LIVRE VI
Depuis 1537 jusqu'à l'an 1546.
Le landgrave travaille à entretenir l'union entre les latliériens et les zuingliens. Nouveau remède qu'on trouve à l'incontinence de ce prince, en lui permettant d'épouser une seconde femme durant la vie de la première. Instruction mémorable qu'il donne à Bucer pour faire entrer Luther et Melanchton dans ce sentiment. Avis doctrinal de Luther, de Bucer et de Melanchton en faveur de la polygamie. Le nouveau mariage est fait ensuite de cette consultation. Le parti en a honte, et n'ose ni le nier ni l'avouer. Le landgrave porte Luther à supprimer l'élévation du Saint Sacrement, en faveur des Suisses, que cette cérémonie rebutait de la ligue de Smalcalde. Luther à cette occasion s'échauffe de nouveau contre les sacramentaires. Dessein de Melanchton pour détruire le fondement du sacrilice de l'autel. On reconnaît dans le parti que le sacrifice est inséparable de la présence réelle et du sentiment de Luther. On en avoue autant de l'adoration. Présence momentanée, et dans la seule réception, comment établie. Le sentiment de Luther méprisé par Melanchton et par les théologiens de Leipsick et de Vitemberg. Thèses emportées de Luther contre les théologiens deLouvain. Il reconnaît le Sacrement adorable ; il déteste les zuingliens , et il meurt
L'accord de Vitemberg ne subsista guère : c'était / une erreur de s'imaginer qu'une paix plâtrée comme ' celle-là piit être de longue durée, et qu'une si grande opposition dans la doctrine, avec une si grande altération dans les esprits, piit être surmontée par des équivoques. Il échappait toujours à Luther quelque mot fâcheux contre Zuingle. CeiLx de Zu*
' Met. lib. I, ep. 65. — * Lib. iv, ep. 70.
HISTOIIIE
ricli ne manquaient pas de défendre leur docteur : mais Philippe, landgrave de liesse qui avait toujours dans l'esprit des desseins de guerre, tenait uni autant qu'il pouvait le parti protestant, et empêcha durant quelques années qu'on n'en vînt à une rupture ouverte. Ce prince était le soutien de la ligue de Smalcalde; et par le besoin qu'on avait de lui dans le parti , on lui accorda une chose dont il n'y avait point d'exemple parmi les chrétiens : ce fut d'avoir deux femmes à la fois ; et la réforme ne trouva que ce seul remède à son incontinence. Les historiens qui ont écrit que ce prince était à cela près fort tempérant • , n'ont pas su tout le secret du parti : on y couvrait le plus qu'on pouvait l'intempérance d'un prince que la réforme vantait au-dessus de tous les autres. Nous voyons, dans les lettres de Melanchton », qu'en 1539, du temps que la ligue de Smalcalde se rendit si redoutable, ce prince avait une maladie que l'on cachait avec soin : c'était de ces maladies qu'on ne nomme pas. Il en guérit; et pour ce qui touche son intempérance, les chefs de la réforme ordonnèrent ce nouveau remède dont nous venons de parler. On cacha le plus qu'on put cette honte du nouvel Évangile. M. de Thou , tout pénétrant qu'il était dans les affaires étrangères, n'en a pu découvrir autre chose , sinon que ce prince,/>ar/e conseil de ses pasteur s, avait une concubine avec sa femme. C'en est assez pour couvrir de honte ces faux pasteurs qui autorisaient le concubinage : mais on ne savait pas encore alors que ces pasteurs étaient Luther lui-même avec tous les chefs du parti , et qu'on permit au landgrave d'avoir une concubine à titre de femme légitime, encore qu'il en eût une autre dont le mariage subsistait dans toute sa force. Maintenant tout ce mystère d'iniquité est découvert par les pièces que l'électeur palatin Charles-Louis (c'est le dernier mort) a fait imprimer, et dont le prince Ernest de Hesse, un des descendants de Philippe, a manifesté une partie depuis qu'il s'est tait catholique.
Le livre que le prince palatin lit imprimer a pour titre : Considérations consciencieuses sur le mariage, amc un éclaircissement des quesdofis agitées jusqu'à présent touchant l'adultère, la scpatation et lapolygamie. Le livre parut en allemand en 1G79 , sous le nom emprunté de Daplmœus Arcuarius sous lequel était caché celui de Laurentius Bœger, c'est-à-dire Laurent l'Archer, un des conseillers de ce prince.
Le dessein de ce livre est en apparence de justifier Luther contre Bellarmin, qui l'accusait d'avoir autorisé la polygamie ; mais en effet il fait voir que Luther la favorisait; et alin qu'on ne pût pas dire qu'il aurait peut-être avancé cette doctrine dans les commencements de la réforme, il produit ce qui s'est fait longtemps après dans le nouveau mariage du landgrave.
Là, il rapporte trois pièces, dont la première est une instruction du landgrave même donnée à Bucer; car ce fut lui qui fut charge de toute la
' Thuan. lib. iv, ad an. 1557. — ' Mel. lib it, ep- 21*.
négociation avec Luther ; et on voit par là que \e landgrave l'employait à bien d'autres accommodements qu'à celui des sacramentaires. Voici un fidèle extrait de cette instruction ; et comme la pièce est remarquable, on la pourra voir ici tout entière traduite d'allemand en latin de mot à mot, et de bonne main '.
Le landgrave expose d'abord, que « depuis sa « dernière maladie il avait beaucoup réfléchi sur « son état, et principalement sur ce que quelques « semaines après son mariage il avait commen«;é « à se plonger dans l'adultère : que ses pasteurs « l'avaient exhorté souvent à s'approcher de la « sainte table ; mais qu'il croyait y trouver son ju- « gement, parce qu'il ne veut pas quitter une « telle vie. » Il rejette la cause de ses désordres sur sa femme, et il raconte les raisons pour lesquelles il ne l'a jamais aimée : mais comme il a peine à s'expliquer lui-même de ces choses, il en a, dit-il, découvert tout le secret à Bucer ».
Il parle ensuite de sa complexion, et des effets de la bonne chère qu'on faisait dans les assemblées de l'Empire, où il était obligé de se trouver ^. Y mener une femme de la qualité de la sienne , c'était un trop grand embarras. Quand ses prédicateurs lui remontraient qu'il devait punir les adultères et les autres crimes semblables : « Comment, « disait-il, punir les crimes oii je suis plongé moi- « même? Lorsque je m'expose à la guerre pour la « cause de l'Évangile, je pense que j'irais au dia- « ble si j'y étais tué par quelque coup d'épée ou « de mousquet 4, Je vois qu'avec la femme que « j'ai , ni je ne puis, ni je ne veux changer de « vie, dont je prends Dieu a témoin; de sorte « que je ne trouve aucun moyen d'en sortir que « par les remèdes que Dieu a permis à l'ancien « peuple*; » c'était à dire la polygamie.
Là il rapporte les raisons qui lui persuadent qu'elle n'est pas défendue sous l'Évangile ^; et, ce qu'il y a de plus mémorable, c'est qu'il dit o savoir que Luther et Melanchton ont conseillé « au roi d'Angleterre de ne point rompre son ma- « riage avec la reine sa femme, mais avec elle d'en « épouser encore une autre 7. » C'est là encore un secret que nous ignorions. Mais un prince si bien instruit dit qu'il le sait, et il ajoute qu'on lui doit d'autant plutôt accorder ce remède, qu'il ne le demande que pour le salut de son âme. « Je ne veux « pas, poursuit-il, demeurer plus longtemps dans « les lacets du démon; je ne fuis, ni ne veux « m'en tirer que par cette voie : c'est pourquoi je « demande à Luther, à Melanchton et à Bucer « même, qu'ils me donnent un témoignage que je « la puis embrasser *. Que s'ils craignent que ce « témoignage ne tourne à scandale en ce temps, et « ne nuise aux affaires de l'Évangile , s'il était im- « primé, je souhaite tout au moins qu'ils me don- « nent une déclaration par écrit , que si je me ma- « riais secrètement, Dieu n'y serait point offensé,
I Voyez à la fin de ce livre y\. — » Instr. n. 1,2. — ^Jhiâ. n. 3. — ♦ Ihid. n. 5. — ' Ibid. n. G. —« Ibid. el seq. — ' Jbid. n. 10 — * Ibid. n. 11.
DES VAKI AXIONS, LIV. VI.
« et qu'ils cherclienl los moyens de rendre avec le
• temps ce mariage public; en sorte que la femme « que j'épouserai ne passe pas pour une personne
• malhouuéte; autrement, dans la suite du temps, « l'Église en serait scandalisée '. »
Après il les assure « qu'il ne faut pas craindre que « ce second mariage l'oblige à maltraiter sa pre- « mière femme , ou même de se retirer de sa com- « pagnie; puisqu'au contraire il veut en cette occa- « sion porter sa croix , et laisser ses états à leurs « communs enfants. Qu'ils m'accordent donc, con- « tinue ce prince, au nom de Dieu, ce que je leur « demande, alin que je puisse plus gaiement vivre « et mourir pour la cause de l'Évangile , et entre- « prendre plus volontiers sa défense; et je ferai de « mon côté tout ce qu'ils m'ordonneront selon la « raison, soit qu'ils me demandent les biens des « MONASTÎîRES, OU d'autrcs choses semblables». »
On voit comme il insinue adroitement les raisons dont il savait, lui qui les connaissait si intimement qu'ils pouvaient être touchés, et comme il prévoyait que ce qu'ils craindraient le plus serait le scandale, il ajouteque « les ecclésiastiques haïssaient déjà telle- « ment les protestants, qu'ils ne les haïraient ni e plus ni moins pour cet article nouveau, qui per- « mettrait la polygamie. Que si contre sa pensée il « trouvait Melanchton et Luther inexorables , il lui « roulaitdans l'esprit plusieursdesseins, entre autres a celui de s'adresser à l'empereur pour cette dispense, « quelque argent qu'il lui en pût coûter ^. » C'était « là un endroit délicat : « car il n'y avait point d'ap-
• parcnce, poursuit-il, que l'empereur accorde cette « permission sans la dispense du Pape dont je ne me « soucie guère, dit-il : mais pour celle de l'empereur, « je ne la dois pas mépriser, quoique je n'en ferais « cjue fort peu de cas, si je ne croyais d'ailleurs que « Dieu a plutôt permis que défendu ce que je sou- « haite : et si la tentative que je fais de ce côté-ci « (c'est-à-dire de celui de Luther) ne me réussit « pas, une crainte humaine me porte à demander « le consentement de l'empereur, dans la certitude « que j'ai d'en obtenir tout ce que je voudrais, en « donnant une grosse somme d'argent à quelqu'un « de ses ministres. ^lais quoique pour rien au monde « je ne voulusse me retirer de l'Évangile, ou me « laisser entraîner dans quelque affaire qui fût con- « traire à ses intérêts, je crains pourtant que les « Impériaux ne m'engagent à quelque chose qui ne « serait pas utile à celte cause et à ce parti. Je de- « mande donc, conclut-il, qu'ils me donnent le se- « cours que j'attends , de peur que je ne l'aille chercher EX QUELQUE AUTRE LIEU moins agréable; « puisque j'aime mieux mille fois devoir mon repos « à leur permission, qu'à toutes les autres permis- « sions humaines. Enfin, je souhaite d'avoir par
• écrit le sentiment de Luther, de Melanchton et de « Bucer, afin que je puisse me corriger, et appro- « cher du sacrement en bonne conscience. Donné à « INIelsuingue, le dimancheaprès la Sainte-Catherine
• 1339. Philippe, landgrave de Hesse. »
» liislr. n. 12. — ' Ibid. n. 13. — ' Ihid. n. 14 et J».
ro
L'instruction était aussi pressante que délicate. On voit les ressorts que le landgrave fait jouer : il n'oublie rien; et quelque mépris qu'il témoignât pour le Pape, c'en était trop pour les nouveaux docteurs de l'avoir seulement nommé en cette occasion. Un prince si habile n'avait pas lâché cette parole sans dessein; et d'ailleurs c'était assez de montrer la liaison qu'il semblait vouloir prendre avec l'empereur, pour faire trembler tout le parti. Ces raisons valaient beaucoup mieux que celles que le landgrave avait tâché de tirer de l'Écriture, A de pressantes raisons on avait joint un habile négociateur. Ainsi Bucer tira de Luther une consultation en forme, dont l'original fut écrit en allemand, de la main et du style de Melanchton '. On permet au landgrave, selon l'Évangile » (car tout se fait sous ce nom dans la réforme) , d'épouser une autre femme avec la sienne. Il est vrai qu'on déplore l'état où il est , de ne pouvoir s'abstenir de ses adultères tant qu'il n'aura qu'une femme ^, et on lui représente cet état comme très-mauvais devant Dieu, et comme contraire à la sûreté de sa conscience ^. Mais en même temps et dans la période suivante on le lui permet, et on lui déclare qu'il peut épouser une second femme s'ily est entièrement résolu, pourvu seulement qu'il tienne le cas secret. Ainsi une même bouche prononce le bien et le mal ^. Ainsi le crime devient permis en le cachant. .Te rougis d'écrire ces choses, et les docteurs qui les écrivirent en avaient honte. C'est ce qu'on voit dans tout leur discours tortueux et embarrassé. Mais enfin il fallut trancher le mot, et permettre au landgrave, en termes formels , cette bigamie si désirée. Il fut dit pour la première fois depuis la naissance du christianisme , par des gens qui se prétendaient docteurs dans l'Église, que Jésus-Christ n'avait pas défendu de tels mariages. Cette parole de la Genèse, il seront deux dans une chair ^ , fut éludée, quoique Jésus-Christ l'eût réduite à son premier sens, et à son institution primitive, qui ne souffre que deux personnes dans le lien conjugal 7. L'avis en allemand est signé par Luther, Bucer et Melanchton». Deux autres docteurs , dont Melander, ministre du landgrave , était l'un , le signèrent aussi en latin à Vitemberg, au mois de décembre 1539. Cette permission fut accordée par /o7'}7ie de dispense, et réduite au cas de nécessité^; car on eut honte de faire passer cette pratique en loi générale. On trouva des nécessités contre l'Évangile; et après avoir tant blâmé les dispenses de Rome, on osa en donner une de cette importance. Tout ce que la réforme avait de plus renommé en Allemagne consentit à cette iniquité. Dieu les livrait visiblement au sens réprouvé ; et ceux qui criaient contre les abus , pour rendre l'Église odieuse, en commettent de plus étranges et en plus grand nombre dès les premiers temps de^ leur réforme , qu'ils n'en ont pu ramasser ou inveo-
• Foyez à la fin de ce livre vi. — ' Consull. de Luther, n 21 , 22. — 3 Ihid. «. 20. — * iV. 21. — *yac. m, H).—*lbid. n. 6. Geii. u,24.— ' Mallh.\i\,i, 5, 6. — »Liv. des Comté, conscient. 5, n. 2. — » Consul, n. i, 10, 21.
RO HISTOIRE
1er dans In suite de tant de siècles , où ils reprochent à l'Église sa corruption.
Le landgrave avait bien prévu qu'il ferait trembler ses docteurs , en leur parlant seulement de la pensée qu'il avait de traiter de cette affaire avec l'empereur. Ou lui répond que ce prince n'a ni foi, nireligion; que c'est un trompeur qui n'a rien des mœurs germaniques, avec qui il est dangereux de prendre des liaisons '. Écrire ainsi à un prince de l'F.mpire, qu'est-ce autre chose que de mettre toute l'Allemagne en feu? Mais qu'y a-t-il de plus bas que ce qu'on voit à la tête de cet avis.' Not7'e ^pauvre Église, disent-ils*, petite, misérable et abandonnée a besoin de princes régents vertueux. Voilà, si on sait l'entendre, la raison des nouveaux docteurs. Os princes vertueux, dont on avait besoin dans la réforme, étaient des princes qui voulaient qu'on Qt servir l'Évangile à leurs passions. L'Église, pour son repos temporel , peut avoir besoin du secours des princes : mais établir des dogmes pernicieux et inouïs pour leur complaire, et leur sacrifier par ce moyen l'Évangile qu'on se vante de venir rétablir, c'est le vrai mystère d'iniquité , et la désolation dans le Sanctuaire.
Une si infâme consultation eût déshonoré tout le parti , et les docteurs qui la souscrivirent n'auraient pas pu se sauver des clameurs publiques, qui les auraient rangés comme il l'avouent, parmi les mahométans, ou parmi les anabaptistes, qui font un j"u du mariage. Aussi le prévirent-ils dans leur a vis, et défendirent sur toutes choses au landgrave de découvrir ce nouveau mariage *. Il ne devait y avoir qu'un très petit nombre de témoins, qui devaient encore être obligés au secret, sous le sceau de la confession'*; c'est ainsi que parlait la consultation. La nouvelle épouse devait passer pour concubine. On aimait mieux ce scandale dans la maison de ce prince, que celui qu'aurait causé dans toute la chrétienté l'approbation du mariage si contraire à l'Évangile, et à la doctrine commune de tous les chrétiens.
La consultation fut suivie d'un mariage dans les .formes entre Philippe , landgrave de Hesse , et Marguerite deSaal, du consentement de Christine de Saxe , sa femme. Le prince en fut quitte pour déclarer en se mariant qu'il ne prenait cette seconde f^mme par aucune légèreté ni curiosité, mais par « d'inévitables nécessités de corps et de conscience « que son altesse avait expliquées à beaucoup de « doctes, prudents, chrétiens et dévots prédicateurs « qui lui avaientconseillé de mettre sa conscience en « repos par ce moyen *. » L'instrument de ce mariage, daté du 4 mars 1540, est, avec la consultation, dans le livre qui fut publié par l'ordre de l'électeur palatin. Le prince Ernest a encore fourni les mêmes pièce.0 : ainsi elles sont publiques en deux manières. Il y a dix ou douze ans qu'on en a produit des extraits dans un livre qui a couru toute la France 6, sans avoir été contredit; et on vient
(\c nous les donner en forme si authentique ', qo'il n'y a pas moyen d'en douter. Pour ne rien laisser à désirer, j'y ai joint l'instruction du landgrave : et l'histoire maintenant est complète.
Les crimes échappent toujours par quelque endroit Quelque précaution qu'on eût prise pour cacher ce mariage scandaleux, on ne laissa pasd'en soupçonner quelque chose; et il est certain qu'on l'a reproché au "landgrave aussi bien qu'à Luther dans des écrits publics : mais ils s'en tirèrent par des équivoques. Un auteur allemand a publié une lettre du landgrave à Henri le jeune, duc de Brunsvick'.où il lui parle en ces termes:» Vousmerepro- « chez un bruit qui court que j'ai pris une seconde « femme, la première étant encore en vie. Mais je « vous déclare que si vous, ou qui que ce soit, dites « que j'ai contracté un mariage non chrétien , ou « quej'aifaitquelquechoseindigned'un prince chré- « tien, on me l'impose par pure calomnie : car, « quoiqu'envers Dieu je me tienne .pour un malheu- « reux pécheur , je vis pourtant en ma foi et en ma « conscience devant lui d'une telle manière que mes « confesseurs ne me tiennent pas pour un homme non « chrétien. Je ne donne scandale à personne, et je K vis avec la princesse ma femme dans une parfaite « intelligence. » Tout cela était véritable selon s» pensée; car il ne prétendait pas que le mariage qu'on lui reprochait fût non chrétien. La landgrave sa femme en était contente , et la consultation avail fermé la bouche aux confesseurs de ce prince. Lu ther ne répond pas avec moins d'adresse. On reproche, dit-il 3, « au landgrave que c'est un polygame. « .le n'ai pas beaucoup à parler sur ce sujet-là. Le « landgrave est assez fort, et a des gens assez sa- « vants pour le défendre. Quant à moi, je connais « une seule princesse et landgrave de Hesse , qui est « et qui doit être nommée la femme et la mère en « Hesse; et il n'y en a point d'autre qui puisse don- « ner à ce prince déjeunes landgraves, que la prin- « cesse qui est fille de George, duc de Saxe. » En effet , on avait donné bon ordre que ni la nouvelle épouse ni ses enfants ne pussent porter le titre de landgraves. Se défendre de cette sorte, c'est arder à sa conviction, et reconnaître la honteuse corruption qu'introduisaient dans la doctrine ceux qui ne parlaient dans tous leurs écrits que du rétablissement du pur Évangile.
Après tout, Luther ne faisait que suivre les principes qu'il avait posés ailleurs. .l'ai toujours crain: de parler de ces inévitables nécessités qu'il reconnaissait dans l'union des deux sexes , et du sermon scandaleux qu'il avait fait à Vitemberg sur le mariage : mais puisque la suite de cette histoire m'a une fois fait rompre une barrière que la pudeur m'avait imposée, je ne puis plus dissimuler ce qui se trouve bien imprimé dans les oeuvres de Luther <. Il est donc vrai que dans un sermon qu'il fit à Vitemberg pour la réformation du mariage, il ne rougit
< Consult. n. 23, 2i. — */6/c7. n. S."—' Consul, n. 10, I».
— ♦ 76. «. 21 . — ^ Inst. copulat. Foyez àlajinde ce livre vi.
— « Lettres de Gaatineau.
' rarill. Hist. de VHérés. liv. xil. — ' Hortlederus de raus. bail. Gerwi. an. 1640. — ^ T. vu. Jer. fol. 425. — » T. t. Serm. de matrim.f. 123.
DKS VARIATIONS, LIV VI
pas de prononcer ces infâmes et scandaleuses paroles : « Si elles sont opiniâtres (il parle des femmes), il « est à propos que leurs maris leur disent : Si vous « ne voulez pas , une autre le voudra : Si la maî- 1 « tresse ne veut pas venir, que la servante appro- ! « che. » Si on entendait un tel discours dans une farce et sur le théâtre, on en aurait honte. Le chef des réformateurs le prêche sérieusement dans l'église; et comme il tournait en dogmes tous ses excès, il ajoute : « Il faut pourtant auparavant que le « mari amène sa femme devant l'église , et qu'il « l'admoneste deux ou trois fois : après, répudiez- « la, et prenez Esther au lieu de Vnsthi. » C'était une nouvelle cause de divorce ajoutée à celle de l'adultère. Voilà comme Luther a traité le chapitre de la réformation du mariage. Il ne lui faut pas demander dans quel évangile il a trouvé cet article : c'est assez qu'il soit renfermé dans les nécessités qu'il a voulu croire au-dessus de toutes les lois et de toutes les précautions. Faut-il s'étonner après cela de ce qu'il permit au landgrave? Il est vrai que dans ce sermon il oblige à répudier la première femme avant que d'en prendre une autre ; et dans la consultation il permet au landgrave d'en avoir deux. Mais aussi le sermon fut prononcé en 1 522 , et la consultation est écrite en 1539. Il était juste que Luther apprît quelque chose en dix-sept ou dixhuit ans de réformation.
Depuis ce temps; le landgrave eut un pouvoir presque absolu sur l'esprit de ce patriarche de la réforme; et après en avoir senti le faible dans une matière si essentielle, il ne le crut pas capable de lui résister. Ce prince était peu versé dans les controverses : mais en récompense il savait en habile politique concilier.les esprits, ménager les intérêts différents, et entretenir les ligues. Sa plus grande passion était de faire entrer les Suisses dans celle de Smalcalde. Mais il les voyait offensés de beaucoup de choses qui se pratiquaient parmi les luthériens, et en particulier de l'élévation du Saint-Sacrement , que l'on continuait de faire au son de la cloche, le peuple, frappant sa poitrine , et poussant des gémissements et des soupirs ». Luther avait conservé vingt-cinq ans ces mouvements d'une piété dont il savait bien que Jésus-Christ était l'objet : mais il n'y avait rien de fixe dans la réforme. Le landgrave ne cessa d'attaquer Luther sur ce point, et il le persécuta tellement, qu'après avoir laissé abolir cette coutume dans quelques églises de son parti, à la fin il l'ôta lui-même dans celle de Vitemberg qu'il conduisait ». Ces changements arrivèrent en 1542 et 1543. On en triompha parmi les sacraraentaires : ils crurent à ce coup que Luther se laissait fléchir : on disait même parmi les luthériens, qu'il s'était enfin relâché de cette admirable vigueur avec laquelle il avait jusqu'alors soutenu l'ancienne doctrine de la présence réelle , et qu'il commençait à s'entendre avec les sacraraentaires. Il fut piqué de ces bruits , car il souffrait avec im-
ï Gasp. Peiic. nar. hùt. de Phil. Mel. soceri sut sentent de C<BH. Dom. Amhergœ, 1596 , p. 24. — ' Peuc. Ibid. Sultferi ep. ad Calv. inter Calv. ep. p. 52. Bosscrr. — toke it.
patience les moindres choses qui blessaient son autorité '. Peucer, gendre de Melanchton , dont nous avons pris ce récit, remarque qu'il dissimula quelque temps : car son grand cœur, dit-il , ne se laissait pas facilement émouvoir. Nous allons voir néanmoins comment on lui faisait prendre feu. Un médecin nommé Vildus , célèbre dans sa profession, et d'un grand crédit parmi la noblesse de Misnie, où ces bruits se répandaient le plus contre Luther, le vint voir à Vitemberg, et fut bien reçu dans sa maison. Il arriva, poursuit Peucer, que dans un festin où était aussi Melanchion, ce médecin échauffé du vin (car on buvait comme ailleurs à / la table des réformateurs , et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger), « ce 0 médecin, disje, se mit à parler avec peu de « précaution sur l'élévation otée depuis peu ; et il « dit tout franchement à Luther, que la commune « opinion était qu'il n'avait fait ce changement que « pour plaire aux Suisses, et qu'il était enfin entré « dans leurs sentiments. y> Ce gi-andcœurne fut pas à l'épreuve de ce discours fait dans le vin : son émotion fut visible; et Melanchton prévit ce qui arriva. Luther fut animé par ce moyen contre les Suisses, et sa colère devint implacable à l'occasion de deux livres que ceux de Zurich firent imprimer dans la même anuée. L'un fut une version de la Bible faite par Léon de JufJa, ce fameux Juif qui embrassa le parti des zuingliens : l'autre fut les œuvres de Zuingle soigneusement ramassées , avec de grands éloges de cet auteur. Quoiqu'il n'y eût rien dans ces livres contre la personne de Luther, aussitôt après leur publication il s'emporta à des excès inouïs, et ses transports n'avaient jamais paru si violents. Les zuingliens publièrent, et les luthériens l'ont presque avoué, que Luther ne put souffrir qu'un autre que lui se mêlât de tourner la Bible *. Il en avait fait une version tràs-élégante en sa langue; et il crut qu'il y allait de son honneur que la réforme n'en eût point d'autre, du moins où l'allemand était entendu. Les oeuvres de Zuingle réveillèrent sa jalousie ^ ; et il crut qu'on lui voulait toujours opposer cet homme, pour lui disputer la gloire de premier des réformateurs. Quoi qa'il en soit, Melanchton et les luthériens demeurent d'accord qu'après cinq ou six ans de trêve, Luther recommença le premier la guerre, avec plus de fureur que jamais. Quelque pouvoir que le landgrave eût sur l'e.sprit de Luther, il n'en pouvait pas retenir longtemps les emportements. Les Suisses produisent des lettres de la propre main de Luther, où il défend au libraire qui lui avait fait présent de la version de Léon , de lui rien envoyer jamais de la part de ceux de Zurich; « que c'était des hommes dam- « nés , qui entraînaient les autres en enfer ; que les « Églises ne pouvaient plus communiquer avec eux, « ni consentir à leurs blasphèmes, et qu'il avait ré- « solu de les combattre par ses écrits et par ses « prières jusqu'au dernier soupir 4. »
» Peuc. ibid. Sultzeri cp. ad Calv. inter Calv. ep. p. M.
— » Hosp. part 2. I&.3, Calix. Judicium , n. ~,i , 121,
- » Ibid.f. 184. — * Ihid.f. 183.
HISTOIRE
Il tint parole. L'année suivante il publia une explication sur la Genèse, où il mit Zuingle et Œcoîampade avec Arius , avec Muncer et les anabaptistes, avec les idolâtres qui se faisaient taie idole de leurs pensées, et les adoraient au mépris de la parole de Dieu. Mais ce qu'il publia ensuite fut bien plus terrible : ce fut sa petite Confession de foi, où il les traita d'i7isensés , de blasphémateurs , de gens de néant, de damnés pour qui il n'était plus permis de prier ' : car il poussa la chose jusque-là , et protesta qu'il ne voulait plus avoir avec eux aucun commerce, ni par lettres , ni par paroles, ni par œuvres, s'ils ne confessaient « que le pain « de l'eucharistie était le vrai corps naturel de No- '« tre-Seigneur, que les impies, et même le traître
• Judas , ne recevaient pas moins par la bouche, « que saint Pierre et les autres vrais fidèles. »
Par là il crut mettre fin aux scandaleuses interprétations des sacramentaires , qui tournaient tout à leur sens; et il déclara qu'il tenait pour fanatiques ceux qui refuseraient de souscrire à cette dernière Confession de foi 2. Au reste, il ^ prenait d'un ton si haut , et menaçait tellement le monde de ses anathèmes , que les zuingliens ne rappelaient plus que le nouveau Pape, et le nouvel Antéchrist 3 .
Ainsi la défense ne fut pas moins violente que l'attaque. Ceux de Zurich , scandalisés de cette expression étrange, Le pain et le vrai corps naturel de Jésus-Christ, le furent encore davantage des injures atroces de Luther : de sorte qu'ils firent un livre qui avait pour titre : Coyitre les vaines et scandaleuses calomnies de Luther, où ils soutenaient « qu'il fallait être aussi insensé que lui pour enduo rer ses emportements; qu'il déshonorait sa vieil- « lesse, et se rendait méprisable par ses violences ; « et qu'il devrait être honteux de remplir ses livres « de tant d'injures et de tant de diables. »
Il est vrai que Luther avait pris soin de mettre le diable dedans et dehors , dessus et dessous , à droite et à gauche, devant et derrière les zuingliens, en inventant de nouvelles pJirases pour les pénétrer de démons, et répétant ce mot odieux jusqu'à faire horreur.
C'était sa coutume. En 1542, comme le Turc menaçait plus que jamais l'Allemagne, il avait publié une prière contre lui , où il mêla le diable d'une étrange sorte : « Vous savez, disait-il 4, ô «( Seigneur! que le diable, le Pape, et le Turc n'ont « ni droit ni raison de nous tourmenter; car nous « ne les avons jamais offensés : mais, parce que nous a confessons que vous , ô Père, et votre fils Jésus- « Christ, et le Saint-Esprit, êtes un seul Dieu « éternel, c'est là notre péché, c'est tout notre crime ; n c'est pour cela qu'ils nous haïssent et nous per- « séculent; et nous n'aurions plus rien àcrain-
• dre d'eux, ni nous renoncions à cette foi. « Quel aveugiemeni de mettre ensemble le diable, le Pape et le Turc, comme les trois ennemis de la foi de la
* Horp. part. 2. p. 186, IG7. CaCix. Jud. n. Ti.p. I23etseq. iMth. parv. Conf. — ' Conc. p. 734. Luther, t. U.f. 325. — t Hi/sp. 193. — * Sleid. l. xiy.
Trinité! Quelle calomnie d'assurer que le Pape les persécute pour cette foi ! Et quelle folie de s'excuser envers l'ennemi du genre humain , comme un homme qui ne lui a jamais donné aucun mécontentement!
Un peu après que Luther se fut échauffé de nouveau, de la manière que nous avons vue, contre les sacramentaires, Bucer dressa une nouvelle .Con-' fession de foi. Ces messieurs ne s'en lassaient pas : il sembla qu'il la voulût opposer à la petite Confession que Luther venait de publier. Celle de Bucer roulait à peu près sur les expressions de l'accord de Vitemberg, dont il avait été le médiateur ' : mais il n'aurait pas fait une nouvelle Confession de foi , s'il n'avait voulut changer quelque chose. C'est qu'il ne voulait plus dire aussi nettement et aussi généralement qu'il avait fait, qu'on pouvait prendre sans foi le corps du Sauveur , et le prendre trèi^réellement en vertu de l'institution de Notre-Seigneur, que nos mauvaises dispositions ne pouvaient priver de son efficace. Bucer corrige ici cette doctrine, et il semble mettre pour condition de la présence de Jésus-Christ dans la Cène, non-seulement qu'on la célèbre selon l'institution de Jésus-Christ, mais encore qu'on ait une foi solide aux paroles par lesquelles il se donne lui-même ». Ce docteur, qui n'osait donner une foi vive à ceux qui communiaient indignement , inventa en leur faveur cette foi solide, que je laisse à examiner aux protestants ; et par une telle foi il voulait que les indignes reçussent et le Sacrement, et le Seigneur même ^.
Il paraît embarrassé sur ce qu'il doit dire de la communion des impies. Car Luther, qu'il ne voulait pas contredire ouvertement, avait décidé dans sa petite Confession , qu'ils recevaient Jésus-Christ aussi véritablement que les saints. Mais Bucer, qui ne craignait rien tant que de parler nettement, dit que ceux d'entre les impies qui ont la foi pour un temps, reçoivent Jésus-Christ dans une énigme,comme ils reçoivent l'Évangile. Quels prodiges d'expressions! Et pour ceux qui n'ont aucune foi, il semble qu'il devait dire qu'ils ne reçoivent point du tout Jésus-Christ. Mais cela serait trop clair : il se contente de dire , qu'ils ne voient et ne touchent dans le Sacrement que ce qui est sensible. Et que veut-il donc qu'on y voie et qu'on y touche, si ce n'est ce qui est capable de frapper les sens ? Le reste , c'est-à-dire le corps du Sauveur , peut être cru ; mais persoane ne se vante ni de le voir ni de le toucher en lui-même; et les fidèles n'ont de ce côté-là aucun avantage sur les impies. Ainsi, à son ordinaire, Bucer ne fait que brouiller; et par ses subtilités il prépare la voie, comme nous verrons, à celle de Calvin et des calvinistes.
Melanchton durant ces temps prenait un soin particulier de diminuer, pour ainsi parler, la présence réelle, en tâchant de la réduire au temps précis de l'usage. C'est ici un dogme principal du luthéranisme; et il importe de bien entendre comment il s'est établi dans la secte.
' Cl-degsus , Uv. lY. — * Conf. Bue. ilid. art . 22. — î Ihid, art. 23.
DES VARIATIONS, LIV. VL
T/aversion do la nouvelle réforme était la messe, quoique la messe au fond ne fût autre chose que les prièrespubliques de l'Éî^lise, consacrées parla célébration de reucliaristie, où Jésus-Christ présent honorait son Père, et sanctifiait ses lidèles. Mais deux choses y choquaient les nouveaux docteurs, parce qu'ils ne les avaient jamais bien entendues : l'une était l'oblation, et fautre était l'adoration qu'on rendait à Jésus-Christ présent dans ces mystères.
L'oblation n'était autre chose que la consécration du pain et du vin pour en faire le corps et le sang de Jésus-Christ, et le rendre par ce moyen vraiment présent. Il ne se pouvait que cette action ne fût par elle-même agréable à Dieu; et la seule présence de Jésus-Christ montré à son Père, en honorant sa majesté suprême, était capable de nous attirer ses grâces. Les nouveaux docteurs voulurent croire qu'on attribuait à cette présence et à l'action de la messe une vertu pour sauver les hommes, indépendamment delà Foi : nous avons vu leur erreur : et sur une si fausse présupposition la messe devient l'objet de leur aversion. Les paroles les plus saintes du canon furent décriées. Luther y trouvait du venin partout, et jusque dans cette prière que nous y faisons un peu devant la communion : « O Seigneur « Jésus-Christ, fils de Dieu vivant, qui avez donné la « vie au monde par votre mort, délivrez-moi de « tous mes péchés par votre corps et par votre « sang. » Luther (qui le pourrait croire !) condamna ces dernières paroles, et voulut imaginer qu'on attribuait notre délivrance au corps et au sang indépendamment de la foi ; sans songer que cette prière , adressée à Jésus-Christ, ^/s rfe Dieu vivant, qui avait vivifié le monde par sa mort, était elle-même dans toute sa suite un acte de foi très-vif. iS*'importe : Luther disait que les moines attribuaient, leur salut au corps et au sang de Jésus-Christ , sans dire un mot de la foi '. Si le prêtre , en communiant , disait avec le Psalmiste : Je prendrai le pain céleste, et f invoquer ai le nom du Seigneur ' ; Luther le trouvait mauvais, et disait que mal à propos et à contre-temps on détournait les esprits de la foi aux œuvres. Combien aveugle est la haine ! combien a-t-on le cœur rempli de venin, quand on empoisonne des choses si saintes !
Il ne faut pas s'étonner après cela qu'on se soit emporté contre les paroles du canon , où l'on disait que les fidèles offraient ce sacrifice de louange pour la rédemption de leurs âmes. Les ministres les plus passionnés sont à présent obligés de reconnaître que l'intention de l'Église est ici d'offrir pour la rédemption ; non pas pour la mériter de nouveau ,. comme si la croix ne l'avait pas méritée, mais en action de grâces d'un si grand bienfait^., et dans le dessein de nous l'appliquer. Mais Luther ni les luthériens ne voulurent jamais entrer dans un sens si naturel : ils ne voulaient voir qu'horreur et abomination dans la messe : ainsi tout ce qu'elle avait de plus saint était détourné à de mauvais sens ; et Luther concluait de
• De Ahomin. Miss. priv. seu Canrmis. t.», 393,394. — Pi. cxv, — ^'Blond. PrasJ. in lib. Albert, de Euchar.
là qu'il fallait avoir autant d'horreur du cajion qw du diable même.
Dans la haine que la réforme avait conçue contre la messe , on n'y désirait rien tant que d'en saper le fondement, qui après tout n'était autre que la présence réelle. Car c'était sur celte présence que les catholiques appuvtiient toute la valeur et la vertu de la messe : c'était là le seul fondement de l'oblation et de tout le reste du culte ; Jésus-Christ présent en faisait le fond. Calixte, luthérien, demeure d'accord qu'une des raisons, pour ne pas dire la principale, qui fit nier la présence réelle à une si grande partie de la réforme , c'est qu'on n'avait point de meilleur moyen de ruiner la messe et tout le culte du papisme'. Luther eût entré lui-même dans ce sentiment s'il eût pu; et nous avons vu ce qu'il a dit sur l'inclination qu'il avait à s'éloigner du papisme par cet endroit-là, comme par les autres». Cependant en retenant, comme il s'y voyait forcé, le sens littéral et la présence réelle , il était clair que la messe subsistait en son entier : car dès là qu'on retenait ce sens littéral , les catholiques concluaient que non-seulement l'eucharistie était le vrai corps, puisque Jésus-Christ avait dit : Ceci est mon corps, mais encore que c'était le corps, dès que Jésus-Christ l'avait dit, par conséquent avant la manducation; et dès la consécration, puisque enfin on n'y disait pas : Ceci sera, mais Ceci est : doctrine où nous allons voir toute la messe renfermée.
Cette conséquence que tiraient les catholiques de la présence réelle à la présence permanente et hors de l'usage, était si claire, que Luther l'avait reconnue : c'était sur ce fondement qu'il avait toujours retenu l'élévation de l'hostie jusqu'en 1543; et après même qu'il l'eut abolie , il écrit encore dans sa petite Confession, en 1544, « qu'on la pouvait conserver « avec piété, comme un témoignage de la présence « réelle et corporelle dans le pain ; puisque par cette « action le prêtre disait : Voyez, chrétiens, ceci est «le corps de Jésus-Christ qui a été livré pour vous'. » D'où il paraît que pour avoir changé la cérémonie de l'élévation, il n'en changea pas pour cela le fond de son sentiment sur la présence réelle , et qu'il continuait à la reconnaître incontinent après la consécration.
Avec cette foi il est impossible de nier le sacrifice de l'autel : car que veut-on que fasse Jésus-Chrijt avant que l'on mange son corps et son sang , si ce n'est de se rendre présent pour nous devant sou Père? C'était donc pour empêcher une conséquence si naturelle , que Melanchton cherchait des moyens de réduire cette présence à la seule manducâtion ; et ce fut principalement à la conférence de Ratis- , bonne qu'il étala cette partie de sa doctrine. Charles V avait ordonné cette conférence en 1541 , entre Ie« catholiques et les protestants, pour aviser aux moyens de concilier les deux religions. Ce fut là que Melanchton, en reconnaissant à son ordinaire avec les catholiques la présence réelle et substantielle ,
' Judic. Calix. n. 47, p. 70. n. fit, p. 78. — ' Ci-des«u , limlU —^ Luth. pan. Conj. liU. Hosp. 13.
HISTOIRE
s'ap{)liqua l>eaucoup à faire voir que l'eucharistie, comme les autres Sacrements, n'était Sacrement que dans l'usage légitime ' , c'est-à-dire , comme il l'entendait , dans la réception actuelle.
La comparaison qu'il tirait des autres Sacrements était bien faible : car dans les signes de cette nature , où tout dépend de la volonté de l'instituteur, ce n'est pas à nous à lui faire des lois générales, ni à lui dire qu'il ne peut faire des Sacrements que d'une sorte : il a pu dans l'institution de ses Sacrements s'être proposé divers desseins, qu'il faut entendre par les paroles dont il s'est servi à chaque institution particulière. Or Jésus-Christ ayant dit précisément : Ceci est, l'effet devait être aussi prompt que les paroles sont puissantes et véritables , et il n'y avait pas à raisonner davantage.
Mais Melaachton répondait et ( c'était la grande raison qu'il ne cessait de répéter) que la promesse de Dieu nes'adressant pas au pain, mais à l'homme, le corps de notre Seigneur ne devait être dans le j pain que lorsque l'homme le recevait ». Par un semblable raisonnement on pourrait aussi bien conclure que l'amertume de l'eau de Mara ne fut corrigée ^ , ou que l'eau de Cana ne fut faite vin 4, que dans le temps qu'on en but ; puisque ces miracles ne se faisaient que pour les hommes qui en burent. Comme donc ces changements se firent dans l'eau, mais non pas pour l'eau, rien n'empêche qu'on ne reconnaisse de même un changement dans le pain , qui ne soit pas pour le pain; rien n'empêche que le pain céleste, aussi bien que le terrestre, ne soit fait et préparé avant qu'on le mange : et je ne sais comment Melanchton s'appuyait si fort sur un argument si pitoyable.
Mais ce qu'il y a ici de plus considérable , c'est que, par ce raisonnement il n'attaquait pas moins son maître, Luther, qu'il attaquait les catholiques ; car en voulant qu'il ne se fît rien du tout dans le pain , il montrait qu'il ne s'y fait rien en aucun moment , et que 1" corps de notre Seigneur n'y est , ni dans l'usage ni hors de l'usage; mais que l'homme, à qui s'adresse toute la promesse , le reçoit à la présence du pain, comme on reçoit dans le bnjilàTie à la présense de l'eau le Saint-Esprit et la grâce. Melanchton voyait bien cette conséquence, comme il paraîtra ''ans la suite : mais soit qu'il eût l'adresse de la couvrir alors , ou que Luther n'y prît pas garde de si près, la haine qu'il avait conçue contre la messe lui faisait passer tout ce qu'on avançait pour la détruire.
Melanchton se servait encore d'une autre raison , plus faible que les précédentes. Il disait que Jésus- Christ ne voulait pas être lié, et que l'attacher au pain hors de l'usage, c'était lui ûter son franc arbitre 5. Comment peut-on penser une telle chose, et dire que le libre arbitre de Jésus-Christ soit détruit par un attachement qui vient de son choix? Sa parole le lie sans doute , parce qu'il est fidèle et
« IJosp. 154, 179, 180. — ' Hosp. ibid. Mel. lih. H. ep. 25, 40. Ub. m, les, 189, etc. — ^ Exod. xv, 23. — * Joan. n. — ' Mel. tp. sup. cit. Haut. part. 2, lii^S, etc. Joan. Sturm. Jntip. i.part.i.
véritable: mais ce lien n'est pas moins volontaire qu'inviolable.
Voilà ce qu'opposait la raison humaine au mys- 1 tère de Jésus-Christ; de vaines subtilités, de pures chicanes : aussi n'était-ce pas là le fond de l'affaire. La vraie raison de Melanchton, c'est qu'il ne pouvait empêcher que Jésus-Christ posé sur la Sainte Table avant la manducation, et par la seule consécration du pain et du vin, ne fdt une chose par elle-même agréable à Dieu, qui attestait sa grandeur suprême, intercédait pour les hommes, et avait toutes les conditions d'une oblation véritable. De cette sorte la messe subsistait , et on ne la pouvait renverser qu'en renversant la présence hors de la manducation. Aussi quand on vint dire à Luther que Melanchton avait hautement nié cette présence , dans la conférence de Ratisbonne , Hospinien nous rapporte qu'il s'écria : « Courage, mon cher Melancli- « ton! à cette fois la messe est à bas. Tu en as « ruiné le mystère, auquel jusqu'à présent je n'avais « donné qu'une vaine atteinte '.« Ainsi, de l'aveu des protestants , le sacrifice de l'eucharistie deineurera toujours inébranlable, tant qu'on admettra dans ces mots. Ceci est mon corps, une efficace présente; et pour détruire la messe il faut suspendre l'effet des paroles de Jésus-Christ, leur ôter leur sens naturel, et changer ceci est en ceci sera.
Quoique Luther laissât dire à Melanchton tout ce qu'il voulait contre la messe, il ne se départait pas en tout de ses anciens sentiments, et il ne réduisait pas à la seule réception de l'eucharistie l'usage oij JésusChristy était présent: on voit même que Melanchton biaisait avec lui sur ce sujet , et il y a deux lettres de Luther , en 1543 , où il loue une parole de Melanchton, qui avait dit, « que la présence était « dans l'action de la Cène; mais non pas dans un « point précis ni mathématique ». » Pour Luther , il en déterminait le temps depuis le Pater noster^ qui se disait dans la messe luthérienne incontinent après la consécration ,^*w5gw'à ce que tout le monde eût communié , et qu'on eût consumé les restes. Mais pourquoi en demeurer là } Si on eût porté à l'instant la communion aux absents, comme saint Justin nous raconte qu'on le faisait de son temps 3, quelle raison eût-on eue de dire que Jésus-Christ eût aussitôt retiré sa sainte présence 7 Mais pourquoi ne la continuerait-il pas quelques jours après, lorsque le Saint Sacrement serait réservé pour l'usage des malades ? Ce n'est que par une pure fantaisie qu'on voudrait retirer en ce cas la présence de Jésus-Christ ; et Luther ni les luthériens n'avaient plus de règle, lorsqu'ils mettaient un usage, quelque court qu'il fût, hors de la réception actuelle : mais ce qu'il y a de pis pour eux, c'est que la messe et l'oblation subsistaient toujours ; et n'y eût-il qu'un seul moment de présence devant la communion , cette présence de Jésus-Christ ne pouvait être frustrée de tous les avantages qui l'accompagnaient. C'est pourquoi Melanchton tendait toujours, quoi qu'il pût dire à Luther, à ne mettre la présence que
' Hosp. p. 180. —' T. IV. Jcn. p. 585, 586. et ap. Cmlett
— ' Just. A^iol. I, n. 65 et 67.
DES VARIATIONS, LIV. VI
dans le temps précis de la réception , et il ne voyait que ce seul moven de ruiner l'oblation et la messe. Il n'y en avait non plus aucun autre de ruiner l'élévation et l'adoration. On a vu qu'en ôtant l'élévation, Luther, bien éloigné de la condamner en avait approuvé le fond '. Je répète encore ses paroles : «On peut, dit-il, conserver l'élévation comme « un témoignage de la présence réelle et corporelle; « puisque fa faire , c'est dire au peuple : Voyez , « chrétiens , ceci est le corps de Jésus-Christ qui a « été livré pour nous». » Voilà ce qu'écrit Luther après avoir ôté l'élévation. Mais pourquoi donc, dira-t-on , l'a-t-il ôtée ? La raison en est digne de lui ; et c'est lui-même qui nous enseigne « que s'il avait « attaqué l'élévation , c'était seulement en dépit de « la papauté; et s'il l'avait retenue si long-temps, « c'était en dépit de Carlostad. » En un mot, concluait-il, « il la fallait retenir lorsqu'on la rejetait « comme impie , et il la fallait rejeter lorsqu'on la « commandait comme nécessaire 3. » Mais au fond il reconnaissait (ce qui en effet est indubitable), qu'il n'y pouvait avoir nul inconvénient à montrer au peuple ce divin corps, dès qu'il commençait à rtre présent.
Pour ce qui est de l'adoration, après l'avoir tantôt tenue pour indifférente, et tantôtétablie comme nécessaire , il s'en tint à la On à ce dernier parti* ; et dans les thèses qu'il publia contre les docteurs de Louvain en 1545, c'est-à-dire un an avant sa mort, il appela l'eucharistie le Sacrement adorable^. Le parti s acra mental re, qui s'était tant réjoui lorsqu'il avait ôté l'élévation,, fut consterné ; et Calvin écrivit que par cette décision il avait, élevé l'idole dans le temple de DieiL^.
Melanchton connut alors plus que jamais qu'on ne pouvait venir à bout de détruire ni l'adoration , ni la messe , sans réduire toute la présence réelle au moment précis de la manducation. Il vit même qu'il fallait aller plus avant, et que tous les points de la doctrine catholique sur l'eucharistie revenaient l'un après l'autre , si on ne trouvait le moyen de détacher le corps et le sang du pain et du vin. Il poussait donc jusque-là le principe que nous avons vu qu'il ne se laisait rien pour le pain ni pour le vin, mais tout pour riiomme : de sorte que c'était dans l'homme seul que se trouvait en effet le corps et le sang. De quelle sorte cela se faisait selon Melanchton, il ne l'a jamais expliqué : mais pour le fond de cette doctrine, il ne cessait de l'insinuer dans un grand secret , et le plus adroitement qu'il pouvait. Car , tant que Luther vécut , il n'y avait aucune espérance de le fléchir sur ce point, ni de pouvoir dire ce qu'on en pensait avec liberté : mais Melanchton mit si avant cette doctrine dans l'esprit des théologiens de Vitemberg et de Leipsick, qu'après la mort de Luther, et après la sienne, ils s'en expliquèrent nettement dans une assemblée qu'ils tinrent à Dresde , par ordre de l'électeur ^ en 1561. Là ils ne craignirent pas de rejeter la propre doctrine de Luther, et la présence réelle
■ Ci-dessa», p. S3. — » Parv. Conf. — 3 Ihid . — * Hosp, 14. — » .■id art Loi: Thesi 16. t.ll,bOl. — * Ep. ad Bue. p.
qu'il admettait dans le pain ; et ne voyant point d'autre moyen de se défendre de la transsubstantiation , de l'adoration et du sacrifice , ils se réduisaient à la présence réelle que Melanchton leur avait apprise, non plus dans le pain et dans le vin, mais dans le fidèle qui les recevait. Ils déclarèrent done « que le vrai corps substantiel était vraiment et s substantiellement donné dans la Cène, sans tou- « tefois qu'il fût nécessaire de dire que le pain fdt « le corps essentiel (où le propre corps) de Jésus- « Christ, ni qu'il se prît corporel lement et chamela lement par la bouclie corporelle; que l'ubiquité « leur faisnit horreur ;.qu'il y avaitsujet de .s'é<onner « de ce qu'on s'attachoit si fort à dire que le coFf s « fdt pré.sent dans le pain , puisqu'il valait bien mieu.< « considérer ce qui se fait dans l'homme, pour îé- « quel, et non pour lo pain, Jésus-Christ se rendait « présent'. » Ils s'expliquaient ensuite sur l'adoration, et soutenaient qu'on ne la pouvait nier en admettant la présence réelle dans le pain , quand même on aurait expliqué que le corps n'y est présent que dans l'usage; a que les moines auraient tou- « jours la même raisi>n de prier le Père éternel de « les exaucer par son Fils, qu'ils lui rendaient « présent dans C3tte action; que la Cène étant était blie pour se souvenir de Jésus-Christ , comme oh a ne pouvait le prendre, ni s'en souvenir sans y « croire et sans l'invoquer, il n'y avait pas moyea « d'empccher qu'on ne s'adressât à lui dans la- « Cène comme étant présent, et comme se mettant « lui-même entre les mains du sacrificateur, après « les paroles de la consécration. » Par la même raison , ils soutenaient qu'en admettant cette présence réelk du corps dans le pain, on ne pouvait rejeter le sacrifice; et ils le prouvaient par cet exemple : « C'était, disaient-ils, une coutume an- « ciennede tous les suppliants, de prendre entre « leurs mains les enfants de ceux dont ils implo- « raient le secours , et de les présenter à leurs « Pères , comme pour les fléchir par leur entre- « mise. » Ils disaient de la même sorte , qu'ayant Jésus-Christ présent dans le pain et dans le vin de la Cène, rien ne nous pouvait empêcher de le présenter à son Père pour nous le rendre propice; et enfin ils concluaient « qu'il serait plus aisé aux a moines d'établir leur transsubstantiation, quU « ne serait aisé de la combattre à ceux qui, en la « rejetant de parole, ne laissaient pas d'assurer que « le pain était le corps essentiel (c'est-à-dire le « propre corps) de Jésus-Christ. »
C'est Luther qui avait dit à Sraalealde, et qui avait fait souscrire à tout le parti que le pain était le vrai corps de notre Seigneur, également reçu par les saints et par les impies : c'est lui-même qui avait dit dans sa dernière Confession de foi approuvée dans tout le parti , que le pain de Ceucharistie est le vrai corps naturel de notre Seigneur^. .Melanchton et toute la Saxe avaient reçu cette doctrine avec tous les autres; car il fallait bien obéir à Luther:
» Fit. et Lips. Theol. Orthod. Conf. Heildelb. an. I67V Hosp. an. Ibei, 29i. —^ Art. vi. CoiKorà. p. 830. tup. là», j/^ I». 35. Parv. Cor^fcts. iupra. n. U.
HISTOIRE
mais ils en revinrent après sa mort, et reconnurent avec nous que ces mots, le pain est le vrai corps, emportent nécessairement le changement du pain yu corps; puisque le pain ne pouvant être le corps en nature, il ne le peut devenir que par changement: ainsi ils rejetèrent ouvertement la doctrine de leur maître. Mais ils passent encore plus avant dans la déclaration qu'on vient de voir , et ils confessent qu'en admettant comme on avait fait jusqu'alors parmi les luthériens , la présence réelle dans le pain , on ne peut plus empêcher ni le sacrifice que les catholiques offrent à Dieu, ni l'adoration qu'ils rendent à Jésus-Christ dans l'eucharistie.
Leurs preuves sont convaincantes. Si Jésus-Christ f st cru dans le pain , si la foi s'attache à lui dans cet état, cette foi peut-elle être sans adoration? ISIais cette foi elle-même n'emporte-t-elle pas nécesfcairement une adoration souveraine, puisqu'elle entraîne l'invocation de Jésus-Christ comme Fils de Dieu, et comme présent ? La preuve du sacrifice n'est pas moins concluants : car, comme disent ces théologiens, si par les paroles sacramentales on rend Jésus-Christ présent dans le pain, cette présence de ]ésus-Christ n'est-elle pas par elle-même agréable au Père; et peut-on sanctifier ses prières par une offranJe plus sainte, que par celle de Jésus- Christ présent.? Que disent les catholiques davantage, et qu'est-ce que leur sacrifice, sinon Jésus-Christ présent dans le Sacrement de l'eucharistie, et représentant lui-même à son Père la victime par laquelle il a été apaisé.' Il n'y a donc point de moyen d'éviter le sacrifice , non plus que l'adoration et la transsubstantiation , sans nier cette présence réelle de Jésus- Christ dans le pain.
C'est ainsi que l'Église de Vitemberg, la mère de la réforme, et celle d'où selon Calvin était sortie dans nos jours la lumière de l'Évangile ' , comme autrefois elle était sortie de Jérusalem, ne peut plus soutenir les sentiments de Luther qui l'a fondée. Tout se dément dans la doctrine de ce fondateur de la réforme : il établit invinciblement le sens littéral et la présence réelle : il en rejette les suites nécessaires, soutenues par les catholiques. Si l'on admet avec lui la présence réelle dans le pain, on s'engage à la messe tout entière, et à la doctrine catholique sans réserve. Cela paraît trop fâcheux à la nouvelle réforme qui ne sait plus à quoi elle est bonne , s'il faut approuver ces choses et le culte de l'Église romaine tout entier. Mais d'autre part, qu'y a t il de plus chimérique qu'une présence réelle séparée du pain et du vin.' N'est-ce pas eii montrant le pain et le vin , que Jésus-Christ a dit, Ceci est mon corps'? A-t-il dit que nous dussions recevoir son corps et son sang détachés des choses où il lui a plu de les renfermer? et si nous avons à en recevoir la propre substance, ne faut-il pas que ce soit de la manière qu'il l'a déclarée en instituant ce mystère? Dans ces embarras inévitables, le désir d'ôter la messe l'emporta; mais le moyen que prit Melanchton avec les Saxons pour la détruire était si mauvais qu'il ne put subsister. Ceux de Vitemberg
• Epht. Calv.p. S90.
etdeLeipsicKen revinrent eux-mêmes bientôtaprès; et l'opinion de Luther, qui mettait le corps dans le pain , demeura ferme.
Pendant que ce chef des réformateurs tirait à sa fin, il devenait tous les jours plus furieux. Ses thèses contre les docteurs deLouvain en sont une preuve : et je ne crois pas que ses disciples puissent voir sans honte , jusque dans les dernières années de sa vie , le prodigieux égarement de son esprit. Tantôt il fait le bouffon, mais de la manière du monde la plus plate : il remplit toutes ses thèses de ces misérables équivoques, vacculias, au lieu defacultas; cacolyca Ecclesia, au lieu de catholica; parce qu'il trouve dans ces deux mots vaccultas et cacolyca, une froide allusion avec les vaches , avec les méchants et les loups. Pour se moquer de la coutume d'appeler les docteurs nos maîtres, il appelle toujours ceux de l-ouvain , nostrolli magistroUi, bruta magistroUa ; croyant les rendre fort odieux ou fort méprisables par ces ridicules diminutifs qu'il invente. Quand il veut parler plus sérieusement, il appelle ces docteurs « de vraies bêtes, des pour- « ceaux , des épicuriens , des païens et des athées , « qui ne connaissent d'autre pénitence que celle de « Judas et de Saùl, qui prennent, non de l'Écriture « mais de la doctrine des hommes , tout ce qu'ils vo- « missent; » et il ajoute , ce que je n'ose traduire; quidquid ructant , vomunt, et cacant. C'est ainsi qu'il oubliait toute pudeur, et ne se souciait pas de s'immoler lui-même à la risée publique, pourvu qu'il poussât tout à l'extrémité contre ses adversaires.
Il ne traitait par mieux les zuingliens; et outre ce qu'il avait dit du Sacrement adorable, qui détruisait leur doctrine de fond en comble , il déclarait sérieusement qu'il les tenait hérétiques et éloignés de l'Église de Dieu^.W écrivit en même temps la fameuse lettre , où sur ce que les zuingliens l'avaient appelé malheureux : « Ils m'ont fait plaisir, « dit-il : moi donc, le plus malheureux de tous les « hommes , je m'estime heureux d'une seule chose, « et ne veux que cette béatitude du Psalmiste : Heu- « reux l'homme qui n'a point été dans le conseil « des sacramentaires, et qui n'ajamais marché dans « les voies des zuingliens ni ne s'est assis dans la « chaire de ceux de Zurich ! » Melanchton et ses amis étaient honteux de tous les excès de leur chef. On en murmurait sourdement dans le parti : mais personne n'osait parler. Si les sacramentaires se plaignaient à Melanchton et aux autres qui leur étaient plus affectionnés, des emportements de Luther, « ils répondaient « qu'il adoucissait les expressions «de ses livres par ses discours familiers, et les « consolait sur ce que leur maître, lorsqu'il était « échauffé, disait plus qu'il ne voulait dire*; » ce qui était, disaient-ils, «71 grand inconvénient; mais oii ils ne voyaient point de remède.
La lettre qu'on vient de voir est du 25 janvier 1546. Le 18 février suivant, Luther mourut. Les zuingliens, qui ne purent lui refuser des louanges sans ruiner la réformation dont il avait été l'auteur,
i ' Cont. art. Lov. Thés. 28. Hosp. 199. — ' Episl. Cructff. ' ad Fil. Theod. Hosp. I9i , 179, cic.
DES VARIATIONS, LIV. VI
pour se consoler de l'inimitié implacable qu'il avait témoignée contre eux jusqu'à la mort, débitèr«nt quelques entretiens qu'il avait eus avec ses amis, où ils prétendent qu'il s'était beaucoup adouci. Il n'y a aucune apparence dans ces récits: mais au fond il importe peu pour le dessein de cet ouvrage. Ce n'est pas les entretiens particuliers que j'écris, mais seulement les actes et les ouvrages publics; et si Luther avait donné ces nouvelles marques de son inconstance, ce serait en tout cas aux luthériens à nous fournir des moyens de le défendre.
Pour ne rien omettre de ce que je sais sur ce fait , je veux bien remarquer encore que je trouve dans l'histoire de la réforme d'Angletere de M. Burnet, un écrit de Luther à Bucer, qu'on nous y donne avec ce titre : Papier concernant la réconciliation avec les zuingliens. Cette pièce de !\I. Burnet, pourvu qu'on la voie, non pas dans l'extrait que cet adroit historien en a fait dans son histoire, mais comme elle se trouve dans son recueil de pièces ' , fera voir les extravagances qui passent dans l'esprit des novateurs. Luther commence par cette remarque, qu'il lie faut point dire qu'on ne s'entende pas les uns les autres. C'est ce que Bucer prétendait toujours, qu'on ne disputait que des mots , et qu'on ne s'entendait pas : mais Luther ne pouvait souffrir cette illusion. En second lieu, il propose une nouvelle pensée pour concilier les deux opinions. Il faut, dit-il, que les défenseurs du sens figuré « accordent que Jésus-Christ est vraiment présent : « et nous , poursuit-il , nous accorderons que le seul « pain est mangé, » Panem solum tnanducari. Il ne dit pas , Nous accorderons qu'il y a véritablement du pain et du vin dans le Sacrement, ainsi que M. Burnet l'a traduit; car ce n'eût pas été là une nouvelle opinioji, comme Luther le promet ici. On sait assez que la consubstantiation , qui reconnaît le pain et le vin dans le Sacrement, avait été reçue dans le luthéranisme dès son origine. Mais ce qu'il propose de nouveau , c'est qu'encore que le corps et le sang soient véritablement présents, néanmoins il n'y a que le pain seul qui soit mangé : raffinement si absurde que M. Burnet n'en a pu couvrir l'absurdité qu'en le retranchant. Au reste, on n'a que faire de se mettre en peine à trouver du sens dans ce nouveau projet d'accord. Après l'avoir proposé comme utile y Luther tourne tout court, et considérant les ouvertures que l'on donnerait par là à de nouvelles questions qui tendraient à établir l'épicurisyne : non dit-il, il vaut mieux laisser ces deux opinions comme elles sont, que d'en venir à ces nouvelles explications, qui ne feraient aussi bien qu'irriter le monde, loin qu'on pût les faire passer. Enfin, pour assoupir cette dissension , qu'il voudrait, dit-il , avoir rachetée de son corps et de son sang, il déclare de son côté qu'il veut croire que ses adversaires sont de bonne foi. Il demande qu'on en croie autant de lui, et conclut à sesupporter mutuellement, sans déclarer ce que c'est que ce support : de sorte qu'il ne paraît entendre autre chose , sinon
» T. n, Hv. I, an. 1549, p. 159. Collect. des pièces, 2. part.
que de part et d'autre on s'abstienne d'écrire ft d« se dire des injures, comme on en était déjà convenu , mais très-inutilement, dès le colloque de Marpourg. Voilà tout ce que Bucer put obtenir pour les zuingliens , pendant même que Luther était en meilleure humeur, et apparemment durant ces années oîi il y eut une espèce de suspension d'armes. Quoi qu'il en soit, il revint bientôt à son naturel ; et dans la crainte qu'il eut que les sacramentaires ne tâchassent par leurs équivoques de le tirer à leurs sentiments après sa mort, il fit contre eux sur la fin de. sa vie les déclarations que nous avons vues , laissant ses disciples aussi animés contre eux, quil l'avait été lui-même.