VIII
La vérité est le fondement et la justification de la beauté.
(Inédite.) IX*
La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.
(Inédite.)
Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de gens d'esprit employent si communément; les plus habiles affectent de les éviter toute leur vie pour s'en servir à quelque grande occasion et par quelque grand intérêt.
(Inédite '.)
Il y a des hommes que l'on estime qui n'ont pour
1. Pour la première phrase : la seconde forme la maxime n» cxxiv.
toute vertu que des vices qui sont propres à la société et au commerce de la vie.
La vertu est un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête afin de faire impunément ce qu'on veut.
(Inédite.) XIIP
On ne sauroit compter toutes les espèces de vanités.
(Inédite.)
XIY
La vérité qui fait les hommes véritables est une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et d'attirer à leurs paroles un respect de religion.
Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il l'est souvent de luy-mesme.
L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendroit les tyrans des autres, si la fortune leur en donnoit les moyens : il ne
se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs^ pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites : ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamor^ phoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là, il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y fait mille insensibles tours et retours. Là, il est souvent invisible à lui-même ; il y conçoit, il y nourrit et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en forme de si monstrueuses, que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît^ ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre^ naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs^ ses ignorances^ ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose^ et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés : mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même^ n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui ; en quoi il est semblable à nos yeux qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour euxmêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et dans ses plus importantes affaires, où la violence de
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ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent;, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements^ qu'il essaie de rompre inutilement à la Yue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps^ et sans aucun effort^ ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capahle dans le cours de plusieurs années; d'où l'on pourroit conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires ; il est impérieux et obéissant , sincère et dissimulé^ miséricordieux et cruel ^ timide et audacieux : il a de différentes inclinations, selon la diversité des tempéraments qui le tournent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs. 11 en change selon le changement de nos âges^ de nos fortunes et de nos expériences : mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une^ parce qu'il se partage en plusieurs^ et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant; et^ outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui et de
son propre fonds . Il est inconstant d'inconstance^ de légèreté^ d'anioiu% de nouveauté;, de lassitude et de dégoût. Il est capricieux^ et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement et avec des travaux incroyables à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions; il vit partout;, et il vit de tout ; il vit de rien^ il s'accommode des choses et de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre ; il entre dans leurs desseins; et^ ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte^ il travaille lui-même à sa ruine; enfin ;, il ne se soucie que d'être^, et pourvu qu'il soit^ il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité^, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire^ parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit;, il se rétablit en un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir^, il ne fait que le suspendre ou le changer^ et lors même qu'il est vaincu, et qu'on croit en être défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amourpropre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible; et
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Famour-propre trouve dans la violence continuelle de ses vagues une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements.
Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses métamorphoses, après avoir joué tout seul le personnage de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler, la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
Ces grandes et éclatantes actions, qui éblouissent les yeux des hommes, sont représentées par les politiques comme les effets des grands intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur et des passions. Ainsi, la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avoient de se rendre maîtres du monde, étoit un effet de jalousie.
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature
dont les rèdes sont infaillibles.
Les passions ont une injustice et un propre intérêt, qui fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le privilège de dire quand tout ce qui leur plaît est de ne blesser jamais personne.