UNE FEM ME SENSIBLE
ils doivent avouer eux-mêmes que l'air ne pouvait être mieux clioisi, car mon héroïne était douée, entre autres vertus, d'une sensibilité exquise et profonde. 11 y avait chez elle de la sensibilité pariout, dans son regard, dans son geste, dans sa voix. Elle disait comme Fénelon : Je meurs d'amitié, et comme je ne sais plus qui à son vieil oncle goutteux : J'ai mal à vos jambes. Elle était riche, et si un malheureux eût réclamé ses secours, elle lui eût donné ... ; non, elle ne lui eût rien donné . . . , elle se fût évanouie. Je lui communiquai une élégie de ma façon, pleine de religion et d'amour, suivant l'usage. Et comme tous les poètes contemporains, je me plaignais à Jésus-Christ de n'avoir pas une ou deux maîtresses. Elle applaudit par des s.mglots, ce qui me donna, comme vous pensez bien , une très-haute opinion de son goût. Une autre fois^ nous lisions ensemble de fort beaux vers, où une demoiselle poëte, en réponse à des détracteurs qui Taccusaient d'insensibilité , s'é-
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criait : Oh ! s'il est un inforluné qui souffre et meure ici-bas sans secours,
Nommez-le ; fallûl-il en ua désert affreux M'exiler avec lui, nommez ce malheureux Qui, sans espoir, succombe à sa douleur extrême. Que l'amour peut sauver, et vous verrez si j'aime.
« L'âme d'où ces vers ont jailli est bien la « sœur de la mienne, » dit la belle dame, en levant les yeux au ciel et en portant la main à son cœur.
Celte exclamation me troubla et éveilla en moi un vague et doux espoir , justifié d'ailleurs et nourri chaque jour par l'accueil bienveillant qu'on me faisait. La nuit suivante fui pour moi une nuit d'insomnie où je fis les plus beaux rêves les yeux ouverts : a Ah ! me disais-je, il faut avoir du malheur pour lui plaire ; eh bien ! il me semble que je suis en fonds. D'abord, je ne suis pas riche, je ne suis pas aimable, et voilà, je crois, dans le langage des hommes
ei dans celui des femmes, ce qui s'appelle êlre malheureux. Et puis, si le déserl est de rigueur, ma petite chambre n'est-elle pas un désert? (J'avais vendu mon chien et mes meubles la veille.) Je réunis donc , pour plaire à madame du Tillet, les deux conditions requises, le déserl et le malheur. Espérons. »
J'espérai dès ce moment, elje fis la cour à la belle provinciale pendar.t un mois ; un long mois se passa sans que j'obtinsse un aveu , même tacite. Et pourtant son regard, son geste, sa voix trahissaient la même sensibilité : « Oh ! cette femme doit aimer, me disais-je, palpitant de crainle et d'espérance ; mais comment lui arracher son secret? comment attirer sur ses lèvres le nom quelle cache et caresse dans son cœur ? » Et dès ce moment, pour éclaircir mes doutes, j'épiai la direction de ses regards et de ses soupirs.
Enfin, le hasard aidant, je réussis.
Comme la Parasina de lord Bvron , ma-
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dame du Tillet avait le malheur d'èire somniloque ; de plus, quand elle élait seule, il lui arrivait souvent de se parler tout haut à elle-même. J'avais obtenu la permission de fouiller à loisir dans sa petite bibliothèque, et, pour y pénétrer, il fallait traverser le salon. Je l'y surpris un jour essayant une coiffure nouvelle devant une glace. Celte glace auraitdû me trahir, mais les coquettes méditations de ma dame et souveraine lapréoccupaient si vivement qu'elle ne m'aperçut pas. Elle parlait, et je l'avoue, bien que la délicatesse la plus vulgaire m'ordonnât de révéler ma présence par le bruit de mes pas , l'espoir, la crainlC: . . , « et je pense quelque diable aussi me poussant, » je me glissai dans un coin et je prêtai l'oreille : ;. Oh ! ce soir, disait la femme sensible, madame TLcvooin aura beau faire, h moi seule tous les hommages, tous! autour de ma chaise tous les jeunes gens : Alfred, Gustave, Ernest, tous! M. Daunier lui-même y viendra. »
Je frémis à ce nom comme à celui d'un