‹ ŒuvresChapitre 22 sur 148 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Histoire abrégée des Jlbigeois , des f-'audois, des Ficlejîstes et des Hussites.

SOMMAIRE

Histoire abrégée des albigeois et des vaudois. Que ce sont deux sectes très-différentes. Les albigeois sont do parfaits manichéens. Leur origine est expliquée. Les pauliciens, branche des manichéens en Arménie, d'où ils passent dans la Bulgarie , de là en Italie et en Allemagne ou ils ont été appelés cathares , et en France où ils ont pris le nom d'albigeois. Leurs prodigieuses erreurs et leur hypocrisie sont découvertes par tous les auteurs du temps. Les illusions des protestants , qui tâchent de les excuser. Témoignage de saint Bernard , qu'on accuse mal à propos de crédulité. Ctoigine des vaudois. Les ministres les font en vain disciples de Bérenger. Ils ont cru la transsubstantiation. Les sept sacrements reconnus parmi eux. La confession et l'absolution sacramentale. Leur erreur est une espèce de donatisme. Ils font dépendre les sacrements de la sainteté de leurs ministres , et en attribuent l'administration aux laïques gens de bien. Origine de la secte appelée des frères de Bohème. Qu'ils ne sont point vaudois, et qu'ils méprisent cette origine. Qu'ils ne sont point disciples de Jean Hus , quoiqu'ils s'en vantent. Leurs députés envoyés par tout le monde, pour y chercher des chrétiens de leur croyance, sans en pouvoir trouver. Doctrine impie de Viclef. Jean Hus, qui se glorifie d'être son disciple, l'abandonne sur le point de l'eucharistie. Les disciples de Jean Hus divisés en taborites et en calixtins. Confusion de toutes ces sectes. Les prolestants n'en peuvent tirer aucun avantage pour établir leur mission , et la succession de leur doctrine. Accord des luthériens,, des bohémiens et des zuingliens dans la Pologne. Les divisions et les réconciliations des sectaires font également contre eux.

Ce qu'ont entrepris nos réformés , pour se donner des prédécesseurs dans tous les siècles passés , est inouï. Encore qu'au quatrième siècle, le plus éclairé de tous, il ne se soit trouvé qu'un seul Vigilance qui se soit opposé aux honneurs des saints

DES VARIATIONS, LIV. Xt

rt au cullede leurs reliques, il est considéré par j les protestants comme celui qui a conservé le dé- j pût, c'est-à-dire, la succession de la doctrine apostolique ; et il est préféré à saint Jérôme, qui a pour lui toutel'Éjïlise. Aërius par cette raison devait aussi être regardé comme le seul que Dieu éclairait dans le même siècle, pirisque seul il rejetait le sacriflce qu'on offrait partout ailleurs, et en Orient comme en Occident, pour le soulagement des morts. Par malheur il était arien ; et on a eu honte de compter parmi les témoins de la vérité un homme qui niait la divinité du Fils de Dieu. Mais je m'étonne qu'on n'ait point passé par-dessus cette considération. Claude de Turin était arien et disciple de Félix dUrgel ■ , c'est-à-dire nestorien de plus. Mais parce qu'il a brisé les images , il est compté parmi les prédécesseurs des protestants. Les autres iconoclastes ont eu beau, aussi bien que lui, outrer la matière, jusqu'à dire que la peinture et la sculpture étaient des arts défendus de Dieu : c'est assez qu'ils aient accusé le reste de l'Église d'idolâtrie , pour mériter un rang honorable parmi les témoins de la vérité. Bérenger n'attaqua jamais que la présence réelle , et laissa tout le reste en son entier : mais c'est assez qu'il ait rejeté un seul dogme pour en faire un calviniste , et le compter parmi les docleurs de la vraie Église. Viclef y tiendra sa place malgré les impiétés que nous verrons, et encore qu'en assurant qu'on n'est plus ni roi , ni seigneur, ni magistrat, ni prêtre, ni pasteur, dès qu'on est en péché mortel, il ait également renversé l'ordre du monde et celui de l'Église, et qu'il ait rempli l'un et l'autre de sédition et de trouble. Jean Hus aura suivi cette doctrine, et de plus jusqu'à la fin de ses jours il aura dit îa messe et adoré l'eucharistie : mais à cause qu'en d'autres points il aura combattu l'Église romaine, nos réformés le mettront au nombre de leurs martyrs. Enfin, pourvu qu'on ait murmuré contre quelqu'un de nos dogmes , et surtout qu'on ait grondé ou crié contre le pape, quel qu'on ait été d'ailleurs , et quelque opinion qu'on ait soutenue , on est compté parmi les prédécesseurs des protestants , et on est jugé digne d'entretenir la succession de leur Église.

Mais de tous ces prédécesseurs que les protestants se veulent donner, les vaudois et les albigeois sont les mieux traitée, du moins par les calvinistes. (Jtiie prétendent-ils par là.' Ce secours est faible. ) Faire remonter leur antiquité de quelques siècles ( oar les vaudois, à leur accorder, selon leurs désirs, Pierre de Bruis et son disciple Henri, ne vont pas plus haut que le siècle onzième) ; et là tout à coup demeurer court sans montrer personne devant soi , c'est être contraint de s'arrêter trop au-dessous du temps des apôtres : c'est tirer son secours de gens aussi faibles et aussi embarrassés que vous ; à qui on demande , comme à vous , leurs prédécesseurs ; qui ne peuvent, non plus que vous, les montrer; qui par conséquent sont coupables du même crime d'innovation dont on vous accuse : de sorte que nous les nommer dans ce procès , c'est nommer les com-

•• Jon. Aur. praf. cent. Claud. Tanr.

pliccs du même crinie , et non pas des témoins qui puissent légitimement déposer de votre innocence. Cependant ce secours tel quel est embrasse avec ardeur par nos calvinistes, et en voici la raison : c'est que les vaudois et les albigeois ont formé des Églises séparées de Rome, ce que Bérenger et Viclef n'ont jamais fait. C'est donc en quelque façon se faire une suite d'Église , que de se les donner pour prédécesseurs. Comme l'origine de ces Églises , aussi bien que la croyance dont elles faisaient profession, était encore assez obscure du temps de la réformation prétendue, on faisait accroire au peuple qu'elles étaient d'une très-grande antiquité, et qu'elles venaient des premiers siècles du clu-istianisme.

Je ne m'étonne pas que Léger, un des barbes des vaudois ( c'est ainsi qu'ils appelaient leurs pasteurs) et leur plus célèbre historien, ait donné dans cette erreur;carc'estconstammentleplus ignorant comme le plus hardi de tous les hommes. Mais il y a sujet de s'étonner que Bèze l'ait embrassée , et qu'il ait écrit dans son Histoire ecclésiastique, non seulement que « les vaudois de temps immémorial <• s'étaient opposés aux abus de l'Église romaine' ; » mais encore qu'en l'an \;A\ « ils couchèrent par « acte public en bonne forme la doctrine à eux en- « seignée connue de père en fils depuis l'an 120, « après la nativité de Jésus-Christ, comme ils l'a- > vaient toujours entendu par leurs anciens et an- « cètres». »

Voilà sans doute une belle tradition, si elle était soutenue par la moindre preuve. Mais par malheur tes premiers disciples de Vaido ne le prenaient pas si haut; et lorsqu'ils se voulaient attribuer la plus grande antiquité, ils se contentaient de dire qu'ils s'étaient retirés de l'Église romaine, lorsque, sous le pape Silvestre l , elle avait accepté les biens temporels que lui donna Constantin, premier empereur chrétien. Cette cause de rupture est si vaine, et cette prétention est d'ailleurs si ridicule, qu'elle ne mérite pas d'être refutée. Il faudrait être insensé pour se mettre dans l'esprit que dès le temps de saint Silvestre , c'est-à-dire , environ l'an 320 , il y ait eu une secte parmi les chrétiens dont les pères n'aient jamais eu de connaissance. Nous avons, dans les conciles tenus dans la communion de l'Église romaine, des auathèmes prononcés contre une infi- \ nité de sectes diverses; nous avons des catalogues I des hérésies dressés par saint Épiphane, par saint ; Augustin , et par plusieurs autres auteurs ecclésiasj tiques. Les sectes les plus obscures et les moins j suivies ; celles qui ont paru dans un coin du monde» i comme celles de certaines femmes qu'on appelait ; collyridiennes , qui n'étaient que je ne sais où dans l'Arabie; celle des tertullianistes ou des abéliens, : qui n'était que dans Carthage, ou dans quelques villages autour d'Hippone, et plusieurs autres aussi ! cachées, ne leur ont pas été inconnues ^. Le zèle des : pasteurs, qui travaillaient à ramener les brebis éga^.

' Liv. l,p. 35.— » Jbid.p. 30. - ' Epiph. Jlipr. 79, tom. 1^ p. 1057. August. Hœr. 86, 87, tom. via, col. 21, 2ô. Ter* tvll. de Prascrip.

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HISTOIRE

rées , découvrait tout pour tout sauver : il n'y a que ces séparés pour les biens ecclésiastiques , que personne n'a jamais connus. Plus modérés que les Athanase, que les Basile, que les Ambroise et que tous les autres docteurs ; plus sages que tous les conciles, qui, sans rejeter les biens donnés aux églises, se contentaient de faire des règles pour les bien administrer, ils ont encore si bien fait qu'ils ont échappé à leur connaissance. Que les premiers vaudois l'aient osé dire, c'est une impudence extrême ; mais de faire remonter avec Bèze cette secte inconnue à tous les siècles jusqu'à l'an 120 de notre Seigneur, c'est se donner des ancêtres et une suite d'Église par une illusion trop grossière.

Les réformés, affligés de leur nouveauté, qu'on ne cessait de leur reprocher, avaient besoin de cette faible consolation. Mais pour en tirer du secours , il a fallu encore employer d'autres artifices : il a fallu cacher avec soin le vrai état de ces albigeois et de ces vaudois. On n'en a fait qu'une secte , quoique c'en soient deux très-différentes ; de peur que les réformés ne vissent parmi leurs ancêtres une trop manifeste contrariété. On a , sur toutes choses, caché leur abominable doctrine : on a dissimulé que ces albigeois étaient de parfaits manichéens, aussi bien que Pierre de Bruis et son disciple Henri. On a tu que ces vaudois s'étaient séparés de l'Église sur des fondements détestés par la nouvelle réforme , aussi l)ien que par l'Église romaine. On a usé d'une pareille dissimulation à l'égard de ces vaudois de Pologne, qui n'avaient que le nom de vaudois; et on a caché au peuplequeleurdoctrine n'était ni celle des anciens vaudois, ni celle des calvinistes, ni celle des luthériens. L'histoire que je vais donner de ces trois sectes , quoiqu'elle soit abrégée, ne laisse pas d'être soutenue par assez de preuves, pour faire honte aux calvinistes des ancêtres qu'ils se sont donnés.

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