XXXVII, I
parfait en son art. L'injuste faisant injure, sera ca> thé; le souverain dc3;ré d'injustice est d'être injuste et de paraître juste : au contraire, le phis h mt degré de justice, c'est de ne s'émouvoir de rien, et d'être souverainement juste sans vouloir le paruii e, et ne le paraissant pas en effet. Le plus heureux, au jugement de presque tous les hommes , sera l'injuste.
XXVIil. Des Rois et des Grands.
Un roi doit agir comme si Dieu était présent : il ne le voit pas en lui-même; mais il lui est présent par ses œuvres, comme le prince l'est dans l'étendue de ses États par ses différentes opérations. La majesté de Dieu lui doit être d'autant plus présente , qu'il en porte en lui-même une image plus vive et plus auguste.
Un roi a deux devoirs à remplir : pour le dedans, rendre la justice par lui-même, la faire rendre par ses officiers; et pour le dehors , garder la foi dans les paroles qu'il donne : mais bien prendre garde a ce qu'il promet. Cnr « tel promet, qui est percé • ensuite comme d'une épée par sa conscience : * Est qui promittit, et quasi gladio pungitur conscientix '.
Le prince, pour gouverner avec sagesse, doit juger de la disposition de ses sujets par la sienne : Intellige qux sunt proximi ex teipso ». Il faut qu'il se montre tel aux particuliers qu'il voudrait qu'ils fussent à son égard, si eux étaient princes et lui particulier. Mais les princes ont bien de la peine à se mettre en comparaison : ils croient que tout leur est dd, et cependant ils doivent plus qu'on ne leur doit. Je suis, disent-ils souvent, et eu eux-mêmes et par leur conduite; et il n'y a que moi sur la terre ^. Dieu châtie les injustices des rois après leur mort.
La justice dans un souverain demande de la fermeté et de l'égalité. Trois vertus sont comme les sœurs de la justice qui doit le caractériser; la constance, la prudence, la clémence : la première, pour l'affermirdans la volonté de suivre [a loi; la seconde, pour le discernement des faits ; la troisième , pour supporter les faiblesses, et lui apprendre à tempérer en certaines choses la rigueur de la loi.
Il est plus beau d'être vaincu par la justice que de triompher par les arn>9s : car, lorsque nous sommes vaincus par la justice, la raison triomphe en nous, qui est la principale partie de nous-mêmes; et c'est alors que les rois sont rois , quand ils font régner la justice sur eux-mêmes : parce que, conmie dit Platon, « la gloire d'un règne consiste dans l'a- « mour de l'équité, » quia regni decus est œquitatis affectus.
Un prince doit fairedesconquêtesdansson propre État, en gagnant ses peuples à soi, en les gagnant à Dieu et à la justice , en déracinant les vices.
Un État est bien disposé par l'exemple, qui changf les personnes et les forme à la vertu ; au lieu qj? les lois sont souvent des remèdes qui surchargent, loin de soulager.
Les princes ont des ennenn's contre lesquels ils
' Prou. wr. I«. — » Ectli. XXXI ,18.-3 /s. xLvii, 10.
PENSEES
n'ont jamais l'épée tirée : ce sont les flatteurs. Contre ceux-là le prince n'est pas sur ses gardes : ce sont cependant les plus proches ; et c'est l'une des épreuves de la vertu. Il faut qu'un roi soit au-dessus des louanges; et il ne doit en être touché, qu'autant qu'il a sujet de craindre d'être blâmé. On traite délicatement les princes, pour leur inspirer de loin causas odii.
Si les grands ont peu de justice, c'est qu'ils ne peuvent s'appliquer cette première loi de l'équité naturelle : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne vou- « driez pas qu'on vous fît à vous-même : » Jlii ne fecerls quod tibifieri non vis; à cause qu'ils s'imaginent que tout leur est dû, et que leur orgueil ne peut consentir à se mettre en égalité avec les autres. Pour cela, il faut qu'ils descendent et qu'ils se mettent en la place du faible ; qu'ils voient en cet état ce qu'ils voudraient leur être fait : mais ils ne peuvent se résoudre à s'imaginer qu'ils sont peu de chose, ni à se mettre en la place du petit ; c'est néanmoins en quoi consiste la véritable grandeur. Ils sont élevés au-dessus des autres pour soutenir leurs i)esoins, et entrer dans leurs justes sentiments contre ceux qui les oppriment.