‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 60 sur 309 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

FEUER! FEUERt

Gomment on est n^vcillé à U'icharach. — Gomment on est réveillé à Lorchca. — L'échelle du diable. — Gilgen. — La Téc Ave. — Le chevalier Heppios. — L'auteur va en Chine. — L'auteur recommande Lorch aux ivrognes. — Comment il se fait qu'une feuille de p^ipier blanc devient rouge. — L'auteur ouvre sa croisées ~ ËtTrayaol spectacle qu'il voit. — Fiverl Feuer t — Silhouettes de gens en chemise. -^ L'auteur monte dans le grenier. — Le spectacle reste effrayant et devient magnifique. — L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les luttes et au plus ancien de tous les combats. -» Paysage vu à travers cela. — Grande chose pleine de petites, comme tontes

les grandes choses. — Feux de veuve. — Croisées oui s'ouvrent et qui se ferment. — Les flammes bleues. — Les poutres qui se dandinent. -^ Le papier à fleurs. — Première bucolique, le berger qui joue avec la bergère. -^ Deuxième bacoiique, l'arbre qui joue avec le feu. — Les ÀBfflaises. — Les marmots. — La catastrophe. — Ce qui reste de la chose à

Juatre heures du matin. — Propreté des servantes— Probité es paysans. — Histoire de l'Anglais qui soupe et qi se couche et qui ne se dérange pat.

Lorch, aoAu

A Bacharah, minuit Tenu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet instant où l on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et c|uelque chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la pensée opiniAtre travaille encore, où il semble que le sommeil se sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier, inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois menaçant et plaintif, oui se mêle au vent de la nuit et qui semble venir de ce naut eimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de Saint- Werner ouvrir la gueule comme si ^les se préparaient à hurler. Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant, vous écoutez : — Qu'est cela? — C'est le crieur de nuit qui souffle dans sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut dormir tranquille. Soit ; mais je ne crois pas qu'il soit possible de rassurer les gens d'une manière plus effrayante.

 lorch on peut être réveillé d'une façon encore plus dramatique.

Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.

Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur la rive droite da Rhin et se prolongeant en équerre le long de la Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des fables; c'est le pays des petites fées-sauterelles. Lorch est placé an nied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presoue à nie <^ le vaillant Gilgen escalada à cheval pour aller cnerdier sa flancée, cacnée par les gnomes sur le sommet du mont. C'est â Lorch que la fée Ave inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour vêtir son amant, le frileux chevalier romain Heppius, — lequel a donné son nom â Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, mie, chez tous les peuples et dans toutes les mytnologies, lart de tisser les étoffes a été inventé par une femme : pour les Egyptiens, c'est Isis; nour les Lydiens, Arachné; pour les Grecs, Minerve; pour les Péruviens, Menacella, femme de Manoo-Capac; pour les villages du Rhin, c'est la fée Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination é un homme, l'emnereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il pas un homme, c'est . un être fimtastîque dont la réalité disparait sous les tiires bizarres dont ils l'affublent. Us ne connaissent pas sa nature, car ils l'appdlent le Dragon; ils ignorent son Age, car ils l'appellent Dix-Mille- Ans; ils ne savent pas son sexe, car ifs l'appellent la Mère, Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens a Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée.

Le premier vin rouge du Rhin s'est fait â Lorch. Lorch existait avant Gharlemagne et a laissé trace dans des chartes de 75*2. Henri 111, archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1348. Aujourd'hui il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques; mais la petite ville est heureuse, vie paysage est magnifique, les nabitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est au nord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son senre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse fabuleuse du vieux Sibo protège le bourg, que menace de l'autre rive du fleuve le château historique de Furstemberg avec sa grande tour, ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans entre ces deux effrayants squelettes qui ont été aeux citadelles.

LE RHIN

Main tenant, voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch :

L'autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourî,' dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les yeaz, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes aeux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de fumée se courbait à quelques (oises au-dessus de ma tête avec un bruit effrayant. C'était tout simplement l'hôtel P., le gasthaus voisin du mien, qui avait pris feu et qui brûlait.

En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le cri Feuerl feuerl emplit le quai elles rues, le tocsin éclate. Moi, ie ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque â la maison incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait luiniéme tout en feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres. G'étiit toute l'auberge qui déménageait, l'un en cnleçon, l'autre en chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec lesL meubles. Tous . ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière.

Un horrible Hamlioiement remplissait les intervalles de toutes les têtes.

Quant g moi, car chacun pense â soi dans ces momentsla, j'ai fort peu de bagage, j'étais logé au premier, et je ne courais d'autre risque que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement; et il y eut un instant d'affreuse confusion, lies uns voulaient entrer, les autres sortir; les |^ros meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés à des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du toit sur iepavé; les femmes s'épouvantaient, les enfants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà ^afné le grenier de la maison, et l'on se disait qu'il avait ete mis exprés à l'auberge P.; circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte d'arriére-scéoe dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sojnt arrivées, les chaînes de travailleurs se sont formées, et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, n plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous ces grands toits d*ardoise des bords du Rhin. Toute la char. Dente de la maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le veut de l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà allumé et pétillant cà et lé. La question était sérieuse; si notre toit

firenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être avec 'aide du vent, le tiers de la ville brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu, sous les flammèches et les tournilloDs d'étincelles, écorcer les ardoises d'une partie du toil et couper les pignons-girouettes des lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Deslucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'étais pour ainsi dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et admirable chose qu'un incendie vu à brûlepourpoint. Je n'avais jamais eu ce spectacle; — puisque j'y étais, — je l'ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement d'anxiété ; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter contre cette force affreuse qu'on appelle le feu ; mais dés que les pompes arrivent on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque sou ennemi. À peine la pompe, ce long serpent qu'on entend

haleter en bas dans les ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étmceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille têtes. Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bon* dit effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et les fenêtres i la fois. La vapeur se mêle d la fumée; des tourbillons blancs et des tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent el se tordent et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifilement de Teau répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon.

La force de la colonne d'eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée, magnifique moment ou le panache écarlale de 1 incendie a été remplacé au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, le» ruines, tout le spectre sanslanl du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du mur s'abaltant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de la Hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville. Vraiment c'était hideux, mais c'était beau.

Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon de fumée, des têtes d'hommes sursissent au bout d'une échelle. On voit ces hommes inonder, en queluue sorte à bout portant, la flamme acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau. Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits silencieux où de petits incendies tranquilles pétillent doucement dans des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se détachent du bord du toit el restent suspendues a un clou, balancées par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme. D'autres tombent dans l'étroit entredeux des maisons et établissent là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à travers des bouffées de cendre rouge. 11 y avait au troisième étage un pauvre trumeau Louis aV, avec des arbres-rocaille et des bergers de Gentil-Bernard, oui a lutté longtem|)s. Je le reprdais avec admiration. Je n ai jaiuais vu une églogue faire si bonne contenance. Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi l'infortuné passage vertcéladon, et le villageois embrassant la villageoise, et Tircis cajolant Glycére s'en est allé en fumée. Gomme pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un treillage embrasé, s'est obstine â ne pas prendre feu et est resté intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une pluie d'étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles Anglaises deminues sous Taverse à côté de leui*s valises, à quelques pas de l'auberge, el tous les enfants du lieu fiant aux éclats et battant des mains chaque fois qu'un jet de pompe se dispersait jusc|u'à eux, et vous aurez une idée assez complète de l'incendie de l'hôtel P. — à Lorch.

Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui brûle; mais le côté vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on appelle maître au feu; le gasthaus P. — , toits, plafonds, escaliers et planchers effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à sauver notre auberf^e.

Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succède au feu. Une nuée de servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les ohambres, et en moins d une heure la maison a été lavée du haut en bas.

Su

LE RHIN

Chose remarquable, rien D*n été dérobé. Tous ces effets déménagés enhâle, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement rapportés par les trés-pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois abondent. A Saint-Goar seulement, il y n en ce moment, à différentes places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain malin, je remarquai avec quelque surprise nu rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées, parfaitement entières, au dessus des-

3ue11es tout cet embrasement avait fait rage sans y rien cranger. Voici à ce propos une historiette qu*on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas. — 11 y a quelaues années, un Anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach. soupa et se coucha. Dans le milieu de la nuit, Tauberge prend feu. On entre en hâte dans la chambre de TAnglais. il dormait. On le réveille. On lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu*il faut dccampçr sur-lechamp. — Au diable ! dit l'Anglais, vous me réveillez pour cela ! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai pas! Sont-ils fous de simagioer r{ue je vais me mettre à courir les champs en chemise à minuit! Je prétends dormir mes neuf heures tout â mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche pas. Quant à'moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit, mes amis, â demain. — Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se sauvèrent, après avoir refermé la porte sur TAn^lnis rendormi et ronuant. L*incendic fut terrible, on releignit à grand*peine. Le lendemain malin, les hommes oui déblayaient les décombres arrivèrent à U chambre de 1 Anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en bâillant dés (fu'il les aperçut : < Pourriez-vous me dire s*il y a un tire-bottes dans cette maison? » Il se leva, déjeuna très-fort et repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce qu'on appelle dans la vallée du Rhin un bourgmestre sec, c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé, qu'on montre pour quelques liards aux étrangers.

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