‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 9 sur 80 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le corps est l'esclave de l'ame ; mais pour rendre cet esclave plus utile, il faut le rendre robuste. Or, cette force de corps , je dis qu'elle ne peut être le fruit que d'une éducation mâle. Loin des enfants d'abord tous nos mets raffinés, tous nos poisons agréables: l'enfance est Tàge favori de la Nature ; l'art ne viendra que trop tôt le corrompre. Qu'il donne au corps nouvellement formé le temps de se fortifier par l'usage

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salutaire des mets les plus simples , avant de Ténerver par la délicatesse recherchée de nos perfides aliments. Étudiez les premières sensations des enfents. Tout semble vous dire que ce vain raffinement du luxe n^est pas fait pour eux : leur appétit , toujours vif , n'a besoin d'être réveillé par aucun apprêt; pour eux, à moins qu'on n'ait déjà pris soin de corrompre leur goût , les mets les plus naturels sont aussi les plus attrayants. Offrez-leur, d'un côté , les viandes les plus rares ; et , de l'autre , présentez-leur des fruits : vous devinez aisément leur choix; et je suis bien trompé si le verger d'un paysan ne les tente beaucoup plus que la table d'un Crésus. Donnez-leur donc une nourriture plus naturelle que délicate; contentez leurs besoins, au lieu de flatter leur goût, et n'introduisez pas, dans leur sein, le germe de la mort dès les premiers instants de la vie.

Cette sage sévérité, il faut l'étendre à tout, à leur repos, à leurs exercices, à leurs vêtements. Croyezvous, dites-moi, qu'il soit bien essentiel pour la santé d'un enfant de le retenir long-temps enfermé dans un lit, étouffé entre des rideaux, au lieu de lui laisser respirer l'air pur et rafraîchissant du matin? Croit-on qu'il soit nécessaire de l'ensevelir mollement dans la plume, et qu'il faille employer à énerver ses forces , un temps que la nature destine à les réparer? La mollesse ne produit que la mollesse. Eh ! qu'ont besoin les enfants, eux que le sommeil vient trouver si facilement, de cette ressource faite pour un âge plus foible, ou peutêtre plus dépravé ? Voulez-vous leur procurer un sommeil profond? qu'ils l'appellent par l'exercice : une heure de mouvement leur vaudra huit heures de re-

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pos ; et la course la plus légère va changer pour eux le \ lit le plus dur en un duvet voluptueux. L'exercice!

c'est le père de la santé ; mais sur-tout il est foit pour Fenfance. Et pourquoi, sans cela , les enfents auroientils reçu cette inquiétude perpétuelle, cette haine pour le repos , cette ardeur pour le mouvement? Sans doute, il ne Baut pas les livrer sans précaution à cette impétuosité naturelle : je ne veux pas qu'ils jouent sur le • bord d'un abyme; mais que cette précaution ne soit

pas excessive, de peur qu'elle ne soit funeste. Je souffre quand je vois des enfants tristement enchaînés au côté de leur mère, quand je vois ces Gâtons anticipés, ridiculement graves, regarder du coin de l'œil le volant ou la balle qui, si les regards maternels se détournent un instant, va bientôt déconcerter toute cette décence forcée. On appelle cela une sagesse précoce; et moi, je le nomme une pédanterie ridicule, ilh! pom>quoi donc le ciçl vous donne-t-il des enfants? est-ce pour en faire de jolies statues? Ah! rende^leur la liberté; réglez en eux la nature, au lieu de l'étouffçr! Us sont faits pour courir, pour bondir, et nou pour partager notre indolence et notre ennui. Leur teint, peut^tre, sera moins blanc; mais il aura la couleur vermeille de la santé. Leur chevelure sera moins arûstement peignée; mais leur tempérament sera inaltérable.

Nous sommes si jaloux de leur donner des grâces ! Mais puisque l'agrément est une chose si importante à nos yeux, qui ne voit combien cet^e éduca|^on forte y contribue? Les corps les plus exercés sont aussi les plus agiles. La véritable élégance des postures dépend de la fermeté du maintien, et j'aime mieux les atti-

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tudes mâles, la souplesse vigoureuse d'un corps formé par de fréquents exercites, que les articulations efféminées , les courbettes ridicules de ces machines appè» lées petits-mattres , qui, si j^ose ainsi parler, se meuvent par ressorts , et se disloquent pour plaire. Mais laissons là les grâces , et revenons à la santé. Combien d'ennemis conspirent contre elle? Dès qu'un eii&nt voit le jour, voyez comment les saisons opposées se liguent en quelque sorte pour combattre sa foible existence! L'une semble vouloir fondre ses membres; Fautre semble vouloir les glacer. Comment sauver les enfants de ce double danger? Est-ce en les y dérobant avec soin? non : c'est en les y exposant avec prudence? Que signifient tous ces vêtements dont vous les surchargez? Ce ne sont pas des doubles tissus de laine qu'il faut opposer au froid, mais l'habitude de le braver. Pendant l'été, vous ne trouvez pas d'asile assez firais pour dérober vos enfants aux impressions de la chaleur; autrefois on ne trouvoit pas le soleil trop brûlant pour les y accoutumer : c'est à l'expérience à nous apprendre lequel de ces deux usages est le plus barbare.

L'enfance, dites-vous, est délicate! j'en conviens. Mais ne voyez-vous pas que si elle reçoit facilement les impressions extérieures, elle les endure de même? La flexibilité du premier âge est pour lui le don le plus heureux de la nature, si nous savions en tirer parti. Le sort de votre enfant est entre vos mains: susceptible de toutes les formes que vous saurez lui donner, à moins que la nature ne l'ait condamné en naissant, il dépend devons de lui donner un corps robuste ou débile, d'en faire une femmelette timide <Wun

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athlète vigoureux. N'oublions jamais qu'il s'agit moins de sauver à cet âge si tendre les incommodités de la vie 9 que de Fy aguerrir; songeons que lui trop épargner la douleur pour le présent, c'est l'augmenter pour l'avenir, et qu'enfin c'est accroître sa délicatesse que la trop ménager. Cet arbre, exposé en pleine camp&gne aux injures de l'air, jette des racines profondes et lève un front inébranlable, tandis que, ren* lermé soigneusement dans nos serres artificiellement échauffées, le timide arbrisseau est flétri par un souffle. Vous faut-il des exemples ? Deux enfants ont sucé le même lait, la même nourrice les a portés dans ses bras. L'un , sorti de parents pauvres , né pour acheter par de rudes travaux le droit de vivre , reste dans les champs où il reçut le jour : là , sauvage élève de la nature , nourri d'un pain grossier, courant à demi nu , il semble avoir été jeté au hasard sur la terre. L'autre , né d'un père opulent , retourne à la ville , sous les lambris qui l'ont vu naître , où de nombreux domestiques s'em-* pressent autour de lui , où la tendresse inquiète d'une mère vole au-devant de toutes ses fantaisies. Après quelques années , comparez-les tous deux : n'admirez-^ vous pas à combien peu de frais l'un est devenu sain et vigoureux , et combien il en a coûté pour rendre l'autre languissant et débile? C'est la nature qui venge ses droits outragés. Qu'avez-vous fait? pourroit dire à une mère cruellement complaisante cette malheureuse victime. Votre tendresse perfide m'a rendu importun à moi-même et inutile à ma patrie. Que m'importent vos misérables richesses? Si je les conserve, compen^ serqnt-elles ma santé perdue? Si je les perds, quelle ta ressource? A ce prix, qu'avois-je besoin delà

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▼ie? Ou reprenez ce funeste présent, ou rendez -moi mes bras; rendez*moi ma santé, sans laquelle la yie n^est qu'un malheur. Cet habitant des champs est mille fois plus heureux ! La dureté de ses premières années lui a rendu la yie plus douce , et vous , vous avez multiplié pour moi Tinclémence des saisons ; vous m'avez rendu la chaleur plus ardente et le froid pli^ ffdfmnt. Quelle haine eût été pire que votre amour?

Mais ce n'est pas seulement parles particuliers , c'est par les peuples entiers qu'on peut juger de l'influence d'une éducation mâle. Je ne parlerai point ici de ces Spartiates si fameux. Je n'ai garde de décrire la frugalité ef&ayante de leurs festins , les exercices incroyahLgs de la jeunesse, la dureté des lois auxquelles on assemKoit l'enfance même; ces jeux sur-tout, ces jeux souvent sanglants , où , par une émulation qui autrefois paroissoit héroïque , qui même enfantoit des héros , les enfiants se défioientà qui supporteroit sans sourciller les coups les plus violents , souvent même les plus meurtriers : je me garderai bien , dis-je , d'offrir un pareil tableau ; on ne me croiroit pas, ou l'on me regarderoit comme un barbare. J'aurois beau ajouter que ces hommes ëtoient au-dessus de l'humanité , qu'ils furent l'admiradon de la Grèce, et la terreur des rois; qu'ils se croyoient plus heureux dans leur austérité , que les Asiatiques dans leur mollesse ; tous ces prodiges , aussi incroyables pour nous que les mœurs qui les ont pro^ doits , ne me feroient pas pardonner une peinture si choquante pour nos mœurs , j'ai presque dit notre mollesse. *. ■ *

Cherchons donc ailleurs des exemples moins révoltants. Mes yeux rencontrent d'abord les Romains. Si je

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les considère comme guerriers , sont-ce là des hommes ordinaires ? Chaque soldat portoit un ferdeau qui écraseroit un homme de nos jours : sous cette charge prodigieuse , ils ne marchent pas , ils volent ; devant eux les montagnes semblent s'abaisser, et les fleuves tarir. Si je considère leurs monuments, je vois des chefsd'odPM oui, par leur grandeur autant que par leur beauté, paroissent surpasser la puissance humaine; plusieurs même semblent, par leur inaltérable solidité, avoir vécu jusqu'à nos jours, comme pour attester la force des anciens, et nous reprocher notre foiblesse.! Quel secret avoit rendu ces hommes infatigables? Allez rapprendre dans le lieu consacré au dieu de la gucHe, théâtre des exercices de la jeunesse romaine; voyez-vous ceux-ci lancer le disque, ceux-là s'exercer à une lutte pénible; d'autres dompter un cheval fougueux, d'autres darder avec force un javelot pesant, puis, tout couverts de sueur et de poussière, se jeter dans le Tibre, et le passer à la nage? Cœurs maternels, ne vous effarouchez pas ! Je n'exige point de nos jours des exercices que nous sonunes assez malheureux pour regarder comme des excès. Mais permettez-moi de gémir sur les progrès sensibles que fait parmi nous la mollesse. Je ne parle pas ici du luxe qui régne dans nos villes , où tant d'arts ingénieux à nous amollir, enlevant à la campagne une foule de bras, les occupent à multiplier les commodités de toute espèce qui, pour nous punir, se changent en nos besoins. La mollesse (qui Tauroit cru?) du sein de nos villes a passé jusque dans les camps. Ces tentes de Mars, où nos aïeux ne portoient que du fer et leur courage, sont étonnées de toutes ces superfluités dont regorgent nos palais.

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Voyez-vous ces chars brillants et commodes, qui se produisent sous mille formes nouvelles pour promener notre indolence? C'étoit peu de traîner nos Crésus dans nos villes , ils conduisent nos guerriers aux combats. Je crois voir nos brillants militaires sourire dédaigneusement, lorsqu'ils lisent dans Fbistoire que Louis XIV, ce roi dont les fêtes brillantes attiroient l'Europe entière dans sa cour, aussi infatigable dans la guerre que magnifique dans la paix, fit à cheval la campagne de Hollande ! Comment soutiendrions-nous les fatigues militaires de nos aïeux, nous qui pouvons à peine soutenir leurs délassements! A tous ces jeux où brilloient la force et l'adresse, ont succédé de tristes assemblées autour d'un tapis où l'ennui rcgneroit seul, si l'avarice n'y présidoit en secret. A peine les promenades sont-elles fréquentées; et les hommes, partageant dans nos cercles oisifs la vie sédentaire d'un sexe auquel ils s'efforcent de ressembler, ont soin de s'étouffer dans de belles prisons : j'entends même dire qu'il est de mode, parmi les gens du bel air, de feindre une constitution foible, Ae jouer le dépérissement y et de regarder la santé comme un avantage ignoble qu'on abandonne au peuple. A quoi doit-on attribuer cette mollesse, si ce n'est à l'éducation? Si nous ne sommes pas hommes, c'est qu'on nous élève comme des femmes. Cependant, consolons -nous. Nos voitures nous dispensent d'avoir des pieds , nos valets d'avoir des bras ; et bientôt nos secrétaires nous exempteront d'avoir des lumières; car cette molle éducation ne se contente pas d'énerver le corps , elle efféminé l'esprit. Voyons comment l'éducation opposée produit un effet contraire.

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