‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 161 sur 309 · DANS LE CIMETIÈRE DE · texte numérisé non relu

DANS LE CIMETIÈRE DE

Là, j'ai dans l'ombre, assis sur des pierres tombées. Des éblouissements de rayons et de fleurs.

Là, le songe idéal qui remplit ma paupière Flotte, lumineux voile, entre la terre et nous ; Là, mes doutes ingrats se fondent en prière* . Je commence debout et j'achève à genoui

Comme au creux du rocher vole Thumble cokmibi. Cherchant la {goutte d'eau qui tombe avant le jour Mon esprit altéré, dans l'ombre de la toml)6, Va boire un peu de foi, d'espérance et d*amour !

Mars 1840.

La foule des vivants rit et suit sa folie. Tantôt pour son plaisir, tantôt pour son tourment; Mais par les morts muets, par les morts qu'on oublie, Moi, rêveur, je me sens regardé fixement.

Ils savent qne je suis l'homme des solitudes, Le promeneur pensif sous les arbres épais. L'esprit qui trouve, ayant ses douleurs pour éludes. Au seuil de tout le trouble, an fond de tout la paix!

Ils savent l'attitude attentive et penchée Que j'ai parmi les buis, les fosses et les croix ; lis m'entendent marcher sur la feuille séchée; Ils m'ont vu contempler des ombres dans les bois.

Ils comprennent ma voix sur le monde épanchée, Mieux que vous, 6 vivants, bruyants et querelleurs ! Les hymnes de la lyre en mon âme cacheç, Pour vous ce ^nt aes chants, pour eux ce sont des pleurs.

Oubliés des vivants, la nature leur reste. Dans le jardin des morts où nous dormirons tous, L'aube jette un regard plus calme et plus céleste, Le lis semble plus pur, Toîseau semble plus doux.

Moi, c'est là que je vis! — cueillant les roses blanches. Consolant les tombeaux délaissés trop longtemps. Je passe et je reviens, je dérange les branches. Je fais du bruit dans l'herbe, et les morts sont contents.

Là je rêvel et, rôdant dans le champ léthargique. Je vois, avec des yeux dans ma pensée ouverts. Se transformer mon âme en un monde magique* Miroir mystérieux du visible univers.

Regardant sans les voir de vagues scarabées, Des rameaux indislincts, des formes, des couleurs.

Mères, l'enfant qui joue à votre seuil joyeux. Plus frêle que les fleurs, plus serein que les cieuz, • Vous conseille l'amour, la pudeur, la sagesse. L'enfant, c'est un feu pur dont la chaleur caresse» C'est de la gaité sainte et du bonheur sacré; C'est le nom paternel dans un rayon dore ; Et vous n'avez besoin que de celle humble flamme Pour voir distinctement dans l'ombre de votre âme. Mères, l'enfant qu'on pleure et qui s*en est allé, Si vous levez vos fronts vers le ciel constellé, Verse à votre douleur une lumière auguste; Car l'innocent éclaire aussi bien que le juste! Il montre, clarté douce, à vos yeux abattus, Derrière notre orgueil, derrière nos vertus, Derrière la nuit noire où Tâme en deuil s'exile. Derrière nos malheurs. Dieu profond et tranquille. Que l'enfant vive ou dorme, il rayonne toujours ! Sur cette terre où rien ne va loin sans secours. Où nos jours incertains sur tant d'abîmes pendent. Comme un guide au milieu des brumes que répandent Nos vices ténébreux et nos doutes moqueurs, Vivant* l'enfant fait voir le devoir à vos cœurs ; Mort, c'est la vérité qu'à votre âme il dévoile. Ici, c'est un flambeau ; là haut, c'est une étoile.

Mars 1840.

Matelots! matelots! vous déploirez les voiles;' Vous voguerez, joyeux parfois, mornes souvent ; Et vous regarderez aux lueurs des étoUas I La rive, écueil ou port, selon le coup de vent.

Envieux, vous mordrez la base des statues. Oiseaux, vous chanterez! voua verdirez, rameaux Portes, vous croulerez de lierre revêtues. Cloches, TOUS ferez vivre et rêver les hameaux.

Teignant votre nature aux mœurs de tous les hommes, Voyageurs, vous irez comme d'errants flambeaux; Vous marcherez pensifs sur la terre où nous sommes, En vous ressouvenant quelquefois des tombeaux.

ChèD€s, vous grandirez au fond des solitudes. Dans les lointains brumeux, à la clarté des soirs ; Vieux saules, vous prendrez de tristes altitudes, Et vous vous mirerez vaguement aux lavoirs.

Nids, vous tressaillerez sentant croître des ailes ; Sillons, vous frémirez sentant sourdre le blé ; Torches, vous jetterez de rouges étincelles Qui tourbillonneront comme un esprit troublé.

Poudres, vous nommerez le Dieu que la mer nomme. Ruisseaux, vous nourrirez la fleur qu'avril dora, Vos flots refléteront l'ombre austère de l'homme, Et vos flots couleront, et l'homme passera.

Chaque chose et chacun, âme, être, objet ou nombre. Suivra son cours, sa loi, son but, sa passion, Portant sa pierre à l'œuvre indéfinie et sombre Qu'avec le genre humain fait la création !

Moi, je contemplerai le Dieu père du monde, Qui livre à notre soif, dans l'ombre ou la clarté, Le ciel, cette mode urne, adoi^ble et profonde, Ou l'on puise Te calme et la sérénité !

Mars 1839.

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