‹ Œuvres inconnues de J. RacineChapitre 3 sur 104 · SE · texte numérisé non relu

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ces venaient s'y ajouter. Racine le fils tenait de Boileau que la difficulté de bien traduire les Psaumes avait souvent fait le désespoir de son père. Celui-ci, au témoignage du savant abbé Renaudot, lisait les Psaumes et les expliquait devant une compagnie rassemblée autour du lit de souffrance de M. de Seignelay, et ces commentaires enlevaient les assistants. Ainsi, il était hors de doute que Racine s'était exercé à traduire les Psaumes, et qu'il en avait approfondi le sens au point de les pouvoir expliquer avec applaudissement en présence des hommes les plus doctes.

Toutefois, j'avais à peine acquis la certitude de la victoire que je me vis à deux reprises sur le point de tomber dans le désespoir. En consultant un ancien, mais excellent Catalogue de la Section de Théologie, mes yeux rencontrèrent tout à coup le titre suivant : L'Esprit de David, on traduction nouvelle des cent cinquante Psaumes de David. O terreur ! C'était le titre même de mon manuscrit. L'ouvrage était donc connu, imprimé ; ma trouvaille s'évanouissait. Le Catalogue allait jusqu'à marquer le nom de l'auteur, et ce n'était point Racine, mais Eustache Le Noble. Plein d'angoisse, je m'enquis de ce personnage dans les dictionnaires biographiques. Il y était dépeint comme un malfaiteur et comme un homme de mœurs relâchées, que l'on avait renfermé pendant plusieurs années dans les cachots de la Conciergerie pour crime de faux ; du reste écrivain fécond, dont la plume avait enrichi plusieurs libraires.

Se pouvait-il qu'à l'habitude du crime, Eustache Le Noble eût joint cet esprit de religion, cet empire sur

soi-même, ce jugement exquis qui éclataient dans la traduction des Psaumes? Je me fais donner le volume imprimé et le compare à l'ouvrage manuscrit. Beaucoup de traits de ce dernier avaient été conservés ; mais le caractère général de la traduction, qui était de tenir le milieu entre la lettre et la paraphrase, ne subsistait plus. Généralement, Le Noble avait raccourci. Cependant, il n'avait pas laissé d'allonger là où l'auteur du manuscrit traduisait littéralement. Parfois même, il avait altéré le sens. Du style si pur, du rhythme si harmonieux, il n'avait, je viens de le dire, gardé que de brillants lambeaux. Son plagiat était manifeste.

Je me remis donc au travail sans plus me soucier de ce triste sire ; mais il allait se retrouver sur mon chemin peu de jours après.

Le Catalogue des manuscrits renferme un article ainsi conçu :

« Les sept Psaumes de la Pénitence paraphrasés en sonnets

avec des réflexions, dédiés au Roi par le Sieur de Noble (lisez

Le iVoùte). — /oe Psaume, paraphrasé en sonnets, aiec des

rions sur chaque verset. — Manuscrit de 146 feuilles ;

autographe ».

J'avais conçu pour Le Noble un mépris si profond que mon premier mouvement fut de laisser dormir en paix ses sonnets, sans y jeter seulement les yeux. On me représenta avec raison que je ne pouvais me dispenser de les voir. Ce manuscrit me fut donc apporté. Le coup que je ressentis en l'ouvrant ne fut pas moins sensible que celui dont j'avais été atteint à la Section de Théologie. Qu'apercevais je en effet? Un manuscrit en tout

semblable à celui de la traduction en prose des Psaumes ; même écriture, même papier, même filigrane, mêmes dimensions. En posant les deux manuscrits l'un sur l'autre, on ne remarquait pas le moindre écart. Et le moyen de concevoir aucun doute sur l'auteur du second manuscrit ? La signature de Le Noble se lisait en toutes lettres au bas de la dédicace au Roi. Mais alors le premier manuscrit lui appartenait ausei ! De la sorte, toutes mes suppositions croulaient ; le beau nom de Racine, où je m'étais tant complu, s'envolait dans les airs comme une vapeur légère. Qui n'eût perdu toute confiance et tout courage ? C'était d'un œil désolé que je contemplais cette riche reliure aux armes et au chiffre de Louis XIV, qui enveloppait les Sonnets. Mais il était écrit que Racine triompherait encore une fois d'un larron sans pudeur.

Ne demandons pas compte à Dubrovsky de la manière dont il est parvenu à s'emparer d'un manuscrit de la collection de Zalusky; mais reprochons lui de l'avoir qualifié d'autographe dans le titre qu'il a mis en tête ; et par là, d'avoir induit en erreur les auteurs du Catalogue. Autographe, le manuscrit ne l'est nullement ; la différence entre la signature de Le Noble et l'écriture du manuscrit saute aux yeux. Il ne s'ensuivrait pas de là, je l'avoue, que la qualité d'auteur dût être déniée à Le Noble ; car enfin rien ne l'empêchait d'emprunter la main d'un calligraphie de profession pour un manuscrit destiné à l'usage particulier du Roi. Le malheur est que le copiste, tout en apportant un soin extrême à l'accomplissement de sa tâche, a commis quelques légères inadvertances ; que ces fautes, presqu'invisibles, n'ont cependant pas échappé au

regard inquiet de l'auteur relisant la copie ; qu'il les a corrigées de sa'propre main, et que cette main se reconnaît pour celle, non de Le Noble, mais de Racine.

Le grand poète ne se révèle pas moins clairement dans les premières lignes de l'Epître dédicatoire. Il dit à Louis XIV:

« Sire,

» Je prends la liberté d'offrir à Votre Majesté ce fruit d'une solitude que je me suis vu forcé de chercher depuis un an, pour me mettre à l'abri des nouvelles persécutions qu'on m'a suscitées. Je loue et j'adore la Providence qui les permet, et je ne réponds à tous les venins qu'on a voulu répandre contre moi que par le silence et la patience, et par cet ouvrage, qui auprès d'un monarque pieux, sage, juste et bon, sera un témoin plus fidèle de mon caractère que les faux traits dont mes ennemis s'efforcent de me défigurer.

» J'espère, Sire, que Votre Majesté agréera ce travail, non pas pour la main qui le présente, mais parce que tout ce qui tend à la gloire de Dieu est votre premier objet, et que les cantiques de ce grand roi des Hébreux renferment, etc., etc.. »

On trouvera plus loin la suite de ce beau morceau. Pour le moment, ne considérons que la conformité des états. L'homme qui parle dans cette Epître fréquentait assidûment la Cour ; il n'en a pas été chassé ; il s'abstient volontairement d'y paraître. Tout en conservant ses fonctions auprès du Roi, il a perdu ses bonnes grâces ;

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il se trouve pour la seconde fois en butte aux vexations. Autant de tels traits conviennent peu à Le Noble, qu'aucun emploi n'attachait à la personne du Souverain, autant ils s'accordent avec ce que les biographes de Racine nous ont appris. Vers 1696, le poète avait été accusé de jansénisme; Mme de Maintenon elle-même le raillait sur son dévouement à Port-Royal (1). Deux ans plus tard, la même Mme de Maintenon se laissait arracher des mains par Louis XIV un Mémoire secret de Racine sur certaines affaires d'Etat. « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, s'écria le monarque, croit-il tout savoir ? Et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? » Instruit du mécontentement du Roi, Racine ne parut pas à la cour de toute l'année 1698 ; il ne crut même pas devoir se rendre au camp de Compiègne, tout historiographe qu'il était. Mme de Maintenon s'efforçait de le consoler. Elle lui disait : « Que craignez-vous ? C'est moi qui suis cause de votre malheur ; il est de mon intérêt et de mon honneur de réparer ce que j'ai fait. Votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce nuage ; je ramènerai le beau temps ». Il est à croire que ses bons offices servirent à quelque chose, puisque nous voyons Racine, au mois de janvier 1699, se préparer à aller rejoindre la cour à Marly le 4 février.

Observons ces venins répandus dont se plaint l'auteur de l'Epître dédicatoire ; ces faux traits dont ses ennemis s efforcent de le défigurer. Qu'y trouverons-nous autre chose, sinon l'écho fidèle de la fameuse lettre du 4 mars

i. Mémoires sur la vie de J. Racine, par son Fils. — T. I, p. 144 de l'édit. d'Amsterdam, 1750.

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1698 à Mme de Maintenon, où s'épanche toute l'amertume de son cœur ? Il y rappelle à sa protectrice les beaux jours des premières représentations d'£st/ier) quand il faisait tant chanter la strophe : Rois, chassez la calomnie ; et il ajoute : Je ne ni attendais pas que je serais moi-même tm jour attaqué par la calomnie. Et plus loin : Hé quoi, Madame, avec quelle conscience pourrai-je déposer à la postérité que ce Grand Prince (Louis XIV) n admettait point de faux rapports..., s il faut que je fasse moi-même une si triste expérience du contraire ?

<;>ue si, après tant de témoignages certains, il m'est permis de me livrer aux conjectures, j'oserai supposer que Racine, près de revoir le Roi apaisé, pour ne point se présenter à lui les mains vides, fit préparer le manuscrit des Sonnets, dont il voulait lui faire don. Il différa toutefois d'apposer sa signature au bas de lEpître dédicatoire jusqu'au moment où il remettrait entre ses mains le précieux ouvrage. Mais le voyage à Marly ne s'exécuta point : le mal dont Racine devait mourir au bout de trois mois, le 21 avril, s'était aggravé dans l'intervalle. Ainsi, la place resta en blanc, ce dont Le Xoble profita dans la suite pour y inscrire son propre nom. Sachons-lui gré du reste de pudeur qui l'a empêché d'altérer les Sonnets et de s'en faire honneur devant le public, ainsi qu'il en avait usé pour les Psaumes.

Publiant une seconde édition de ces derniers, il mit en face de chaque verset une courte réflexion de deux ou trois lignes. Or, dans le manuscrit que j'envisage à cette heure, chaque sonnet, c'est-à-dire chaque verset, puisqu'il y a un sonnet par verset, chaque sonnet, dis-je, est

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pareillement accompagné d'une réflexion morale, mais qui occupe une page entière. L'envie me vint de savoir si les réflexions de Le Noble n'auraient pas été, elles aussi, dérobées à Racine. Je ne pouvais procéder à cet examen que pour les psaumes paraphrasés en sonnets, au nombre de huit : les sept Psaumes de la pénitence et le Psaume Exaudiat. Le succès répondit à mes prévisions. Les réflexions de Le Noble ne sont que des abrégés des réflexions du manuscrit, et des abrégés faits sans aucun soin, le faussaire se contentant le plus souvent de copier le titre ou la première phrase, et rendant parfois fort mal le sens, quand il se voit obligé de lire telle réflexion d'un bout à l'autre. On est donc fondé à admettre que toutes les remarques de Le Noble sont des vols, et que Racine avait composé des réflexions sur tout le Psautier ; réflexions que Le Noble a détruites après les avoir contrefaites.

Perte immense autant qu'irréparable ; car ces milliers de réflexions, à en juger par celles, au nombre d'environ cent trente, que notre manuscrit nous a conservées, devaient bien montrer par endroits des traces de jansé nisme et justifier ainsi la mauvaise opinion que la Cour avait de Racine à cet égard ; mais en même temps, elles ne devaient pas laisser d'être de purs chefs-d'œuvre non seulement de prose limpide, mais encore d'observation du cœur humain.

Si l'on ne saurait assez déplorer leur disparition, du moins ai je un dédommagement à offrir aux amis des lettres.

Pharaxane apparemment? J'aperçois, il est vrai, des

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raisons, que j'ai expliquées dans un me'moire à l'Académie, de considérer Pharaxane comme un des premiers essais de Racine dans la carrière tragique. Autant cependant la pièce a de valeur comme ouvrage d'un génie naissant, autant la copie que j'en ai retrouvée, et qui est sans doute seule au monde, inspire peu de respect. Je ne parle pas du vilain haillon qui la recouvre, je parle des dévastations dont son style porte les traces. Un scélérat a défiguré, puis anéanti l'original. Ce que nous avons n'est qu'une copie infidèle du faussaire, lequel a, par bonheur, si grossièrement travaillé, que l'on n'éprouve pas trop de peine à retrouver sous ses badigeonnages la véritable leçon. Mais, encore un coup, la bonne nouvelle que j'apporte ne regarde nullement Pharaxane. Alors en quoi consiste-elle ?

Qu'on se représente une Bible manuscrite en douze volumes in folio magnifiquement reliés en maroquin noir. Chaque volume contient une infinité de belles gravures expressément achetées pour l'embellir, ou découpées dans d'autres livres. Tout cet immense ouvrage est exécuté en une calligraphie dont la perfection en certains endroits atteint le comble de l'art. Or ce monument, c'est la Bible de Racine, en grande partie composée de ses commentaires. Nous n'en sommes plus réduits, comme précédemment, à quelques rares corrections de sa main ; il a refait des paragraphes entiers, effaçant, de traits de plume qui lui sont propres, l'écriture du copiste pour insérer la sienne dans les interlignes. La traduction des Livres Saints n'est pas de lui : il a emprunté celle de Le Maistre de Sacy, mais en la corrigeant à l'occasion.

Cette Bible ouvre, pour ainsi dire, le Catalogue des manuscrits. Je l'avais donc examinée dès le début de mes recherches ; j'en avais même copié un long morceau, et néanmoins il n'y a guère plus d'un mois que j'en connais l'auteur. Un mot de M. de Harkavy, le Conservateur si érudit et si obligeant de la Section Hébraïque, me mit sur la voie. Je lui avais donné à lire le fragment que j'avais transcrit jadis. « C'est le fruit d'une profonde raison », me dit-il en me le rendant. Comme la raison forme le propre caractère de Racine écrivant en prose, et que du reste je me souvins à l'instant de diverses autres marques de son génie empreintes dans cette même page, je redemandai le manuscrit, auquel je ne songeais plus que par moments. Je ne tardai pas à y rencontrer l'écriture de Racine en abondance, et, cette fois, M. Bouitchkov fut de mon avis.

Telles sont, retracées sommairement, les péripéties de mes découvertes. Je voudrais pouvoir y ajouter l'histoire des manuscrits eux-mêmes. Mais ce que j'en sais est encore trop peu de chose pour mériter un tel nom. Zalusky a noté au frontispice de la traduction des Psaumes la date de 1723. C'est l'année de la mort du célèbre abbé Fleury. J'inclinerais donc à penser que le manuscrit avait trouvé asile dans sa bibliothèque, et fut cédé à Zalusky par ses héritiers. Un autre point trop bien établi, c'est que Le Noble en a été possesseur. Le Noble mourut en 1711. Avait-il rassemblé dans ses mains tous les manuscrits de Racine dont nous nous occupons ? La chose ne serait pas plus extraordinaire que de les trouver tous réunis aujourd'hui à Saint-Pétersbourg. Cepen-

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dant, il ne me paraît pas croyable qu'il les tînt de l'auteur, qui aurait fait choix d'un plus digne dépositaire. Ainsi, nous avons la preuve qu'il ne lui avait pas confié la Bible. Elle était destinée à M. de Barmont, receveur des hypothèques, successivement logé rue des Francs-Bourgeois et rue Vieille du Temple : son titre de propriété se retrouve en plusieurs endroits. Le Jansénisme avait beaucoup changé l'humeur de Racine. Il lui avait donné des manières de conspirateur. L'habitude du mystère allait chez lui à ce point que, dans ses lettres à son fils aîné au temps de sa disgrâce, il ne la lui laisse pas seulement soupçonner. La crainte de céder à l'amour de la gloire lui fit brûler avant sa mort un exemplaire corrigé de ses tragédies. De là encore sa détermination de dérober au public la connaissance de ses écrits pieux, et le soin qu'il prit de les répartir entre ses amis quand il vit sa fin approcher.

L'Abbé Joseph Bonnet.

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reliure ni manuscrit des soxnets (Réduction).

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