‹ Œuvres inéditesChapitre 24 sur 57 · DE CHAMBERY · texte numérisé non relu

DE CHAMBERY

E fut une belle époque pour l'esprit humain que celle où les papiers publics nous dirent : « l'homme peut enfin s'élever et se soutenir dans les airs. » Dans ce premier moment oii reioiinement et l'admiration ne nous laissaient pas même assez de sang-froid pour entrevoir des objections, toutes les tètes fermentèrent : on ne vit que. ballons, on ne parla que ballons. Depuis le physicien en titre jusqu'au dernier artisan, tout le monde voulut lancer le sien ; les enfants même apprirent à prononcer, Aérostat, Ga^, Baudruche, etc. ; et tandis que la renommée publiait en Europe chaque nouvel essai aérostatique, une nation aimable, idolâtre de tout ce qui lui appartient, et

qui ne s'informe pas, ava nt de décerner ses apothéoses, s'il y aura des incrédules ciiez les nations voisines, prodiguait aux inventeurs tout ce que la reconnaissance publique exaltée par l'admiration peut inventer de plus flatteur. Distinctions personnelles, élogss de toute espèce, bustes, médailles, inscriptions, etc. ; elle n'oubliait rien pour les rassasier de gloire et porter aux générations les plus éloignées l'histoire de cette découverte et le nom de ses auteurs.

Il est vrai qu'après les premiers accès de cette fijvre aérostatique, la voix aigre de la critique s'est fait entendre au milieu des clameurs de l'admiration : mais si l'enthousiasme de nos voisins a pu faire sourire de temps en temps le philosophe de sang-froid, que faut-il penser de cette espèce dî dédain avec lequel certaines gens ont accueilli cette découverte ? Ou nous nous trompons fort, ou il y a bien moins de philosophie dans la conduite des critiques que dans celle des enthousiastes.

Rendons justice aux premiers spectateurs de ces brillantes expériences : jamais peut-être l'enthousiasme ne fut plus pardonnable ; la machine aérostatique nous semble à tous égards digne des honneurs du fanatisme, et peut-être n'est-il pasau pouvoir de l'homme de l'envisager froidement. H y a dans cette expérience, indépendamment de toute idée d'utilité, quelque chose d'imposant qui subjugue les sens et commande l'admiration. L\trt de naviguer, ou même Je s'élever dans les airs, ne passait plus de nos jours que pour une chimère, destinée, comme le mou-

veinent perpétuel, à l'amusement de quelques cerveaux creux : rien ne paraissant plus visiblement au-dessus des forces humaines, la tentative seule jetait sur les téméraires un vernis de ridicule ; et l'opinion publique déterminée par le sort de tous les Icares passés^ croyait leur faire honneur en les plaçant un peu au-dessus des insensés.

Et voilà que tout à coup, contre l'attente universelle, dans le fond d'une province, et sans respect pour les calculs de tant de grands hommes qui démontraient la fo'ie de l'entreprise par a moins x, MM. de Montgolfier s'emparent de la découverte, et font pâlir l'envie avec leur toile et leur fumée.

Qu'on se transporte par la pensée au château de la Muette, dans ce moment où deux hommes intrépides (que l'injuste Renommée ne place peutêtre pas assez au-dessus de leurs successeurs) disaient pour la première fois « coupei les cordes ! » et, les premiers de leur espèce, suspendus à une frêle machine, planaient sur les têtes de cent mille spectateurs palpitants, — on pardonnera tout aux premiers élans de l'admiration.

Grand philosophe ! dont l'œil tout à la fois perçant et sévère voit toutes les faiblesses humaines et n'en pardonne aucune, daignez froncer cet auguste sourcil à l'aspect seul d'un ballon : songez quelquefois combien vous seriez porté à pardonner l'enthousiasme public, si vous en étiez l'objet, et souvenez-vous que l'orgueil national

est comme l'amour paternel : il faut savoir leur pardonner quelques enfantillages.

Mais à quoi servent les ballons? — Ecoutez, illustres critiques! c'est parce que nous ne le savons pas que nous faisons des ballons pour l'apprendre. Contemporains des premiers globes électriques, vous auriez sans doute conseillé de les briser, comme vous voudriez maintenant brûler nos ballons: car cette électricité qui nous a conduits aux paratonnerres et aux belles expériences de 3IM. Cavallo , Ledru , Quinquet , Bertholon, etc., cette électricité qui va bientôt se lier à d'autres phénomènes pour révéler peut-être les plus grands secrets de la nature, ne fut longtemps qu'une merveille stérile. En général, toute découverte qui apprend à l'homme des faits dont il ne se doutait pas, ou qui l'investit de forces nouvelles, doit être accueillie avec transport parce qu'avec ces forces ou ces connaissances, il peut voyager à travers une région inconnue aux générations passées, et que c'est pour lui le comble de l'imprudence et môme du ridicule de dire hardiment : « Je ne veux point visiter ce pays, je n'ai rien à y voir, » sans savoir ce qu'il peut y chercher, et bien moins ce qu'il peut y trouver sans le chercher.

Ces réflexions nous ont déterminés à former une souscription destinée ù procurer au public une expérience aérostatique. Le ballon que nous faisons construire et auquel nous avons cru pour de bonnes raisons devoir donner une forme parfaitement sphérique, portera trois personne» : son

Page 1