‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 56 sur 309 · A TRAVERS CHAMPS · texte numérisé non relu

A TRAVERS CHAMPS

Il arrive an voyageur des choses effrayantes et surnaturelles. — Grimace que fait le géant'. — Où Ton toit que les ftmes ne dédaignent pas le bon vin. — Férocité des lois de Nassau. — Le voyageur ne sait^plus où il est. — Il s'assied n'importe où, avec une montagne sur la tête et an nuage sous les pieds. — Il voit la grande chauve-souris invisible. ^ Quatre lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point Albert Durer. — l)n trou se fait sous ses pieds. — Ce qu'il y voit.

Saint-Goar, août.

Je ne pouvais m'arracher de celte ruine. Plusieurs fois j'ai commencé à- descendre, puis je suis remonté.

La nature,, comme une mère souriante,^ se prête à tous nos rêves et à tous nos caprices. Comme j'allais enfinidécidément quitter la Souris, l'idée m'est venue, et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon oreille contre le sou^ bassement de la grosse tour aGn de pouvoir me dire consciencieusement a moi-même que si je n'y étais pas entré j'avais du moins écouté au mur. J'espérais un bruit ouelconque, sans me flatter pourtant que la cloche de Winliried daignât se réveiller pour moi. En ce moment-là, ô prodige! j'ai entendu, mais entendu de mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frémissement métallique, le son faible et à peine*aislinct d'une cloche, qui montait jusqu'à moi à travers le crépuscule et semblait en effet sortir de dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si

LE RHIN

étrange les vers d'Hamlel é Horalio ont subitement reparu dans ma mémoire, comme s*ils y étaient écrits eu caractères lumineux; j*ai même cru uo moment qu'ils éclairaient mon esprit. Mais je suis bien vite retombé dans le monde réel. — C'était Tangelus de quelque village perdu au loin dans les plis des vallées que le vent m'apportait complaisamment. — N'importe. 11 ne tient qu'à moi de croire et de dire que j*ai entendu tinter et palpiter sous la montagne la mystérieuse cloche d'argent de Velmich.

Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est changé en un ravin trés-épineux , le mont voisin, le tombeau du géant, s'esl brusauement présenté à moi. Du point où j'étais, le rocher dessine à la base de la montagne, tout prés du Rhin, le profil colossal d'une tête renversée en arriére, la bouche béante. On dirait «jue le géant qui, selon les légendes, gît là sur le ventre étouffé sous le poids du mont, étart parvenu à soulever un peu l'effroyable masse et que déjà sa tête sortait d'entre les rochers, mais riu'i ce moment-là quelque Apollon ou quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, de sorte ijue le monstre écrasé a expiré dans celle posture en poussant un grand cri. Le cri s'est perdu dans les ténèbres de quarante siècles, la bouche est oemeurée ouverte.

Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la cloche d'argent, ni le spectre de Falkenstcin, n'empêchent les vignes et les échalas de monter de terrasse en terrasse fort prés de la Souris. Tant pis pour les fantômes qui se logent dans les pays vignobles! on leur fera du vin à leur

{>orte, et les vrilles de la vigne s'accrocheront gaiement â eur masure. Â moins pourtant que ce coteau de Velmich ne soit cultivé par les esprits eux-mêmes, et qu'il ne faille appliquer à ces fantasti(|ues vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais quel guide tudesque des bords du Rhin : a Derrié)*e la montague de Johannisberg se trouve le village du même nom avec près de sept cents âmes qui récoltent un très-bon vin. »

II faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré se garde de toucher A ce raisin, ensorcelé ou non. A Velmich, on est dans le duché de M. de Nassau, et les lois de Nassau sont féroces à l'endroit des délits champêtres. Jout délinquant saisi est tenu d'acquitter une amende égale à la somme des dommages causés par tous les délits antérieurs dont les coupables ont échappé. Dernièrement un touriste anglais a cueilli et mangé (lans un champ une prune qu'il a payée cinquante florins.

Je voulais aller chercher gîte à Saint-Goar, qui est sur la rive gauche, à une demi lieue plus haut ^ue Velmich. Un bateher du village m'a fait passer le Rhin et m'a déposé poliment chez le roi de Prusse, car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce brave homme m'a donné dans une laugue composite, moitié en allemand, moitié en gaulois, des renseiç^nements sur mon chemin que j'ai sans doute mal compris; car, au lieu de suivre la route oui côtoie le fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me suis quelque peu égaré.

Cependant, comme je traversais, broyant le chaume fraîchement coupé, de hautes plaines rousses où les grands vents se déploient le soir, un ravin s'est tout à coup présenté H ma gauche. J'y suis entré, et après quelques instants d'une descente trés-àpre le long d'un sentier qui semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je revoyais le Rhin.

Je me suis assis là ; j'étais las.

Le jour n'avait pas encore complètement disparu. Il faisait nuit noire pour le ravin où j'étais et pour les vallées de la rive gauche adossées à de grosses collines d'ébéne; mais une inexprimable lueur rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de l'autre côté du Rhin et sur les vagues silhouettes de ruines qui m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes ^cux, dans un abîme, le Rhin, dont le murmure arrivait jusqii'à moi, se dérobait sous une large brume blanchâtre d'où sortait à mes pieds même la haute aiguille d'un clocher gothique à demi submergé dans le brouillard- Il y avait sans doute là une ville, cachée par cette nappe de vapeurs. Je' voyais à ma droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe d'une grosse tour grise démantelée et se

tenant encore flèremeut sur la pente de la montagne, sans créneaux, sans mâchicoulis et sans escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus marcher. J'entendais au-dessus de ma tête cheminer et parler dans la montagne des passants inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les ténèbres, — La lueur rose s'était éwinouie.

Je suis resté longtemps assis là sur une pierre, me re-

K osant en songeant, regardant en silence passer celte eure sombre ou le crêpe des fumées et des vapeurs efface lentement le paysage, et où le contour des onjets prend une forme fantasque et lugubre. Quelques étoiles rattachaient et semblaient clouer au zénith le suaire noir de la nuit étendu sur une moitié du ciel et le blanc linceul du crépuscule déplojé sinistrement sur l'autre.

Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans le ravin, le vent est tombé, et avec lui s'est éteint ce doux frémissement de l'herbe qui soutient la conversation avec le passant fatigué et lui tient compagnie. Aucun bruit ne venait de la ville invisible ; le Rhin lui-même semblait s'être assoupi; une nuée livide et blafarde avait envahi l'immense espace du couchant au levant ; les étoiles s'étaient voilées l'une après l'autre, et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un de ces ciels de plomb où plane, visible pour le poêle, cette grande chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert melaneholia.

Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est déchirée, l'église s'est dégagée, un sombre bloc de maisons, piqué de mille vitres allumées, est apnaru au fond du précipice par le trou qui s'est fait dans le brouillard. C'était Saint-Goar.

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