PAN
Si l'on vous dit que l'art et aue la poésie Cest un flux étemel de banale ambroisie, Que c'est le bruit, la foule, attachés à vos pas, Ou d'un salon doré i oisive fantaisie, Ou la rime en fuyant par la rime saisie. Oh t ne le croyex pas !
0 ma fille, âme heureuse !
0 lac de pureté !
Dans la vallée ombreuse, Reste où ton Dieu te creuse Un lit plus abrité!
Lac que le ciel parfume 1 Le monde est une mer; Son souffle ^i plein de brume, Un peu de son écume Rendrait ton flot amer!
Et toi, céleste ami qui gardes son enfance, Qui le jour et la nuit lui fais une défense
De tes ailes d'azur ! • Invisible trépied où s'allume sa flamme ! Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,
Cygne de ce lac pur '
Dieu te Ta confiée et je te la confie! Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie
Sa frêle humanité !
Qu'elle garde é jamais, réjouie ou souffrante, Gel œil plein de rajons, cette âme transparente,
Cette sérénité
Qui fait que tout le jour, et sans qu'elle te voie, Ecartant de son cœur faux désirs, fausse joie.
0 poètes sacrés, échevelés, sublimes.
Allez, et répandez vos âmes-sur les cimes,
Sur les sommets de neige en butte aux a(||uilons,
Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille^
Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille.
Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons!
Partout où la nature est gracieuse et belle. Où rherbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs, ,0ù chante un pâtre assis sous une antique arcade, Où la brise du soir fouette avec la cascade Le rocher tout en pleurs ;
Partout où va la plume et le flocon de laine , Que ce soit une mer, que.ce soit une plaine. Une vieille forêt aux branchages mouvants, Iles au sol désert, lacs â l'eau solitaire, Montagnes, océans, neige ou sable, onde ou terre. Flots ou sillons; partout où vont les quatre vents;
Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes, Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes, Partout où sont des champs, des moissons, des cités, Partout où pend un fruit a la branche épuisée, Partout où l'oiseau boit des goiftles de rosée. Allez, voyes, chantez ! *
Allez dans les forêts, allez dans les vallées. Faites-vous un concert des notes isolées ! Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux. Soit que l'hiver l'attriste ou que Télé Végaye,
LES FEUILLES D'AUTOMNE
Le mot my^lérieui qne chique voii bégaye. EcoQlei ce que dit tu foudre dans les cieui !
C'est Dien qui remjilit tout. Le monde, c'est sod temple. OCuvre Tivaole, ou tout l'écoulé et le coutemple I Tout lui parle et le chante. Il e§t seul, il etl ud. Dans sa crcatioD tout est joie et sourire; L'étoile qui regarde et labeur qui reipire, Tout est flamme on parfum !
Eniïrei-ïous de tout! enivreï-roaH, poêles, Des {taioni, des niisseaui, des feuilles inquiètes, Du voyageur de ouil dont on unlend la voix. De ces premières Heurs dont février s'étonoe. Des eaui, de l'air, des prés, et du bruit monotone Que foDl les chariots qui passent dans les bois !
Frères de l'aigle! airoei la montagne sauvage: Surtout i ces moments où vient un vent d'orage.
le suufllG el de voix qui te HiiC ; L> fAra, prirci-TODK pti pour m(
Un vent sonore et lourd qui grossit par degrés, Emplit l'espace nu loin de nuages et d'ombres, Et penche sur le bord des précipices sombres Lïs arbres efn.rés!
Contemples du malin la pureté'divine.
Quand la brume en flocons inonde la ravine, (Juand le soleil, que cactie d demi la forél, Hontnnl sur l'horiion sa rondeur écliancrée, Grandit comme ferait la coupole durée D'un pelais d'Orienl dont on approcherait !
Enivrei-vous du soir! A cette heure où, dans l'ombre. Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, S'enace, de chemins et de neuves rayé; ■ ■
Quand le mont, dont la tête à l'horizon l'éléve, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, Sur son coude appiiyé I
LES FEUILLES D'AUTOKNK.
vons km en «ou», vivintM el pressées, Va monde intérinr d'images, de pensées, De sentiments, d'imour, d ardente passion, Potir ficcnder ce monde, écbanj^i-le sans cesM Arec l'antre uniTer* f itible qui voua presse ! Hèlei louI« votre Ime a la création 1
Car, A poéUa saints ! l'irt est le sod sublime, Simple, diven, profond, mystérieux, intime, Kujjitir comme 1 eau qu'un rien Tnit dévier. Redit par un ccho dans toute créature.
Que MUS vos doigts puissants exhale la nalure, ""■ ' clavier!
Amor de œi pecbo, PediodemiiinarJ Art»), que hia bechu (jue bat becho (tel llor?
Avant que mes ctianMins aimées.
Si jeunes et si parrumées,
Du monde eussent subi ralTront,
Vertes et fraiches sur n
De l'arbre à présent détachées, Fleun ftar l'aquilon detséchéei,
LES FEOILLES D'AUTOMNE.
Vains débris qu'on traîne en réTant, Ell6s«errent éparpillées.
De lange on de pondre sonillées, Au gre du flot, an gré du rent.
Moi, comme des feuilles flétries, Je les Tois, toutes défleuries, Courir sur le sol dépouillé; Et la foule qui m'environne, En broyant du pied ma couronne^ Passe et rit de rarbre efTeuîllé !
Septembre 1828.
Toi, Teriu, pleure si je mcursi
Amis, un dernier mot! — et je ferme à jamais Ce livre, à ma pensée élraoger désormais. Je n'écoulerai pas ce qu'en dira la foule. Car qu'importe A la source où son onde s'écoule ? fit que m'importe à moi sur l'avenir penché, Où va ce vent d'automne au souffle desséché ui passe en emportant sur son aile inquiète " les feuilles de l'arbre et les vers du pioête?
Oui, je suis jeune encore, et quoique sur mon front. Où tant de passions et d'œuvres germeront.
Une ride de plus chaque jour soit tracée, Gomme un sillon qn*j £iit le soc de ma pensée, Dans le cours inceriam du Ump^ qui m'est donné. L'été n'a pas enoor trente fois rayonné. Je suis fils de ce siédel une erreur, chaque année,' S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée, fit, détrompé de tout, mon culte n'est resté Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté !
Je hais l'oppression d'une haine profonde.
Aussi, lorsque j'entendsif dans quelque coin dn monde,
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
Un peuple qu'on égorge appeler et crier;
Quand, parles rois chrétiens aux bourreaui turcs livrée,
La Grèce, noire mère, agonise éventrée ;
Quand l'Irlande saignante eipire sur sa croix;
Quand Teutonie aux fers se aébat sous dix rois;
8uand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête, end au ffibet, les pieds de Miguel sur sa tête ; Lorsqu'Albani gouverne au pays de Caton ; Que Naples mange et dort; lorsqu'avec son bâton, Sceptre honteux et lourd que la peur divinise, L'Autriche casse l'aile au lion de Venise; Quand Modène étranglé râle sous l'archiduc ; Quand Dresde lutte et pleure au lit d'un roi caduc; Quand Madrid se rendort d'un sommeil léthaijpque; Quand Vienne tient Milan ; quand le lion belgique. Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon, N'a plus même de dents pour mordre son bâillon; Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte, Viole Varsovie echevelce et morte; El souillant son linceul, chaste et sacré lambeau, Se vautre sur la vierge étendue au tombeau ; Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre, Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre ! Je sens que le poêle est leur juge ! Je sens Que la muse indignée, avec ses poings puiteants, Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône. Et leur faire un carcan de leur lâche couronne, Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir, Marqués au front d'un vers que lira Tafenir! Oh t la muse se doit aux peuples sans défense. J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance. Et les molles chansons, et le loisir serein, Et j'igonle â ma lyre une corde d'airain I
Novembre 1831.
m DES FEUILLES D AUTOMNE.
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
ILLUSTRÉS PAR J.-A. BBAUCÉ.
Les quelques vers placés en tète de oe recueil indiquent la pensée qa1l contient. Le prélude explique les ehanU,
Tout, aujourd'hui, dans les idées comme dans les choses, dans la société comme dans l'individu, est i l'état de crépuscule.
De quelle nature est ce crépuscule? De quoi sera-t-il suivi?
Question immense, la plus haute de toutes celles qui s'agitent confusément dans ce siècle où un point d'interrogation se dresse i la fin de tout.
La société attend que ce qui est A l'horizon s'allume tout à fait ou s'éteigne complètement.
11 n'y a rien de plus à dire.
Quant  ce recueil en lui-même^ l'auteur n'en dira rien non plus.
A quoi bon faire remarquer le 'fil, à peine visible peutêtre, qui lie ce livre aux livres précédents?
C'est toujours la même pensée avec d'autres soucis, la même onde avec d'autres vents, le même front avec d'autres rides, la même vie avec un autre âge.
Il insistera peu sur cela.
Il ne laisse même subsister dans ses ouvrages ce qui est personnel que parce que c'est peut-être quelquefois un reflet de ce qui est général.
Il ne croit pas que son individuaUté, comme on dit aujourd'hui en assez mauvais style, vaille la peine d'être autrement étudiée.
Aussi, quelque idée qu'on veuille bien s'en faire, n'estelle que très-peu clairement entrevue dans ses livres.
L'auteur est fort loin de croire que toutes les parties de celui-d en particulier puissent jamais être considérées comme matériaux positifs pour l'histoire d'un cœur humain quelconque.
Il y a dans oe recueil beaucoup de choses rêvées.
Ce qui est peut-être exprimé parfois dans ce recueil, ce qui a été la principale préoccupation de l'auteur en jetant çâ et l les vers qu'on va lire, c'est cet étrange état crépusculaire de l'âme et de la société dans le siècle où nous vivons; c'est cette brume au dehors, cette incertitude au dedans; c'est ce je ne sais quoi d'à demi éclairé qui nous environne.
De la, dans ce livre, ces cris d'espoir mêlés d'héntation, ces chants d'amour coupés de plaintes, cette sérénité pénétrée de tristesse, ces abattements qui se réjouissent tout â coup, ces défaillances relevées soudain, cette tranquillité qui souffre, ces troubles intérieurs qui remuent à
peine la surface du vers au dehors, ces tumultes politiques contempléa avec calme, ces retours religieux de la place publique à la famille, cette crainte que tout n'aille s'obscurcissanl, et par moments cette foi joyeuse etbruyakile â l'épanouissement possible de l'humanité.
Dans ce livre, bien petit cependant en présence d'objets si grands, il y a tous les contraires, le doute et le dogme, le jour et la nuit, le point sombre et le point lumineux, comme dans tout ce que nous voyons, comme dans tout ce que nous pensons en ce siècle; comme dans nos théo- ^ries politiques, comme dans nos opinions religieuses, comme dans notre exbtence domestique; comme dans l'histoire qu'on nous fait, comme dans la vie que nous nous faisons.
'-Le dernier mot que doit ajouter ici l'auteur, c'est que dans cette époque livrée â l'attente et é la transition, dans cette éqoque où la discussion est si acharnée, si tranchée, si absolument arrivée â l'extrême, qu'il n'y a guère aujourd'hui d'écoutés, de compris et d'applaudis que deux mots, le oui et le non, il n'est pourtant, lui, ni de ceux qui nient ni de ceux qui affirment.
Il est de ceux qui espèrent.
85 octobre i835.