SAUVÉ DE LA MORT
ODE COUROiNiNEE A CAEN ExN IjSj , ET LA MEME ANNEE A ROUEN,
Vers nous , au milieu d'un orage , Quel démon s'avance en fureur?
Dans ses flancs , un épais nuage
i On ne connaissait pas cette ode avant Tédition de i8o5 ; elle était cachée dans les Recueils palinodiques de Rouen et de Caen , où M. Auger l'a élc chercher.
— La bulle Lnigenitus et les billets de confession avaient jeté la confusion dans toute la France, lorsque les émotions du peuple , dit Voltaire dans son Siècle de Louis XF" , furent ensevelies dans une consternation {générale par V accident le plus impré^'u et le plus effroyable. Le roi fut assassiné à P^ersailles le Sjam'ier i 757. Un scélérat , ou plutôt un insensé , nommé Damiens , né à Arras , commit cet horrible attentat. Ce nouveau Ravaillac , exalté par des monstres fanatiques , se persuada qu'il était la main dont se servait le ciel pour punir le roi d'avoir secondé l'impudence du clergé. Plein de son infernal projet, il se rend à Versailles , armé d'un couteau à deux lames ^ il était six heures du soir, la nuit tombait j Damiens , enveloppé d'un manteau , se glisse à travers les gardes , aborde le roi qui allait monter en carosse , le frappe
L'apporte , et recule d'hoireur •.
Il voit des lis l'heureux empire ; Il voit , il s'arrête , il soupire , Sa voix éclate dans les airs ; Et pénétrant les voûtes sombres , Ces mots portés au sein des ombres , Font mugir le fond des enfers :
« Des nations superbe reine ,
« Fatal objet de mon courroux ,
« Braveras-tu toujours la haine
« Et les traits d'un démon jaloux?
« O France ! ô nom que je déteste!
« Depuis ta naissance funeste ,
« Je te poursuis pour t'accabler ;
et remet dans sa poche l'instrument de son crime, sans chercher à s'évader. Le roi , blessé , se retourne , et s'écrie , en voyant un inconnu le chapeau sur la tête et les jeux égarés : c'est cet homme qui m'a frappé , qu'on l'arrête et qu'on ne lui fasse pas de mal. La blessure n'était pas mortelle. Damiens déclara dans son interrogatoire qu'il ne voulait pas tuer le roi , mais qu'il avait formé le dessein de le blesser , pour l'avertir de rétablir la tranquillité dans ses états. Ce misérable, espérant obtenir son pardon , eut l'audace d'écrire à sa victime ! Il fut exécuté en place de Grève le 28 mars. Il était bien coupable, mais les tourmens qu'on lui lit souffrir n'étaient qu'un affreux raffinement de cruauté- le journal de son supplice fait dresser les cheveux sur la tête. Cet événement ne contribua pas peu à l'expulsion des jjésuites, qui confessaient et assassinaient des rois.
i Imitation de ce vers de Racine :
Le flot qui Papporta recule épouvanté.
Phèdre , acte V.
ET POESIES DIVERSES. \(\ç)
« Et par le temps même affermie , « Tu ris de la main ennemie « Qui te frappe sans t'ébranler.
« En vain donc je souffle la guerre « Contre toi , contre ta grandeur! « Les vains projets de l'Angleterre « Ne font qu'augmenter ta splendeur; « Les traits que ma fureur te lance, « L'ange qui veille k ta défense , «< Sur moi les fait retomber tous.
« Tremble, c'en est fait, un barbare « Me venge enfin , et te prépare « Le plus terrible de mes coups. »
Il dit : mille vapeurs funestes
Redoublent l'horreur de la nuit:
Dans le silence des ténèbres ,
Un monstre marche , un glaive luit...
Mais quel bruit ! La voix du tonnerre
Ebranle les cieux et la terre ,
La nature en pâlit d'effroi.
Un bras... le coup part, le sang coulr;
On s'écrie , on accourt en foule
Hélas ! c'est le sang de mon roi !
O Dieu 1 cette tète chérie Penche déjà vers le cercueil.
Je t'entends, ma triste pairie;
Quels cris touchans ! quel vaste deuil !
Prosternée au pied de ce trône
Que l'ombre mortelle environne ,
Tes larmes inondent ton sein ;
Tu trembles pour les jours d'un père,
Et tu frémis d'être la mère
De son exécrable assassin.
O vengeance ! 6 forfait atroce !
Quoi donc , tes sacrilèges mains Ont pu frapper , monstre féroce Le plus aimable des humains !
Que pour punir ta barbarie , La plus implacable furie Invente un supplice nouveau , Et que tout le feu de la foudre , Brûle , écrase , réduise en poudre Le toit qui te vit au berceau !
Pourquoi ces nouvelles alarmes !
Quoi , cher prince ! hélas ! il n'est plus !
Quel coup ! On se tait plus de larmes
Tous sont consternés, abattus.
Mais rompant ce morne silence , La renommée et l'espérance Ont fendu l'air d'un vol léger.
Renais , peuple sensible et tendre , Déjà l'écho t'a fait entendre Que ton roi n'est plus en danger.
Il vil. France, bannis ta crainte.
Il vit. Ton ange protecteur Descend de la céleste enceinte , Et vient confirmer ton bonheur.
Ange heureux , tu nous rends la vie ! Tu terrassas l'affreu» génie , Et son œil farouche en rougit.
Le cruel, d'une dent sauvage, Mord sa chaîne , écume de rage , Regarde Louis et rugit.
Qu'il vive ce roi qu'on adore ! Le péril dont il sort vainqueur Nous l'a rendu plus cher encore :
Notre amour croît par la douleur.
Qu'il fasse le bonheur du monde , Dans le sein de la paix profonde , Que nous promettent nos succès I Qu'il règne environné de gloire , Aussi long-temps que sa mémoire Vivra dans le cœur des Français.