VI. Du Carême : comment on doit le sanctifier
Toute la vie est un temps destiné pour se former au carême ; car la pénitence est l'exercice de toute la vie chrétienne. Les dimanches sont consacrés aux œuvres de la piété , afin qu'elle influe et se répande dans les autres jours : ainsi le carême est institué , afin de se renouveler dans un esprit de pénitence qui sétende à tous les temps.
Comment donc faut-il sanctifier le carême.' l'Évangile nous dit que « Jésus fut conduit dans le dé- « sert : » Ductus est in desertum » ; et par là il montre que la retraite doit accompagner notrejeùne. Celui de Jésus-Christ s'étendit à tout, pour nous apprendre que la mortification de tous nos sens est absolument nécessaire dans un véritable jeûne. Enfin c'est par tous ces moyens que Jésus-Christ se dispose à la tentation , ut tentaretur ; parce que le jeûne et tous les exercices de la pénitence doivent nous préparer à vaincre la tentation, en combattant le démon notre ennemi.
Mais pourquoi la retraite nous est-elle si nécessaire.' C'est que tout est corruption dans le monde : « Tout ce qui est dans le monde , dit saint Jean , est « ou concupiscence de la chair , ou concupiscence « des yeux , ou orgueil de la vie : » omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est , et concupiscentia oculorum, et superbia vUae ^. « Tout le monde « est sous l'empire du malin esprit : » Mundiis totus in maligno pttsitus est^. Au contraire, nous trouverons Jésus-Christ dans le désert ; nous y verrons la nature dans sa pureté : elle nous paraîtra peut-être d'abord affreuse , à cause de l'habitude que nous avons de voir les choses si étrangement falsifiées par l'artifice éblouissant de la séduction; mais l'illusion faite à nos sens se dissipera bientôt dans le calme de la solitude : et la nature nous y plaira d'autant plus , qu'elle n'y est point gâtée par le luxe; ce qui nous la rendra beaucoup plus agréable.
Si , comme Jésus-Christ , nous n'y avons de société qu'avec les bêtes , cum bestiis ^ ; pensons que les hommes sont plus sauvages , plus cruels que les animaux les plus farouches : là, c'est l'instinct qui conduit ; dans les hommes , c'est une malice déter-
' Apoc. XXI, I. — ' Matth. w, i. — ^ I. Jonit. ii, IG. — *Ihid. V, 19 — * Marc- 1, 13-
minée et délibérée. C'est ce qui jette le prophète dans la solitude. « Qui me fera trouver dans le dé- « sert, s'écrie Jérémie, une cabane de voyageurs.' • Quis dabit me in solUudine diversorium viatoruni'? « Afin que j'abandonne mon peuple, et <> que je me retire du milieu d'eux ; car ils sont tous « des adultères, c'est une foule de prévaricateurs : » Et derelinquam populum meum, et recedam ab eis; quia omnes adulteri sunt , cœfus preecarico' torum ^ « Chacun d'eux se rit de son frère : » yir fratrem suum deridebit. Qu'est-ce qu'on fait dans le monde, que se moquer les uns des autres, que chercher tous les moyens de se tromper , de se nuire réciproquement , de se supplanter? Habitatio tua in medio doli^ : «. Votre demeure est au milieu d'un « peuple tout rempli de fourberie. » « 11 n'y a plus «■ de saint sur la terre ; » on ne sait plus à qui se fier : Feriit sanctus de terrai. La division s'est introduite jusque dans les mariages. De quoi les femmes s'entretiennent-elles , si ce n'est des excès multipliés des personnes de leur sexe; dont elles rougiraient, si elles étaient elles-mêmes irréprochables.' Toutes les familles sont dans la confusion : a le fils traite son père avec outrage, la fille s'élève « contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère; ■ et l'homme a pour ennemis ceux de sa propre mal- « son 5. »
Dans cet état de choses , celui qui veut sincèrement pensera son salut et entrer dans la pénitence, ne doit-il pas se réfugier dans la solitude , et chercher son appui en Dieu seul ? Ego antem ad Do-
minum aspiciam audiet ine Deu^ mcus^.
Plus il se séparera des créatures, plus il trouvera de consalation avec Dieu dans la retraite ; et , au défaut des secours humains, « les anges mêmes « lui seront envoyés pour le servir : » Et angeti ministrabant HUt.
Le véritable jeûne emporte une mortification universelle, et doit par ses effets nous familiariser avec la mort, et nous la rendre chaque jour plus présente : }tortem deproximo norit^. Jeûner, c'est sacrifier toute sa vie dans les objets qui peuvent contribuer à l'entretenir, et dont on se prive par un esprit de pénitence. Dans ce sacrifice, l'homme est lui-même la victime qu'il offre à son Dieu. Pour nous y disposer, l'Église, à ces heures de silence ou l'on offre les premiers vœux, dans la tranquillité de la nuit , exhorte tous ses enfants à user avec plus de retenue des paroles , des aliments , du sommeil et des plaisirs : Utamur ergo parcius verbis, cibis etpotibm, somno,jocis9. Par là elle nous fait assez sentir que le vrai jeûne consiste dans un retranchement général non-seulement de tout ce qui peut flatter la nature, mais encore de tout ce qui n'est pas absolument nécessaire pour le soutien delà vie, et qu'en un mot il est établi pour nous conduire à cette parfaite circoncision , qui fait le caractère do la vie spirituelle.
C'est ainsi que nous pourrons entrer dans l'exer-
t Jer. i\ , 2. — » Ibid. 5. — » Ibid. 6. — « .Vick. Til, 2. — i Ibid. 6. — « Ibid. 7. — • Mare. I, 13. — * Tertui- 44 l Jtj. «<» rx — 3 llym. OSfic. noct. in Quadrag.
PENSÉES
cice de vaincre les tentations. Pour y réussir, il est nécessaire de connaître la force et la puissance du démon. Il peut non-seulement transporter tes corps , mais agir encore sur l'imagination, exciter au dedans des mouvements déréglés , y remuer les passions, porter le trouble jusqu'au fond de notre âme , et mettre tout en désordre , si Dieu le lui permet. Et qui ne sera frappé d'étonnement et de frayeur, quand on voit ce que notre Seigneur }[i\ a permis d'exécuter sur sa personne même .' mais c'était pour le vaincre. Ma confiance est que « c'est des peines et des souffrances mêmes par les- « quelles il a été tenté et éprouvé, qu'il tire la vertu « et la force de secourir ceux qui sont aussi tentés : » In eo enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari •.
Mais il n'est pas moins important de bien démêler les artifices du démon, et desavoir ce qu'il leur faut opposer. Premièrement, il nous tente par la nécessité: Dicut lapides istipanes Jianl^ : «Ditesque « ces pierres deviennent des pains; » et c'est ainsi que , prenant occasion de la faim que Jésus-Christ éprouva après son jeûne , il eût voulu le porter à quitter le dessein pour lequel il avait été poussé par l'esprit dans le désert , et l'engager à changer sa résolution. Une des sources principales des tentations , c'est donc la nécessité : de là les fraudes , les injustices, leviolemeat des lois divines et ecclésiastiques. Le remède contre cette tentation , c'est d'être bien pénétré de cette parole dont Jésus-Christ se sert pour repousser le tentateur : Non in solo pane vivithomo^ : « L'homme ne vit pas seulement « de pain. » J'ai une autre vie dans la parole de Dieu, dans la vérité, dans l'accomplissement de la volonté divine : non que je ne vous plaigne dans les misères que vous éprouvez, et je voudrais pourvoir aux besoins de chacun; mais, dans l'impuissance où je me trouve de le faire, je dois donner du moins à tous l'enseignement nécessaire et les consolations qui peuvent les soutenir dans leurs détresses.
La seconde tentation n'a plus la nécessité pour prétexte : la gloire, l'élévation, la grandeur en fournissent la matière. Que répondre alors au tentateur? La souveraineté n'est rien; nous avons un autre maître , un autre Seigneur, qui mérite seul notre adoration et notre culte : Dominion Deiim tuum adorabis^ : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, »
Dans la troisième tentation, Satan, pour porter celui qu'il veut renverser à céder à ses efforts, cherche à lui inspirer une espérance témérairedu pardon : Jette-toi du haut du temple la tête devant, précipite-toi dans le crime; Dieu te soutiendra, te pardonnera : c'est son ancienne manière : Nequaquam morte moriemini ^ : « Assurément vous ne mour- « rez pas , » disait-il à Eve. Consentir à ses suggestions, c'est plus tenter Dieu que si nous nous précipitions du haut du temple; car la pesanteur naturelle du corps ne nous pousse pas si naturellement vers la terre, que le péché dans l'enfer.
Enfin , quoique par le secours de la grâce nous
' Ilchr. n, 18. — î Matlh. IV, 3. — ^ Ibid. 4. - « Ihid. 10. — ' Gencs. m, 4.
avons vaincu notre ennemi , ne nous rassurons pas r car, malgré sa défaite, le démon reviendra bientôt nous attaquer. Après la triple victoire que Jésus- Christ eut remportée sur le tentateur, « il se retira « de lui pour un temps : » Récessif ab illo usque ad tempus '. Ce ne fut que pour un temps; et à plus forte raison n'abandonnera-t-il jamais le dessein de nous perdre. S'il diffère de nous tendre de nouveaux pièges, c'est pour mieux prendre son temps; c'est qu'il épie une occasion plus favorable : mais « il tourne sans cesse autour de nous pour nous dé- « vorer : » Circuit qnserens quem devoret » . Ne quittons donc jamais les armes de notre milice; mettons en œuvre toutes les ressources qui peuvent nous fortifier contre un ennemi si redoutable : pratiquons une sainte vigilance, une prière humble et persévérante, tous les exercices de la pénitence chrétienne ; et surtout gardons une retraite continuelle , qui nous sépare des objets dont le tentateur pourrait se servir pour nous dresser des pièges et nous séduire.
VIL De la Pénitence.
Quand on accoutumait les premiers chrétiens, dès l'établissement du christianisme, à faire sur eux le signe de la croix dans toutes leurs actions saintes et profanes; à quelle autre fin pouvaitceêtre, sinon pour marquer tous leurs sens du caractère de mort, et leur enseigner que s'ils avaient quelque vie et quelque satisfaction , ce ne devait pas être en eux-mêmes? d'où nous pouvons inférer par la suite nécessaire de cette doctrine (et la signification grecque du mot de corps nous y peut servir), que nos corps sont comme des sépulcres où nos âmes sont gisantes et ensevelies. Partant , gardons-nous bien de parer ces sépulcres du faste et de la pompe du monde ; mais plutôt revêtons-les comme d'un deuil spirituel par la mortification et la pénitence. Chrétiens , voici le temps qui en approche ; et les chaires et les prières publiques ne retentiront dorénavant que de la pénitence : toute l'Église s'unit pour offrir en esprit un sacrifice déjeune. Nourrissons le nôtre de ce pain de larmes , qui doit être la vraie viande des pénitents. Répandons nos oraisons devant la face de Dieu , d'une conscience véritablement affligée; et n'épargnons point nos aumônes pour racheter nos iniquités, ouvrant nos cœurs sur la misère du pauvre. Voici , voici le temps de vaquer à ces exercices : Ecce nunc tempus acceptabile , ecce nunc dies salut is ^.
Mais, ô vie humaine, incapable de toute règle! si près des jours de retraite, la dissolution peut-elle être plus triomphante? ne dirions-nous pas qu'elle a entrepris de nous fermer le passage de la pénitence, et qu'elle en occupe l'entrée pour faire de la débauche un chemin à la piété? Certes, je ne m'étonne pas si nous n'en avons que la montre et quelques froides grimaces : car, il est certain, la chute de la pénitence au libertinage et bien aisée;,
' Luc. IV, 18 — M. Pelr. V, 8. - ' M. Cor. YI, S.
CHRÉTIENNES ET MORALES
mais de reniontor du libertinage à la pénitence , mais sitôt après s'être rassasié des fausses douceurs de l'un, goilter Tamertune de l'autre, c'est ce que la corruption de notre nature ne saurait souffrir. Laissons donc au monde sa félicité ; préparons-nous sérieusement à corriger notre vie : autant que le monde s'efforce de noircir ces jours par l'infamie de tant d'excessives débauches, autant devons-nous le sanctifier par la pénitence et par une piété sincère.
L'humilité est la disposition la plus essentielle dans la pénitence; et, pour l'acquérir, il faut découvrir et sentir toute la malice de son cœur : or , qui peut dire jusqu'où s'étend notre corruption? ISous ne sommes innocents d'aucun crime, par les dispositions que nous nourrissons; comme ceux qui ont disposition à certaines maladies par le vice de leur tempérament, quoiqu'ils n'aient pas le mal actuel.
Si vous voulez revenir sincèrement à Dieu, et obtenir de lui le pardon de vos fautes , ne vous livrez pas à des conducteurs aveugles ; car ceux qui sortent d'entre leurs mains sont comme s'ils n'avaient point été traités. On s'en étonne; on remarque toujours en eux les mêmes habitudes, les mêmes fréquentations, les mêmes inimitiés.
Allez-vous rechercher le chirurgien, le médecin qui vous flatte , ou celui qui vous guérit? Ce prophète lui a dit : Il vivra , et Dieu m'a dit qu'il mourrait de mort. Que ne le traitez-vous avec une sainte sévérité, en lui disant : Vous mourrez; comme Isaïe à Ézéchias • , qui cependant le guérit? « La plaie profonde de la fille de mon peuple me « blesse profondément; j'en suis attristé, j'en suis « tout épouvanté : » Supei' contrltione jilix popuU mei contritus sum et contristatus ; stupor obtinuit me*. « îs'y a-t-il donc point de résine dans « Galaad? ne s'y trouve-t-il point de médecin? « Pourquoi donc la blessure de la fille de mon peu- « pie n'a-t-eile point été fermée? ^ Numquid résina non est in Galaad? aut medicus non est ibi f Quare igilur non estobducta cicatrix filiae, populi mei^ ? Puisse le Seigneur répandre sur nous un esprit de grâce et de prières qui nous porte à pleurer sur la perte que nous avous faite, comme Israël sur la mort de Josias , le meilleur de tous les rois et les délices de son peuple! faisons un deuil universel, poussons de profonds gémissements : pleurons avec larmes et avec soupirs , comme on pleure son fils unique; soyons pénétrés de douleur, comme on l'est à la mort d'un fils aîné. Eh ! serait-ce trop s'affliger; puisque c'est son âme, c'est soi-même qu'on doit pleurer? Soyons donc tous dans les larmes; retranchons toutes les visites, comme au jour d'une grande affliction; séparons-nous famille à famille, chacun à part , les hommes séparément , les femmes de même, afin de célébrer le jeûne du Seigneur en retraite, en prières et en continence.
* Isai. xxxvin, l et seq. — » Isai. nu, 21, K. — » Ibid.