M.âeMazemdi
Juilly, 7 avril 1831.
Je ne sais. Monsieur, comment vous exprimer ma recon-
(1) Depuis inspecteur général de l'Université.
(2) U Avenir parut le 16 octobre 1830. Les principaux collaborateurs de Lamennais étaient : l'abbé Gerbet, l'abbé Lacordaire , M. de Montalemberl , l'abbé Kohrbacher, M. de Coux, M. d'Ault Dumesnil.
(3) Vicaire-général et depuis évoque de Marseille.
naissance des soins que vous voulez bien prendre pour découvrir la source des calomnies qu'on a n'-pandues contre moi dans vos provinces. La Providence permettra, j'espère, que ces impostures soient pleinement dévoilées. Ayant appris de mademoiselle Laiguille que le Père Charles lui avait dit avoir me la prétendue lettre qu'on m'accuse d'avoir écrite, j'ai écrit à ce dernier, que je crois ôtre un très-pieux ecclésiastique, pour lui demander des renseignements, et comme j'it^nore son adresse, j'ai prié l'abbé Combalot, qui a prêché le carême à Marseille, de lui remettre ma lettre. Peut-être sera-ce un moyen d'arriver jusqu'au premier auteur de ce bruit calomnieux. Du reste, je me suis empressé, selon votre conseil, d'envoyer aux ecclésiastiques dont vous avez la bonté de m'indiquer les noms, le numéro de VAvenir qui contient ma dénégation.
J'ai encore, Monsieur, à vous remercier de ce que vous voulez bien me faire connaître les reproches qu'on m'adresse généralement. C'est un véritable service que vous me rendez, et plût à Dieu qu'on voulût toujours s'expliquer ainsi avec franchise et charité, on serait bien près de s'entendre. En vous exposant ma pensée à l'égard de ces reproches, je suivrai l'ordre que vous avez suivi vous-même :
i° Personne ne respecte plus que moi des sentiments honorables en eux-mêmes; mais je crois, d'une part, qu'on na peut légitimement les mettre à la place de la doctrine de l'Église, hors de laquelle je ne connais aucunes règles sûres, ni aucunes règles quelconques ; et d'une autre part, qu'on doit, comme tous sentiments humains quels qu'ils soient, les subordonner aux intérêts de la religion-; autrement on mettrait quelque chose au-dessus de Dieu.
2° Il existe des libéraux honnêtes et religieux, il y en a d'autres qui ne le sont pas. Quant aux premiers, je ne com-
prends pas comment des chrétiens repousseraient quelquesuns de leurs frères et se maintiendraient à leur égard dans un état d'inimitié, uniquement parce qu'ils ont des opinions politiques différentes. Quant aux seconds, ou ils comprennent la nécessité de défendre l'ordre et par conséquent les droits de chacun, et alors c'est un devoir de s'unir à eux dans cette limite, ou, au contraire, ils veulent attaquer ces droits et renverser l'ordre, et en ce cas le devoir évident est de les combattre.
3" Il est certain, et je l'ai répété plusieurs fois, qu'en droit le Clergé peut légitimement réclamer une indemnité à raison de ses biens confisqués par la Constituante. Mais en fait le gouvernement ne reconnaît pas son titre, et considérant comme un vrai salaire ce qu'il lui accorde par le budget, il traite en conséquence les évêques et les prêtres comme des salariés et fonde sur ce prétexte l'oppression dont il les accable. Sans cesse il répète que ce traitement les rend fonctionnaires publics; d'où il conclut quïl a sur eux comme sur tous les autres fonctionnaires, un pouvoir de commandement, incompatible, on ne le sait que trop, avec la liberté essentielle du sacerdoce. Dans cette position, il faut, ou que le gouvernement change de principes, ce qu'il ne fera pas, ce qu'il ne peut pas faire, ou que le clergé se soumette à cette dépendance mortelle pour l'Église, ou que, pour recouvrer la liberté, il renonce aux traitements que l'État lui paye. Il m'a paru que des prêtres catholiques, des hommes de foi, ne pouvaient pas hésiter un seul moment.
4'' Je ne pense pas qu'il y ait aujourd'hui une seule personne en France qui croie à la possibilité que le catholicisme s'y conserve, dans le cas où le gouvernement continuerait de nommer les évêques. Déjà l'on assure que les évêchés sont vendus, comme toutes les autres places. Et quand ils ne le
seraient pas, que serait-ce que des évoques choisis par nos persécuteurs, par des Mérilhou et des Montalivet? Tout notre avenir est dans cette question. Il a donc été de notre devoir d'en avertir Rome; et qu'avons-nous fait que supplier humblement nos premiers pasteurs de transmettre au pasteur suprême et nos craintes et nos vœux? Pouvions-nous agir plus catholiquement?
5*^ Je n'ai été l'intermédiaire d'aucune négociation. Je n'ai jamais eu le moindre rapport avec le gouvernement actuel non plus qu'avec l'ancien. Par principes et par goût, toujours obscur pour être indépendant, de ma vie je n'approchai d'aucune cour, d'aucune puissance, voilà l'exacte vérité.
6° Parmi les paroles de mon avocat, il y en a eu plusieurs que j'ai regrettées vivement et auxquelles je prévis qu'on ne manquerait pas de donner une interprétation malveillante. Mais je n'avais pas pu les deviner, et je ne pouvais pas davantage établir au milieu de l'audience, un colloque entre lui et moi, une discussion toute personnelle, étrangère à la cause. Pour qui \eut lire, il est d'ailleurs évident par l'ensemble de son plaidoyer, qu'en parlant de réforme, de restauration du catholicisme, etc., il avaiteuenvue de désigner la guerre, qu'en effet, je n'ai pas cessé de faire au gallicanisme.
7^ Je ne suis pas surpris que mon petit article sur les événements de février, ait paru fort étrange, après les révélations qui, sont venues depuis. J'étais alors à la campagne ; on m'écrit qu'une démonstration carliste a eu lieu dans l'église Saint-Germain l'Auxerrois, qu'à la suite de cette tentative de désordre, les croix tombent, rarchevéché est envahi et démoli... et l'on me demande en toute hâte quelques mots pour séparer la cause des catholiques de celle des hommes qui paraissent la compromettre par leurs folies. J'envoie sur-lechamp quelques mots. Lorsqu'ils arrivèrent, les choses avaient
commencé à s'éclaircir; en conséquence il fut décidé qu'on n'insérerait point mon article dans VAveni7\ C'était le soir, on était pressé, cet article se trouva mêlé à d'autres papiers et fut, par méprise, porté avec eux à l'imprimerie. C'est ainsi qu'il a paru, et, dans tous les cas, l'on a bien dû voir qu'il avait été écrit sur de premiers bruits qui le justifiaient, et que rien n'avait démentis encore.
Vous pouvez. Monsieur, communiquer ces observations à qui vous le jugerez à propos. Catholique sincère et ne voyant en ce monde que les intérêts de la religion qui me sont mille fois plus chers que la vie, je voudrais que mon âme fût transparente, afin que chacun pût y lire mes sentiments les plus secrets. On y verrait avec un dévouement plein d'amour pour le Saint-Siège, un respect profond pour l'épiscopat et une soumission qui n'a d'autres bornes que celle due avant tout par tous les catholiques aux Pontifes romains. Voilà sur ce point ma profession de foi, et j'espère y demeurer fidèle jusqu'à mon dernier soupir. Ah! que l'état du catholicisme changerait parmi nous, si l'on aimait par-dessus toute chose J.-C. et son Église ! Prions-le d'allumer lui-même ce saint amour dans tous les cœurs.
Je vous réitère, Monsieur, l'assurance des sentiments respectueux et de la gratitude avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.