‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 55 sur 108 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CE fut vers la fin de 1780 que lon vit un voyageur isolé faire route à travers les nombreuses et étroites vallées de West-Chester 1. Le vent d’est, dont Ja violence croissait par degrés, et son humidité froide et piquante, annonçaient l'approche d’une tempête qu’on s'attend ordinairement à voir durer plusieurs jours. Vainement le voyageur de son œil expérimenté cherchait au milieu des ténèbres qui obscurcissaient le ciel à Papproche de la nuit, un abri convenable où il pût se réfugier pendant la duvée de la pluie qui commençait, déja condensée en brouillards épais, à se méler à l'atmosphère ; vainement il cherchait un lieu commode et favorable à ses desseins. Dans le voisinage le plus rapproché, rien ne s’offrait que les désagréables demeures des gens de la classe la plus basse auxquels il ne croyait, ni sûr, ni politique de se fier.

Le comté de West-Chester, après que les Anglais eurent obtenu la possession de l'ile de New-York2, étant devenu

1. Comme chaque état de l'Union a ses propres comtés, il arrive qu’il en est souvent qui

ortent le mème nom. La scène de cette histoire

t dans New-York, dont le comté de West- Chester est le plus voisin, étant presque contigu à gotte ville.

a. La ville de New-York est située dang une fle nommée Manhattan. Sur un point elle est séparée seulement du comté de West-Chester par

Et quoiqu'au milieu du calme de la pensée quelques traits fiers et hautains pussent trahir son ame jadis si impétueuse, c'était un feu terrestre que dissipait le rayon intellectuel : tels lea feux de l'Etua deviennent plus sombres devant le jour naissant.

Tu. Caursezz. Gertrude de JFyoming.

terre commune, ou territoire neutre, fut le théâtre sur lequel les deux partis continuèrent à se battre pendant le reste de la période de guerre de la révolution.

Une grande partie de ses habitants, retenus par leur attachement ou influencés par leurs craintes, affectaient une neutralité qu’ils ne gardèrent pas toujours. La couronne tenait, comme de raison, plus particulièrement sous sa puissance les villes basses, tandis que les villes hautes, trouvant une sûreté dans le voisinage des troupes du continent, soutenaient orgueilleusement leurs opinions révolutionnaires. Cependant un grand nombre portaient des masques qui aujourd'hui même n’ont pas encore été abandonnés, et beaucoup étaient descendus dans la tombe , marqués du sceau de Pinfamie comme ennemis des droits de leurs concitoyens, tandis que secrètement ils avaient été les utiles agents et les promoteurs de la révolution; d’un autre côté, si quelque jour eût éclairé les secrets de divers patriotes ardents, on aurait découvert la protection royale cachée sous des monceaux d’or britannique.

une petite anse; le pont à cet endroit est ap

le Pont-du-Roi. Ce fut pendant la guerre le théâtre d’un grand nombre d’escarmouches auxquelles

il est fait de fréquentes allusions dans cette his= toire,

8 se FENCMORE COOPER.

Au bruit des pas du superbe cheval gne montait le voyageur, on eût pu voir la maîtresse de la ferme devant laquelle il senait de passer, ouvrir avec précaution da porte pour examiner l’étranger, et peut-être, en détournant la tête, communiquer le résultat de ses observations à son mari qui, dans l’arrièrebâtiment, se préparait à aller chercher, en cas de nécessité, son ordinaire retraite dans le bois contigu. La vallée située à mi-chemin le long du pays était assez près de l’une et de l’autre armée pour qu’on pôt se faire restituer les objets volés, événement peu rare dans le voisinage. Il est vrai que l’on ne rendait pas toujours les mêmes effets, mais généralement une égale valeur était restituée, en l'absence de la justice iégale qui nantissait le perdant du montant de sa perte avec une légère rétribution pour l’usage temporaire de sa propriété. En un mot, la loi était momentanément éteinte dans ce district, et la justice que l'on administrait était sujette au biais des intérêts personnels et des passions du plus fort.

Le passage d’un l'étranger dont le caractère paraissait douteux, et qui était monté sur un cheval qui, bien que non pourvu des harnais propres à la guerre, participait du maintien fie: et superbe qui distinguait son maître, éleva de nombreux soupçons parmi les habitants surpris de ces diverses demeures , et en peu d’instants leur méfiance naturelle fut plus que jamais éveillée par de violentes alarmes.

Accablé par une journée de fatigue à laquelle il n’était point accoutumé, et désirant avec ardeur trouver promptement un abri contre l’impétuosité croissante de la tempête qui commençait alors à se changer en larges gouttes de pluie tombant par torrent, le voyageur pressé par la nécessité, résolut de s’adresser à la première habitation qui se présenterait pour y être admis. L’occasion ne tarda pas è s’offrir , et trottant entre deux barrières abandonnée, il alla, sans quitter

la selle, frapper fortement à la porte d’un bâtiment de la plus chétive apparence.

- Une femme de moyen âge dont l’exté-

rieur était à peu près semblable à celui de sa demeure vint répondre à son appel. Cette femme, toute effrayée de voir à la lueur d’un grand feu de bois et d’une manière si inattendue un cavalier sur le seuil'de son logis, referma la porte à moitié : une expression de terreur se méla à sa curiosité naturelle lorsqu'elle lui demanda ce qu’il voulait.

Quoique la porte ne fût pas assez entr”ouverte pour permettre un scrupuleux examen des commodités intérieures , le cavalier en avait assez vu pour désirer que ses yeux pénétrassent une seconde fois ’obscurité afin de chercher un toit qui promît davantage. Toutefois avec une répugnance mal cachée, il fit connaître ses désirs et ses besoins.

Sa demande fut écoutée avec un dé-.

plaisir évident, et elle n’était point achevée, qu’elle fut interrompue par un ton de confiance renaissante et d’une impertinente volubilité de ia part de l’hôtesse, qui lui répliqua d'une voix

aigre : « Je n2 puis dire que j'aime à

loger un étranger dans les temps où nous sommes ; je ne suis qu’une créature seule et abandonnée , ou ce qui est la même chose , il n’y a personne au logis que le vieux gentilhomme ; mais à un demi-mille en suivant la grande route est une maison où vous pourrez être recu, et même pour rien. Je suis sûre que cela les arrangera fort et leur sera plus agréable qu’à moi, parce que, comme je lai dit, Harvey est dehors. Je désirerais qu’il prit conseil et qu’il cessât d’errer ; il doit réussir dans le monde par le temps qui court ; il devrait mettre fin à ses ‘courses et se fixer, mais Harvey Birch suivra son penchant et mourra vagabond. »

Le cavalier ne s’arrêta pas pour en entendre davantage, d’après l’avis que lui donnait cette femme de poursuivre son chemin par la grande route; seule-

ment il retourna lentement son cheval vers les barrières , rassemblant autour

L'ESPION. 8

de lui les plis de son manteau, et se préparant ainsi à faire face à la tempête, lorsque certaines expressions de cette femme arrétèrent soudain son premier mouvement.

« Est-ce que cette maison appartient à Harvey Birch? » demanda-t-il d’une manière visiblement involontaire, et restant court lorsqu'il allait en dire davantage.

« On peut à peine dire que c’est sa maison, » répliqua lhôtesse laissant aller un souffle qui avait quelque chose du soupir et du gémissement; « il n’y est jamais ou si rarement que je me rappelle à peine sa figure, quand il veut bien nous gratifier de nous la montrer à son vieux père et à moi. Mais ce dont je suis certaine, c’est que je me soucie peu qu’il revienne ou non : prenez la première porte à gauche; oui, il m'est tout indifférent que Harvey nous remontre jamais sa figure; » et elle ferma la porte violemment sur le cavalier, qui poursuivit très-volontiers sa course un demi-mille plus loin, pour obtenir un logement qui lui promît plus de commodités et plus de sécurité.

Il restait encore assez de clarté pour permettre au voyageur de distinguer les progrès qu'avait faits la culture:, et prendre connaissance de l’aspect général des terres qui entouraient le bâtiment vers lequel il approchait. La maison, construite en pierre, était longue, basse, et avait une petite aile à ses deux extrémités : une place s’étendait le long de la facade avec des colonnes en bois élégamment taillées ; le bon ordre et le soin qu’on avait pris des palissades et des constructions extérieures lui donnait la supériorité sur les autres fermes du pays. Après avoir conduit son cheval derrière l'angle d’une muraille où il était en quelque sorte protégé contre

1. Le mot progrès est employé par les Américains pour exprimer tous les changements qu’érouve le sol cn passant de l’état sauvage à ce- Ki de culture. Dans cette acception, c’est un progrès que d’obattre les arbres, ct on l’évalue d’après le montant supposé de la dépense,

le vent et contre la pluie, le voyageur mit sa valise sur son épaule et frappa fortement à l'entrée du bâtiment pour y être admis. Un vieux nègre parut aussitôt et sans avoir l'air de songer qu'en pareille circonstance il était névessaire de consulter ses supérieurs.

Apres avoir examiné le demandeur à la clarté de la lumière qu’il tenait en main, il consentit à lui donner un gîte. Le voyageur fut conduit dans une salle extrémement propre, où un bon feu était allumé pour égayer la tristesse qu’ap porte une tempête venant de l’est et en un soir d'octobre. Après avoir confié sa välise à son civil conducteur, réitéré poliment sa demande au vieux gentilhomme qui se leva pour le recevoir, et offert ses compliments aux trois dames qui, assises, s’occupaient d'ouvrages d’aiguille, l'étranger commença à se débarrasser de quelques vêtements de dessus, bagages nécessaires à un cavalier.

Ayant Ôté un second mouchoir qui était autour de son cou, puis un manteau de drap bleu et un surtout de même étoffe, il offrit aux yeux de la petite société un homme d'environ cinquante ans, grand, d’une physionomie fort gracieusé ; son maintien dénotait beaucoup de retenue et de dignité; son nez était droit et presque grec; son œil était calme, pensif ou plutôt mélancolique; sa bouche et le bas de son visage indiquaient un caractère plein de fermeté et derésolution. Son habillement, convenable en voyage, était simple et sans ornement, mais tel que le portaient ses concitoyens du premier rang; ses propres cheveux étaient arrangés d’une façon qui lui donnait un air militaire, que rehaussait sa contenance pleine de tierté et cependant gracieuse; toute sa personne était si impressive et annonçait si manifestement un gentleman?, qu’à l'instant où il achevait d’ôter son vêtement de voyage, les dames quittèrent leurs siéges, et, ac-

a. Homme comme il faut, N. D. T.

du maître de la maison , le reçurent de nouveau et répondirent une seconde fois à ses compliments.

L'hôte était l’ainé du voyageur de plusieurs années, par ses manières, son habillement et tout ce qui l’entourait; il était facile de voir qu’il avait longtemps vécu dans la haute société ; quant aux dames, c’étaient une demoiselle de quarante ans et deux autres plus jeunes, qui paraissaient n'avoir pas encore atteint la moitié de l’âge de la première. La fraîcheur de l’ainée de ces dames était passée; mais ses yeux et ses beaux cheveux lui donnaient expression extrémement agréable :

y avait une douceur et une atfabilité dans toutes ses manières qui répandaient sur elle un charme que beaucoup de femmes hien plus jeunes qu'elles ne possèdent pas. Les sœurs, car la resgemblance qui existait entre les deux autres dames faisait penser qu'elles devaient l'être, étaient dans tout l’éclat de la jeunesse ; et. les roses, qui sont si éminemment la propriété des belles de West-Chester , hrillaient sur leurs joues des plus vives couleurs, et animaient le bleu foncé de leurs yeux de cet éclat qui enchante celui qui les admire, et décèle innocence et le bonheur de celles qui

le possèdent. La tenue des trois dames

était pleine de cette féminine délicatesse qui, à un si grand degré, distingue le beau sexe dans ce pays, et, ainsi que le maître du logis, leurs manières anponçaient qu'elles étaient du plus haut Yang.

Après avoir donné à son hôte un verre

d’un excellent madère, M. Wharton, :

(car tel était le nom du propriétaire de ee domaine retiré), un autre verre à main, reprit sa place près du feu. Il s’ar-

rêta quelques moments comme s'ileût

consulté sa politesse; mais, enfin, lannt à l'étranger un regard significatif, ii lui dit avec un profond salut :

« À la santé de qui ai-je l'honneur de boire ? »

Le voyageur s'était également assis, et regardait indifféremment le feu, lors-

FENIMORE COOPER

que M. Wharton l’interrogea ; il tourna lentement ses yeux vers son hôte avec uu regard scrutateur; il répondit, saluant à son tour, pendant qu’une teinte légère colorait son pâle visage. .

« Monsieur Harper.

— Monsieur Harper ,» reprit l’autre avec la cérémonie et l'étiquette de ce temps, « j'ai l’honneur de boire à votre santé , et j'espère que la pluie à laquelle vous avez été exposé ne vous fera Dore de mal. »

M. Harper répondit à ce compliment par un silencieux salut, et reprit aussitôt ses méditations dont il semblait avoir été distrait.….

Les jeunes dames étaient retournées à leur place devant la table à ouvrage, tandis que leur tante miss Jeanette Peyton s'était retirée afin d’ordonner les préparatifs nécessaires pour apaiser la faim de leur inattendu visiteur. Un court silence suivit, durant lequei M. Harper se réjouissait sans doute de son changement de situation ; M. Warton le rompit en demandant à son hôte, avec la même politesse mais d'une mcnière affectée, si la fumée du tabac lui était désagréable : il reçut une réponse négative et aussi polie que sa demande.

et immédiatement il reprit sa pipe qu'il avait mise de côté lorsque le voyageur était entré.

M.Wharton avait un violent désir d’entrer en conversation ; mais, soit crainte

de mettre le pied sur une plage dange-

reuse, soit répugnance à troubler la taciturnité étudiée de son hôte, il hésita plusieurs fois avant de se hasarder à faire la moindre question. Enfn, un mouvement que fit M. Harper en levant les yeux sur un des côtés de la chambre l’encouragea à commencer.

« Je trouve qu’il est fort difficile , »

dit M. Wharton, évitant d’abord prudemment le sujet dont il voulait parler, « de se procurer de cette qualité de tabac à laquelle je suis accoutumé pour mon passe-temps de la soirée.

— Je croyais que les boutiques de New-York étaient leg mieux ue

L'ESPION

du pays, » répondit l’autre avec sa gravité ordinaire.

« Oh ! oui, » répliqua M. Wharton en hésitant et levant les yeux sur le visage d'Harper, dont le regard sévère les lui fit immédiatement baisser, « il dait y en avoir beaucoup à la ville, mais la guerre a fermé toute communication avec la cité; cependant, tout innocent qu’en soit l'objet, il serait trop dangereux de se hasarder pour une bagatelle de quelques livres de tabac. x

La boîte dans laquelle M. Wharton venait de prendre un supplément pour sa pipe était ouverte et posée à quelques pouces du coude d’Harper ; il en prit une pincée , qu’il mit sur sa langue d’une manière tout à fait naturelle, mais qui inspira à son compagnon (e vives alarmes. Cependant, sans faire l’observation que la qualité en.était des meilleures, le voyageur tranquillisa son hôte en retombant dans ses méditations.

M. Wharton vit avec peine qu’il venait de perdre l'avantage qu’il avait gagné ; et faisant un effort qui surpassait son énergie accoutumés , il continua :

« Je désire bien ardemment que ces troubles affreux se terminent, et que nous puissions retrouver nos amis et nos parents pour ne plus vivre qu'en paix et amour.

" « On doit bien le désirer, » dit Harper avec emmphase, et levant de nouvea les yeux sur son hôte.

« Je n’ai pas entendu parler da mou--

vements importants depuis l’arrivée de nos nouveaux alliés ,'» reprit M. Wharton, secouant la poussière de sa pipe, et tournant le dos à l’autre, sous pré-

texte de prendre du charbon que lui

apportait sa plus jeune fille.

« Aucune nouvelle n’en° est encore

venue aux oreilles du public, je ne , » r'épliqua ke voyageur, croisant ses jambes d’un air sévère.

« On croit qu'aucune résolution importante n'a encore été prise? « contioua M. Wharton encore occupé avec sa fille, et cependant s’arrétant dans l'espoir d’une réponse,

fi

« Dit-on qu'il ne soit question d'aucun projet ? » demanda l’autre, ambigument et adoptant tant soit peu l'indifférence affectée des manières de M. Wharton.

« On ue dit rien de particulier làdessus, » reprit promptement l'hôte ; « mais il est naturel d'espérer quelque chose d’une force aussi formidable que celle de Rachambeau. »

A cetta remarque, Harper fit de Ja tête un signe approbateur ; ce fut sa seule réponse. M. Wharton reprit la conversation en disant :

« Ils paraissent plus actifs dans le Sud :

Gates et Cornwallis semblent vouloir y terminer la guerre. »

Les sourcils d’Harper se contractèreat et une teinte plus sombre de mélancolie se répandit sur son visage; ses yeux brillèrent des rayons d’un feu passager, qui découvrirent la source cachée d’un profond sentiment. Le regard observateur de la plus jeune des sœurs eut à

peine le temps de lire dans cette lueur

de la pensée avant qu’elle disparût pour faire place à cette froideur factice qui caractérisait les manières de l'étranger, et à cette dignité expressive qui à un si haut degré montrait Pempire de la raison.

La sœur aînée fit un ou deux mouvements sur sa chaise avant de se hasarder à dire d’un ton presque triomphant :

« Le général Gates a été moins heureux avec le comte qu'avec le général Burgoyne. È

— Mais le général Gates est Anglais, Sara, » s'écria avec vivacité la plus jeune, et ensuite rougissant de-sa hardiesse, elle s’occupa du contenu de son panier à ouvrage, espérant en secret que son observation ne serait pas remarquée.

Le voyageur tourna la tête de Pune à autre sœur pendant qu'elles s’entreparlaient, et un mouvement presqne ‘mr perceptible des muscles de sa bouche

trahit’ une nouvelle émotion, lorsqu'il

dit à la plus jeune sœur, avec beaucoup

de politesse :

« Oserais-je vous demander quelle conséquence vous tirez de ce fait ? »

Frances rougit. encore davantage à cet appel fait à son opinion touchant un sujet sur lequel elle avait parlé in-

- considérément en présence d’un étran-

‘ger; mais croyant une réponse néces-

saire, après un peu d’hésitation.et avec beaucoup de timidité, elle reprit :

«Seulement, seulement, monsieur, ma sœur et moi différons parfois d’avis sur la bravoure des Anglais. » En mé-

‘me temps un sourire très - significatif

vint se jouer Sur sa figure, dont Pexpression était celle d’une innocence naturellement enfantine.

« Sur quel point particulier de bravoure différez-vous ? » demanda Harper, répondant au regard animé de la jeune fille par le sourire franc de la plus paternelle douceur.

« Sara cfoit que les Anglais ne sont jamais battus ; mais, moi, je n’ai pas tant

de foi que de les croire invincibles. »

Le voyageur l'écouta, et y mit cette agréable complaisance avec laquelle l'âge vertueux se plaît à contempler linnocente jeunesse; mais, ne faisant aucune réponse , il se retourna vers le feu, et regarda pendant quelques instants en silence le bois qui brülait dans le foyer.

Vainement M. Wharton s'était efforcé de pénétrer le voile qui couvrait les sentiments politiques de son hôte; seulement, s’il n’y avait rien de repoussant dans son visage, il n’y avait non plus rien de communicatif : il se tenait dans la plus grande réserve; et le maître de la maison se leva, dans l'ignorance complète du caractère de son hôte, ce qui était, dans ces temps, un point trèsessentiel. Il le conduisit dans une autre pièce, où était dressée la table du souper. M. Harper offrit sa main à Sara Wharton, et ils entrèrent ensemble dans la salle, tandis que Frances suivait, fortement intriguée de savoir si elle avait blesséles sentiments de l’hôte deson père.

La tempête commençait à gronder au dehors avec une grande violence, et la pluie qui battait toutes les faces du bâ-

timent réveillait le sentiment de bonheur qu’excitent de tels bruits dans un lieu chaud et où se trouvent toutes les commodités de la vie:, lorsqu'un grand coup de marteau frappé à la porte de dehors appela une seconde fois le fidèle nègre à l’entrée du logis. Une minute après, le domestique revint pour informer son maître qu’un autre étranger, surpris par la tempête, désirait être

reçu dans la maison et y trouver asile

pour la nuit.

Au premier bruit de l’impatient appel de ce nouveau suppliant, M. Wharton se leva de dessus son siége dans un visible mécontentement , et avec vivacité porta alternativement ses yeux, et sur son hôte, et sur la porte de la salle comme s’il eût pensé que l'étranger, auteur de la première interruption, était pour quelque chose dans celle-ci. Il avait à peine eu le temps d’ordonner d’une voix faible à son nègre de faire entrer ce second venu, lorsque la porte s’ouvrit avec précipitation , et l’importun lui-même entra dans l’appartement. Il fit une pause et ses yeux apercurent Harper; en-

-suite, d’une manière civile, il réitéra

la demande qu’il avait chargé le domestique de faire. M. Wharton et sa famille éprouvaient une excessive répugnance pour çe nouveau visiteur ; mais le mauvais temps, et l'incertitude des conséquences qui pourraient résulter si on lui refusait l’hospitalité, engagèrent le vieux gentilhomme à donner le consen-.

tement qu’il lui coûtait d’accorder.

Quelques plats qui avaient été enlevés furent rapportés par l’ordre de miss

r. Traduction presque littérale d’un passage de Tibulle, où ce poëte dit :

Quam juvat immites ventos audire cubantem, Et dominam tenero detinuisse sinu :

Aut, gelidas hibernus aquas cum fuderit auster : Securum somnos, imbre juvante, sequi !

Passage que M. Mollevaut a rendu de la manière suivante :

Là, que j'aime, quand gronde un vent impétueux,

A presser sur mon sein ton sein voluptueux ;

Et quand l’orage tombe, et sur mon toit s’appuic

A bercer mon sommeil au doux brait de la pluie vw. D». Te

L'ESPION

Peyton , et l'importun fatigué fut invité à s’accommoder des restes du repas que la petite société venait d’achever. Ayant ôté une grosse redingote, il prit très-tranquillement la chaïse qui lui était offerte et procéda gravement à satisfaire son insatiable appétit, qui ne paraissait nullement délicat. Mais à chaque bouchée il portait un œil inquiet sur Harper, qui étudiait sa figure avec la plus scrupuleuse attention, ce qui était fort embarrassant pour le nouvel hôte : enfin, versant un verre de vin, le dernier venu fit un signe énergique à son observateur, et ayant d’abord avalé la liqueur, lui dit d’un ton où quelque chose d’amer se faisait sentir :

« Je bois à notre plus ample connaissance, monsieur ; je crois que voici la première fois que nous nous rencontrons. » La qualité du vin semblait fort à son goût; car, en replaçant le verre sur la table, il fit un bruit avec ses lèvres qui retentit dans toute la salle, et prenant une bouteille il la tint élevée entre lui et la lumière pendant un mo-

ment, contemplant sa limpide et brillante

‘couleur.

« Je crois que nous ne nous sommes jamais rencontrés, monsieur, » répliqua Harper avec un léger sourire, tout en observant les mouvements de l’étranger ;

puis, paraissant satisfait de son examen, il se tourna vers Sara Wharton, qui était assise près de lui, et lui dit avec une grande douceur :

« Vous devez trouver votre présente demeure bien solitaire, après avoir été accoutumée aux plaisirs de la ville?

— Oh ! excessivement ! » répondit -promptement Sara; « je désire bien sin- cèrement, ainsi que mon père, que cette - cruelle guerre soit finie pour pouvoir - retourner auprès de nos amis.

— Et vous, miss Frances, désirezvous la paix aussi ardemment que votre sœur ?

— Sous plusieurs rapports certainement je la désire, » répondit la jeune fille se hasardant à regarder timidement son interlocuteur; et rencontrant

sur ses traits la même expression de bonté qu'auparavant, elle continua, tandis que sa figure s’anima d’un de ses aimables sourires d'intelligence; « mais non aux dépens des droits de mes concitoyens. |

— Des droits, » répéta sa sœur avec impatience : « quels droits peuvent être plus chers que ceux d’un souverain ?

est-il un devoir qui ne cède à celui d’obéir à qui a le droit de vous commander ?

— Aucun certainement ,» dit Frances en riant et le prenant sur le ton de la plaisanterie ; saisissant affectueusement la main de sa sœur dans les deux siennes, elle ajouta avec un sourire dirigé directement vers Harper :

« Je vous ai donné à entendre que ma sœur et moi différons dans nos opinions politiques ; mais nous avons un arbitre impartial dans mon père, qui aime ses compatriotes, et qui aime aussi les Anglais , en sorte qu’il ne prend parti pour les uns ni pour les autres.

— Oui, » dit M. Wharton un peu effrayé, et regardant ses deux hôtes lun après l’autre : « J’ai des amis intimes dans les deux armées, et je crains autant la victoire de l’un d’eux qu’un malheur pour moi-même.

— Je pense bien que vous avez fort

peu de raisons de craindre les Yankees, »

dit brusquement le nouveau venu qui

était à table, en se servant un autre

verre de vin de la bouteille qu’il avait admirée. È

« Sa Majesté peut avoir des troupes plus expérimentées que celles du continent ,» répondit avec crainte M. Wharton ; « mais les Américains ont obtenu des succès distingués. »

Harper entendit avec dédain l’observation de lun et dé l’autre, et se levant demanda qu’on lui montrât l’endroit où il devait coucher. Un petit garçon recut l’ordre de le conduire dans sa chambre; et après avoir souhaité une bonne nuit à toute la compagnie, le voyageur se retira, La fourchette et le couteau tombè:rent des mains de cet importun, venu si

‘14 FENIMORE COOPER

mal à pfopos ; lorsque la porte se ferma sur Harper, qui se retirait ; il se leva lentement de dessus son siége, et écouta attentivement, s’approcha de la porte, Pouvrit, semblant préter l'oreille au

bruit des pas qui s’éloignaient ; et au mi-

liëu de la frayeur panique et de l’étonnement de ses compagnons, il la referma.

En ufi instant la perruqué rouge qui caehaît les botcles dé ses chéveux noirs; la large mouche qti dérobait à l’observation la moitié de sa figure, et la tour:

bure de son dos qui lui faisait paraître cinquante äns, disparurent.

« Mon père !…"mon chér père! » s’écria

alors le beau jeuñe hornme; et vous; mes biens aimées sœurs et tante, je vous revois enfin !

* — Que le ciel vous bénisse, mon Henri , mon fils! » s’écria lé père aussi heureux qu'étonné, tandis que ses deux sœurs se précipitèrent dans ses bras et fondirent eñ larmes.

Le vieux et fidèlé nègre, qui dès l’enfance avait été élevé dans Ja ttaison de son maître actuel , et qui par Moquerie pour son état de dégradatioh avait été gratifié du nom de César, était le seul autre témoin de cette découverte inattendue qui venait d’être faite du fils de MVharton. Après avoir baïsé la iain que son jeune maître lui avait tendue et laissé échapper une larme, Césat se retira. Le petit garçon ne revint pas dahs la chambre ; et le nègre y retourna peu après, à l’instant où le jeune capitaine anglais s’écriait :

« Mais qui est donc ce M. Harper? il va sans doute me trahir ?

. — Oh! non, non, non, massa :

Harrÿ, » répondit l’Africain secouant la tête d’un air de confiance; « moi été voir. massa Harper sur ses genoux.

prier à Dieu... aucun gentilhomme qui prier à Dieu, trahir bon fils quf venir pour voir vieux père... Écorcheur faire cela. non chrétien.

+ Cettetriste opinion sur les Écorcheurs n’était pas particulière à M. César Thomp-

. 3. Manière dont les nègres prononcent #170nsieur, N. DT.

son , ainsi qu'il se nommait lui-même

car César Wharton était le nom que fut donnaient communément ses connaissances de la classe inférieure. Le besbiii et la névssité avaient engagé les chefs américains, dans le voisinage de New- York, à employer de certains agents subornés et de mœurs fort irrégulières, pour exécuter des plans de peu d’importance contre leurs ennemis. Ce n’é-

tait pas le moment de faire de fastidieu-

ses recherches pour de légères offenses { et l'oppression et l'injustice étaient les conséquences naturelles d’un pouvoir que ne retenait point le frein de lautorité. Peu à peu s’était formé un ordre distinct dans la communauté, dont la séule occupation était de soulager leurs concitoyens de l'excès de prospérité temporelle dont ils étaient réputés jouir,

‘et cela sous prétexte de patriotisme et

d'amour de la liberté. ot

Dans l’occasion on avait soin de revourir à l'autorité militaire pour soutenir ces salutaires distributions des biens de ce monde; et le moindre officier de la milice sanctionnait comme actes légaux les vols les plus effrontés, le plus souvent suivis de meurtres.

Du côté des Anglais, on ne laissait .

pas! s’éteindre le feu de la loyauté,

devant laquelle s’ouvrait un champ si

fertile, où élle pouvait avoir une si belle carrière. Mais leurs marsudeurs étaient enrôlés , et leurs entreprises mieux ordonnées : une longue expérienee avait appris à leurs chefs l'efficacité d’une force concentrée: et, à moins que la tradition ne soit injuste envers leurs exploits , le résultat ne fit pas peu honneur à leur prudence. Nous présurhons que c’est de soh affection bien connue pour le plus utile des animaux que ce corps avait reçu le surnom de cow-boys, vachers. .

Quoi qu'il en soit, César était trop loyal pour associer des hommes qui tenaient leur mission de George III, à des troupes irrégulières ; dont il avait vu les excès, et à la rapacité desquels sa pauvreté et son esclaväge n'avaient

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pu le soustraire. C'est pourquoi les cowboys ne recurent pas leur part de la critique et de la remarque du nègre , lorsqu’il dit: « Pas un chrétien, nul autre qu’un Écorcheur, n'aurait pu trahir un fils pieux, bravant les périls pour aller visiter son père. »

* at

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