‹ Œuvres inéditesChapitre 70 sur 81 · DE L'AMOUR ET DE LA VIE · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR ET DE LA VIE

L'amour est une image de nostre vie : l'un et l'autre sont sujets aux mesmes révolutions et aux mesmes changements. Leur jeunesse est pleine de joye et d'espérance; on se trouve heureux d'estre jeune, comme on se trouve heureux d'aymer. Cet estât si agréable nous conduit à désirer d'autres biens et on en veut de plus solides; on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, on est occupé des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune ; on cherche la protection des ministres, on se rend utile à leurs intérêts, on ne peut souffrir que quelqu'un prétende ce que nous prétendons. Cette émulation est traversée de mille soins et de mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir étably. Toutes les passions son alors satisfaites, et on ne prévoit pas qu'on puisse cesser d'être heureux.

Cette félicité est néanmoins rarement de longue durée^ et elle ne peut conserver longtemps la grâce de la nouveauté : pour avoir ce que nous avons souhaité, nous ne laissons pas que de souhaiter en-

core. Nous nous accoutumons à tout ce qui est à nous. Les mesmes biens ne conservent pas leur mesme prix, et ils ne touchent pas toujours également nostre goust. Nous changeons imperceptiblement sans remarquer nostre changement. Ce que nous avons obtenu devient une partie de nousmesmes, nous serions cruellement touchés de le perdre, mais nous ne sommes plus sensibles au plaisir de le conserver. La joye n'est plus vive, on en cherche ailleurs que dans ce qu'on a tant désiré. Cette inconstance involontaire est un effet du temps, qui prend malgré nous sur l'amour comme sur notre vie. Il en efface insensiblement chaque jour un certain air de jeunesse et de gayeté, et en détruit les plus véritables charmes : on prend des manières plus sérieuses, on joint des affaires à la passion. L'amour ne subsiste plus par lui-mesme^ il emprunte des secours étrangers. Cet estât de l'amour représente le penchant de l'âge, où on commence à voir par où on doit finir. Mais on n'a pas la force de finir volontairement, et dans le déclin de la vie, personne ne se peut résoudre de prévenir les dégoûts qui restent à éprouver. On vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la méfiance, la crainte de lasser, la crainte d'estre quitté sont des peines attachées à la vieillesse de l'amour, comme les maladies sont attachées à la trop longue durée de la vie. On ne sent plus qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade ; et on ne se sent aussi qu'on est amoureux que

pour sentir toutes les peines de l'amour. On ne sort de l'assoupissement des trop longs attachements que par le dépit et le chagrin de se voir toujours attaché. Enfin, de toutes les décrépitudes, celle de l'amour est la plus insupportable.

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