X, W, \VI
autres , la damnation de saint Jean-Baptiste , poni avoir douté de la venue de Jésus-Christ • : car Vis prenaient pour un doute du saint précurseur ce qu'il fit dire au Sauveur du monde par ses disciples : Etes-vous celui qui devez venir * ? Pensée trèsextravagante, mais très-conforme à ce qu'écrit Fauste le manichéen , au rapport de saint Augustin 3. Les autres auteurs qui ont écrit contre ces nouveaux manichéens , leur attribuent d'un commun accord la même erreur 4.
Dans la seconde partie de son ouvrage, Alanus traite des vaudois, et il y fait un dénombrement de leurs erreurs, que nous verrons en son lieu : il nous suffit d'observer ici qu'il n'y a rien qui ressente le manichéisme , et de voir d'abord ces deux sectes entièrement distinguées.
Celle de Valdo était encore assez nouvelle. Elle avait pris naissance à Lyon en l'an 1 160 , et Alanus écrivait en 1202, au commencement du treizième siècle. Un peu après, et environ l'an 1209, Pierre , de Vaucernai fit son Histoire des Albigeois, où, traitant d'abord des diverses sectes et hérésies de son temps, il met en premier lieu les manichéens, dont il rapporte les divers partis ^ ; maison l'on voit toujours quelques caractères de ceux qu'on a remarqués dans le manichéisme, encore que dans les uns il soit outré , et dans les autres mitigé et adouci, selon la fantaisie de ces hérétiques. Quoi qu'il en soit, tout est du fond du manichéisme; et c'est le propre caractère de l'hérésie que Pierre de Vaucernai nous représente dans, la province de Narhonnc, c'est-à-dire de l'hérésie des albigeois dont il entreprend l'histoire. Il n'attribue rien de semblable à d'autres hérétiques dont il parle. « Il y « avait , dit-il , d'autres hérétiques qu'on appelait « vaudois, d'un certain Valdius de Lyon. Ceux-là « sans doute étaient mauvais; mais non pas à com- « paraison de ces premiers. » Il marque ensuite en peu de paroles quatre de leurs erreurs principales , et revient aussitôt après à ses albigeois. ]\Iais ces erreurs des vaudois sont très-éloignées du manichéisme , comme nous verrons bientôt : et voilà encore une fois les albigeois et les vaudois, deux sectes très-bien distinguées , et la dernière sans aucune marque de manichéens.
Les protestants veulent croire que Pierre de Vaucernai y parlait de l'hérésie des albigeois sans trop savoir ce qu'il disait, à cause qu'il leur attribue des blasphèmes qu'on ne trouve point même dans les manichéens. Mais qui peut garantir tous les secrets et toutes les nouvelles inventions de cette abominable secte? Ce que Pierre de Vaucernai leur fait dire des deux Jésus , dont l'un est né dans une visible et terrestre Bethléem , et l'autre dans la Bethléem céleste et mvisible, est à peu près de même génie que les autres rêveries des manichéens. Cette Bethléem invisible revient assez à la Jérusalem d'en haut, que les pauliciensde Pierre de Sicile ap-
^ Alan. p. 31. —^Mutth. XI, 3. —^ Lit. y conf. Faim, c. I , toni. VIII , col. 105. — * Ebrard. Antihœr. c. 13 , loin, iv, Bib- PP. p. \XV2. Ermoir/. c. vi, Ibid. 1339, etc. — ' /list. Albi'j. Petr. Mon. fal. Cern. c. 2, t. y, Hist. Franc. Duc/i.
DES VARIATIONS, LIV. XI
Mt
pelaient hnière de Dieu, d'où Jésus-Christ était sorti. Qu'on dise tout ce qu'on voudra de Jésus visiltitf qui nétait point le vrai Christ, et que ers hérétiques crevaient mauvais; je ne vois rien en cela de plus insensé que les autres blasphèmes des manichéens. Kous trouvons chez Ilenier des hérétiques qui tiennent quelque chose des manichéens', et qui reconnaissent un Christ filsde Joseph et de Marie, mauvais d'abord et pécheur, mais ensuite devenu bon et réparateur de leur secte. Il est constant que ceshérétiques manichéens changeaient beaucoup. Renier, qui a été parmi eux, distingue les opinions nouvelles d'avec les anciennes, et remarque qu'il s'y était produit beaucoup de nouveautés de son temps, et depuis l'an 1230 ^ L'ignorance et l'extravagance ne demeurent guère dans un même état, et n'ont point de bornes dans les hommes. Quoi qu'il en soit, si c'était la haine qu'on avait pour les albigeois qui leur faisait attribuer le manichéisme, ou si l'on veut quelque chose de pis; d'où vient le soin qu'on prenait d'en excuser les vaudois , puisqu'on ne peut pas supposer qu'ils fussent plus aimés que les autres, ni ennemis moins déclarés de l'Églùse romaine? Cependant voilà déjà deux auteurs très-zélés pour la doctrjjie catholique , et très-opposés aux vaudois, qui prennent soin de les séparer des albigeois manichéens.
En voici encore un troisième , qui n'est pas moins considérable. C'est Ébrard , natif de Béthune, dont le livre, intitulé Antihérésie, est composé contre leshérétiquesdaFlandre. Ceshérétiques s'appelaient piples ou piphles, dans le langage du pays 3. Un auteur protestant ne conjecture pas mal, quand il veut que ce mot de piphles soit corrompu de celui de poplicains -i ; et par là on peut connaître que ces hérétiques flamands étaient, comme les poplicains, des manichéens parfaits : bons protestants toutefois si nous en croyons les calvinistes, et dignes d'être leurs ancêtres. Mais , pour ne nous arrêter pas au nom, il n'y a qu'à entendre Ébrard , auteur du pays, quand il nous parle de ces hérétiques*. Le premier trait qu'il leur donne , c'est qu'ils rejetaient la loi et le Dieu qui l'avait donnée : le reste va de même pied, et ils méprisaient ensemble le mariage, l'usage des viandes et les sacrements.
Ai>rès avoir mis par ordre tout ce qu'il avait à dire contre cette secte, il parle contre celle des vaudois ^, qu'il distingue comme les autres de celle des nouveaux manichéens; et c'est le troisième témoin que nous ayons à produire. ÎNlais en- voici un quatrième plus important en ce fait que tous les autres.
C'est Renier, de l'ordre des frères prêclieurs, dont nous avons déjà rapporté quelques passages. Il écrivit environ l'an 1250 ou 54, et il intitula son livre : De hsereticis : Des hérétiques , comme il le témoigne dans sa préface. Il se qualifie frère Renier, autrefois hérésiarque , et ynaintenant prê-
' Ren. conL Fat. c. 6, t. IV, II. paH. Bih. PP. p. 753. —
» Ibid. p. 769. — 3 Ibid. p. 1075. Pcir. de Fal. Cern. ib. c. 2.
— ' La liuq. 4«4. — * Lit Roq. c. i , 2, 3 c/ scq. — « Cup. T^.
tre, à cause qu'il avait étr; dix-sept ans parmi les cathares, comme il le répète par deux fois. Cet auteur est bien connu des protestants, qui ne ces.sonti de nous vanter la belle peinture qu'il a faite des mœurs des vaudois '.Il en est d'autant plus croyable, puisqu'il nous dit si sincèrement le bien et le mal. Au reste, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été bien instruit de toutes les sectes de son temps. Il avait souvent assisté à l'examen des hérétiques ; et c'était \h qu'on approfondissait avec un .soin extrême jusques aux nwindres différences de tant de sectes obscures et artificieuses , dont la chrétienté était alors inondée. Plusieurs se converti.ssaient et révélaient tous les secrets de leur secte , qu'on prenait grand soin de retenir. C'était une partie de la guérison, de bien connaître le mal. Outre cela, Renier s'appliquait à Hre les livres des hérétiques , comme il fit le grand volume de Jean de Lyon , un des chefs des nouveaux manichéens '; et c'est de là qu'il a extrait les articles de sa doctrine qu'il a rapportés. Il ne faut donc pas s'étonner que cet auteur nous ait raconté plus exacte-, ment qu'aucun autre les différences des sectes de son temps.
La première dont il nous parle est celle de? pauvres de Lyon , descendus de Pierre Vaido ; et il en rapporte tous les dogmes, jusques aux moindres précisions ^. Tout y est très-éloigné des manichéens, comme on verra dans la suite. De là il passe aux autres sectes qui tiennent du m( nichéisme; et il vient enfin aux cathares, dont il savait tout le secret : car outre qu'il avait été, comme on a ^Ti , dix-sept ans entiers parmi eux , et des plus avant dans la secte, il avait entendu prêcher leurs plus grands docteurs , et entre autres un nomnjé Nazarius, le plus ancien de tous, qui se vantait d'avoir pris ses instructions, il y avait soixante ans, des deux principaux pasteurs de l'Église de Bulgarie '*. Voilà toujours cette descendance de la Bulgarie. C'est de là que les cathares d'Italie, parmi lesquels Renier vivait, tiraient leur autorité; et comme il a été parmi eux durant tant d'années, il ne faut pas s'étonner qu'il nous ait mieux expliqué , et plus en particulier, leurs erreurs, leurs sacrements, leurs cérémonies, les divers partis qui s'étaient formés parmi eux ^ avec les rapports aussi bien que les différences des uns et des autres. On y voit partout très-clairement les principes , les impiétés et tout l'esprit du manichéisme. La distinction des élus et des auditeurs, caractère particulier de la secte célèbre dans saint Augustin et dans les autres auteurs, se trouve ici marquée sous un autre nom. Nous apprenons de Renier que ces hérétiques, outre les cathares et les purs, qui étaient les parfaits de la secte, avaient encore un autre ordre qu'ils appelaient leurs croyants^, composés de toutes sortes de gens. Ceux-ci n'étaient pas
' Ren. cont. Fal. tom. iv. Bib. PP. part. Il, p. 746. praf. ibid. 746. Ibid. 756, 757. Jbid. cl ,p. 'ab.Ibid. c. .3 ,p. 748. — ' Ren. cont. fal. tom. iv, Bib. PP. part. II, cap. 6 p. 762, 763. — 3 Ibid. c. 5, p. 749e/ seg. — • Ren. cont. Fol, tnm.W.Bib. PP. part. II, c. 6, p. 753, 75i, 75», 7fti. — i Ibid. ïôC
HISTOIRE
admis à tous les mystères; et le même Renier raconte que le nombre des parfaits cathares de son temps, où la secte était affaiblie, ne passait pas quatre viille dans toute la chrétienté; mais que les croyants étaient innombrables : compte, dit-il ■ , qui a été/ait plusieurs fois parmi eux.
Parmi les sacrements de ces hérétiques , il faut remarquer principalement leur imposition des mains pour remettre les péchés : ils l'appelaient la consolation : elle tenait lieu de baptême et de pénitence tout ensemble. On la voit dans le concile d'Orléans dont nous avons parlé, dans Ecbert, dans Enervin, et dans Ermengard. Renier» l'explique mieux que les autres, comme un homme qui était nourri dans le secret de la secte. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le livre de Renier, c'est le dénombrement exact des Églises des cathares, et de l'état où elles étaient de son temps. On en comptait seize dans tout le monde, et il range avec les autres V Église de France, Y Église de Toulouse, Y Église de Cahors , Y Église d'Jlbi; et enfin VÉglise de Bulgarie et YÉglise de Dugranicie, d'ail, dit-il, sont venues toutes les autres. Après cela, je ne vois pas comment on pourrait douter du manichéisme des albigeois , ni qu'ils ne soient descendus des manichéens de la Bulgarie. On n'a qu'à se souvenir des deux ordres de la Bulgarie et de la Drungarie dont nous a parlé l'auteur de Vignier, et qui s'unirent ensemble dans la Lombardie. Je répète encore une fois qu'on n'a pas besoin de chercher ce que c'est que la Drungarie. Ces hérétiques obscurs prenaient souvent leur nom de lieux inconnus. Renier nous parle des runcariens ^, une secte de manichéens de son temps, dont le nom venait d'un village. Qui sait si ce mot de runcariens n'était pas une corruption de celui de drungariens?
Nous voyons, dans le même auteur et ailleurs, tant de divers noms de ces hérétiques, que ce serait un vain travail d'en rechercher l'origine. Patariens, poplicains, toulousains, albigeois, cathares, c'était, sous des noms divers , et souvent avec quelques diversités, des sectes de manichéens, tous venus de la Bulgarie; d'où aussi ils prenaient le nom qui était le plus dans la bouche vulgaire.
Cette origine est si certaine, que nous la voyons encore reconnue au treizième siècle. » En ces « temps, dit Matthieu Paris 4 ( c'est en l'an 1223 ) , « les hérétiques albigeois se firent un antipape nom- « mé Barthélemi, dans les confins de la Bulgarie, « de la Croatie et de la Dalmatie. » On voit ensuite que les albigeois allaient le consulter en foule ; qu'il avait un vicaire à Carcassonne et à Toulouse, et qu'il envoyait ses évéques de tous côtés : ce qui revient manifestement à ce que disait Enervin ^ , que ces hérétiques avaient leur pape, encore que le même auteur nous apprenne que tous ne le reconnaissaient pas. Et afin qu'on ne doutât point de l'erreur de ces albigeois de Matthieu Paris , le
« Hen. cont. Fal. tcm. iv. Bibl. PP. paît, 0. 759. — > Ibid. Bib. PP. I. part. p. r254. Ibid. 759.— ^ Jlen. ibid. p. 753 , 765.
♦ Mifth. Paris in Henr. m , an. 1223, p. 317. — ' Epixt. tinerii, ad S. Berii. Anal. MabiU. ni.
même auteur nous raconte que les albigeois d't'spagne, qui prirent les annes en 1234, entre plusieurs autres erreurs niaient principalement le mystère de Piticarnation^.
Au milieu de tant d'impiétés, ces 'hérétiques avaient un extérieur surprenant. Enervin les fait parler en ces termes ' : « Vous autres, disaient-ils « aux catholiques, vous joignez maison à maison, « et champ à champ; les plus parfaits d'entre vous, « comme les moines et les chanoines réguliers, s'ils « ne possèdent point de biens en propre, les ont du « moins en commun. Nous qui sommes les pauvres « de Jésus-Christ, sans repos, sans domicile cer- « tain, nous errons de ville en ville comme des « brebis au milieu des loups, et nous souffrons « persécution comme les apôtres et les martyrs. >> Ensuite ils vantaient leurs abstinences, leurs jeunes, la voie étroite où ils marchaient, et se disaient les seuls sectateurs de la vie apostolique ; parce que , se contentant du nécessaire , ils n'avaient ni maison , ni terre , ni richesses : « à cause, disaient-ils , n que Jésus-Christ n'avait ni possédé de semblables « choses, ni permis à ses disciples d'en avoir. »
Selon saint Bernard, il n'y avait rien en appa-,^ rence de plus chrétien que leurs discours, rien de \ plus irréprochable que leur.f mœurs ^. Aussi s'appelaient-ils les apostoliques i ., et ils se vantaient de mener la vie des apôtres. Il me semble que j'entends encore un Fauste le manichéen, qui disait aux catholiques chez saint Augustin ^ : « Vous me de- « mandez si je reçois l'Évangile; vous le voyez en « ce que j'observe ce que l'Évangile prescrit : c'est « à vous à qui je dois demander si vous le recevez, « puisque je n'en vois aucune marque dans votre « vie. Pour moi, j'ai quitté père, mère, femme et « enfants, l'or, l'argent, le manger, le boire, les « délices, les voluptés, content d'avoir ce qu'il faut « pour la vie d'un jour à l'autre. Je suis pauvre , je « suis pacifique, je pleure, je souffre la faim et la « soif, je suis persécuté pour la justice : et vous « doutez que je reçoive l'Évangile! » Après cela, prendra-t-on encore les persécutions comme une marque de la vraie Église et de la vraie piété ? C'est un langage de manichéens.
Mais saint Augustin et saint Bernard leur font voir que leur vertu n'était qu'une vaine ostentation. Pousser l'abstinence des viandes jusqu'à dire qu'elles sont immondes et mauvaises de leur nature, et la continence jusqu'à la condamnation du mariage; c'est d'un côté s'attaquer au Créateur, et de l'autre lâcher la bride aux mauvais désirs, en les laissant absolument sans remède ^. Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement' de leur esprit, qui mêle tant d'excès dans leurs discours , introduit mille désordres dans leur vie. vSaint Augustin nous apprend que ces gens, qui ne se permettaient pas le mariage, se permettaient tout autre chose. C'est que , selon leurs principes , j'ai honte d'être contraint de le répéter, c'était
' Ibid. an. 1234, p. 395. — ' Anal, ni, p. 454. — ' Strm. LXV. in Cant. n. h. — * Scrm. lxvi, w. 8. — * Lib. v. cont. Faust, c. I, tom. vni, col. 195. —''^Bern. serm. LXVI. m CaHt.
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proprement la coneeplion qu'il fallait avoir en horreur; et on voit quelle porte était ouverte aux abonïinations dont les anciens et les nouveaux manichéens sont convaincus. Mais comme, parmi les sectes différentes de ces nouveaux manichéens, il V avait des degrés de mal , les plus infâmes de tous étaient ceux qu'on appelait patariens ' ; ce que je suis bien aise de remarquer à cause de nos réformés, qui les mettent uommémentparmilesvaudois, qu'ils se glorifient d'avoir pour ancêtres *.
Ceux qui vantent le plus leur vertu et la pureté ule leur vie, sont ordinairement les plus corrompus. Gn aura pu remarquer comme ces impurs manichéens se sont gloriliés dans leur origine, et dans toute la suite de la secte, d'une vertu plus sévère «lue les autres; et, pour se faire valoir davantage, ils disaient que les sacrements et les mystères perdaient leur force dans des mains impures. Il importe de bien remarquer cette partie de leur doctrine, que nous avons vue dans Enervin, dans saint Bernard , et dans le concile de Lombez. C'est pourquoi Renier répète par deux fois ^ que cette imposition des mains qu'ils appelaient la consolation, et où ils mettaient la rémission des péchés, était inutile à celui qui la recevait, si celui qui la donnait était en péché lui-même, quand son péché serait caché. La raison qu'ils rendaient de cette doctrine, selon Ermengard^, est que lorsqu'on a perdu le Saint-Esprit, on ne peut plus le donner, qui était la même raison dont se servaient les anciens donatistes.
C'était encore pour faire les saints, et s'élever au-dessus des autres , qu'ils disaient que le chrétien ne devait jamais aflirmer la vérité par serment^, pour quelque cause que ce fut, pas n>ême en justice; et qu'il n'était permis de punir personne de mort, pas même les plus crinnnels<'. Les vaudois, connue nous verrons, prirent d'eux toutes ces maximes outrées et tout ce vain extérieur de piété.
Voilà quels étaient les albigeois , selon tous les auteurs du temps, sans en excepter un seul. Les protestants en rougissent, et nous disent pour toute réponse que ces excès, ces erreurs, et tous ces dérèglements des albigeois, sont des calomnies de leurs ennemis. Mais ont-ils une seule preuve de ce qu'ils avancent, ou un seul auteur du temps, et de plus de quatre cents ans après, qui les justifient? Pour nous, nous produisons autant de témoins qu'il y a eu dans tout l'univers d'auteurs qui ont parlé de cette secte. Ceux qui ont été dans leur croyance nous ont révélé ses abominables secrets après leur conversion. Nous suivons la secte daravnable jusqu'à sa source : nous montrons d'où elle est venue, par où elle a passé, tous ses caractères, et toute sa descendance, qui la lie au manichéisme.. On nous oppose des conjectures , et encore quelles
« Ren. c. 16, Ebrard. c. 26, tom. iv, Bihl. PP. I. part, p. II78. Ren. c.&,t. IV. Bibl. PP. II. part. p. 753. — ^ La lioq. Hist. de FEuch. II. part. c. 18, p- 445. — s Ren. c. 6, ibid. p. 756 , 759. — * Ermeiig. c. 14. de imp. Mail. ibid. /•. 1254. — ^ Bern. serm. lxv in Cant. n. 2. — « Ebrard. c. 14, ifli Erm. c. le, 19, ibid. p. 1134, 1136, liGO, 1201.
conjectures? On les va voir; car je veux ici rapjrar» ter les plus vraisemblables.
Le plus grand effort des adversaires est. pour justifier Pierre de Bruis et son disciple Henri. Saint Bernard , dit-on , les accuse de condamner et la viande et le mariage. Mais Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, qui a réfuté presque en même ti'Hips Pierre de Bruis, ne parle point de ces erreurs, et ne lui en attribue que cinq : de nier le baptême des petits enfants, de condamner les temples sacres, de briser les croix au lieu de les adorer, de rejeter l'eucharistie, de se moquer des oblations et des prières pour les morts '. Saint Bernard assure que cet hérétique et ses sectateurs 7ie recevaient (/ne CEvangile *. Mais Pierre le Vénérable n'en parle qu'en doutant. « La renommée , dit-il ^ , a publié « que vous ne croyez pas tout à fait ni à Jésus- « Christ, ni aux prophètes, ni aux apôtres : mais « il ne faut pas croire aisément les bruits qui sont « souvent trompeurs^ puisque même il y en a qui « disent que vous rejetez tout le canon des Écri- « tures. « Sur quoi il ajoute : « Je ne veux pas « vous blâmer de ce qui n'est pas certain. » Ici les protestants louent la prudence de Pierre le Vénérable, et blâment la crédulité de saint Bernard, qui avait trop légèrement déféré à des bruits confus.
Mais premièrement, à ne prendre que ce que Tabhé de Cluni reprend connue certain dans cet hérétique, il y en a plus qu'il ne faut pour le condamner. Calvin a compté parmi les blasphèmes la doctrine qui nie le baptême des petits enfants ^. Le nier avec Pierre de Bruis et son disciple Henri , c'était refuser le salut à l'âge le plus innocent qui soit parmi les hommes : c'était dire que depuis tant de siècles , où l'on ne baptise presque plus que des enfants, il n'y a plus de baptême dans le monde, il n'y a plus de sacrements, il n'y a plus d'Église ni de chrétiens. C'est ce qui donnait de l'horreur a Pierre le Vénérable. Les autres erreurs de Pierre de Bruis, que ce vénérable auteur a réfutées, ne sont pas moins insupportables. Écoutons ce que lui reproche sur l'eucharistie le saint abbé de Cluni , qui vient de nous déclarer qu'j! ne lui veut rien objecter que de certain. « Il nie , dit-il ^ , que le corps a et le sang de Jésus- Christ puissent être faits par « la vertu de la divine parole et le ministère du « prêtre, et il assure que tout ce qu'on fait à l'autel « est inutile. » Ce n'est pas nier seulement la vérité du corps et du sang , mais , comme les manichéens , rejeter absolument l'eucharistie. C'est pourquoi le saint abbé ajoute un peu après : « Si votre hérésie « se renfermait dans les bornes de celle de Béren- « ger, qui en niant la vérité du corps n'en niait <• pas le sacrement ou l'apparence et la figure , je « vous renverrais aux docteurs qui l'ont réfuté, tt Mais, poursuit-il un peu après, vous ajoutez « erreur à erreur, hérésie à hérésie; et vous ne « niez pas seulement la vérité de la chair et du sang ■ « de Jésus-Christ, mais leur sacrement , leur ligurt
' Pctr. t'en, coiit. Petrob. t. xxn. Bib. Max. p. I";?4. - * Semt. LXV in Cant. ». 3.— •* Pctr. feu. iù. p. Iit37. — ' Oi:,ti>e cant. Siittt ■- '■'Ibid, p. Ivâl
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HISTOIRE
n et leur apparence; et ainsi vous laissez le peuple « de Dieu sans sacrifice. »
Pour les erreurs dont ce saint abbé ne parle pas, et celles dont il doute , il est aisé de comprendre que c'est qu'elles n'étaient pas encore assez avérées, et qu'on n'avait pas pénétré d'abord tous les secrets d'une secte qui avait tant de replis et tant de détours. On les découvrait peu à peu ; et Pierre le Vénérable nous apprend lui-même que Henri , disciple de Bruis, avait beaucoup ajouté aux cinq chapitres qu'on avait repris dans son maître'. Il avait entre ses mains l'écrit oii l'on avait recueilli de la propre bouche de l'hérésiarque toutes ses nouvelles erreurs. Mais ce saint abbé attendait, pour les réfuter, qu'il en fût encore plus assuré. Saint Bernard , qui a vu de près ces hérétiques , en savait plus que Pierre le Vénérable, qui n'en écrivait que par rapport : mais il ne savait pas tout , et c'est pourquoi il n'osait pas les appeler tout à fait manichéens ' ; car il n'était pas moins circonspect que Pierre le Vénérable à ne leur rien imputer que de certain. En effet, voici comme il parle de leurs impuretés : On dit qu'ils font en secret des choses hoixteuses ^ . On dit, c'est qu'il ne les savait pas encore avec certitude, et c'est pourquoi il n'osait en parler positivement. Ceux qui les ont sues en ont parlé : mais cette discrétion de saint Bernard nous fait voir combien est certain ce qu'il leur objecte.
IM.iis, dit-on , il était crédule, et Othon de Frisingue, auteur du temps, lui en a fait le reproche. Il faut encore écouter cette conjecture, que les protestants font tant valoir ^. 11 est vrai , Othon de Frisingue trouve saint Bernard trop crédule, à cause qu'il fit condamner les erreurs visibles de Gilbert de La Porree , évêque de Poitiers ' , que son disciple Othon tâchait d'excuser. Ce reproche d'Othon est donc une excuse qu'un disciple affectionné prépare à son maître. Voyons toutefois en quoi il fait consister la crédulité de saint Bernard. « C'est, « dit Othon 6, que cet abbé, parla ferveur de sa « foi , et par sa bonté naturelle, avait un peu trop « de crédulité : en sorte que des docteurs qui se « fiaient trop à la raison humaine , et à la sagesse « du siècle, lui devenaient suspects; et si on lui « rapportait que leur doctrine ne fi\t pas tout à fait « conforme à la foi, il le croyait aisément. » Avaitil tort? Non sans doute; et l'expérience fait assez voir que Pierre Abélard , qui lui devint suspect par cette raison, et Gilbert, qui expliquait la Trinité plutôt selon les Topiques d'Aristole que selon la tradition et la règle de la foi , s'écartèrent du bon chemin, puisque leurs erreurs, condamnées dans les conciles, sont également abandonnées des catholiques et des protestants.
JN'accusons donc pas ici la crédulité de saint Bernard. S'il nous a représenté Henri le disciple de Pierre de Bruis , et le séducteur des Toulousains , comme le plus scélérat et le plus hypocrite de tous
' Ep. ad Episc. Arelat. elc, anleEpist. contra Pelrob. ihid. p. liKH. — » Serm. lxvi in Cant. — ' Serm. Lxv. — ' Albert. Lu Roq.—i Oth. Fris, in Frider. Ub. i , c. 4G, i7. — «* Ibid.
les hommes, tous les auteurs du temps en ont fai! \ le même jugement '. Les erreurs qu'il attribue aux disciples de ces hérétiques ont été reconnues, et se découvraient tous les jours de plus en pUis , comme la suite de cette histoire l'a fait paraître. Ce n'était pas témérairement que saint Bernard leur imputait celle que nous trouvons dans ses Sermons. « Je veux, dit-il », vous raconter leurs impertinences, « que nous avons reconnues par leurs réponses « qu'ils ont faites sans y penser aux catholiques , « ou par les reproches mutuels que leurs divisions « ont fait éclater, ou par les choses qu'ils ont « avouées lorsqu'ils se sont convertis. » Voilà comme on reconnut ces impertinences, que saint Bernard appelle dans la suite des blasphèmes. Quand il n'y aurait autre chose dans les henriciens que leur aveugle attachement pour ces femmes qu'ils tenaient dans leur compagnie , comme le raconte saint Bernard, et avec lesquelles ils passaient leur vie enfermés dans la même chambre nuit et jour, c'en serait assez pour les avoir en horreur. Cependant la chose était si publique, que saint Bernard voulait qu'on les connût à cette marque : « Dites-moi, « leur disait-il ^ mon ami, quelle est cette femme.? « Lst-ce votre épouse? Non, répondent-ils, cela ne « convient pas à ma profession. Est-ce votre fille, « votre sœur, votre nièce? Non, elle ne m'appnr- « tient par aucun degré de parenté. Mais savez-vous « qu'il n'est pas permis selon les lois de l'Kglise, à «' ceux qui ont professé la continence, de demeurer « avec des femmes? Chassez donc celle-ci, si vous ne « voulez pas scandaliser l'Église : autrement ce fait, « qui est manifeste, nous fera soupçonner le reste, « qui ne l'est pas tant. » Il n'était pas trop crédule dans ce soupçon ; et la turpitude de ces faux continents a depuis été révélée à toute la terre.
D'otJ vient donc que les protestants entreprennent la défense de ces scélérats? La cause en est trop claire. C'est l'envie de se donner des prédécesseurs. \ Ils ne trouvent que de telles gens qui rejettent et le culte de la croix, et la prière des saints, et l'oblation pour les morts. Ils sont fâchés de ne remarquer les commencements de leur réforme que dans des manichéens. Parcequ'ils grondent contre le pape et contre l'Église romaine, la réforme est bien disposée en leur faveur. Les catholiques de ce tempslà leur reprochent de penser mal de Peutharistie. Nos protestants voudraient bien que ce fussent de simples bérengarie/is , et non pas des manichéens à qui l'eucharistie déplaît dans son fond. Mais enfin quand cela serait, ces réformés, que vous voulez être de vos gens, cachaient leur doctrine, « fréquen- « talent les Églises, honoraient les prêtres, allaient « à l'offrande; ils se confessaient, ils communiaient; « ils prenaient avec nous, poursuit saint Bernard, « le corps et le sang de Jésus-Christ 4. » Les voilà donc dans nos assemblées, qu'ils détestaient dans leur cœur comme des conventicules de Satan; à
• Epist. ccxLr, ad HildeJ. cmn. Petr. Fen. eont. Pctrob. Act. Hild. Anal, ni, p. 312 et seq., etc. — * Serm. LXv in Cant. ». R. — ^ Ibid. ». 6. — » Serm. lxv in Canl. n. s. Ecbert. lien.
DES VARIATIO.NS, LIV. XI
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la messe, qu'ils regardaieiU dans leur erreur comme une idolâtrie et un sacrilège; et enfln dans les exercices de rfigllse romaine, qu'ils croyaient le royaume de l'Antéchrist. Est-ce là les disciples de celui qui a oriloniié de prêcher son Évangile sur les toits? Sont-ce là les enfants de lumière? Ces œuvres sont-elles de celles qui paraissent dans le jour, ou de celles que la nuit doit cacher ? En un mot , est-ce là les prédécesseurs que se donne la réforme ?
HISTOIRE DES VAUDCfiS.
Les vaudois ne valent pas mieux pour établir une succession légitime. Leur nom est tiré de Valdo, auteur de la secte. C'est dans Lyon qu'ils prirent naissance. On les nomma les pauvres de Lyon , à cause de la pauvreté qu'ils affectaient ; et comme la ville de Lyon se nommait alors Leona en latin, on les appela aussi tout court léonistes , ou lionistes, comme qui eût dit les Lionnais.
On les appela encore les insabbatés, d'un ancien mot qui signiliait des souliers , d'où sont venus d'autres mots d'une semblable signification, qui sont encore en usage en beaucoup de langues aussi bien que dans la notre. C'est de là donc qu'on les appela les insabbatés ' , à cause de certains souliers d'une forme particulière qu'ils coupaient pardessus pour faire paraître les pieds nus , à l'exemple des apôtres, à ce qu'ils disaient ; et ils affectaient cette chaussure, pour marque de leur pauvreté apostolique.
Voici maintenant leur histoire en abrégé. Lorsqu'ils se sont séparés , ils n'avaient encore que trèspeu de dogmes contraires aux nôtres , et peut-être point du tout. En l'an 1160, Pierre Valdo, marchand de Lyon, dans une assemblée où il était, selon la coutume, avec les autres riches trafiquants, fut si vivement frappé de la mort subite d'un des plus apparents de la troupe, qu'il distribua aussitôt tout son bien, qui était grand, aux pauvres de cette ville » ; et en ayant par ce moyen ramassé un grand nombre, il leur apprit la pauvreté volontaire, et à imiter la vie de Jésus-Christ et des apôtres. Voilà ce que dit Renier, que les protestants, nattés des éloges que nous verrons qu'il donne aux vaudois , veulent qu'on croie sur ce sujet plus que tous les autres auteurs. Mais on va voir ce que peut la piété mal conduite. Pierre Pylicdorf , qui a vu les vaudois dans leur force, et en a représenté non-seulement les dogmes , mais encore la conduite, avec beaucoup de simplicité et de doctrine, dit que ce Valdo, touché des paroles de l'Évangile où la pauvreté est si hautement recommandée, crut que la vie apostolique ne se trouvait plus sur la terre ^. Résolu de la renouveler, il vendit tout ce qu'il avait. D'autres en firent autant , touchés de componction, et ils s'unirent ensemble
' Ebrard. ibid. c. 25. Conrad. Ursper. Chr. ad an. I2I2. — ' Ren. cap. v, p. 7iO. — ^ Lib. cont. raid. c. I. lom. IV. Bibl. PP. II. pari. p. 779.
dans ce dessein. Au commencement celte setle, obscure et timide, ou n'avait encore aucun dogme particulier, ou ne se déclarait pas; ce qui a fait qu'Ébrard de Béthune n'y remarque que l'affectation d'une superbe et oisive pauvreté. On voyait ces insabbatés ou ces sabbatés, comme il les nomme ', avec leurs pieds nus, ou plutôt avec Wurs souliers coupés par-dessus, attendre l'aumône, et ne vivre que de ce qu'on leur donnait. On n'y blâmait d'abord que l'ostentation; et, sans encore les ranger , avec les hérétiques , on leur reprochait seulement ', qu'ils en Imitaient l'orgueil ». Mais écoutons la suite dé leur histoire ^. « Après avoir vécu quelque temps « dans leur pauvreté prétendue apostolique, ils s'a- « visèrent que les apôtres n'étaient pas seulement « pauvres, mais encore prédicateurs » de l'Évangile. Ils se mirent donc à prêcher à leur exemple afin d'imiter en tout la vie apostolique. Mais les apôtres étaient envoyés ; et ceux-ci , que leur ignorance rendait incapables de cette mission, furent exclus par les prélats , et enfin par le saint-siége, d'un ministère qu'ils avaient usurpé sans leur permission. Ils ne laissèrent pas de continuer secrètement, et murmuraient contre le clergé, qui les empêchait de prêcher, à ce qu'ils disaient , par jalousie, et à cause que leur doctrine et leur sainte vie confondaient ses mœurs corropipues ^ .
Quelques protestants ont voulu dire que Valdo était un homme de savoir : mais Renier dit seulement qu'// avait quelque peu de littérature , aliqnantulum lUferatus'^. D'autres protestants, au contraire, tirent avantage du grand succès qu'il a eu dans son ignorance. Mais on ne sait que trop les adresses qui se peuvent souvent trouver dans les esprits les plus ignorants pour attirer leurs semblables : et Valdo n'a séduit que de telles gens.
Cette secte en peu de temps fit des progrès. Bernard , abbé de Foutcald , qui en a vu les commencements , en marque l'élévation sous le pape Lucius III ^. Le pontificat de ce pape commence en H8I , c'est-à-dire vingt ans après que Valdo eût paru dans Lyon. Il lui fallut bien vingt ans à s'étendre, et à faire un corps de secte qui méritât d'être regardé. Alors donc Lucius III les condamna : et comme son pontificat n'a duré que quatre ans, il faut que celte première condamnation des vaudois soit arrivée entre l'année 1 181 , où ce pape fut élevé à la chaire de saint Pierre, et l'année 1185, où il mourut.
Conrad, abbé d'Ursperg, qui a vu de près les vaudois , comme nous dirons , a écrit que le pa[>e Lucius les mit au nombre des hérétiques , à cause de quelques dogmes et observances superstitieuses 7. Jusques ici ces dogmes ne sont pas encore expliqués ; mais on m'avouera que si les vaudois eussent nié des dogmes aussi remarquables que celui de la présence réelle, matière rendue si célèbre par la condamnation de Bérenger, on ne se serait pas contenté de dire eu gros qu'ils avaient quelques dogmes superstitieux.
^ Antih. c. 25, tbid. 1168. — » Ibid. 1170. — ' Pylicd. ibid. — * Pylicd. ibid. Ren. ibid. — » Ren. c. 6. — * Bem . abb. Fonthr. adv. Fald. secl. t. iv. Bibl. PP.prœf. p. 1I9&. — '• Clirvn. ad an. 1212.
HISTOIRE
Kpvrron dans le même temps , en l'an 119-1 , une . ordonnance d'Alphonse ou Ildephonse, roi d'Arapon , range les vaudois ou iiisabbatés, autrement les pauvres de Lyon , parmi les hérétiques anathéniatisés par l'Église; et c'est une suite manifeste de la sentence prononcée par Lucius III'. Après la mort de ce pape , comme malgré son décret ces hérétiques s'étendaient beaucoup , et que Bernard , archevêque de Narbonne , qui les condamna de nouveau après un grand examen , ne put arrêter le cours de cette secte, plusieurs personnes pieuses, ecclésiastiques et autres , procurèrent une conférence pour les ramener à l'amiable ^ On choisit de part et d'autre pour arbitre ôe la conférence un saint prêtre nommé Raimoud de Daventrie, homme illustre par sa naissance, mais encore plus illustre par sa sainte vie. L'assemblée fut fort solennelle, e^ la dispute fut longue. On produisit de part et d'autre les passages de l'Écriture dont on prétendait s'appuyer. Les vaudois furent condamnés , et déclarés hérétiques sur tous les chefs de l'accusation.
On voit par là que les vaudois, quoique condamnés, n'avaient pas encore rompu toutes mesures avec l'Église romaine, puisqu'ils convinrent d'un arbitre catholique et prêtre. L'abbé de Fontcald, qui fut présent à la conférence, a rédigé par écrit avec beaucoup de netteté et de jugement les points débattus, et les passages qu'on employa de part et d'autre : de sorte qu'il n'y a rien de meilleur pour connaître tout l'état de la question telle qu'elle était alors, et au commencement de la secte.
La dispute roule principalement sur l'obéissance (jui était due aux pasteurs. On voit que les vaudois la leur refusaient , et que malgré toutes les défeiises ils se croyaient en droit de prêcher, hommes et feiumes. Conuue cette désobéissance ne pouvait être fondée que sur l'indignité des pasteurs, les catholiques , en prouvant l'obéissance qui leur est due , prouvent qu'elle est due même à ceux qui sont mauvais , et que, quel que soit le canal , la grâce ne laisse pas de se répandre sur les fidèles 3. Pour la même raison on fait voir que les médisances contre les |)asteurs , dont on prenait le prétexte de la désobéissance , sont défendues par la loi de Dieu 4. Dans la suite on attaque la liberté que se donnaient les laïques de prêcher sans la permission des pasteurs , l't même malgré leurs défenses ; et on fait voir que ces prédications séditieuses tendent à la subversion des faibles et des ignorants ^ Surtout on prouve par l'Écriture que les femmes, qui n'ont que le silence en partage, ne doivent pas se mêler d'enseigner*^. Enfin on montre aux vaudois le tort qu'ils ont de rejeter la prière pour les morts , qui avait tant de fondement dans l'Écriture, et une suite si évidente delà tradition i ■ et comme ces hérétiques 6'absentaient des églises pour prier entre eux en particulier dans leurs maisons, on leur fart voir
■tpiid Em. II. part, direct. Inq. q. XJV, p. 287 , et apud Maria. PrœJ.in Luc. Tnd.t. iv. Bihl. PP. IL partp.f,?.1. - = n,m. de Foui. Cal. adversus fald. scct. m prœf t. iv. hibi PP. 111. V"rt. p. 1 195. - 3 Ibid. c. 1 , 2. - 4 Ibtd. C. 3. » Ibid. C. i cl scif. - « lOid. c. 7. - ' /'-"('• 8,
qu'ils ne devaient pas abandonner la maison d'o. raison, dont toute l'Écriture et le Fils de Dieu luimémeavait tant recommandé la sainteté'.
Sans examiner ici qui a raison ou tort dans cette querelle , on voit quel en était le fondement, et quels furent les points contestés; et il est plus clair que le jour que dans ces commencements, loin qu'il s'agît ou de la présence réelle et de la transsubstantiation, ou des sacrements, on ne parlait pas encore de la prière des saints, de leurs reliques ou de leurs images.
Ce fut à peu près dans ce même temps qu'Alanus écrivit le livre dont il a été parlé, où, après avoir soigneusement distingué les vaudois des autres hérétiques de son temps , il entreprend de prouver, contre leur doctrine , « qu'on ne doit point prêcher « sans mission; qu'il faut obéir aux prélats, et non « seulement aux bons, mais encore aux mauvais; « que leur mauvaise vie ne leur fait pas perdre leur « puissance; que c'est à l'ordre sacré qu'il faut at- « tribuer le pouvoir de consacrer et celui de lier et « de délier, et non pas au mérite de la personne; qu'il « se faut confesser aux prêtres et non aux laïques; « qu'il est permis de jurer en certains cas , et de « punir de mort les malfaiteurs '. » C'est à peu près ce qu'il oppose aux erreurs des vaudois. S'ils avaient erré sur l'eucharistie, Alanus ne l'aurait pas. oublié; car il sait bien le reprocher aux albigeois, contre lesquels il entreprend de prouver et la présence réelle et la transsubstantiation 3; et après avoir repris dans les vaudois tant de choses moins importantes , il n'en aurait pas omis une si essentielle.
Un peu après Alanus, et environ l'an 1209, Pierre de Vaucernai, homme assez simple , et assurément très-sincère, distingue les vaudois des albigeois par leurs propres caractères, en disant que les vaudois étaient méchants, mais bien moins que ces autres hérétiques 4 , qui admettaient les deux principes et toutes les suites de cette damnable doctrine. «■ Pour ne point parler, poursuit « cet auteur, de leurs autres infidélités , leur er- « reur consistait principalement en quatre chefs : « en ce qu'ils portaient des sandales à la manière « des apôtres; en ce qu'ils disaient qu'il n'était per- « mis de jurer pour quelque cause que ce fdt, et « qu'il n'était non plus permis de faire mourir les « hommes (même pour crime ); enfin, en ce qu'ils « disaient que chacun d'eux ( quoiqu'ils fussent oe « purs laïques), pourvu qu'il eût des sandales a ( c'est-à-dire comme on a vu, la marque de la « pauvreté apostolique), pouvait consacrer le corps n de Jésus-Christ. » Voilà en effet les caractères particuliers qui désignent le vrai esprit des vaudois : l'affectation de la pauvreté dans les sandales qui en étaient la marque; la simplicité et la douceur apparente, en rejetant tout serment et tout supplice; et ce qu'il y avait de plus propre à celte secte, la croyance que les laïques, pourvu qu'ils
I Ihld. 9. -= yfton. lib. il , p. 175 et seq. -^ Lib. i , p. 1S2 cL se,/. - ' Petr.dc Fait. Cent. Uist. Albig. c. 2; Duch. Ihik l'nuic. t. \,p. ÎÛ7.
DES VARIATIONS, LIV. XJ
fussent embrassé leur prétendue pauvreté apostoli(|ueet qu'ils en |)ortasseut la marque , c'est-à-dire pourvu qu'ils fussent de leur secte, pouvaient faire les sacrements, et même le corps de Jésus-Christ. ].>• reste, comme leur doctrine sur les prières pour les morts, allait avec les autres infidélités de ces hérétiques, que cet auteur ne veut pas marquer en particulier. Mais s'ils s'étaient élevés contre la présence réelle ; après le bruit que cette matière avait fait dans TÉitlise, non seulement ce relijiieux ne l'aurait pas oublié, mais encore il se serait bien jiiardé de dire qu'ils faisaient le corps de Jésus- Christ : ne les faisant en ce point différer d'avec les catholiques, sinon en ce qu'ils attribuaient aux laïques le pouvoir que les catholiques ne reconnaissent que dans les prêtres.
Il paraît donc clairement que les vaudois en 1209, Idrscpie Pierre de Vauccrnai écrivait, n'avaient pas seulement songé à nier la présence réelle; et il leur restait alors tant de soumission ou véritable ou apparente envers l'Eglise romaine, qu'encore en 1212 ils vinrent à Rome pour y obtenir rf« saintsiége l'approbation de leur secte. Ce fut alors que Conrad , abbé d'Ursperg, les y vit , comme il le raconte lui-même ' , avec leur maître Bernard. On les reconnaît aux caractères que leur donne ce chroniqueur : c'était les pauvres de Lyon, ceux que Ludus III avait mis au nombre des hérétiques, qui se rendaient remarquables par l'affectation rfe la pauvreté apostolique , avec leurs souliers coupés pardessus ; qui , dans leuis secrètes prédications et dans leurs assemblées cachées , ravilissaient l'Église elle sacerdoce. Le pape trouvait étrange l'affectation qu'ils faisaient paraître dans ces souliers coupés par-dessus , et dans leurs capes semblables à celles des religieux, quoiqu'ils eussent, contre la coutume, une longue chevelure comme les laïques. En effet, ordinairement ces affectations bizarres couvrent quelque chose de mauvais. Mais surtout on fut offensé de la liberté que se donnaient ces nouveaux apôtres d'aller pêle-mêle, hommes et femmes, à l'exemple, à ce qu'ils disaient, des femmes pieuses qui suivaient Jésus-Christ et les apôtres pour les servir : mais les temps , les personnes et les circonstances étaient bien différentes.
Ce fut, dit l'abbé d'Ursperg, pour donner à l'Église de vrais pauvres, plus dépouillés et plus soumis que ces faux pauvres de Lyon, que le pape approuva dans la suite l'institut des frères mineurs, rassemblés sous la conduite de saint François , un modèle d'humilité , et la merveille de ce siècle : et ces pauvres remplis de haine contre l'Eglise et ses ministres, malgré leur humilité trompeuse, furent rejetés par Je saint-siége; de sorte qu'on les traita, dans la suite, comme des hérétiques opiniâtres et incorrigibles. Mais enfin ils firent semblant d'être soumis jusqu'à l'an 1212, qui était le quinzième d'Innocent III, et cinquante ans après leur naissance.
De là on peut juger de la patience de l'Église , envers ces hérétiques; puisqu'on voit cinquante
' Caur. Ursper. ad an. 1212.
ans durant qu'on n'exerce contre eux aucune rigueur, mais qu'on tâche de les ramener p.ir des conférences. Outre celle que Bernard, abiic de Fontcald, nous a rapportée, nous en avons encore une dans Pierre de Vauceruai, environ l'an 1206, où les vaudois furent confondus» ; et enfin en 1212 ils viennent encore à Rome, oîi l'on se contente seulement de rejeter leur tromperie. Trois ans après Innocent III tint le grand concile de Latran, où en condamnant les hérétiques, il note en \}arùcuWer ceux qui, sous prétexte de piété, s'attribuent l'autorité de prêcher sans être envoyés » : par où il semble avoir voulu noter principalement les vaudois, et les faire remarquer par l'origine de leur schisme.
On voit maintenant avec évidence les commen. céments de la secte. C'était une espèce de donatisme, ! mais différent de celui que les anciens ont combattu dans l'Afrique, en ce que ces donatistes d'Afrique, en faisant dépendre l'effet des sacrements de la vertu des ministres, réservaient du moins aux saints prêtres et aux saints évêques le pouvoir de les conférer , au lieu que ces nouveaux donatistes l'attribuaient, comme on a vu , aux laïques dont la vie était pure. Mais ils n'en vinrent à cet excès que par degrés ; car d'abord ils ne permettaient aux laïques que la prédication. Ils reprenaient nonseulement les mauvaises mœurs que l'Église condamnait aussi , mais encore beaucoup d'autres choses qu'elle approuvait , comme les cérémonies, sans néanmoins toucher aux sacrements : car Pylicdorf , qui a très-bien remarqué et l'ancien esprit et tout le progrès de la secte, remarque qu'ils détruisaient toutes les choses dont on se servait dans l'Église pour édifier les fidèles, à la réserve, dit-il ^ , des sacrements seuls ; ce qui montre qu'ils les laissèrent en leur entier. Le même auteur raconte encore < que « ce ne fut qu'après un long « temps qu'ils commencèrent étant laïques à enten- « dre les confessions , à enjoindre des pénitences « et à donner l'absolution. Et depuis peu, continue- « t-il , on a remarqué qu'un de ces hérétiques , « pur laïque, a fait, selon sa pensée, le corps « de notre Seigneur . et s'est communié lui-même « avec ses complices, encore qu'il en ait été un « peu repris par les autres. »
Voilà comme l'audace croissait peu à peu. Les sectateurs de Valdo, scandalisés de la vie de beaucoup de prêtres, « croyaient, dit encore « Pylicdorf 5, être mieux absous par leurs gens, « qui leur paraissaient plus vertueux, que par « les ministres de l'Église : » ce qui venait de l'opinion dans laquelle consistait principalement l'erreur des vaudois, que le mérite des personnes agissait dans les sacrements plus que l'ordre et le caractère.
Mais les vaudois poussèrent ce mérite nécessahre aux ministres de l'Église jusqu'à n'avoir rien de propre: et c'était un de leurs dogmes, que pour
• Pelr. de FaU. t. Vl,p. 56. — » Conc. Lai. iv, en h. S, de hteret. Labb. t. XI, part. I, col. IM. —3 Peir. Pijficd. roui, raid. r.i,i. IV. Bib. PP. II. p,irl. p. 7so. - ■» Ibid.-^^ P,-:r. Pylkd. cviit. faUl. c.i,i. iv. Bib. PP. II. part. p. 78t»
HISTOIRE
consacrer l'eucharislie il fallait être pauvre à leur , manière : tellement que « les prêtres catholiques « n'étaientpasdevéritables et légitimes successeurs « des disciples de Jésus-Christ , à cause qu'ils possé- ! « daient du bien en propre ■ , » ce qu'ils prétendaient que Jésus-Christ avait défendu à ses apô- \ très.
Jusques ici toute l'erreur que l'on voit sur les sacrements ne regardait que les personnes qui les ' pouvaient administrer : le reste était en son en- i lier, comme dit expressément Pylicdorf, Ainsi \ on ne doutait en aucune sorte, ni de la présence réelle , ni de la transsubstantiation ; et au contraire cet auteur vient de nous dire que ce laïque, qui s'était mêlé de donner la communion, croyait avoir fait le corps de Jésus-Christ. Enfin , de la manière dont nous avons vu commencer cette hérésie, il semble que Valdo ait eu d'abord un bon dessein : que la gloire de la pauvreté , dont il se vantait, ait séduit et lui et ses sectateurs; que, dans l'opinion qu'ils avaient de leur sainte vie, ils se soient remplis d'un zèle amer contre le clergé et contre toute l'Église catholique ; qu'irrités de la défense qu'on leur fit de prêcher, ils soient tombés dans le schisme, et, comme dit Gui h axrme, du schisme dans l'hérésie *.
Par ce fidèle récit , et les preuves incontestables dont on le voit soutenu , il est aisé de juger comibien les historiens protestants ont abuse de la foi «publique, dans le récit qu'ils ont fait de l'origine des vaudois. Paul Perrin , qui en a écrit l'histoire , imprimée a Genève, dit qu'en l'an 1160, lorsque la peine de mort fut apposée à quiconque ne croirait pas à la présence réelle , « Pierre Valdo , citoyen « de Lyon , fut des plus courageux pour s'opposer « à telle invention ^. » Mais il n'y a rien de plus faux : Taiticle de la présence réelle avait été défini cent ans auparavant contre Berenger; on n'avait rien fait de nouveau sur cet article; et loin que Valdo s'y soit opposé, on a vu, cinquante ans durant, et lui et tous ses disciples dans la commune croyance.
/ j\I. de La Roque, plus savant que Perrin, n'est pas plus sincère, lorsqu'il dit que « Pierre Valdo « ayant trouvé des peuples entiers séparés de la coni- « niunion de TÉglise latine, il se joignit à eux avec « ceux qui le suivaient, pour ne faire qu'un même « corps et une même société par l'unité d'une même « doctrine 4. » Mais nous avons vu au contraire : 1" que tous les auteurs du temps (car nous n'enavons omis aucun) nous ont montré les vaudois et les I albigeois comme deux sectes séparées; 2° que tous ces auteurs nous font voir ces albigeois comme manichéens; et je défie tous les protestants qui sont au monde, de me montrer qu'il y eût dans toute l'Europe, lorsque Valdo s'éleva, aucune secte séparée de Rome qui ne fût ou la secte même, ou quelque branche et subdivision du manichéisme. Ainsi on ne pourrait faire le procès à Valdo d'une
' F. sup. Petr. de Fall. Cern. Refut. crror. ibid. p. 819. — " Guid. carm. De Jiœivs. f'ald. in il. — ' Uist.des f'audois, ». j, — « Hiil. de VEiwh. ÏI. part. ch. xviil. i». 451.
manière plus convaincante , qu'en accordant à s?s défenseurs ce qu'ils demandent pour lui , c'est-àdire qu'il se soit joint en unité de doctrine aux albigeois , ou à ces peuples séparés alors de la communion romaine. Enfin quand Valdo se serait uni à des Églises innocentes, ses erreurs particulières n'auraient pas permis qu'on tirât avantage de cette union ; puisque ces erreurs sont détesté* s non-seulement par les catholiques , mais encore jiar les protestants.
Mais continuons l'histoire des vaudois , et voyons si nos protestants y trouveront quelque chose de plus favorable depuis que ces hérétiques ne gardèrent plus aucune mesure avec l'Église. Le premier acte que nous trouvons contre les vaudois, aprcB le grand concile de Latran , est un canon du concile de Taragone, qui désigne les insabbatés comno gens « qui défendaient de jurer et d'obéir aux puis- « sances ecclésiastiques et séculières , et encore de « punir les malfaiteurs , et autres choses sembla- «bles', » sans qu'il paraisse le moindre mot sur la présence réelle, qu'on aurait non-seulement exprimée , mais encore mise à la tête , s'ils l'avaient niée.
Dans le même temps et vers l'an 1250, Renier tant de fois cité, qui distingue si soigneusement les vaudois , ou les léonistes et les pauvres de Lyon, d'avec les albigeois, en marque aussi toutes les erreurs , et les réduit à ces trois chefs : contre l'Église, contre les sacrements et les saints, et contre les cérémonies ecclésiastiques ^. Mais loin qu'il y ait rien dans tous ces articles contre la transsubstantiation, on y trouve précisément, parmi leurs erreurs , que la transsubstantiation se devait faire en langue vulgaire; qu'un prêtre ne pouvait pas consacrer en péché mortel ^ ; que lorsqu'on communiait de la main d'un prêtre indigne, « la transsubstantiation ne se faisait pas « dans la main de celui qui consacrait indignement , « mais dans la bouche de celui qui recevait «dignement l'eucharistie; » qu'on pouvait con-/ sacrer à la table commune, c'est-à-dire dans! les repas ordinaires , et non-seulement dans les églises , conformément à cette parole de l\Ialachie : L'on me sacrifie en tout lieu, et on offre une oblaiion pure à mon nom 4 ; ce qui montre qu'ils ne niaient pas le sacrifice ni l'oblation de l'eucharistie , et que s'ils rejetaient la messe , c'était à cause des cérémonies, la faisant uniquement consister dans les paroles de Jésus-Christ récitées en langue vulgaire ^. Par là on voit clairement qu'ils admettaient la transsubstantiation , et ne s'étaient éloignés en rien de la doctrine de l'Église sur le fond de ce sacrement; mais qu'ils disaient seulement-qu'il ne pouvait être consacré par de mauvais prêtres, et le pouvait être par de bons laïques; selon ces maximes fondamentales de leur secte , que Renier ne manque pas de bien remarquer ,
« Conc.Tarac.tom.W. Coiic.part. I, an. 1242, co/. 693, —2 Ren. c. V, t. IV. Bih. PP. II. part. p. 749. — ' Ibid. p. 750. — * Malack. 1,11. — ' lien. c.\,t. iv. Bib. PP. Ik part. p. 750.
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fS*)
* qne tout bon laïque est prêtre, » et que « la i cesontdeuxsectesentièrementdistiiiguées;et parmi
• prière d'un mauv^us prêtre ne sert de rien i : » ' les erreurs des vaudois il n'y a rien qui ressente le par où aussi ils prétendaient la consécration de
ce mauvais prêtre inutile. On voit aussi en d'autres auteurs % selon leurs principes, qu'un honune, sans être prêtre, pouvait consacrer, et pouvait administrer le sacrement de pénitence, et que tous l.iïques, et même les femmes, devaient prêcher.
Nous trouvons encore dans le dénombrement de leurs erreurs , tant chez Renier que chez les autres , (|u'il n'est pas permis aux clercs (c'est-à-dire, aux ministres de l'Église) d'avoir des biens; qu'il ne lallait point diviser les terres, ni les peuples 3, ce qui vise à l'obligation de mettre tout en commun , et à établir comme nécessaire cette prétendue pauvreté apostolique dont ces hérétiques se glorifiaient ; que « tout serment est péché mortel ; » que « tous « les princes et tous les juges sont damnés J , parce n qu'ils condamnent les malfaiteurs contre cette « parole : La vengeance m'appartient, dit le Sei- « gnetir^, et encore : Laissez-les croître jusqu'à « la moisson^. » Voilà comme ces hypocrites abusaient de l'Écriture sainte, et avec leur feinte douceur renversaient tous les fondements de l'Église et des États
On trouve cent ans après, dans Pyliedorf, une ample réfutation des vaudois article par article, sans qu'il paraisse dans leur doctrine la moindre opposition à la présence réelle ou à la transsubstantiation. Au contraire, on voit toujours dans cet auteur, comme dans les autres , que les laïques de cette secte faisaient le corps de Jésus-Christi , quoique avec crainte et avec réserve , dans le pays où il écrivait * : et en un mot il ne remarque dans ces hérétiques aucune erreur sur ce sacrement, si ce n'est que les mauvais prêtres ne le faisaient pas, non />/«« gue les autres sacrements 9.
f.nfin, dans tout ledénombrement que nous avons de leurs erreurs . ou dans la bibliothèque des Pères , ou dans l'inquisiteur Émeric '°, on ne trouve rien contre la présence réelle ; encore qu'on y remarque jusqu'aux moindres différences de ces hérétiques d'avec nous, et jusques aux moindres articles sur lesquels il les faut interroger : au contraire, l'inquisiteur Émeric rapporte ainsi leur erreur sur l'eucharistie : « Ils veulent que le pain ne soit point « transsubstautié au corps de Jésus-Christ, si le « prêtre est un pécheur. » Ce qui démontre deux choses : l'une, qu'ils croyaient la transsubstantiation ; l'autre, qu'ils croyaient que les sacrements dépendaient de la sainteté des ministres.
On trouve dans le même dénombrement toutes les erreurs des vaudois que nous avons remarquées. Les erreurs des nouveaux manichéens, qu'on a fait voir être les mêmes que les albigeois, sont aussi rapportées à part dans le même livre ". On voit par là que
« Ben. c. V, ibid. p. 751. — > Frag. Pylicd. ibid. 817. Ren. ibld. loi. — 3 Ren. ibid. p. 750. Jbid. err. 820. — ♦ Jbid. p. 75-2. Ind. err. ibid. 831 , 923. — ^ Rom. \u, I9 — « Mallh. XIII, 30. — ' Pylicd. cont. F'ald. t. n. Bibl. PP. II. part. ». 778 et seq. an. 1395. Ibid. c. 20, p. 893. - » Ibid. c. i » [bid. c. 16, 18.-'° Bibl. PP. t. m II. part. p. 820, 832, 8.36. Dlreclor. part. II. q. xiv , p. 279. — " Ibid. q. xm , p. 273.
manichéisme, dont Tautre dénombrement est tout rempli.
Mais, pour revenir à la transsubstantiation, d'où pourrait venir que les catholiques eussent épargné les vaudois sur une matière aussi essentielle , eux qui relevaient avec tant de soin jusqu'aux moindres de leurs erreurs.' Est-ce peut-être que ces matières, et surtout celle de l'eucharistie, n'étaient pas assez importantes, ou n'étaient pas assez connues après la condamnation de Béreiiger par tant de conciles? Est-ce qu'on voulait cacher au peuple que ce mystère était attaqué? Mais on ne craignait point de rapporter les blasphèmes bien plus étranges des albigeois, et même contre ce mystère. On ne taisait pas au peuple ce que les vaudois disaient de plus atroce contre l'Église romaine, comme qu'elle était l'impudique marquée dans l'Apocalypse, son pape le chef des errants, ses prélats et ses religieux des scribes et des pharisiens*. On avait pitié de leurs excès; mais on ne les cachait pas : et s'ils avaient rejeté In foi de l'Église sur l'eucharistie, on leur en aurait fait le reproche.
Encore au siècle passé, eii|1.517, Claude Séys- • sel , célèbre par son savoir et par ses emplois sous Louis XII et François T"^, et élevé pour son mérite à l'archevêché de Turin, dans la recherche qu'il fit de ces hérétiques, cachés dans les vallées de son diocèse, afin de les réunir à son troupeau, raconte i dans un grand détail toutes leurs erreurs» , comme • un fidèle pasteur qui voulait connaître à fond le mal de ses brebis pour les guérir : et nous en lisons dans son écrit tout ce que les autres auteurs nous en racontent, ni plus ni moins. Il remarque principalement avec eux, comme la source de leur égarement , qu'ils « faisaient dépendre l'autorité du ministère « ecclésiastique du mérite des personnes^; » d'où ils concluaient qu'il ne fallait « point obéir au pape, «ni aux prélats, à cause qu'étant mauvais, et « n'imitant pas la vie des apôtres, ils n'ont de Dieu « aucune autorité, ni pour consacrer ni pour ab- « soudre; » que « pour eux, ils avaient seuls ce « pouvoir, parce qu'ils observaient la loi de Jésus- « Christ; » que « l'Église n'était que parmi eux , * et que « le siège romain était cette prostituée de « l'Apocalypse, et la source de toutes les erreurs. » Voilà ce que ce grand archevêque dit des vaudois de son siège. Le ministre Aubertin s'étonne de ce que, dans un si exact dénombrement qu'il nous fait de leurs erreurs, on ne trouve point qu'ils rejetassent ni la présence réelle ni la transsubstantiation 4; et ce ministre n'y trouve point d'autre réponse, si ce n'est que ce prélat , qui les avait si vivement réfutés dans les autres points, s'était senti ici trop faible pour leur résister ^ ; comme si un si savant homme et si éloquent n'avait pas pu du moins copier ce que tant de doctes catholiques avaient écrit sur cette matière. Au lieu donc dune si vaine défaite, Aubertin devait reconnaître que si un homme si exact
' Ren. c. IV, ibid. 750. Emeric. ibid. — ^ ^dv. error. Fald. part. an. 1520,/. i et seq. — 3 Ibid.f. 10 , II. — « Lib. ui, de sacrarn. Eitch. p. 986, col. 2. — ' Ibid. 987.
HISTOIRE
et si éclairé ne reprochait point cette erreur aux vaudois, c'est qu'en effet il ne l'avait pas reconnue parmi eux : en quoi il n'y a rien de particulier à Séyssel, puisque tous les autres auteurs ne les en ont non plus accusés que cet archevêque.
Aubertin triomphe pourtant d'un passage du même Séyssel , où il dit qu'il n'a « pas trouvé à pro- « pos de rapporter que quelques-uns de cette secte, « pour se montrer plus savants que les autres, ba- « billaient, ou raillaient plutôt qu'ils ne discouraient « sur la substance et la vérité du sacrement de l'eu- « charistie; parce que ce qu'ils en disaient , conuiie « un secret, était si haut, que les plus habiles théolo- « giens peuvent à peine le comprendre'. » Mais loin que ces paroles de Séyssel fassent voir que la présence réelle fut niée par les vaudois, j'en conclurais, au contraire, qu'il y en avait parmi eux qui prétendaient raffiner en l'expliquant; et quand on voudrait penser, gratuitement toutefois et sans aucune raison , puisque Séyssel n'en dit mot , que ces hauteurs de l'eucharistie, où les vaudois se jetaient, regardaient l'absence réelle, c'est-à-dire la chose du monde la moins haute et la plus conforme au sens de la chair ; après tout, il paraît toujours que Séyssel nous raconte ici, nbn la croyance de tous, mais le babil et le vain discours de quelques-uns : de sorte que de tous côtés il n'y a rien de plus certain que ce que j'ai avancé : qu'on n'a jamais reproché aux vaudois d'avoir rejeté la transsubstantiation ; au contraire, qu'on a toujours supposé qu'ils la croyaient.
En effet , le même Séyssel en faisant dire à un vaudois toutes ses raisons , lui met ce discours à la bouche contre un mauvais évêque et un mauvais prêtre ' : « Comment l'évêque et le prêtre qui est « ennemi de Dieu pourra-t-il rendre Dieu propice « envers les autres? Celui qui est banni du royaume « des cieux, comment pourra-t-il en avoir les clefs.' « Enfin, puisque sa prière et ses autres actions n'ont « aucune utilité , comment Jésus-Christ à sa parole « se transformera-t-il sous les espèces du pain et «. du vin, et se laissera-t-il manier par celui qu'il a « entièrement rejeté? » On voit donc toujours que l'erreur consiste dans le donastisme , et qu'il ne tient qu'à la bonne vie du prêtre que le pain et le vin ne soient changés au corps et au sang de Jésus-Christ.
Et ce qui ne laisse aucun doute dans cette matière, c'est ce qu'on voit encore aujourd'hui parmi les manuscrits de M. de Thou , présentement ramassés dans la riche bibliothèque de M. le marquis de Seignelai -, on y voit, dis-je , les enquêtes en original faites juridiquement contre les vaudois de Pragelas r et des autres vallées en 1495, recueillies en deux grands volumes^ , où se trouve l'interrogatoire d'un nomméThomasQuotide Pragelas : lequel, interrogé si les barbes leur apprenaient à croire au sacrement de l'autel, répond que « les barbes prêchent et en- « seignent que lorsqu'un chapelain qui est dans les « ordres profère les paroles de la consécration sur « l'autel, il consacre le corps de Jésus-Christ, et qu'il
« Jdv. error. Fald, part. an. 1520 , fol. 65, 6G. — ' Ibid. f. 13. — ^ Deux volumes cotés neo , 1770.
« se fait un v rai changement du pain au vrai corps ; » et dit en outre que « la prière faite à la maison ou « dans le chemin est aussi bonne que dans l'église. » Conformément à cette doctrine, le même Quoti répond par deux fois : qu'il recevait tous les ans à Pâques le corps de Jésus-Christ; et que les barbes leur enseignaient que pour le recevoir il fallait être bien confessé, et plutôt par les barbes que par les chapelains. C'est ainsi qu'ils appelaient les prêtres.
La raison de la préférence est tirée des principes des vaudois si souvent répétés; et c'est en conformité de ces principes que le même homme répond que « messieurs les ecclésiastiques menaient une « vie trop large , et que les barbes menaient une vie « sainte et juste. » Et dans une autre réponse, que « les barbes menaient la vie de saint Pierre, et « avaient puissance d'absoudre des péchés, et qu'il le « croyait ainsi ; et que si le Pape ne menait une « sainte vie, il n'avait pas pouvoir d'absoudre. » C'est pourquoi le même Quoti dit encore en un autre endroit , qu'il « avait ajouté foi sans aucun doute « aux discours des barbes plutôt qu'à ceux des cha- « pelains; parce qu'en ce temps nul ecclésiastique, « nul cardinal , nul évêque ou prêtre ne menait la vie « des apôtres : c'est pourquoi il valait mieux croire « aux barbes qui étaient bons , qu'à un ecclésiastique « qui ne l'était pas. »
Il serait superflu de raconter les autres interrogatoires, puisqu'on y entend partout le même langage, tant sur la présence réelle que sur le reste; et surtout on y répète sans cesse « que les barbes « allaient dans le monde comme imitateurs de Jé- « sus-Christ et des apôtres, « et qu'ils « avaient plus « de puissance que les prêtres de l'Église romaine, « qui menaient une vie trop large. »
Rien n'y est tant répété que ces dogmes : qu'il fallait confesser ses péchés ; qu'ils les confessaient aux barbes, qui avaient pouvoir de les absoudre; qu'ils se confessaient à genoux; qu'à chaque confession ils donnaient un quart (c'était une pièce de monnaie); que les barbes leur imposaient des pénitences qui n'étaient ordinairement qu'un Pater et un Credo, et jamais VJre Maria; qu'ils leur défendaient tout serment, et leur enseignaient qu'il ne fallait ni implorer le secours des saints, ni prier pour les morts. C'en est assez pour reconnaître les principaux dogmes et le génie de la secte ; car, au reste, de s'imaginer, dans des opinions si bizarres, de la règle et une forme constante dans tous les temps et dans tous les lieux, c'est une erreur.
Je ne vois pas qu'on les interroge sur les sacrements administrés par le commun des laïques, soit que les inquisiteurs ne fussent pas informés de cette coutume, ou que les vaudois à la fin l'eussent changée. Aussi avons-nous vu que ce nefut pas sans peine et sans contradiction qu'elle s'introduisit parmi eux à l'égard de l'eucharistie '. Mais pour la confession , il n'y a rien de plus établi dans cette secte que le droit des laïques gens de bien : « Un bon laïque, « disaient-ils , avait pouvoir d'absoudre : » ils « se
' Pylicd. c. 1, t. lY. Bibl. PP. II. part. p. 78o.
DES VARIATIONS, LIV. XI
glorifiaient tous de remettre les péchés par riiu- 1 « position des mains : ils entendaient les confes- « sions; ils enjoignaient des pénitences : de peur ^ « qu'on ne découvrît une pratique si extraordinaire, « ils écoutaient très-secrètement les confessions , « et recevaient même celles des femmes dans des « caves, dans des cavernes, et dans d'autres lieux ■ retirés : ils prêchaient en secret dans les coins « des maisons, et souvent pendant la nuit '. »
Mais ce qu'on ne peut assez remarquer, c'est qu'encore qu'ils eussent de nous l'opinion que nous avons vue, ils assistaient à nos assemblées. « Ils y .. offrent, dit Renier ' , ils s'y confessent , ils y com- « numient, mais avec feinte. » C'est qu'enfin , quoi (|u"ils puissent dire, « il leur restait quelque dé- « linnce de la communion qui se faisait parmi eux ^. » Ainsi «ilsvenaientcommunierdans l'église auxjours « qu'il y avait le plus de presse, de peur qu'on ne les « connilt. Plusieurs aussi demeuraient jusqu'à qua- « Ire et jusqu'à six ans sans communier, se cachant « ou dans les villages ou dans les villes, au temps « de Pâques, de peur d'être remarqués. On con- « seillait aussi parmi eux de communier dans l'église, « mais seulement à Pâques : et ils passaient pour « chrétiens sous cette apparence -i, » C'est ce qu'en disent les anciens auteurs ^ , et c'est aussi ce qu'on voit très-souvent dans ces interrogatoires dont nous avons parlé *•. « Interrogé s'il se confessait à son « curé, et s'il lui découvrait la secte, a répondu « qu'il s'y confessait tous les ans, mais qu'il ne lui « disait pas qu'il fût vaudois; et que les barbes dé- « fendaient de le découvrir. » Ils répondent aussi , comme on a vu , que « tous les ans ils communiaient « à Pâques , et recevaient le corps de Jésus-Christ, « et que « les barbes les avertissaient que devant que « de le recevoir il fallait être bien confessé. » Remarquez qu'il n'est parlé que du corps seul et d'une seule espèce , comme on la donnait alors dans toute ri^Lglise, et après le concile de Constance, sans que les barbes s'avisassent de le trouver mauvais. Un ancien auteur a remarqué qu'ils « recevaient « très -rarement de leurs maîtres le baptême et le « corps de Jésus-Christ ; » mais que « tant les maî- « très que les simples croyants les allaient deman- « der aux prêtres". » On ne voit pas même que pour le baptême ils eussent pu faire autrement sans se déclarer; car on eût bientôt remarqué qu'ils ne portaient pas leurs enfants à l'église, et on leur en eût demandé compte. Ainsi séparés de cœur d'avec l'Église catholique, ces hypocrites, autant qu'ils pouvaient , paraissaient à l'extérieur de la même foi que les autres , et ne faisaient en public aucun acte de religion qui ne démentît leur doctrine.
Les protestants peuvent connaître par cet exemple ce q ue c'était que ces fidèles cachés qu'ils nous vantent avant la réforme , qui n'avaient pas fléchi le genou devant Baal. On pourraitdoutersi les vaudois avaient retranché quelques-uns des sept sacrements. Et déjà
• Ind. err. ihid. p. 832, n. 12. Rcn. ibid. 750. Pylicd. ibid. CI, p. 780. Ibid. c. H, p. 782, 820. — ' Ren. ibid. c. 5, p. 752. - 3 Jbid. c.~,p. 765. — ' Ind. err. n. 12, J.3. Ibid. p. 832. — s Pylicd. c. 25. Ibid. p. 796. — * Interrogatoire de Quoli et des autres. — ' Pylicd. ibid. c. 24, n. 796.
il est certain qu'au commencement on ne les accu.se d'en nier aucun : au contraire, nous avons vu un auteur qui, en leur reprochant qu'ils changeaient, excepte les sacrements. On pouvait soupçonner ceux de Renier d'avoir varié en cette matière , à cause qu'il semble dire qu'ils rejetaient non-seulement l'ordre, mais encore la confirmation et l'extrême-onction ' : mais visiblement il faut entendre celle qui se donnait parmi nous. Car, pour la confirmation , Renier, qui la leur fait rejeter, ajoute qu'ils «s'étonnaient qu'on ne permît qu'aux évéques n de la conférer. » C'est qu'ils voulaient que les laïques, gens de bien , eussent pouvoir de l'administrer comme les autres sacrements. C'est pourquoi ces mêmes hérétiques, à qui on fait rejeter la confirmation , se vantent après « de donner le Saint- « Esprit par l'imposition de leurs mains», » ce qui est en d'autres paroles le fond même de ce sacrement.
A l'égard de l'extrême-onction , voici ce qu'en dit Renier : « Ils rejettent le sacrement de l'onction , « parce qu'on ne la donne qu'aux riches, et que plii- « sieurs prêtres y sont nécessaires 3. » Paroles qui font assez voir que la nullité qu'ils y trouvaient parmi nous venait des prétendus abus , et non pas du fond. Au reste, comme saint Jacques avait dit qu'il fallait appeler les prêtres ^ en pluriel , ces chicaneurs voulaient croire que l'onction donnée par un seul, comme on faisait ordinairement parmi nous dès ce temps-là, ne suffisait pas, et ils prenaient ce mauvais prétexte de la négliger.
Quant au baptême , encore que ces hérétiques ignorants en rejetassent avec mépris les plus anciennes cérémonies, on ne doute pas qu'ils ne le reçussent. On pourrait seulement être surpris des paroles de Renier, lorsqu'il fait dire aux vaudois que l'ablution qiion donne aux enfants ne leur sert de rien ^. Mais comme cette ablution se trouve rangée parmi les cérémonies du baptême que ces hérétiques improuvaient , on voit bien qu'il parle du vin qu'on donnait aux enfants après les avoir baptisés .-coutumequ'onvoitencoredans plusieurs vieux Rituels voisins de ce siècle-là , et qui était un reste de la communion qu'on leur administrait autrefois sous la seule espèce liquide. Ce vin , qu'on mettait dans un calice pour le donner à ces enfants, s'appelait ablution , par la ressemblance de cette action avec l'ablution que les prêtres prenaient à la messe. Au surplus , on ne trouve point chez Renier le mot d'ablution pour signifier le baptême ; et en tout cas , si on s'opiniâtre à le vouloir prendre pour ce sacrement, tout ce qu'on pourrait conclure ce serait, au pis, que les vaudois de Renier trouvaient inutile un baptême donné par des ministres indignes, tels I qu'ils croyaient tous nos prêtres : erreur qui est si j "conforme aux principes de la secte , que les vaudois , i que nous avons vus approuver notre baptême, ne j le pouvaient faire sans démentir eux-mêmes leur ! propre doctrine.
j Voilà donc déjà trois sacrements dont les vaudois
» Pylicd. ibid. <-. 5, p. 750, 751. — ' Ibid. 751. — » Pag. I 751. — ' Jac. V. 14. — 5 Ren. ibid. V, 14.
HISTOIRE
approuvaient le fond, le baptême, la confirmation «t l'extr^nie-onction. Nous avons tout le sacrement de pénitence dans leur confession secrète, dans les pénitences imposées, dans l'absolution reçue pour avoir la rémission des péchés; et s'ils disaient que Ja confession de bouche n'était pas toujours nécessaire lorsqu'on avait la contrition dans le cœur, ils disaient vrai au fond et en certains cas; encore que très-souvent, comme on a pu voir, ils abusassent de cette maxime en différant trop longtemps de se confesser.
Il y avait une secte qu'on appelait des slscidenses, « qui ne différait presque en rien d'avec les « vaudois; si ce n'est, dit Renier, qu'ils reçoivent « l'eucharistie. » Ce n'est pas qu'il veuille dire que les vaudois ou les pauvres de Lyon ne la reçussent pas, puisqu'au contraire il fait voir qu'ils y recevaient jusqu'à la transsubstantiation. Il veut donc dire seulement qu'ils avaient une extrême répugnance à recevoir ce sacrement des mains de nos prêtres, et que ces autres en faisaient moins de difficulté, ou peut-être point du tout.
Les protestants accusent Renier de calomnier les vaudois, en leur reprochant qu'ils condamnent le mariage : mais ces auteurs tronquent le passage , et le voici tout entier : « Ils condamnent le sacre- « ment de mariage, en disant que les mariés pè- « cheiit mortellement lorsqu'ils usent du mariage « pour une autre fin que pour avoir des enfants' ; » par où Renier fait voir seulement l'erreur de ces superbes hérétiques, qui, pour se montrer au-dessus de l'infirmité humaine, ne voulaient pas re connaître la seconde fin du mariage, c'est-à-dire celle de servir de remède à la concupiscence. C'est donc à cet égard seulement qu'il accuse ces hérétiques de condamner le mariage , c'est-à-dire d'en condamner cette partie nécessaire, et d'avoir fait un péché mortel de ce que la grâce d'un état si saint rendait pardonnable.
On voit maintenant quelle a été la doctrine des vaudois ou des pauvres de Lyon. On ne peut accuser les catholiques ni de l'avoir ignorée, puisqu'ils étaient parmi eux, et tous les jours en recevaient les abjurations; ni d'en avoir négligé la connaissance, puisqu'au contraire ils s'appliquaient avec tant de soin à en rapporter jusqu'aux minuties; ni enfin de les avoir calomniés , puisqu'on les a vus si soigneux , non-seulement de distinguer les vaudois d'avec les cathares et les autres manichéens, mais encore de nous apprendre tous les correctifs que quelques-uns d'entre eux apportaient aux excès des autres ; et enfin de nous raconter avec tant de sincérité ce qu'il y avait de louable dans leurs mœurs, qu'encore aujourd'hui leurs partisans en tirent avantage : car nous avons vu qu'on n'a pas dissimulé les spécieux commencements de Valdo, ni la première simplicité de ses sectateurs. Renier, qui les blâme tant, ne feint pas de dire « qu'ils vivaient a justement devant les hommes; qu'ils croyaient de « Dieu ce qu'il en faut croire, et tout ce qui était
• Ren. ihid. p 751.
« contenu dans le symbole';» qu'ils étaient réglés dans leurs mœurs, modestes dans leurs habits, justes dans leur négoce, chastes dans leurs mariages, abstinents dans leur manger; et le reste qu'on sait assez. Nous aurons un mot à dire sur ce témoignage de Renier : mais en attendant nous voyons qu'il flatte, pour ainsi dire, plutôt les vaudois que de les calomnier; et ainsi on ne peut douter que ce qu'il dit de ces hérétiques ne soit véritable. Et quand on voudrait supposer, avec les ministres, que les auteurs catholiques, poussés de la haine qu'ils avaient contre eux , les auraient chargés de calomnies, c'est une nouvelle preuve de ce que nous venons de dire de leur croyance : puisqu'enfin si les vaudois s'étaient opposés à la trans' substantiation et à l'adoration de l'eui^haristie dans un temps où nos adversaires conviennent qu'elle était si établie parmi nous, les catholiques, qu'on nous représente si portés à les charger de faux crimes , n'auraient pas manqué à leur en reprocher de si véritables.
Maintenant donc que nous connaissons toute la doctrine des vaudois, nous la pouvons diviser en trois sortes d'articles. 11 y en a que nous détestons avec les protestants : il y en a que nous approuvons, et que les protestants rejettent : il y en a qu'ils approuvent, et que nous rejetons.
Les articles que nous détestons en commun , c'est premièrement cette doctrines! injurieuse aux sacrements, qui en fait dépendre la validité de la sainteté de leurs ministres : c'est secondement de rendre commune indifféremment l'administration des sacrements entre les prêtres et les laïques : c'est ensuite de défendre le serment en tout cas, et par là de condamner non-seulement l'apôtre saint Paul, mais encore Dieu même , qui a juré » : c'est enfin de condamner les justes supplices des malfaiteurs et d'autoriser tous les crimes par l'impunité.
Les articles que nous approuvons, et que les protestants rejettent , c'est celui des sept sacrements, à la réserve de l'ordre peut-être, et à la manière que nous avons dite; et ce qui est encore plus important, celui de la présence réelle et de la transsubstantiation. Tant d'articles que les protestants détestent, ou avec nous ou contre nos sentiments, dans les vaudois, passent à la faveur de cinq ou six chefs où ces mêmes vaudois les favorisent ; et malgré leur hypocrisie et leurs erreurs ces hérétiques deviennent leurs ancêtres.
Tel était l'état de cette secte jusqu'au temps de la nouvelle réforme. Quoiqu'elle fit tant de bruit depuis l'an 1517, les vaudois, que nous avons vus jusqu'à cette année dans tous les sentiments de leurs ancêtres, ne s'en ébranlèrent pas. Enfin en 1530, après beaucoup de souffrances , ou ils furent sollicités , ou ils s'avisèrent d'eux-mêmes de se faire des protecteurs de ceux qu'ils entendaient depuis si longtemps crier comme eux contre le pape. Ceux qui s'étaient retirés depuis environ deux cents ans, comme le remarque Séyssel ^ , dans les montagnes
I Ren. ihid. c. 4, p. 749; c. T ,p 763. 16 , Il ,et vn ,21.-3 Scyss. /. 2.
' Hebr.M, 13.
LES VARIATIONS, LIV. XI
de Savoie et de Dauphiné, consultèrent Bucer et les Suisses leurs voisins. Avec beaucoup de louanges qu'ils en reçurent, Gilles, un de leurs historiens, nous apprend qu'ils reçurent aussi des avis sur trois défauts qu'on remarquait parmi eux •. Le premier regardait la décision de certains points de doctrine ■ le second, l'établissement de l'ordre, de la discipline et des assemblées ecclésiastiques, pour les faire plus à découvert : le troisième les invitait à lie plus permettre à ceux qui désiraient d'être tenus pour membres de leurs Églises, « d'assister aux « messes, ou d'adhérer en aucune sorte aux supers- « titions papales , ni de reconnaître les prêtres de o riLglise romaine pour pasteurs , et se servir de « leur ministère. »
Il n'en faut pas davantage pour confirmer toutes les choses que nous avons dites sur l'état de ces malheureuses Églises, qui cachaient leur foi et leur culte sous une profession contraire. Sur ces avis de Bucer et d'OEcolampade, le même Gilles raconte qu'on proposa de nouveaux articles parmi les vaudois. Il avoue qu'il ne les rapporte pas tous; mais en voici cinq ou six de ceux qu'il rapporte, qui feront bien voir l'ancien esprit de la secte. Car afin de réformer les vaudois à la mode des protestants, il fallut leur faire dire », « que le chrétien peut jurer « licitement -, que la confession auriculaire n'est pas « commandée de Dieu ; que le chrétien peut licite- « ment exercer l'office de magistrat sur les autres « chrétiens; qu'il n'y a point de temps déterminé « pour jeûner; que le ministre peut posséder quelque « chose en particulier pour nourrir sa famille, sans « préjudice à la communion apostolique; que Jésus- « Christ n'a ordonné que deux saoremejits, le bap- ■' tême et la sainte eucharistie. » On voit par là une partie de ce qu'il fallait réformer dans les vaudois, pour en faire des zuingliens ou des calvinistes, et entre autres qu'une des corrections était de ne mettre que deux sacrements. Il fallut bien aussi leur dire deux mots de la prédestination , dont assurément ils n'avaient guère entendu parler ; et on les instruisit de ce nouveau dogme, qui était alors comme l'àme de la réforme , que quiconque reconnaît le franc-arbitre , nie la prédestination. On voit, par ces mêmes articles, que dans la suite des temps les vaudois étaient tombés dans de nouvelles erreurs; puisqu'il fallut leur apprendre e qu'on doit au jour de dimanche cesser des œuvres « terriennes, pour vaquer au service de Dieu; » et encore, " qu'il n'est point licite au chrétien de « se venger de son ennemi ^. •» Ces deux articles font voir la brutalité et la barbarie oij ces Églises vaudoises, qu'on veut être comme la ressource du christianisme renversé, étaient tombées lorsque les protestants les réformèrent : et cela confirme ce qu'en dit Séyssel ^, que c'était « une race « d'hommes lâche et bestiale, qui à peine savent « distinguer par raison s'ils sont des bêtes ou des o hommes, mourants ou vivants. » Tels étaient à peu près, au rapport de Gilles, les articles de réforma-
» Hiit. eccl. des Egl. réf. de Pierre Gilltt^ c.y. —t CUL mli titpra. — ' Jbid. — • Séyss. f. 3»,
BOSSCET. — TOHE IV.
lOS
tion qu'on proposait lUx vaudois pour les rapprocher des protestants. Si Gilles n'en a pas dit davantage, c'est ou qu'il a craint de faire paraître trop d'opposition entre les vaudois et les calvinistes; dont on tâchait de faire un même corps, ou que c'est là tout ce qu'on put alors tirer des vaudois. Quoi qu'il en soit, il avoue qu'on ne put convenir de cet accord « , « à cause que quelques barbes estimaient « qu'en établissant toutes r^s conclusions, on dés- « honorait la mémoire de ceux qui avaient tant « heureusement conduit ces Églises jusqu'alors. »; Ainsi on voit clairement que le dessein des protestants n'était pas de suivre les vaudois, mais de les faire changer , et de les réformer à leur moJe.
Durant cette négociation avec les ministres de Strasbourg et de Bàle, deux députés des vaudois eurent une longue conférence avec OEcolampade . qu'Abraham Sculter, historien protestant, rapporte tout entière dans ses Annales évangéliques , et déclare qu'il l'a transcrite de mot à mot '.
Un des députés commence la conversation en avouant que les ministres, du nombre desquels il était, « souverainement ignorants, étaient incapa- « blés d'enseigner les peuples ; qu'ils vivaient d'au- « niônes et de leur travail , pauvres pâtres ou la- « boureurs; ce qui était cause de leur profonde « ignorance et de leur incapacité : qu'ils n'étaient « point mariés, et qu'ils ne vivaient pas toujours « fort chastement ; mais que lorsqu'ils avaient « manqué, on les chassait de la compagnie : que ce « n'était pas les ministres , mais les prêtres de l'É- « glise romaine, qui administraient les sacrements « aux vaudois; mais que leurs ministres leur fai- « saient demander pardon à Dieu de ce qu'ils rece- « valent les sacrements par ces prêtres , à cause « qu'ils y étaient contraints ; et au reste les aver- « tissaient de n'adhérer pas aux cérémonies de « l'Antéchrist : qu'ils pratiquaient la confession « auriculaire , et que jusqu'alors ils avaient tou- « jours reconnu sept sacrements, en quoi ils en- « tendaient dire qu'ils s'étaient beaucoup trompés. « Ils racontent dans la suite comme ils rejetaient la messe, le purgatoire, et l'invocation des saints; et, pour s'éclaircir de leurs doutes, ils font les demandes suivantes : « S'il était permis aux magis- « trats de punir de mort les criminels, à cause que « Dieu disait : Je ne veux point la mort du pécheur. » Mais ils demandaient en même temps « s'il ne leur « était pas permis de tuer les faux frères qui les " dénonçaient aux catholiques, à cause que, n'ayant « point de juridiction parmi eux , il ne leur restait « que cette voie pour les réprimer : si les lois buo maines et civiles par lesquelles le monde se gou- « vemait étaient bonnes , vu que l'Écriture a dit « que les lois des hommes sont vaines : si les « ecclésiastiques pouvaient recevoir des donations « et avoir quelque chose en propre; s'il était permis « de jurer; si la distinction qu'ils faisaient du pécb« « originel , véniel et mortel était recevable ; si tous « les eufants, de quelque nation qu'ils soient, sont
> Gill. ihid. c. ^. — » Jnn. hccl.
paq. î9t ad 306. Htidelb,
decad. 2, ann. 1530, •
HISTOIRE
'• sauvés par les mérites de Jésus-Christ; et si les « adultes n'ayant pas la foi peuvent l'être en quel- « que religion que ce soit; quels sont les préceptes " judiciaires et cérémoniaux de la loi de Moïse , ^< s'ils ont été abolis par Jésus-Christ; et quels sont » les livres canoniques. » Après toutes ces demandes , qui conGrment si clairement tout ce que nous avons dit du dogme vaudois,, et de l'ignorance brutale où étaient enfin tombés ces hérétiques, leur député parle en ces termes : « Rien ne nous a « tant troublés , faibles et imbéciles que nous som- « mes , que ce que j'ai lu dans Luther sur le libre « arbitre et la prédestination ; car nous croyions que « tous les hommes avaient naturellement quelque « force ou quelque vertu, laquelle pouvait quelque
• chose étant excitée de Dieu, conformément à « cette parole : Je suis à la porte, et je frappe; et « que celui qui n'ouvrait pas recevait selon ses « œuvres : mais si la chose n'est pas ainsi, je ne n vois plus, comme dit Érasme , à quoi servent les « préceptes. Pour la prédestination , nous croyions « que Dieu avait prévu de toute éternité ceux qui
• devaient être sauvés ou réprouvés ; qu'il avait fait
• tous les hommes pour être sauvés , et que les ré- « prouvés devenaient tels par leur faute : mais si « tout arrive par nécessité, comme dit Luther, et « que les prédestinés ne puissent pas devenir ré- « prouvés, et au contraire; pourquoi tant de prétt dications et tant d'écritures, puisqu'il n'en sera » ni pis ni mieux , et que tout arrive par nécessité "> » Quelque ignorance qui paraisse dans tout ce discours, on voit que ces malheureux avec leur esprit grossier disaient mieux que ceux qu'ils choisissaient pour réformateurs; et voilà, si Dieu le permet, ceux qu'on nous donne pour les restes et pour la ressource du christianisme.
On' ne trouve rien ici de particulier sur l'eucharistie : ce qui fait croire que la conférence n'est pas rapportée en son entier ; et il n'est pas malaisé d'en deviner la raison. C'est, en un mot, que sur ce point les vaudois, comme on a pu voir, étaient plus papistes que ne voulaient les zuingliens et les luthériens. Au reste , ce député ne parle à OEcolampade d'aucune Confession de foi dont on usât parmi eux : nous avons aussi déjà vu que Bèze n'en rapporte aucune que celle que les vaudois firent en 1541 , si longtemps après Luther et Calvin : ce qui fait voir manifestement que les Confessions de foi qu'on nous produit comme étant des anciens vaudois ne peuvent être que très-modernes , ainsi que nous le dirons bientôt.
Après toutes ces conférences avec ceuxde Strasbourg et de Bàle, en 1536 Genève fut consultée par les vaudois ses voisins : et c'est alors que commença leur société avec les calvinistes, par les instructions de Farel , ministre de Genève. Mais il ne .faut qu'entendre parler des calvinistes eux-mêmes, pour voir combien les vaudois étaient éloignés de leur réforme. Crespin, dans l'Histoire des Martyrs ' , dit que « ceux d'Angrogne , par longue
• succession et comme de père en fils , avaient suivi
» Cresp. Hiit. des Mart. en lù36j /. UI.
« quelque pureté de doctrine. «Mais, pour montrer combien à leur gré cette pureté de doctrine était légère, il dit en un autre endroit, oii il parle des vaudois de Mérindol : « Que si peu de vbaie lu- « MiÈBE qu'ils avaient, ils tâchaient de l'allumer « davantagedejour enjour,à envoyer çà et là, voire «jusque bien loin où ils oyaient dire qu'il s'élevait «quelque rayon de lumière'. » Et ailleurs, il convient encore que « leurs ministres, qui les ensei- « gnaient secrètement , ne le faisaient pas avec telle « pureté qu'il le fallait; car d'autant que l'ignorance « s'était débordée par toute la terre, et que Dieu « avait à bon droit laissé errer les hommes comme « bêtes brutes, ce n'est point merveille si ces pau- « vres gens n'avaient point la doctrine si pure qu'ils « ont eue depuis, et l'ont encore plus aujourd'hui « quejamais^ » Ces dernières parolesfont sentir la peine qu'ont eue les calvinistes, depuis 1536, à conduire les vaudois où ils voulaient ; et enfin il n'est que trop clair que depuis ce temps il ne faut plus regarder cette secte comme attachée à sa doctrine ancienne , mais comme réformée par les calvinistes.
Bèze fait assez entendre la même chose, quoique avec un peu plus de précaution , lorsqu'il avoue dans ses Portraits , « que la pureté de la doctrine « s'était aucunement abâtardie par les vaudois ^. » Et dans son Histoire, « que par succession de « temps ils avaient aucunement décliné de la piété « et (le la doctrine 4. » Il parle plus franchementdans la suite, puisqu'il confesse que « par longue suc- « cession de temps la pureté de la doctrine s'était « grandement abâtardie entre leurs ministres; » en sorte qu'ils reconnurent « par le ministère d'Œco- « lampade, de Bucer et autres , comme peu à peu la « pureté de la doctrine n'était demeurée entre eux , « et donnèrent ordre, envoyant vers leurs frères eu « Calabre, que tout fût remis en meilleur état. »
Ces frères de Calabre étaient , comme eux, des fugitifs , qui , selon les maximes de la secte , tenaient leurs assemblées, au rapport de Gilles, « le plus cou- « vertement qu'il leur était possible , et dissimu- « LATENT PLUSiEUBSCHOSEScontre leur volonté 5. » On doit entendre maintenant ce que ce ministre nous cache sous ces mots : c'est que ces vaudois de Calabre, à l'exemple de tous les autres , faisaient tout l'exercice de bons catholiques ; et je vous laisse à penser s'ils eussent pu s'en exempter en ce payslà, après ce que l'on a vu de la dissimulation des vallées de Pragelas et d'Angrogne. En effet, Gilles nous raconte que ces Calabrois , persuadés à la fin de se retirer des assemblées ecclésiastiques, et n'ayant pu se résoudre, comme ce ministre le leur conseillait, à quitter un si beau pays , furent bientôt abolis.
Ainsi finirent les vaudois. Comme ils n'avaient subsisté qu'en se cachant, ils tombèrent aussitôt \ qu'ils prirent la résolution de se découvrir : car ce ) qui resta depuis sous le nom de vaudois n'était plus, comme il paraît, que des calvinistes, que Farel et les autres ministres de Genève avaient formés à
> En 1543,, A 133. —^ En I56I,/. 532. — ' Xiy. I, p ^3. IB36. — * Ibid. p. 35 , 36 , 1544. — » Cilles, c. 3 et 39.
DES VARIATIONS, LIV. XI
toi
leur m(yle : de sorte que ces vaudois, dont ils font leurs prédécesseurs et leurs ancêtres , à vrai dire ne sont que leurs successeurs, et de nouveaux sectateurs qu'ils ont attirés à leur croyance.
Mnis, après tout , de quel secours sont aux calvinistes ces vaudois dont ils veulent s'rutoriser? Il est constant, par cette histoire , que Vaido et ses disciples sont tous de simples laïques, qui sans ordre et sans mission se sont ingérés de prêcher , et dans la suite d'administrer les sacrements. Ils se sont séparés de l'Église, sur une erreur manifeste et détestée par les "protestants autant que par les cîrtholiques, qui est celle du donatisme : encore ce donatisme des vaudois est-il sans comparaison plus mauvais que l'ancien donatisme de l'Afrique, si puissamment réfuté par saint Augustin. Ces donatistes d'Afrique disaient, à la vérité, qu'il fallait être sarnt pour administrer vaîidement les sacrements: mais ils n'étaient pas venus à cet excès des vaudois , de donner l'administration des sacrements aux saints laïques comme aux saints prêtres. Si les donatistes d'Afrique prétendirent que les évêques et les prêtres catholiques étaient déchus de leur ministère par leurs crimes, ils les accusaient du moins de crimes effectivement réprouvés parla loi de Dieu. Mais nos nouveaux donatistes se séparent de tout le clergé catholique, et le prétendent déchu de son ordre, à cause qu'il ne gardait pas leur prétendue pauvreté apostolique, qui tout au plus n'était qu'un conseil; car voilà l'origine de la secte , et ce que nous y avons vu tant qu'elle a subsisté dans sa première croyance. Qui ne voit donc qu'une telle secte n'est au fond qu'une hypocrisie qui nous vante sa pauvreté avec ses outres vertus, et fait dépendre les sacrements non de l'efficace que leur a donnée Jésus-Christ, mais du mérite des hommes ? Et enfin ces nouveaux docteurs , dont les calvinistes prennent leur suite, d'où venaientils eux-mêmes , et qui les avait envoyés? Embarrassés de cette demande , aussi bien que les protestants , comme eux ils se cherchaient des prédécesseurs ; et voici la fable dont ils se payaient : on leur disait que du tempsdesaint Silvestre, lorsque Constantin donna du bien aux Églises , « un des compagnons de « ce pape n'y voulut pas consentir , et se retira de « sa communion, en demeurant avec ceux qui le sui- « virent dans la voie de la pauvreté ; qu'alors donc « l'Église avait défailli dans Silvestre et ses adhé- «rents,et qu'elle était demeurée parmi eux'. » Qu'on ne dise point que c'est ici une calomnie des ennemis des vaudois; car nous avons vu que les auteurs qui le rapportent unanimement n'avaient point eu dessein de les calomnier. La fable durait encore du temps de Séyssel. On disait encore au vulgaire, que « cette secte avait pris son commence- « ment d'un certain Léon, homme très-religieux « du temps de Constantin le Grand, qui, détestant l'a- « varice de Silvestre et l'excessive largesse de Cons- « tantin , aima mieux suivre la pauvreté et la sim- •< plicité de la foi , que d'être avec Silvestre souillé « d'un gras et riche bénéfice , auquel se seraient joints
• Ben. ibid. c. 4, 5 , p. 749. Pylicd. c. 4, p. 779. Fragm. ' Pylicd. Slb, 816, etc.
« tous ceux qui sentaient bien de la foi '. » On avait persuadé à ces ignorants que c'était de ce faux Léon que la secte des léonistes avait pris son nom et sa naissance. Les chrétiens veulent voir une suite d?ns leur doctrine et dans leur Église. Les protestants se renomment des vaudois , les vaudois <le leur prétendu compagnon de saint Silvestre, et l'un et l'autre est également fabuleux.
Ce qu'il y a de vfritable dans l'origine des vaudois est qu'ils tirèrent le motif de leur séparation de la dotation des Églises et des ecclésiastiques . contraire à la pauvreté qu'ils prétendaient que Jésus- Christ exige de ses ministres. Mais comme cette origine est absurde, et que d'ailleurs elle n'accommode pas les protestants, on a vu ce que Paul Perrin en a raconté dans son Flistoire des Vaudois. Il nous a fait de Valdo un des hommes des plus courageux pour s' opposer h\di présence réelle en l'an nC0».Mais produit-il quelque auteur qui confirme ce qu'il en a dit.' il n'en produit pas un seul : ni Aubertin , ni La Roque, niCappel, ni enfin aucun protestant ou d'Allemagne ou de France, n'ont produit ni ne produiront jamais aucun auteur, ni du temps, ni des siècles suivants , trois à quatre cents ans durant, qui ait donné aux vaudois l'origine que cet historien pose pour fondement de son histoire. Les catholiques , qui ont tant écrit ce que Bérenger et les aut res ont dit contre la présence réelle , ont-ils du moin.s nommé Valdo parmi ceux qui s'y sont opposés ? pas un seul n'y a pensé. Nous avons vu qu'ils ont dit tout autre chose de Valdo. Mais pourquoi l'auraientils épargné seul? Quoi! cet homme qu'on nous fait si courageux à s'opposer au torrent, cachaitil tellement sa doctrine que personne ne se soit jamais aperçu qu'il ait combattu un article de cette importance? Oij Valdo était-il si redoutable, qu'aucun catholique n'osât l'accuser de cette erreur en l'accusant de tant d'autres? Un historien qui commence par un fait de cette nature , et qui le pose pour fondement de son histoire, de quelle créance est-il digne ? Cependant Paul Perrin est écouté comme uji oracle dans le calvinisme , tant on y croit aisément ce qui favorise les préjugés de la secte.
Mais au défaut des auteurs connus , Perrin produit pour toutes preuves quelques vieux li\Tes des vaudois écrits à la main, qu'il prétend avoir recouvrés; entre autres un volume où était «un livre de « l'Antéchrist en date d'onze cent vingt, et en ce « même volume plusieurs sermons des barbes vau- « dois ^.» Mais il est déjà bien certain qu'il n'y avait ni vaudois ni barbes en l'an 1120, puisque Valdo, selon Perrin même , n'est venu qu'en 1160. Ce mot de barbes n'est connu parmi les vaudois pour signifier leurs docteurs, que plusieurs siècles après, et tout à fait dans les derniers temps. Ainsi on ne peut faire passer tous ces discours pour être d'onze cent vingt. Perrin se réduit aussi à conserver c<tte date au seul discours sur l'Antéchrist, qu'il espère par ce moyen pouvoir attribuer à Pierre de Bruis,
' Sfyss. J. .5. — » Hisl. des Faudois, c. i.— * Ibid. i.i,e. 7, p. 67. Hitt. des Faudois et Mbijeois, 111. part. t. m, c I, p. 353.
la.
IM
HISTOIRE
qui vivait environ en ce lemps-là , on à quelquesuns de ses disciples. Mais la date étant à la tête semble devoir être commune , et par conséquent très-fausse pour le premier, comme elle l'est visiblement pour les autres. Et d'ailleurs ce traité sur l'Antéchrist, qu'on prétend être de 1160, n'est point d'un autre langage que les autres pièces des barbes que Perrin a citées; et ce langage est trèsmoderne , fort peu différent du provençal que nous connaissons. Non-seuiement le langage de Villeliardouin, qui a écrit cent ans après Pierre de Bruis , mais encore celui des auteurs qui ont suivi Villehardouin, est plus ancien et plus obscur que celui que l'on veut dater de Tan 1120; si bien qu'on ne peut se moquer du monde d'une façon plus grossière qu'en nousdonnant cesdiscours comme fortanciens.
Cependant, sur cette seule date de 1 120 mise, on ne sait par qui, ni en quel temps, dans ce volume vaudois que personne ne connaît , nos calvinistes ont cité ce livre de l'Antéchrist comme étant indubitablement de quelque disciple de Pierre de Bruis, ou de lui-même '. Les mêmes auteurs citent hardiment quelques discours que Perrin a cousus à celai sur l'Antéchrist, comme étant de la même date de 1120, quoique dans un de ces discours où il est traité du purgatoire, on cite un livre que saint Augustin a intitulé : des Milparlemcnts * , c'est-à-dire des ynille paroles : comme si saint Augustin avait fait un livre de ce titre : ce qui ne se peut rapporter qu'à une compilation composée au treizième siècle, qui a pour titre : Milleloquium sancti Augustini, que l'ignorant auteur de ce traité du purgatoire a pris pour un ouvrage de ce Père. Au surplus, nous pourrions j>flrler de l'âge de ces livres des vaudois, et des altérations qu'on y pourrait avoir faites , si on nous avait indiqué quelque bibliothèque connue où on les pût voir. Jusqu'à ce qu'on ait donné au public cette instruction nécessaire , nous ne pouvons que nous étonner de ce qu'on nous profluit comme authentiques des livres qui n'ont été vus que de Perrin seul; puisque ni Aubertin ni La Roque ne les citent que sur sa foi , sans nous dire seulement qu'ils les aient jamais maniés. Ce Perrin, qui nous les vante seul, n'y observe aucune des marques par lesquelles on peut établir la date d'un volume, ou en prouver l'antiquité , et il nous dit seulement que ce sont de vieux livres des vaudois ^ ; ce qui en gros peut convenir aux plus modernes gothiques, et à des volumes de cent à six vingts ans. Il y a donc tout sujet de croire que ces livres , dont on nous fait voir ce qu'on veut sans aucune preuve solide de leur date, ont été composés ou altérés par ces vaudois réformés de la façon de Farel et de ses confrères.
Quant à la Confession de foi que Perrin a publiée , et que tous njs protestants nous allèguent comme une pièce autli.utique des anciens vaudois, « elle est « extraite, dit-iH , du livre intitulé : Jlmanach spi- « rituel, et des î\Iémoiresde George Mo cl. » Pour
' Aul). p. 9(52. La B '-q. Hlst. de VEucharisi. p. 451 , 459. - ^ Pcrr. Hist. des f'aud. III. part. l. UI. c. 2, p. 305. — • Ilist. des f'aud. /. I, c. 7 , p. 56. — < Hist. des faud. l. I, e. Vi,p. 79.
l'Almanach spirituel, je ne sais qu'en dire, si c« n'e.st que ni Perrin ni Léger même , qui parle avee tant de soin des livres des vaudois, n'ont rien marqué de la date de celui-ci. Ils n'ont pas même pris la peine de nous dire s'il est manuscrit ou imprimé; et nous pouvons tenir pour certain qu'il est fort moderne, puisque ceux qui en veulent tirer avantage ne nous en ont pas marqué l'antiquité. Mais ce qui décide, c'est ce que rapporte Perrin : que cette Confession de foi est extraite des Mémoires de George Morel. Or il paraît par Perrin même que George Morel fut celui qui environ l'an 1-530, tant d'années après la réforme , alla conférer, avec OEcolampade et Bucer, des moyens de s'y unir' : ce qui nous fait assez voir que cette Confession de foi , non plus que les autres que Perrin produit , n'est pas des anciens vaudois , mais des vaudois réformés à la mode des protestants.
Aussi avons-nous déjà remarqué qu'il ne fut fait nulle mention de Confession de foi des vaudois dans la conférence de 1530 des mêmes vaudois avec Œcolampade ^ Nous pouvons même assurer qu'ils ne firent de Confession de foi que longtemps après ; puisque Bèze , si soigneux de rechercher et de faire valoir les actes de ces hérétiques, ne parle, comme on a vu 3, d'aucune Confession de foi qu'il en eût connue qu'en 1541. Quoi qu'il en soit, avant la réforme de Luther et de Calvin , on n'avait jamais entendu parler de Confession de foi des vaudois. Séyssel , que la vigilance pastorale et l'obligation de sa charge engageaient dans ces derniers temps, c'est-à-dire en 1516 et en 1517 , à une recherche sir exacte de tout ce qui regardait cette secte , ne nous dit pas un seul mot de Confession de foi-»; c'est-à-dire qu'il n'en avait rien appris, ni par un examen juridique, ni de ceux qui, se convertissant entre ses mains avec tant de marques de sincérité, lui découvraient avec larmes et componction tout le secret de la secte. Ils n'avaient donc point encore alors de Confession de foi : il fallait ap* prendre leur doctrine par leurs interrogatoires, comme on a vu ; mais de Confession de foi , ni d'aucun écrit des vaudois on n'en trouve pas un mot dans les auteurs qui les ont le mieux connus. Au contraire, les frères de Bohême, secte dontnous parlerons bientôt et à laquelle les vaudois ont souvent tenté de s'unir et devant et après Luther, nous apprennent qu'ils n'écrivaient rien. « Ils n'avaient ja- « mais eu, disaient-ils s, d'Église connue en Bohême ; « et nos gens ne savaient rien de leur doctrine , parce « qu'ils n'en avaient jamais publié aucun écrit dont « nous soyons assurés. » Et dans un autre endroit : « Ils ne voulaient point qu'il y eût aucun témoignage « public de leur doctrine ^. » Que si l'on veut dire qu'ils ne laissaient pas d'avoir entre eux quelques écrits et quelques Confessions de foi, ils les eussent donnés aux frères avec lesquels ils voulaient s'unir. Mais les frères déclarent qu'ils n'en ont rien su que
' Lettres d' Œcolampade. Perr. ibid. c. 6, p. 46 ; c. 7, p. B9. — ^ Ci-dessus. — ^ Ci-de.ssus. — * Seyss. f. 3 et seq. — 5 Esroiiî. liudig. de fratr. Orth. narrât. Heid. ciim. hist. Cain. IC25 , p. 147, 148 — « Prtf/. Conf.Jld. Fratr. Bohem. an 1572, »*. 17.").
par quelques articles de Mérindol, « lesquels, dî- » sent-ils ', il se pourrait faire qu'on atirait polis de « notre temps. » C'est ce qu'écrit un savant ministre de ces bohémiens longtemps après la réforme de Luther et de Calvin. Il aurait parle plus conséquemment si, au lieu de dire qu'on a poli ces articles depuis la réforme, il avait dit qu'on les a fabriqués. Maisc'estqu'onvoulaitdans le parti donner quelque air d'antiquité aux articles des vaudois; et ce ministre ne voulait pas tout à fait révéler ce secret de la secte. Quoi qu'il en soit, il en dit assez pour nous faire entendre ce qu'il faut croire des Confessions de foi qu'on produisait de son temps
DES VARIATIONS, LIY. XI. t\ir
le plus grossier de tous les artifices. Plusieurs au* teurs catholiques qui ont écrit en ce siècle , ou sur la fin du siècle précédent, n'ont pas assez distingué le» vaudois d'avec les albigeois, et ont donné aux uns et aux autres le nom conimim de vaudois. Quelle qu'ait été la cause de leur erreur, nos protestants sont trop habiles critiques pour vouloir que l'on en croie ou Mariana, ou Gretser, oumême.M.deThou, et quelques autres modernes, au préjudice des anciens auteurs , qui tous unanimement , comme on a vu, ont distingué ces deux sectes. Cependant , sur une erreurs! grossière, les protestants, après avoir pris pour chose avouée que les albigeois et les
sous le nom des vaudois; et on voit bien qu'ils ne sa- { vaudois n'étaient qu'une même secte, ont concla valent guère la doctrine des protestants avant que l que les albigeois n'avaient été traités de manichéens
les protestants les en eussent mstruits. A peme savaient-ils eux-mêmes ce qu'ils croyaient, et ils ne s'en expliquaient que confusément avec leurs meilleurs amis, loin d'avoir des Confessions de foi toutes formées, comme Perrin a voulu nous le faire accroire.
Et néanmoins nous reconnaissons même dans ces pièces de Perrin quelque trace de l'ancien génie
que par calomnie; puisque, selon les anciens auteurs, les vaudois sont exempts de cette tache.
Il fallait considérer que ces anciens, qui, en accusant les vaudois d'autres erreurs , les ont déchargés du manichéisme, en même temps les ont distingués des albigeois que nous en avons convaincus. Par exemple, le ministre de La Roque, qui, ayant écrit le dernier sur cette matière, a ramassé
vaudois, qui confirme ce que nous en avons dit. Par \ les Gaesses de tous les autres auteurs du parti e^
exemple, dans le livre de l'Antéchrist il est dit que « les empereurs et les rois, estimant que l'Antéchrist « était semblable à la vraie et sainte mère Église , a l'ont aimé et l'ont doté, contre le commandement « de Dieu» ; » ce qui revient à l'opinion vaudoise , de croire défendu aux clercs d'avoir aucun bien : erreur, comme on a vu , qui fit le premier fondement de leur séparation. Ce qui est porté dans le Catéchisme, qu'on reconnaît les ministres « par le vrai sens de la « foi, et par la saine doctrine, et par la vie de bon a exemple , etc. 3, » revient encore à Terreur qui faisait croire aux vaudois que les ministres de mauvaise vie étaient déchus du ministère, et perdaient l'administration des sacrements. C'est pourquoi il est dit encoredans le livre del'Antechrist, qu'une de ses œuvres est « d'attribuer la réformation du Saint-Esprit « à la foi morte extérieurement , et de baptis-r les en- « fants en cette foi, enenseigiiant que par cette foi « ces enfants reçoivent de lui le baptême et la régé- • nération* : » paroles par où l'on exige la foi vivante dans les ministres du baptême, comme une chose nécessaire pour la régénération de l'enfant ; et le contraire est rangé parmi les œuvres de l'Antéchrist. Ainsi, lorsqu'ils composaient ces nouvelles Confessions de foi agréables à la réforme où ils avaient dessein d'entrer, on ne pou\ait les empêcher d'y couler toujours quelque chose qui ressentait l'ancien levain : et, sans perdre le temps davantage dans cette recherche, c'est assez qu'on ait vu dans ces ouvrages des vaudois les deux erreurs qui ont fait le fondement de leur séparation.
Telle est l'histoire des albigeois et des vaudois , selon qu'elle est rapportée par les auteurs du temps. Kos réformés, qui n'y trouvent rien de favorable à leurs prétentions , ont voulu se laisser tromper par
» liucl. ibid. 147, 148. - ' Ilist. des Fand. III. part. L lil, c i, p. 2^>. — = Hist. des Faud. III. part. l. I, p. 167. - * Ibid. l. m , p. 267.
surtout celles d'Aubertin , croit avoir justifié le» albigeoisd'avoir, comme les manichéens, rejeté I'Adt. cien Testament, en montrantque, selon Renier, les vaudois le recevaient'. Il ne gagne rien, puisque ce», vaudoissontchez le même Renier très-bien distingués, des cathares*, qui sont la tige des albigeois. Le même La Roque tire avantage de ce qu'il y avait des . hérétiques qui, selon RadulphusArdens, disaient que le sacrement n'était que du pain tout pur ^. Il est, vrai : maislemèmeRadulphus Ardensajouteceque La Roque, aussi bien qu'Aubertin , a dissimulé, que ces mêmes hérétiques admettent deux Créateurfi ^ et rejettent l'.lnciea Testament, la vérité de l'inr carnation, le mariage, et la viande. Le même isûnistre cite encore certains hérétiques , chez Pierre de Vaucernai , qui niaient la vérité du corps de Jésus-Christ dans l'eucharistie^. Je l'avoue; mais en même temps cet historien nous assure qu'iV* admettaient pareillement les deux principes, et avaient toutes les erreurs des manichéens. La Roque veut nous faire croire que le même Pierr» de Vaucernai distingue les ariens et les maiiichéens d'avec les vaudois et les albigeois^. La moitié de soi} discours est véritable: il est vrai qu'il distingue les manicliéens dv;s vaudois, mais il ne les distingue pas des hérétiques qui étaient dans le pays de A'arbonne ; et il est certain que ce sont les mêmes qu'on appelaiç albigeois, qui constamment étaient des manichéens. Mais, continue le même La Roque, Renier reconnaît des hérétiques qui disent que le coips de Jésus-Christ est du simple pain^ : c'étaient ceux qu'il appelle ordibariens qui parlaient ainsi . et en, même temps ils niaient la création?, et proféraient
> La. Roq. 459. .4ub. p. 9C7, ex Ren. c. 3. — » Rcn. c- e. — i La Roq. 456. .^iib. p. 6&4. B. Radulph. Jrd. Senti. M post Pentcc. — ♦ La Roq. Aub. ib. 96b ; ex Petr. de faH* Cern. HisL Albig. 1. U.c. 6. — * Hisl. Albig. c. G. — • Z4 Roq. p. 457. Aub. 905. Ren. c. C — ' ^«1. ilii.
HISTOIRE
mille blasphèmes que le manichéisme avait introduits; de sorte que ces ennemis de la prc;sence réelle l'étaient en même temps du Créateur et de la divinité.
La Roque revient à la charge avec Aubertin , et croit trouver de bons protestants en la personne de ces hérétiques , qui , selon Césarius d'Hesterbac , blasphémaient le corps et le sang de Jésus-Christ'. Mais le même Césarius nous apprend qu'ils admettaient les deux principes , et tous les autres blasphèmes des manichéens : ce qu'il assure savoir très-bien, non point par ouï-dire, mais pour avoir souvent conversé avec eux dans le diocèse de Metz. Un fameux ministre de Metz, que j'ai fort connu, faisait accroire aux calvinistes de ce pays-là que ces albigeois de Césarius étaient de leurs ancêtres*; et on leur fit voir alors que ces ancêtres qu'on leur donnait étaient d'abominables manichéens. La Roque , dans son Histoire de l'Eucharistie 3, voudrait qu'on crût que les bogomiles étaient les mêmes qu'on appelait en divers lieux vaudois , pauvres de Lyon, popUcains, bulgares, insabbatés, gazares etturlupins. Je conviens que les vaudois, les insabbatés et les pauvres de Lyon sont la même secte : mais qu'on les ait appelés gazares ou cathares, poplicains, bulgares, ni bogomiles, c'est ce qu'on ne montrera jamais par aucun auteur du temps. Mais enfin M. de La Roque veut donc que ces bogomiles soient de leurs amis? Sans doute , parce qu'ils « ne jugeaient « dignes d'aucune estime le corps et le sang que l'on « consacre parmi nous. » Mais il devait avoir appris d'Anne Comnène , qui nous a fait connaître ces hérétiques'*, qu'ils réduisaient en fantôme l'incarna- « tion de Jésus; qu'ils enseignaient des impuretés que « la pudeur de son sexe ne permettait pas à cette « princesse de répéter ; et enfin qu'ils avaient été con- « vaincus par l'empereur Alexis son pèred'introduire « un dogme mêlé des deux plus infâmes de toutes « les hérésies, de celle des manichéens, et de celle tt des massaliens. »
Le même La Roque met encore parmi ses amis Pierre Moran, qui, pressé de déclarer sa croyance devant tout le peuple, confessa qu'il « ne croyait « pas que le pain consacré fdt le corps de notre « Seigneur^ ; » et il oublie que ce Pierre Moran, selon le rapport de l'auteur dont il cite le témoignage, était du nombre de ces hérétiques convaincus de manichéisme, qu'on appelait ariens s, pour la raison que nous avons rapportée.
Cet auteur compte encore parmi les siens les hérétiques dont il est dit, au concile de Toulouse, sous Calixte II, « qu'ils i-ejettent le sacrement du « corps et du sang de Jésus-Christ? ; » et il tronque le propre canon d'où il a tiré ces paroles , puisqu'on y voit dans la suite que ces hérétiques , avec le sacrement du corps et du sang, « rejettent encore le « baptême des petits enfantset le mariage légitime*.»
' Cirs. Hestn-b. 1. y,c. 2, in Bill. Cistcrc. La Roq. 457. Aub. 964. - » rcrri, Cat. j?«. p. 85. — ' P. 455. — ■• Jnii. (omii. Alex. l. XV, p. 486 et seq. — ' Ihid. 458. — ^ lieg. de Heved. Ami. Aug. Baron, ad an. 1178. — ' IJ)id. 451. — * Cône. Tolos. an. UIO. Can. 3.
Il corrompt avec une pareille hardiesse un passage de l'inquisiteur Émeric sur le sujet des vaudois, « Émeric, dit-il', leur attribue comme une hérésie « ce qu'ils disaient, que le pain n'est pas transsubs- « tantié au vrai corps de Jésus-Christ, ni le vin au « sang. » Qui ne croirait les vaudois convaincus par ce témoignage de nier la transsubstantiation? Mais nous avons récité le passage entier, où il y a : « La « neuvième erreurdes vaudois, c'est que le pain n'est « point transsubstantié au corps de Jésus-Christ,
'i SI LE PBÊTRE QUI LE CONSACRE EST PÉCHEUR. »
M. de La Roque retranche ces derniers mots , et par cette seule fausseté il ôte aux vaudois deux points importants de leur doctrine : l'un , qui fait l'horreur des protestants , c'est-à-dire la transsubstantiation ; l'autre, qui fait l'horreur de tous les chrétiens , qui est de dire que les sacrements perdent leur vertu entre les mains des ministres indignes. C'est ainsi que nos adversaires prouvent ce qu'ils veulent par des falsifications manifestes, et ils ne craignent pas de se donner des prédécesseurs à ce prix.
Voilà une partie des illusions d'Aubertin et de La Roque sur le sujet des albigeois et des vaudois, ou des pauvres de Lyon. En un mot, ils justifient parfaitement bien les derniers du manichéisme; mais en même temps ils n'apportent aucune preuve pour montrer qu'ils aient nié la transsubstantiation : au contraire, ils corr'ompent les passages qui prouvent qu'ils l'ont admise. Et pour ceux qui l'ont niée en ces temps-là, ils n'en produisent aucuns qui ne soient convaincus de manichéisme par le témoignage des mêmes auteurs qui les accusent d'avoir nié le changement de substance dans l'eucharistie : de sorte que leurs ancêtres sont ou avec nous défenseurs de la transsubstantiation comme les vaudois, ou avec les albigeois convaincus de manichéisme.
Mais voici ce que ces ministres ont avancé de plus subtil. Accablés par le nombre des auteurs qui nous parlent de ces hérétiques toulousains et albigeois comme de vrais manichéens, ils ne peuvent pas nier qu'il n'y en ait eu , et même en ces pays-là ; et c'était ceux, disent-ils», que l'on appelait cathares ou purs. Mais ils ajoutent qu'ils étaient en très-petit nombre , puisque Renier, qui les connaissait si bien , nous assure qu'ils n'avaient que seize Églises dans tout le mond-e; et, au reste, que le nombre de ces cathares n'excédait pas quatre mille dans toute la lexîQ : au lieu , dit Renier, que les croyants sont innombrables. Ces ministres laissent à entendre par ce passage que ces seize Églises , et quatre mille hommes répandus dans tout l'univers , n'y pouvaient pas faire tout le bruit et toutes les guerres qu'y ont fait les albigeois; qu'il faut donc bien qu'on ait étendu le nom à a cathares ou de manichéens à quelque autre secte plus nombreuse ; et que c'est celle des vaudois et des albigeois qu'on appelait du nom de manichéens, ou par erreur ou par calomnie. Qui veut voir jusqu'où peut aller la prévention ou l'illusion, n'a qu'à entendre après les discours de ces ministres la vérité que J3 vais dire; ou plutôt
' p. 457. Direct, part. II. g. 14. — » Aul. 968. La Roq. 460, ex Ren. c. 6.
DES VARIATIONS, LIV. XL
il ne faut que se souvenir de celle que j'ai déjà dite. Et premièrement pour ces seize Églises, on a vu que le mot d'Église se prenait en cet endroit de Renier • , non pour des Églises particulières qui étaient en certaines villes, mais souvent pour des provinces entières : ainsi on voit parmi ces Églises, VÉglise de tEsckcvonie, V Église de la Marche en Italie, V Église de France, V Église de Bulgarie , la mère de toutes les autres. Toute la Lombardie était renfermée sous le titre de deux Églises : celles de Toulouse et d'Albi , qui en France furent autrefois les plus nombreuses, comprenaient tout le Languedoc ; et ainsi du reste : de manière que sous CCS seize Églises on exprimait toute la secte comme divisée en seize cantons , qui toutes avaient leur rapport à la Bulgarie, comme on a vu.
Nous avons aussi remarqué, pour ce qui regarde ces quatre mille cathares, qu'on n'entendait sous ce nom que les parfaits de la secte , qu'on appelait élus du temps de saint Augustin ; mais qu'en même temps Renier assurait que s'il n'y avait de son temps, c'est-à-dire au milieu du treizième siècle, où la secte était affaiblie , que quatre mille cathares parfaits, la multitude du reste de la secte, c'està-dire des simples croyants , était encore inOnie.
La Roque, après Aubertin, prétend que le mot de croyants signifiait les vaudois», à cause que Pjiicdorf et Renier lui-mêmelesappellentainsi. Mais c'est encore ici une illusion trop grossière. Le mot de croyan^était commun à toutes les sectes ; chaque secte avait ses croyants ou ses sectateurs. Les vaudois avaient lehrs croijants , credentes ipson/m , dont Pjiicdorf a parlé en divers endroits. Ce n'est pas que le mot de croyants fût affecté aux vaudois : mai? c'est que, comme les autres, ils avaient les leurs. L'endroit de Renier cité par les ministres dit que les hérétiques avaient leurs croyants, credentes suos , aiixquels ils permettaient toide sorte de crimes 3. Ce n'est pas des vaudois qu'il parle , puisqu'il en loue les bonnes mœurs. Le même Renier nous raconte les mystères des cathares, ou la fraction de leur pain ; et il dit qu'on recevait à cette table non-seulement les cathares , hommes et femmes, mais encore leurs croyants 4, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas encore arrivés à la perfection des cathares : ce qui montre manifestement ces deux ordres si connus parmi les manichéens; et ce qu'on marque, que les simples croyants sont reçus à cette espèce de mystère, fait voir qu'il y en avait d'autres dont ils n'étaient pas jugés dignes. C'est donc de ces croyants des cathares que le nombre était infini : et ceux-là, conduits par les autres, dont le nombre était plus petit, faisaient tout le mouvement dont l'univers était troublé.
Voilà donc les subtilités , pour ne pas dire les artifices, où sont réduits les ministres pour se donner des prédécesseurs. Ils n'en ont point dont la suite soit manifeste : ils en vont chercher, comme ils peuvent, parmi des sectes obscures, qu'ils tâchent de réunir, et d'en faire de bons calvinistes ,
' Itcn. c. C. — » //m6. 968. La Roç. 460, Cl, U,\8,p. 780, ttc. - * C. l, p. 7i7. — < Ibid. C.6, p. 75$.
quoiqu'il n'y ait rien de commun entre eux que la haine contre le pape et contre l'Église.
On me demandera peut-être ce que je crois de la vie des vaudois, que Renier a tant vantée. J'en croirai tout ce qu'on voudra , et plus , si l'on veut, que n'en dit Renier : car le démon ne se soucie pas par où il tienne les hommes. Ces hérétiques toulousains, manichéens constamment, n'avaient pas moins que les vaudois cette piété apparente. C'est d'eux que saint Bernard a dit' : « Leurs « mœurs sont irréprochables ; ils n'oppriment per- « sonne, ils ne font de tort à personne, leurs vin sages sont mortifiés et abattus par le jeûne: ils « ne mangent point leur pain comme des pares- « seux , et ils travaillent pour gagner leur vie. * Qu'y a-t-il de plus spécieux que ces hérétiques dé saint Bernard? IMais après tout c'était des manichéens , et leur piété n'était que feinte. Regardez le fond : c'est l'orgueil , c'est la haine contre le clergé , c'est l'aigreur contre l'Église ; c'est par là qu'ils ont avalé tout le venin d'une 'abominable hérésie. On mène où Ton veut un peuple ignorant» lorsqu'apres avoir allumé dans son cœur une passion violente , et surtout la haine contre ses conducteurs , on s'en sert comme d'un lien pour l'entraîner. Mais que dirons-nous des vaudois qui se sont si bien exemptés des erreurs manichéennes? Le démon a fait son œuvre en eux , quand il leur a inspiré le même orgueil ; la même ostentation de leur pauvreté prétendue apostolique; la même présomption à nous vanter leurs vertus ; la même haine contre le clergé, poussée jusqu'à mépriser les sacrements dans leurs mains; la même aigreur contre leurs, frères portée jusqu'à la rupture et jusqu'au schisme;. Avec cette aigreur dans le cœur , fussent-ils à l'extérieur encore plus justes qu'on ne dit, saint Jean m'apprend qu'ils sont homicides ». Fussent-ils aussi chastes que les anges , ils ne seront pas plus heureux que les vierges folles dont les lampes étaient sans huile ^, et les cœurs sans cette douceur qui seule peut nourrir la charité.
Renier a donc bien marqué le caractère de ce* hérétiques , quand il attribue la cause de leur erreur à leur haine, à leur aigreur, à leur chagrin : Sic processit doctrina îfjsorum et rancor*. Ce» hérétiques, dit-il, dont l'extérieur était si spécieux, lisaient beaucoup, et « priaient peu. ils allaient au « sermon; mais pour tendre des pièges aux prédi- « cateurs, comme les Juifs en tendaient au Fils de « Dieu : » c'est-à-dire qu'il y avait parmi eux beaucoup d'esprit de dispute , et peu d'esprit de componction. Tous ensemble, et manichéens et vaudois , ils ne cessaient de crier contre les inventions humaines, et de citer l'Écriture sainte, dont ils avaient un passage toujours prêt, quoi qu'on leur pût dire. Lorsqu'interrogés sur la foi ils éludaient la demande par des équivoques * ; si on les en reprenait, c'était, disaient-ils, Jésus-Christ même qui leur avait appris cette pratique , lorsqu'il avait dit aux Juifs : Détruisez^ ce temple, et je le rebâtirai
• Serm. LXT in Cant. — ' 1. Joan. m, 15. — » Matth. XIV, 3. — * Ch. ^,p. 74». — 5 Ren. ibid.
HISTOIRE
en ti'oia Jours ' ; entendant du temple de son corps ce que les Juifs entendaient de celui de Salonion. Ce passage semblait fait exprès à qui ne savait pas le fond des choses. Les vaudois en avaient cent autres de cette sorte qu'ils savaient tourner à leurs fins; et à moins d'être fort exercé dans lesÉcritures, on avait peine à se tirer des filets qu'ils tendaient. Un autre auteur nous remarque un caractère bien particulier de ces faux pauvres *. Ils n'allaient point, oomme un saint Bernard, comme un saint François , comme les autres prédicateurs apostoliques , attaquer au milieu du monde les impudiques , les usuriers, les joueurs, les blasphémateurs, et les autres pécheurs publics , pour tâcher de les convertir. Ceux-ci, au contraire, s'il y avait dans les villes ou dans les villages des gens retirés et paisibles, c'était dans leurs maisons qu'ils s'introduiraient avec leur simplicité apparente. A peine osaient-ils élever la voix , tant ils étaient doux : mais les mauvais prêtres et les mauvais moines fiaient mis aussitôt sur le tapis ; une satire subtile et impitoyable prenait la forme de zèle ; les bonnes gens qui les écoutaient étaient pris ; et , transportés de ce zèle amer, ils s'imaginaient encore devenir plus gens de bien en devenant hérétiques : ainsi tout se corrompait. Les uns étaient entraînés dans le vice par les grands scandales qui paraissaient dans le monde de tous côtés : le démon prenait les simples d'une autre manière; et, par une fausse horreur des méchants, il les aliénait de l'Église, où l'on en voyait tous les jours croître le nombre.
Il n'y avait rien de plus injuste ; puisque l'Église, loin d'approuver les désordres qui donnaient lieu aux révoltes des hérétiques , les détestait par tous ses décrets , çt nourrissait en même temps dans son sein des hommes d'une sainteté si éminente, qu'auprès d'elle toute la vertu de ces hypocrites ne paraissait que faiblesse. Le seul saint Bernard , que Dieu suscita en ce temps-là avec toutes les grâces des prophètes et des apôtres pour combattre les nouveaux hérétiques, lorsqu'ils faisaient de plus grands efforts pour s'étendre en France, suffisait pour les confondre. C'était là qu'on voyait uxi esprit vraiment apostolique, et une sainteté si éclatante, qu'elle fut en admiration même à ceux dont il avait combattu les erreurs; de manière qu'il y en eut qui , en damnant insolemment les saints docteurs , exceptaient saint Bernard de cette sentence 3, et se crurent obligés à publier qu'à la lin il s'était mis dans leur parti : tant ils rougissaient d'avoir contre eux un tel témoin. Parmi ses autres vertus , on voyait reluire et dans lui et dans ses frères les saints moines de Cîteaux et de Clair vaux, pour ne point parler des autres , cette pauvreté apostolique dont les hérétiques se vantaient : mais saint Bernard et ses disciples , pour avoir porté cette pauvreté et la mortification chrétienne à sa dernière perfection , ne se glorifiaient pas d'être les seuls qui eussent conservé les sacrements ,
' Joan. n, 19. — » Pylkâ. c. 10, p. 283. — ^ Jpud Ren. c. c, rr 755.
et n'en étaient pas moins obéissants aux supérieurs même mauvais, distinguant avec Jésus-Christ les abus d'avec la chair et la doctrine.
On pourrait compter dans le même temps de très-grands saints, non -seulement parmi les évêques, parmi les prêtres, parmi les moines, mais encore dans le commun peuple, et même parmi les princes, et au milieu des pompes du monde : mais les hérétiques ne voulaient voir que les vices , afin de dire plus hardiment avec le pharisien : Nous ne sommes pas comme le reste des hommes • ; nous sommes purs , nous sommes ces pauvres que Dieu aime : venez à nous, si vous voulez recevoir les sacrements.
Il ne faut donc pas s'étonner de la régularité apparente de leurs moeurs , puisque c'était une partie de la séduction contre laquelle nous avons été prémunis par tant d'avertissements de l'Évangile. On ajoute , comme un dernier trait de la piété extérieure de ces hérétiques, qu'ils ont souffert avec une patience surprenante. Il est vrai ; et c'est le comble de l'illusion. Car les hérétiques de ces temps-là, et même les manichéens dont nous avons vu les infamies , après avoir biaisé et dissimulé le plus longtemps qu'ils pouvaient pour se délivrer du dernier supplice, lorsqu'ils étaient convaincus, et condamnés selon les lois , couraient à la mort avec joie. Leur fausse constance étonnait le monde: Énervin, qui les accusait , ne laissait pas d'en être frappé , et demandait avec inquiétude à saint Bernard la raison d'un tel prodige*. Mais le saint, trop instruit des profondeurs de Satan pour ignorer qu'il savait faire imiter jusqu'au martyre à ceux qu'il tenait captifs, répondait que par un juste jugement de Dieu le malin pouvait avoir puissance non-seulement sur le corps des hommes, mais enco7'e sur leurs cœurs ^ ; et que s'il avait bien pu porter Judas à se donner la mort à lui-même, il pouvait bien porter ces hérétiques à la souffrir de la main des autres. Ne nous étonnons donc pas de voir des martyrs de toutes les religions, et même dans les plus monstrueuses ; et apprenons par cet exemple à ne tenir pour vrais martyrs que ceux qui souffrent dans l'unité.
Mais ce qui devrait éternellement désabuser les protestants de toutes ces sectes impies, c'est la détestable coutume de renier leur religion, et de participer à notre culte pendant qu'ils le rejetaient dans leur cœur. Il est constant que les vaudois , à l'exemple des manichéens , ont vécu dans cette pratique depuis le commencement de la secte jusque vers le milieu du dernier siècle. Séyssel ne pouvait assez s'étonner 4 de la fausse piété de leurs barbes, qui condamnaient les mensonges, jusqu'aux plus légers, comme autant de péchés mortels, et ne craignaient point devant les juges de mentir sur leur foi, avec une opiniâtreté si étonnante, qu'à peine pouvait-on leur en arracher la confession avec la question la plus rigoureuse. Ils défendaient de jurer pour rendre témoignage à la vérité devant
' Luc. xvni, 21 — ' Analect. ' ni, p. 45i. — ^ Serm. hxn, in Cant. subjin. — ' F. 47.
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