LETTRE XXXI
FREIBORG EN BRISGAW.
Profil pittoresque d^ane malle-poste badoise. — Quelle clarté tes lanternet de cette malle jettent sur le pays de M. de Bade. -— Encore un réveil au {)oinL da jour. — L auteur est outré des insolences d'an petit nain gros comme une noix qui b'entcnd avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui. — Ciel du matin. — Vénus.-— Ce qui se dressa tout à coup sur le ciel.
— Entrée à Freîbtirg. — Commencement d'une aventure étrange. — Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que devenir, regarde une fontaine. ■— Suite de l'aventure dtran;^c.
— Mystères de la maison où il y avait uno lanterne allumée -^ Les spectres à table. —• Le voyageur se livre à divers exorcismes. — Il a la bonne idée de prononcer im mot magique «^ Effets de ce mot. -> La fiUe pftle. — Dialogue effrayant et laconique du voyageur et de la fille p&ie. — Dernier prodige. — Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à la
grandeur de Dieu. — N'est-il pas évident que baragouiner le ilin et estropier Pespagnol, c^esX savoir i'aUemand? — L'Ai)te} de la Cour d» Zœhringm.-^Ce qne le Toyagéur avait fait la veiile. -- Histoire attendrissante de la jolie oenédienne et des douaniers. qui ini font'payer dix- sept sous.— Le Munster de Freiburp; comparé au Munster de Strasbourg. — Un peu d'archéologie. — La maison qui est près de l'élise. — Parallèle sérieux et impartial au point de vue du goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer du Sud. — Quel est le badigeonna^ qui réussit et qui prospère sur les bords du Rhm. — L'église de Fretbur^. — Les verrières. — La chaire.
— L'auteur bàionne les architectes sur l'écbine des marguilliers. —Tombeau du doc Bertholdns. — Si jiimais ce dite se présente chez l'auteur, le portier a ordre de ne point le laisser monter. — Sarcophages. ~ Le chœur. — Les chapelles de l'abside.— Tombeaux des ducs de Zœhringen. — L'auteur déroge â toutes ses habitudes et ne monte pas au clocher. Pourquoi. —Il monte plus haut. — Freiburgà vol d'oiseau.— Grand aspect de la nature. ^ L'autre vallée. — Quatre lignes *qui sont d'un gourmand.
Bsepiembre»
Voici mon entrée à Freîbiirg : — il était prés de quatre heures du matin ; j'avais roulé toute la nuit dans le coupe d'une malle-poste badoise, armoriée d'or à la tranche de
f;ueule8» et conduite par ces beaux postillons jaunes dont e vous ai parlé; tout en traversant une foule de jolis vil-
lages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos lanternes, j*avai8 causé jusqu'à onze heures du soir avec mon comnagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent, architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne, comme les postes de H. de Bade vont fort doucement, je m*états endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de Taube entra par la vitre abaissée et
me
frappa au visage; ie m'éveillai â demi; ayant déjà Hmpression confuse aes objets réels» et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière le postillon, sur la croupe du cheval por* teur, faisant force contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant toutes les postures du postillon, et esauivant le fouet avec des souoreçauts comiqaes quand par hasard il passait^rés de lui. De temps en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait au*il me saluait ironiquement avec de ^ands éclats de rire. 11 1 avait dans l'avant-train de la voiture un écrou maJ graisse qui chantait une chanson dont le méchant petit drôle paraissait s*amuser beaucoup. Par moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tète, je reconnus que ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements du cheval se communiquaient à la croupière en s'exafférant, et faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes. — Je me réveillai tout à fait. — Il avait plu toute la nuit, mais le vent dispersait les ntiées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite s*étendaît une vaste plaine brune à peine efQeurce par le crépuscule ^ â ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se dessinaient de vives silhouettes d'arbres, Vorienl bleuissait vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, Vénus rayonnait. —Vous savez comme j'aime Vénus. — Je la regardais sans pouvoir en détacher mes yeux, quand tout | coup, à un tournant de la route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de l'horizon. Nous étions à Freiburg.
Quelques in.<ilants après, la voilure s'arrêta dans une larffe riie neuve et blanche, et déposa son contenu pélcméle, pac^uetSi valises et voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée. d'une chétive lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas fâché d'arriver, j'étais assez fatigue. J'allais entrer bravement dans la maison, quand un hompie me prit le bras et ine barra le passage avec quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour moi. Je me récriai eu bon français, et je m'adressai aux personnes qui m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, autrichiens, Jbadoîs, emportant l'un sa malle, l'autre son portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un mot de français cheï eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant par comprendre que celte porte cochére n'était pas un botel : c'était la maison de la poste, et rien de plus. Gomment faire? où aller? Ici on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient lous'de diiïérents cùfès. J'eus le déboire de les voir partir ainsi lies uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes je restais seul sous la porte cochére« La voilure était repartie. Ici, je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait nonseulement mes hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas povidenliel ; et me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gite, perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me
LE RHIIf.
mis <i marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui n^abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour; je regardais Tune après Tautre toutes les maisons, comme un homme qui aurait bonne envie d'entrer dans nne; mais elles étaient toutes badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai uneexquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages de statuettes jgfroupées anlour' de la colonne centrale, et Je remarquai avec peine qu'on avait remplacé la figure en grés de Heilbron, qui devait couronner ce charmant petit > édifice, par une méchante Renommée-girouette de fer-tlane peint. Après avofr tourné autour de laTonlaine pour bieiiToir toutes les figurines, je me remis en marche.
A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanteine allumée brillait au-dessus d'une porte ouverte, ftla foi, j'entrai.
Personne sous la porte tochére.
J'appelle, on ne me répond pas.
Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde.
^ Je pousse la porte au hasard ; elle était tout contre, elle s*onvre. J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une vague fenêtre à ma gauche.
J'appelle.
« né! quelqu^un ! i
Pas de réponse.
Je tAte le mur, je trouve une porte ; je la pousse, elle s'ouvre.
Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte enlre-bâillée.
Je vais à cette porte et je regarde.
Voici l'effrayant qui commence.
Dans une salle oblongue, soutenue & son milieu par deux piliers, et très-vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des chandelles posées de distance en distance, des formes singulières étaient assises.
C'étaient des êtres pAles, graves, assoupis.
Au haut bout de la iable,1e plus proche de moi, se tenait une grande femme blême, coiffée d'un béret surmonté <run énorme panache noir. A côté d*clle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux, enveloppé d'une immense robe die chambre à ramages, avec un bonnet de soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage vert dont la tête portait trois étages de coiffures : premier étage, un bonnet de coton ; deuxième étage, un foulard ; troisième étage, un chapeau.
Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes de Nuremberg vivants, grolesquement accoutrés, et engloutis sous dlmmenses Teutres; faces bistres avec des yenx d'émaîL
Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue comme un linceul, se perdait dans l ombre, au fond de la salle. '
Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.
Aucun d'eux ne disait mot.
De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu'ils buvaient gravement.
Je compris c^ue ces spectres prenaient du café.
Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire un effet quelconque, je poussai la porte entr'onverte et j'entrai vaillamment dans la salle.
Point; aucun effet.
La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me regarde fixement, avec des yeux blancs» et se remet i boire son philtre.
Du reste, pas une parole.
Us autres fantômes ne me regardaient même pas.
Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce château d'Ddolphe :
— Messieuri:, n'est-ce pas ici une auberge?
Ici le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement inarticulé ((ui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne bougèrent pas.
.Je vous avoue qu'alors je perais patience, et me voilà criant à tue-tête : — llolà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les diables! l'hôtelier! le garçon ! quelqu'un ! Kellnerl
J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin,. ce mot : Kellnerf sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusemeul serré dans un coin de ma mémoire avec une va^ue idée qu'il pourrait m'être bon.
En effet, a ce cri magique : Kellnerl une porte s'ouvrit dans la partie ténébreuse de la caverne.
Sésame, ouvrerai! n'aurait pas mieux réussi. «
Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui vint droit à moi :
Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d un énorme papillon noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes.
Elle avait, en outre, une targe pièce de soie noire roulée autour du cou, comme si ce gracieux spectre eût eu â cacher la ligne rouge et circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.
— Kellner? me dîl-^lle.
Je répondis avec intrépidité : •— Kellner !
Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.
Nous rentrâmes dans les chambres par où j'élais venu, et, au beau milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur un sac de nuit..
Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai Thomme; il s'éveilla ; la jeune fille et lui écnangèrent quelques paroles à voix basse, et deux minutes après nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux blancs comme neijçe.
Or, j étais à YhôUl de la Cour de Zsehringen.
Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe :
A la douane de Kehl, fe conducteur de la malle badoise m'ayant entendu parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que^e savais l'allemand, et ne s'était plus autrement inquiète de moi. A Freiburg, le kellner, c est-à-dire le factotum de l'hôtel de Zxhringen, ' attendait la malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait montré à lui à mon insu, en lui disant : Voilà un voyageur pour vous, puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me aémenais au milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, ou il dormait dans la salle basse. Vous devinez le reste.
Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté : c'est qu'eu sortant de la poste j'ai pris â droite, et non à gauche. INeu est grand.
Les spectres impassibles qui buvaient du café étalent tout bonnement les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à profit l'heure de répit que la voilure leur accorde au point du jour; braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille, c'était une jolie servante de l'hôlel de Zashringen. Le grand papillon noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans de soie noire ajustés en cocanie sur le f^ont, cousus à une calotte également noire, quelquefois brodée d'or â son sommet, derrière laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les deux bouts de répaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale, tombent également derrière le dos.
Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg. La nuit tombait quand j'âl passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefo et je suis allé regarder le
I) au crépuscule, (letle conlempltitioa m'a bil passer le lemps de la douane el m'a épargné le déplaisir de voir ce mon . compagnon l'arcnilecte m'a raconlé ensuite le pauvre comédienne allant i Garlsriihe; assez jolie bohémieune, que les douaniers se sont divertis à tourmeuler, lui faisan! payer dii-sept sons pour une tournure m calicot non ourlée, el lui tirant de sa valise tous ses clinquanls et toutes ses perruques, à la grande confusion de U pauvre fille.
Le munster de Freiburg. i la hauteur prés, vaut le munster de Strasbourg. G est, avec un dessin difrérenl, U même élégaDce, la même hardiesse, la mCme verve, la même masse de pierre rouillée et sombre, piquée (à et \i de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur. L'architecte du nouveau clocher de fer à Itiiuen a eu, diton, le clocher de Freiburg en vue. Hélas!
Il y a deux autres clochers à ta cathédrale de Freiburg. Geui-U sont romans, petits, bas. sévères, i pleins cintres et à dentelures bytantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte, iodépeudanl
de l'église, quoiqu'il y adlicre. Il est bâti à l'cnii'ée de h grande nef, sur un porche presi^ue roman, plein de »»' tues peintes et dorées, du plus grand intérêt. Sur la nloce de l'église, il y a une jolie fontnine du seizième siècle, et en avant du porche, trois colonnes du même lemps, qui portent la slatue de la Vierge entre les deux figures de saint Pierre el de sAint Paul. Au pied de ces colonnes le pavé dessine un labyrinthe.
A droite, l'ombre de l'église aljrite, sur ta même place une maison du quinzième siècle, )i toit immense en tuiles de ci)uleur, à pignoiu en escaliers, flanquée de deux loa< retics pointues, ponëesur quatre arcades, percée debiics charmantes, char;;ée de blasons coloriés, avec balcon onvragé au premier étage, e^ entre les feDêtrcs-croiwes de ce bnlcDO, quatre statues peintes el dorées, qui sont H»imilien l", empereur; Philippe I", roi de Castille; Ghar- Ics-Quint, empereur; Ferdinand 1", empereur. Cet ad mi • rable édiRce sert à je ne sais quel plat usage municipal el bourgeois, et on l'a badigeoané en rouge. De ce cote-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.
Les sept ho»ts vus um uodesderg
Le moniter.par bonheur, n'est pas tudigeonDé. L'égliae ett enduite d'une conclie de pis, ce qui est presfiiie lolêrable auand on songe qu'elle aurail pu Ëlr»Bccommodce en couleur de bellerave. Les vttraui, i peu prés louscon- ■eTTés, sont d'une merveilleuse beauté. Connue la flécbe occupe sur ta façade la pince de la grande rosace, les bascôtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des triangles de Vetfa le plus mystérîeui et le plus charmant. La chaire, gothiqae Qambaysnt, est superbe, la coifTe qu'on y n ajontce est misérable. Ces sortes de chai* res n'avaient pas dechef. Voitl ce que les marKuîliiers devraient savoir, arant de tri|ioler à leur Tanlaisie ces beaux ëdlBces. Toute la 'partie basse de l'église est romane, ainsi que les deux portails laléraui. dont l'un, celui de droite, est masqué par un (lorche de ta Renaissance. Itien de plus cnrieni, selon moi, que ces rencontres du style roman el du style de la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, Varchi voile néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles sont toutes deux runUsliques, cette base commune les met en harmonie et Tait qu'elles se toucbent sans se heuri».
Va cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux
côtés le bas de la grande nef. Chacun des chupiteini voudrait être dessiné a part. Le style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.
Au pied de l'une je ces arcades git un duc Bcriholdus, mort en 1318, sans postérité, et enterré sous sa statue : tub kdc statua, dit l'epitaphe. Hxc ttalua est un séant de pierre a long corsage, adossé au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du douiième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre monter un soir mon escalier.
avec les talons les blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, Bers gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la maio d'un prince, et qui mainienent y souffrent le pied d'un bou-
Avant d'entrer an chœur, il faut admirer deux portiques exquis de la Renaissance, situés, l'un à droite, Viulro à gauche, dans les hras de la croisée ; puis, dans une chapelle gidllée, au fond d'une petite cavenie dorée, on su-
MKu. ~nr, ■»» upw n c*, ai
LE RMill.
trevoit un afTreux saueletle veto de brocart d*or et de perles, qai em sai jt Aieiaodre, martyr; pois deux lugubres chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent : Tune est pleine de statues, c'est la Gène, Jésus, tous les apôtres, le traître Judas; Taulre ne contient qu'une fij^ure, c'est le Christ au tombeau ; deux funèbres pages, dont Tune achève l'autre, le verso et le recto de ce merveilleux poème qu'on appelle la Passion. Des soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.
Le sacristain s'est réservé le chœur et les chapelles de Tabside. On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié, il y a de Torfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des tableaux qui sont de flolbem, il y a de la serrureriebijou qui |M>urrait Ure de Biscomette. Les tombeaux des ducs de Zœhringen, qui sont dans le chcrar, sont de très* belles lames nonlement sculptées; les deux portes romanes des petits clocbers, dont Tune à dentelures, sont fort curieuses ; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une chapelle du fond, un Christ byiantin, d'environ cinq pieds de haut, rapporté de Palestine par un évoque de Freioui^. Le Christ et la croix sont en cuivre doré relia ussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné d'un style ^rbare, mais puissant, est velu d'une tunique richement ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plaie du côté. La statue en pierre de l'évéque, aoossée au mur voisin, le contemple avec adoration. L'évéque est debout ; il a une fière figure barbue, la mitre en tète, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, i'épée au côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur un lion. G'e&t trèsbeau.
Je ne suis pas monté au clocher. Freibnre^ est dominé par une grande colline, presque montagne, plus haute aoe te clocher. J'ai mieux aimé monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pi-
Î^nons taiih'sde la ville, les toits à girouettes, sur lesquels es tuiles de couleur dessinent des arabesques; ci et là, parmi les maisons, quelaues vieilles toars carrées de l'ancienfle enceinte; au delà de la ville une immense plaine de velours vert frangée de haies vives sur laquelle le so leil fait reluire les vitres des chaumières comme des seauins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à gauche, une hauteur boisée dont la forme rapiielle la corne du duc de Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute la journée, mais quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil.
Au moment où j'allais redescendre j'ai apei-çu un sentier qui s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce sentier, et an bout de Quelques pas je me suis trouvé brusouement comme i la lenétre sur une autre vallée toute différente de celle de Freiburg. On s'en croirait â cent lieues. C'est un vallon sombre, étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres, resserré de toutes parts entre de hautes collines. On lourd plafond de nuées s'appuyait sur les croupes espacées des mon* tagnes comme un toit sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.
A propos, a Freiburg j'ai mangé des truites du Haut- Rhin, qui sont d'excellents petits poissons. -^ el fort jclîs; bleus, tachés de rouge.