SA VIE ET SES ŒUVRES VU
du XVII« siècle, fort avides cependant des poésies de Motin : car aucune de ces pièces ne se trouve reproduite dans ses œuvres imprimées.
Les Raphaël du Val, les Toussaint du Bray et les Sommaville ont perdu là une excellente occasion de publier un chef-d'œuvre. Une bonne partie des pièces, en général fort courtes, qui le composent sont autant de petits bijoux finement ciselés, d'une fraîcheur exquise et d'un goût parfait. Il est tel sonnet ou telle ode qu'on pourrait, après quelques légères retouches, présenter, ainsi que nous l'avons déjà dit , comme poésie inédite d'Alfred de Musset. En outre, ces pièces nous donnent de précieux renseignements sur la vie de Motin^ jusqu'alors à peu près inconnue, et c'est grâce à ce concours imprévu que nous pourrons reconstituer en partie la biographie de notre poète.
Pierre Motin ' est né à Bourges , dans la seconde moitié du XV^ siècle, vers 1566. Il appartenait à cette grande et puissante bourgeoisie
I. Motin ou Mottin : l'orthographe du nom ne me semble pas bien nettement fixée : dans les recueils de vers on lit indifféremment Motin et Mottin. Cependant, Chenu, L'Estoilleet La Thaumassière écrivent Motin; et le signataire de la Convention de 1568 se nomme Motin.
vin MOT IN
qu'anoblissaient les fonctions municipales , aux termes de lettres patentes de Louis XI, reconnaissant ainsi la fidélité de la vieille ville à la fortune de Charles VII, le petit roi de Bourges. Parmi les noms des deux cent trente-six notables qui signèrent, le i8 mai i$68j une convention par laquelle ils s^engageaient à s'unir pour la défense de l'Église catholique, je trouve un sieur Motin , probablement le père de notre poète : ce qui me confirme dans cette supposition, c'est que les noms de ses cosignataires sont reproduits en partie dans les œuvres manuscrites de Motin, devenu le camarade et l'ami des enfants de ces mêmes personnages.
L'éducation et l'instruction de Motin furent également soignées. En même temps qu'il apprenait l'escrime et l'équitation, comme s'il eût été gentilhomme, il suivait les cours de la célèbre université de Bourges. Cette université, fondée en 1466, comprenait cinq facultés : le droit civil, le droit canon, la théologie, la médecine et les arts; l'illustre Cujas y fut appelé en 1554. Motin, qui paraît avoir étudié plus spécialement le droit, eut Cujas comme professeur, et, par reconnaissance pour son ancien maître, en 1590, il composa son Tom^^^u, pièce que nous trouvons dans ses œuvres de jeunesse.
Motin, digne fils du signataire du traité d'U-
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nion, était un intrépide ligueur. Bien que le parti des politiques fût dissous depuis 1576, il restait encore un certain nombre de ces sages et prudents citoyens, les modérés du temps, dont Henri IV devait plus tard être le représentant autorisé. Mais alors ils étaient en butte à la risée publique. Motin ne les épargne pas.
Cependant la Ligue elle-même ou Sainte- Union, fondée en 1 577, se maintenait difficilement à Bourges. Vers 1 589, la ville était partagée entre deux factions : l'une, représentée par M. de La Châtre, tenait pour les Guises; l'autre, avec M. de La Grange, était dévouée au roi. Un des points les plus fortifiés de Bourges, la Grosse-Tour^ était occupé par les Ligueurs ; et certain jour, s^il faut en croire notre poète, on lui prêta, bien qu'il appartînt à l'Union, de sinistres projets contre cette position formidable.
Aussi bien plaisantait-il : car, depuis quelque temps, ses opinions politiques étaient singulièrement battues en brèche par Tamour.
Il s'était épris de la fille d'un échevin de Bourges, Mlle de La Croix, dont il célèbre la beauté avec cet enthousiasme qui n'appartient qu'aux jeunes cœurs. Il a bien quelques attentions délicates pour ses deux cousines Marguerite, pour sa commère Jeanne, pour Catherine Genthon, pour Madeleine Maréchal, etc., etc.; mais son véritable culte est tout
entier pour M^'^ de La Croix à qui sont adressées presque toutes les pièces du manuscrit.
Motin, esclave de sa folle passion, la promène par toute la ville, nuit et jour (lui aussi était noctambule), à la Tour, à Charlet, au Gué aux DanieSj quartiers de Bourges qui existent encore : il est sans cesse sur les pas de sa maîtresse, il l'accompagne au sermon, il revient avec elle au logis; mais une vieille sempiternelle, une duègne vigilante, la tante de M^'^ de La Croix, surveille les allées et les venues de notre amoureux. La belle Marie est affligée d'un bobo vulgaire, d'un clou : voilà Motin aux champs; mais ses angoisses redoublent, un voisin de M^le de La Croix vient d'être enlevé par la peste.
Une passion aussi profonde aurait dû être payée de retour : hélas ! Motin n'était pas favorisé de la nature ; à plusieurs reprises, surtout dans ses œuvres imprimées, il avoue avec une certaine amertume qu'il n'est pas <( beau », qu'il n'a pas « le poil blond des jeunes courtisans ». Et puis la fortune ne lui avait sans doute pas mieux souri que la nature. Or, sa maîtresse était belle, riche, dédaigneuse : un grand seigneur lui plaisait bien autrement qu'un méchant poète ; elle n'était pas insensible non plus aux séductions de l'uniforme. En vain Motin se confie-t-il aux bons soins d'un barbier qui lui prodigue toutes les séductions de ses
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cosmétiques, implore-t-il le secours et les consolations de ses amis d'enfance, adjure-t-il l'ingrate de ne pas le délaisser : il doit renoncer pour toujours à l'espoir de se faire aimer d'elle.
Une telle déception, qui fut la première grande douleur de sa vie, imprima à la muse de Motin cette teinte mélancolique qui reparaît dans toutes ses œuvres, lors même que l'auteur se laisse aller aux caprices les plus échevelés de son humeur satirique.
Du reste, Phorizon politique s'assombrissait tous les jours davantage. Motin, qui avait espéré, comme tant d'autres avant et après lui, trouver sa fortune dans la couronne de laurier des poètes, constatait avec douleur que « depuis six années » consacrées au culte des Muses il n'avait amassé que des rhumes et des rhumatismes. Aussi déclare-t-il formellement qu'il renonce à la poésie, la pire des professions, surtout pendant la guerre civile. N'eutil pas aussi d'autres déboires à la même époque? Dans un cantique, qui cependant pourrait bien n'être qu'une paraphrase d'un psaume connu, il parle en termes assez vagues de persécutions subies par sa famille, par ses frères, etc. Dans une autre pièce, il déclare qu'il va se faire capucin. A cette époque les amoureux dépités semblent avoir choisi les couvents de cet ordre ■ comme le