AU MILIEU DES PLANÈTES
ODE COURONNÉE A CAEN EN iS/S, ET LA MEME ANNEE A ROUEN.
L'homme a dit : les cieux m'environnent, Les cieux ne roulent que pour moi ; De ces astres qui me couronnent, La Nature me fit le roi ;
' Cette ode fui insérée dans le Mercure de France, juillet 1759, Marmontcl , frappé du talent poétique qu'elle révélait, la fit suivre do celte note, que la faveur ne lui a pas dictée , Malfilàlre lui étanl alors tout à fait inconnu. « Cet ouvrage , d'un 1res jeune homme . me semMe annoncer les pins rares talens pour la liaute poésie; un enthousiasnu! vrai , une marche rapide et sûre; les plus heureuses hardiesses dans les tours et dans les images ; le nomhre et Tharmonie du vers lyrique; enfin cette chaleur de sentiment (|ui annonce une àmc pénétrée de son sujet et qui caractérise les vers de génie. »
— « Ce jeune et infortuné Malfilàlre, <lil I^;» Harpe tlans sou Cours
Pour moi seul le Soleil se lève , Pour moi seul le Soleil achève Son cercle éclatant dans les airs ; Et je vois, souverain tranquille, Sur son poids la terre immobile Au centre de cet univers '.
de littérature , dont tous les amateurs de la poésie ont déploré la perte prématurée, et conservé la mémoire, s'était essayé une fois dans le genre de l'ode ', et en avait envoyé une à l'Académie de Rouen , qui la couronna : elle est du petit nombre des bonnes pièces couronnées et des bonnes odes de notre langue. Le sujet avait de la grandeur et de la difficulté : c'est le système de Copernic, le Soleil Jixe au milieu des planètes. La pièce de Malfilàtre , versifiée avec cette noblesse et cette élégance , et ce nombre qui le caractérisent partout, peut être mise à peu près au niveau des deux qui ont passé sous vos yeux *, comme les premières après celles de Rousseau. Son début a la pompe et l'élévation qui annoncent l'inspiration lyrique. »
* Système de Ptolémée.
( IVote de Malfilàtre. )
— Malheureusement (et c'est le seul reproche à faire à cette pièce) si cette poésie est belle , cette philosophie n'est pas bonne ; car, que ce soit la terre ou le soleil qui soit au centre de notre système planétaire (et la dernière opinion est démontrée) , il n'en demeure pas moins certain que la terre et le soleil ont été également créés pour
' Malfilàtre avait déjà eu quatre odes couronnées aux Palinods de Caen et de Rouen; mais ces succès éphémères , circonscrits dans ces deux villes , n"'avaient pas même fait connaître son nom dans la capitale. L'ode du Soleil , que Marmonlel publia dans son Mercure , fut en quelque sorte la base de la renommée littéraire qui devança Tarrivce de notre poète à Paris.
2 L'ode de Lefranc de Pompignan , sur la mort de J.-B. Rousseau , et Tode de Louis Racine sur Vffarmonie. ^
Fier mortel , bannis ces fantômes , Sur toi-mémo jette un coup-d'œil.
Que sommes-nous faibles atomes, Pour porter si loin notre orgueil?
Insensés I nous parlons en maîtres, Nous qui , dans l'océan des êtres , Nageons tristement confondus;
rhomme : cela est démontre' en métaphysique « , tout au moins autant que la rotation de la terre l'est en physique. Sans doute l'homme a tort s'il fait un sujet d'orgueil de ce qui n'en doit être qu'un de reconnaissance 5 mais ies choses restent ce qu'elles sont, et le poète a tort aussi de ne repousser l'ancienne erreur que par me'pris pour l'homme qu'il représente dans la strophe suivante , la seule faible de la pièce (et c'est une raison pour ne pas la citer) comme tristement confondu, dans l'océan des êtres j c'est tout le contraire de la vérité et un outrage à la nature humaine , que ne lui fit point autrefois la cosmogonie payenne , témoins ces beaux vers d'Ovide , si connus et tant cités :
Os iiomini sublime dédit , etc.
Passons sur cette erreur , qui était sûrement sans mauvaise intention , et ne considérons que le poète ; nous en serons satisfaits. »
(La Harpk , Cours de littérature.)
' Il ot tout aulanl dcmonlre que la terre et le soleil ont ele crées pour les fourmis. Comment repondre à un soi-disant philosophe qui nous assure gravement que ces globes de fou semcs dans Tespac e par une inlelligence incomprclicnsible, ces mondes , mille fois plus grands que celui où nous a jeie's la main de Dieu , celte terre même qu'habitent tant d'animaux divers, que ce grand tout enfin que forme Punii^Vest sorti du néant pour nous, insectes pensans , qu'un instant voit naître et mourir? Ces planètes qui paraissent à nos faibles yeu\ comme un point lumineux , errant éternellement dans le ciel , nous entretiennent de notre misère et <le la grandeur de Dieu. Nous renvovons nos lecteurs au conte admirable de Voltaire , intitulé Micromrgas. Ce pauvre I.a Harpe. par humilité chrétienne sans doute, soutient (|uc le n)on<le est fait pour l'homme.
Nous, dont Texistence légère, Pareille k l'ombre passagère , Commence, paraît, et n'est plus.
Mais quelles routes immortelles Uranie entr'ouvre à mes yeux !
Déesse , est-ce toi qui m'appelles Aux voûtes brillantes des cieu5d"P
Je te suis Mon âme agrandie,
S'élançant d'une aile hardie , De la terre a quitté les bords ; De ton flambeau la clarté pure Me guide au temple où la Nature Cache ses augustes trésors ' .
Grand Dieu ! quel sublime spectacle Confond mes sens , glace ma voix ?
Où suis-je? Quel nouveau miracle De rOlympe a changé les lois ?
Au loin, dans l'étendue immense, Je contemple seul en silence La marche du grand univers ; Et dans l'enceinte qu'il embrasse ,
i « C'esijj^ que le poète devait en venir tout de suite , en attestant les découvertes tardives de la science dans des objets qui d'ailleurs n'inte'ressent en rien la destine'e du genre humain. Il expose ces découvertes très poétiquement. »
( La Harpe , Cours de littérature. )
Mon œil surpris voit sur leur trace ' ricfourner les orbes divers ^.
Portés du couchant à l'aurore Par un mouvement éternel , Sur leur axe ils tournent encore Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète Règle en son cours chaque planète Par d'imperceptibles ressorts?
Le Soleil est-il le génie Qui fait avec tant 4'harmonie Circuler les célestes corps ?
Au milieu d'un vaste fluide , Que la main du Dieu créateur Versa dans l'abime du vide, Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse , Il emporte , il balance , il presse
• On lit sur leur trace dans le Mercure de France , où cette ode a ëte imprimée pour la première fois , et dans Tédition du poème de Narcisse, 1769. Nous avons cru devoir adopter cette leçon, quoique toutes les autres éditions mettent \ur avï /race,- ce qui ne présente aucun sens satisfaisant.
' Système de Copernic. Un homme dont les sens sont accoutumés au système vulgaire , croirait (juc les planètes retournent sur leur trace, s'il pouvait les voir, tout-à-coup, suivre la route contraire, c'est-à-dire celle que Copernic leur fait suivre d'occident en orient.
( Note de Malkii.a^rk. ) 1?
L'éther et les orbes errans ; Sans cesse une force contraire , De cette ondoyante matière Vers lui repousse les torrens « .
Ainsi se forment les orbites Que tracent ces globes connus :
Ainsi, dans les bornes prescrites % Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit; M^s, moins rapide , D'un air sombre s'avance et guide Les pas tardifs de Jupiter ; .
Et son père , le vieux Saturne , • Roule à peine son char nocturne Sur les bords glacés de l'éther.
Oui, notre sphère , épaisse masse, Demande au Soleil ses présens.
A travers sa dure surface
• Roucher , dans son beau poème des Mois , a rappelé en quelques vers ce système , si poétiquement expliqué par Malfilàtre :
Dieu des airs , tu régis rharmonieux accord De la céleste armée au sein du vide errante ; C'est toi qui Vy suspend» ^ ta force pénétrante L ■'écarte , et , tour a tour la ramenant vers toi , Ka contraint tous les corps à l'escorter en roi.
Chant V, Juin.
' Plusieurs éditions , entre autres celle de Lejay , 1768, portent :
Ainsi , dans des bornes prescrites....
Il darde ses feux bienfaisans.
Le jour voit les heures légères Présenter les deux hémisphères Tour à tour à ses doux rayons ; Et sur les signes inclinée , La Terre , promenant l'année, Produit des fleurs et des moissons '.
Je te salue , âme du monde ,
Sacré Soleil, astre de feu ,
De tous les biens source féconde.
Soleil , image de mon Dieu L
Aux globes qui , dans leur carrière ,
Rendent hommage à ta lumière ,
Annonce Dieu par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages ,
> (( C'est ce qu'on peut appeler une explication de la sphèn- en beaux vers , et cette espèce de leçon n'est pas commune. »
( La Hajipe , Cours de littérature. )
— Voltaire est le premier qui ait osé développer l'astrononiie en beaux vers. Son épître à Newton est un chef-d'œuvre de poésie cl d'iiarmonie qui peut passer pour un tour de force. Ce n'est pas néanmoins un exemple à suivre : Voltaire même pourrait ne pas réussir une seconde fois. D'ailleurs, à quoi bon vaincre inutilement des difficultés^ la pompe de la versification , la majesté des images et la cadence des vers peuvent dissimuler un instant l'aridité , l'étrangeté du sujet; mais le lecteur, d'abord étonné, est bientôt dégoûté par les théories méthodiques , les détails abstraits des sciences exactes que repousse la poésie, et qui iTun délassement lui font une fatis^ue. Un pocnio épifjue en prose me semble moins ridicule (ju'un p(»ème en vers sur raslronomie. roplKjue, la géométrie , etc.
Triomphe, entretiens tous les âges Do son éternelle grandeur.