel plein de lumières.

Viens sous mon ciel plein de zéphyrs !

c J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours. Pour eux la vie était nmcre, Mais moi je fus douce toujours.

c C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend.

Viens, je suis la grande nature !

Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.

LES VOIX INTERIEURES

c Viens, j*&i des fruits d*or, j*Bi des roses, ' J'en remplirai tes petits bras ; Je te dirai de douces choses, Et peut-être tu souriras !

« Car je voudrais te voir sourire, Pauvre enfant si triste et si beau !

Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau! »

Et l*enfant, i cette voix tendre, De la vie oubliant le poids, Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.

Ld du plaisir tout a la forme ; L*arbre a des fruits, Therbe a des fleurs; 11 entend dans le chêne énorme Rûre les oiseaux querelleurs.

Dans Tonde il mire son visage ; Tout lui parle; adieu son ennui!

Le buisson l'arrête au passage, Et le caillou joue avec lui.

Le soir, point d*hôtesse cruelle Qui Taccueille d*un front hagard.

Il trouve rétoile si bellf^ Qu'il s'endort à son doux regard!

— Oh ! qu'en dormant rien ne t'oppresse ! Dieu sera là pour ton réveil !.— La lune vient qui le caresse Plus doucement que le soleil.

Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs.

Elle fait éclore les rêves, Lui ne fait naître que les fleurs !

Oh ! quand la fauvette dérobe Son nid sous les rameaux penchants, Lorsqu'au soleil séchant sa robe Mai tout mouillé rit dans les champs,

J'ai souvent pensé dans mes veilles Que la nature an front sacré Dédiait tout bas ses merveilles ' A ceux qui l'hiver ont pleuré.

Pour tous et pour le méchant même Elle est bonne, Dieu le permet.

Dieu le veut *, mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait !

Toujours sereine et paeiiique, fille offre à l'auguste indigent D» dons de reine magnifique, Des soins d'esclave intelligent !

A-t-il faim ? au fruit de la branche Elle dit : —Tombe, ô fruit vermeil !

A-t-il soif? — Que l'onde s'épanche!

A-t-il froid ? — Léve-toi, soleil !

Mais, hélas 1 juillet fait sa gerbe ; L'été, lentement eiïacé.

Tombe feuille d feuille dans l'herbe.

Et jour à jour dans le passé.

Puis octobre perd sa dorure; ^t les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L*é|/aule des coteaux frileux.

L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse 1 été du ciel, Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel !

Le pauvre alors s'eflraye et prie.

L'hiver, hélas! c'est Dieu qui dort; C'est Ibl, faim livide et maigrie Qui tremble auprès du foyer mort !

Il croit voir une main de marbre Qui, mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur.

Il pleure, la nature est morte !

0 rude hiver ! ô dure loi !

Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : C'est moi !

Cet ange qui donne et qui tremble, C'est l aumône aux yeux de douceur, Au front crédule, et qui ressemble A la foi, dont elle est la sœur !

c Je suis la Charité, l'amie <f Qui se réveille avant le jour, a Quand la nature est rendormie, a Et que Dieu m'a dit : A ton tour !

« Je viens visiter ta chaumière

« Veuve de l'été si charmant !

c Je suis fille de la prière,

« J'ai des mains qu on ouvre aisément.

c J'accours, car la saison est dure, a J*accours, car l'indigent a froid I « J'accours, car la tiâe verdure a Ne fait plus d'ombre sur le toit!

« Je prie et jamais je u'ordonne.

a Chère à tout homme, quel qu'il soit, <f Je laisse la joie à qui donne, « Et je l'apporte à qui reçoit. »

0 figure auguste et modeste, Où le Seigneur mêla pour nous Ce que l'ange a de pliis céleste.

Ce que la femme a de plus doux!

Au lit du vieillard solitaire Elle penche un front gracieux.

Et rien n'est plus beau sur la terre.

Et rien n'est plus grand sous les cieux.

Lorsque, réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants, Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants !

Elle va dans chaque masure, Laissant au pauvre réjoui

fi

LES VOIX INTERIEURES

Le vin, le pnin frais, l'huile pure Et le courage épanoui!

Et le feu ! le beau feu folAtre, A la pourpre ardente pareil, Qui fait qu'amené devant TAtre L'aveugle croit rire au soleil !

Puis elle cherche au coin des bornes.

Transis par la froide vapeur.

Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.

Oh ! voilà surtout ceux Qu'elle aime!

Faibles fronts dans l'ombre engloutis !

Parés d'un triple diadème, lonoceots, pauvres et petits !

Ils sont meilleurs que nous ne sommes ! Elle leur donne en même temps Avec le pain qu'il faut aux hommes, Le baiser qu'il faut aux enfants !

Tandi» que leur faim secourue Mangue ce pain de pleurs noyé, Elle étend sur eux dans la rue Son bras des pauanls coudoyé.

Et si, le front dans la lumière, Un riche passe en ce moment, Par le bord de sa robe altiére Elle le (ire doucement !

Puis pour eux elle prie encore La ffrande foule au cœur étroit, La foule qui, dés qu'on l'implore, S'en va comme l'eau qui décroit !

ff — Oh ! malheureux celui qui chanie 'c Un chant joyeux, peut-élre impur, « Pendant que la bise méchante « Mord un pauvre enfant sous son mur !

a Oh! la chose triste et fatale, « Lorsque chez le riche hautain fn Un grand feu tremble dans la salle, a Reftëté par un grand festin,

a De voir, quand l'orgie enrouée « Dans la pourpre s'égaye et rit, <r A peine une toile trouée « Sur les membres de Jésus-Christ !

tt Oh ! donnez-moi pour que je donne ! « J'ai des oiseaux nus dans mon nid.

« Donnez, méchants. Dieu vous pardonne; « Donnez, ô bons, Dieu vous bénit !

« Heureux ceux que mon zélé enflamme!

« Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

« Le bien qu'on fait parfume l'Ame, H On s'en souvient toujours un peu!

a Le soir, au seuil de sa demeure, « Heureux celui qui sait encor « Ramasser un enfant qui pleure, a Gomme un avare un sequin d'or !

« Le vrai trésor rempli de charmes, « C'est un groupe pour vous priant

c D'enfants qu'on a trouvés en larmes « Et qu'on a laissés souriant !

« Les biens que je donne A qui m'aime, « Jamais Dieu ne les retira, c L'or aue sur le pauvre je sénie « Pour le riche au ciel germera ! »

Oh ! que l'été brille ou s'étei|;iio, Pauvres, ne désespérez pas.

Le Dieu qui souffrit et qui régne A mis ses pieds où sont vos pas !

Pour vous couvrir il se dépouille; Bon même pour l'homme ratai Qui, comme l'airain dans la rouille.

Va s'endurcissant dans le mal!

Tendre, même en buvant l'absintlio.

Pour l'impie au regard obscur Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raye un vieux mur !

ils ont beau traîner sur les claies Ce Dieu mort dans leur ffbandon ; Ils ne font couler de ses plaies Qu'un intarissable pardon.

11 n'est pas l'aigle altier qui vole, Ni le grand lion ravisseur; Il comoose son auréole D'une lumineuse douceur !

Quand sur nous une chaîne tombe, Il la brise anneau par anneau.

Pour Tesprit il se fait colombe, Pour le cœur il se fait agneau !

Vous pour qui la vie est mauvaise.

Espérez! il veille sur vousl Il sait bien ce que cela pèse, Lui qui tomba sur ses genoux !

Il est le Dieu de l'Evangile; Il tient votre cœur dans sa main.

Et c'est une chose fragile Qu'il ne veut pas briser enlinl

Lorsqu'il est temps que l'été meure Sous l'hiver sombre et solennel.

Même à travers le ciel qui pleure On voit son sourire éternel!

Car, sur les familles souffrantes.

L'hiver, l'été, la nuit, le jour.

Avec des urnes différentes Dieu verse à grands flots son amour!

Et dans ses bontés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles, La nature et la charité!

Février 1837.

LES VOiX INTERIEUi\ES.

c Oh! vivons! disent-ils dans leur enivrement. Voyes la longue table et le festin charmant

Qui rayonne dans nos demeures !

Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons ! Richas, nous dépensons, ttous perdons, nous pillons

Nos onces d'or; jeunes, nos heures.

c Jette ta vieille Bible, ô jeune homme pieux!

Quille église et collège, et viens chez nous ! — Joyeux>

Entourés de ceut domestiques, Buvant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu, Et nous lui ]}ermetlons de montrer son ciel bleu

Par le cintre de nos portiques!

c De quoi te servira ton labeur ennuyeux? Sais-tu ce çiue diront les belles aux doux yeux

Dont le sourire vaut un irône?

— 0 jeune homme inutile ! — Et puis elles riront. — - On! que de peine il prend pour donner à son front

La couleur de son livre jaune !

c Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus, Nous vivons ! — Nous avons des bonheurs inconnus

A la foule avare et grossière.

Quand dans Torchestre, où rien ne grandit qu'en tremblant, La fanfare, fanlôt montant, tantôt croulant,'

S'enfle en onde ou vole en poussière !

c L'homme à tout ce qu'il fait dans tous les temps mêla La musique et les chants. — Amis, c'est pour cela

Que la Guerre qui nous enivre, Noble déesse à qui tout enfants nous songions, Fait chanter en avant des sombres légions

Les clairons aux bouches de cuivre !

f 0 rois, pour vous la ffuerre et pour uous le plaisir! Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir.

Nous avons tous notre part d'âmes.

Nous avons, les uns craints et les autres aimés, Vous le^ empires, nous les boudoirs parfumés,

Vous les hommes et nous les femmes.

« Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié! Pauvres songeurs oui vont expliquant à moitié

L'ombre dont l'Eternel se voile.

Tantôt lisant un livre et hués des valets, Tantôt assis la nuit sur le toit des palais,

Epelant d'étoile en étoile !

« Fous <jui cherchent un centre au globe obscur du ciel ! — Nous, nous ! — Il n'est rien ici-bas de réel

Que ce que lient la main de l'homme.

Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits, Pour une Eve au front pur leur vague paradis,

Et leur sphère pour une pomme!

c Qu'est-ce que la science à côté de l'amour? L'hiver donne la neige et le soleil le jour.

Aimons, chantons! trêve aux paroles.

Préférons, puisqu enfin nos cœurs ilajnbent encor, Aux discours larmoyants le choc des coupes d*or,

Aux vieux sages les belles folles!

c Nature, nous buvons aux Ilots que tu répand^! Toujours nous nous hâtons de jouir aux dépens Du penseur prudent qui diffère ;

Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir, Qu*à dissoudre ici- bas toute chose en plaisir. Quant à Dieu, nous le laissons faire! »

Le sage cependant, oui songe à leur destin, Ramasse tristement les miettes du festin,

Tandis que l'un Tautre ils s'enchantent; Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés, Aux mendiants rêveurs, en leur disant : — - Priez,

Priez pour ces hommes qui chantent!

Mars 1837.

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