ACTE III , SCÈNE IV
AGATHE
Ma chère Lisette , dis-nous bien vite ce qui s'est passé.
LISETTE
Vous allez le savoir. La crainte d'être surprise par M. votre père^ m'a fait rester dans ce salon le moins de temps que j'ai pu. J'ai proposé à M. deFatenville de faire un tour de Tuileries , et nous sommes sortis. A peine ai-je eu mis le pied dans le jardin , que je me suis senti cette aisance , cet aplomb , cette démaiche fière et noble que doit avoir une femme de qualité. Comme je n'avais rien de mieux à faire que de bien prendre l'esprit de mon rôle , je me suis livrée à cette douce illusion , et j'ai donné deux tours d'allée au plaisir de me croire marquise.
DOR V AL
Ensuhe ?
84 l'adroite suivante,
LISETTE
Ensuite? j'ai songé à vos affaires ; et redoublant de coquetterie et d'éloges , j'ai fait briller aux yeux de M. de Fatenville mes cent mille livres de rente , et appuyant cette douce assertion de ces coups d'oeil vifs et ianguissans qui disent aux gens , Vous pouvez m'aimer, j'ai achevé de renverser sa pauvre tête.
AGATHE
A-t-il promis?
LISETTE
Allons par ordre. Mademoiselle. Plus je lui parlais de ma fortune, plus il me parlait de mes attraits. Son cœur battait pour mon argent , et son respect suffisait à peine pour contenir son amour. L'appât de l'or le rendant modeste pour la première fois de sa vie , il courbait à moitié le corps en élevant ses petits yeux vers mon visage, et son cœur vers mes cent mille livres de rente.
ACTK m, SCÈNE IV. 85
DORVAL
Dépéche-toi j voyons.
LISETTE
\ous n'êtes pas si respectueux que M. de Fatenville. Ne m'interromj>ez plus. J'ai profité de mon avantage; et faisant semblant d'être jalouse de vos charmes, je lui ai parlé de vous. Mademoiselle, de votre mariage prêt k se conclure. Il m'a juré qu'il ne se ferait pas : j'en ai demandé la raison en balbutiant^ il a baissé les yeux, j'ai baissé les miens. Un soupir que j'ai appliqué bien à propos lui a donné la hardiesse de me serrer la main : j'ai voulu me fâcher , un autre soupir m'a coupé la parole ; et devenant tous les deux plus hardis, il a osé me faire une déclaration que j'ai écoutée avec tout le trouble que j'ai pu imaginer.
DORVAL
Il t'a donc juré de t'adorcr toute sa vie ?
86 l'adroite suivante ,
LI SETTE
Oui, Monsieur.
AGATHE
Le ciel veuille qu il tienne son serment !
Bien obligée. Yous êtes reconnaissante ! Ce n'est pas tout; j'ai fait l'incrédule ; il a voulu dissiper mes tendres alarmes par les sermens les plus sacrés ; mais ce n'était pas des sermens que je voulais : et rejetant la vivacité de mes craintes sur la proximité du danger , je lui ai dit que rien au monde ne pourrait me convaincre de son amour s'il n'écrivait sur-le-champ à M. Mondorpour se dédire. Faisons mieux , m'at-il dit ; permettez-moi de vous écrire à vous-même, et de signer le serment que je fais de vous adorer toujours.
Mais, en homme qui ne veut rien risquer, il n'a pas manqué de me deman-