A iW^'" Angélique de Tréméreuc
Paris, 24 mai 1837.
Je ne sais, mon excellente amie, si je ne dois point vous féliciter de n'être pas maintenant à la campagne, par ce froid humide qui semble être une triste prolongation de l'hiver, et les présages d'une disette dont les suites sont fort attristantes. Tout le monde s'en inquiète, et déjà la souffrance est grande. Le prix de toutes choses a augmenté d'un quart depuis deux mois. Que sera-ce donc l'an prochain, si ce temps continue? C'est au milieu de ces craintes trop fondées et de la misère du pauvre peuple, que vont avoir lieu les fêtes du mariage, lesquelles, de Fontainebleau à Versailles, ne finiront dans un lieu que pour recommencer dans un autre, avec une magnificence, une profusion depuis longtemps sans exemple, à ce qu'on dit. Il n'est chère que de vilain.
Voilà près de cinq mois, en effet, que je n'ai vu Ninette (1). Le journal m'a pris tout mon temps. Ça été une campa-
(1) Mademoiselle Gornulier de Lucinière.
gne très-laborieuse, mais courte, car je vais reprendre mes quartiers d'hiver. Après quelque repos, c'est-à-dire après quelques semaines, quelques mois peut-être d'un autre genre de travail, je dérouillerai mes pauvres vieilles armes et retournerai au combat. MlUtia est vita liominis super terram, comme disait le bonhomme Job. Vous entendez ce latin-là. Aux premiers beaux jours, je tâcherai de faire un pèlerinage, rue des Postes. C'est bien dommage que la distance soit si grande. Quand le chemin de fer sera fait, on mettra moins de temps à aller à Versailles, etmôme à Saint-Germain. Vous devriez bien persuader à vos Briochins d'en commencer un dans notre direction; nous le commencerons de notre côté par l'autre bout, et en avançant toujours, nous nous rencontrerons enfin vers Alençon, je pense. Alors, rien ne sera plus facile que de nous voir. Sans même partir de très-grand matin, nous pourrons, de fois à autre, dîner ensemble. Vraiment il y a loin de là au vieux coche, qui était tout glorieux, quand, à peine et à mal, il avait fait ses cinq lieues par jour.
Mille souvenirs d'aifection à notre bien chère petite Clara. Je baise les mains de sa bonne tante. Tout à elle et de tout cœur pour jamais.