‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 57 sur 108 · IV. 51° livraison · texte numérisé non relu

IV. 51° livraison

pler la beauté naissante de la petite Hébé qui folâtrait autour d’elle avec toute l’innocence de sa jeunesse, tout l'enthousiasme d’un caractère ardent: et :

toute la finesse de sa gaieté naturelle.

Soit que Frances ne reçût aucun des compliments adressés à sa sœur aînée parmi les discussions sur les hauts faits de la guerre entre les militaires galants qui fréquentaient la maison, soit pour toute autre raison, il est certain que les effets produits sur les deux sœurs étaient absolument opposés. Il était fort la mode alors chez les officiers anglais de parler avec dédain de leurs ennemis ; et Sara ajoutait foi à toutes les vaines rodomontades de ses soupirants. Les premières opinions politiques qui frappèrent les oreilles de Frances étaient accompagnées de sarcasmes sur ses compatriotes. D'abord elle y ajouta foi; mais comme il se trouvait là par hasard un général qui se croyait obligé de rendre justice à ses ennemis afin de pouvoir l'obtenir pour lui-même, Frances commença par devenir assez souvent incrédule sur l’infériorité de ses compatriotes.

Le colonel Wellmere était un de ceux qui se plaisaient à mettre tout leur esprit à railler les malheureux Américains, et Frances ne prêétait déja plus l’oreille à l'éloquence déprimante du colonel qu'avec une grande défiance et même avec un certain déplaisir.

Un jour qu’il faisait une chaleur excessive, il se trouva qu'ils étaient assis au nombre de trois dans le salon de la maison de Wharton; le colonel-et Sara étaient placés sur un sopha, tous les deux engagés dans un combat de coups d'œil réciproques, accompagnés d’un flux et reflux d’innocent babil, tandis que Frances était occupée à son métier dans le coin opposé de la cham-

‘bre, quand le gentilhomme s’écria sou-

dain «Oh! combien l’arrivée du général Burgoyne va réjouir la ville, miss Wharton !

— Oh ! que ce sera agréable! » répliqua l’étourdie Sara. « On m'a dit qu'à a

là suite de cette armée était un grand ñnombre de femmes charmantes; comme vous dites, ce sera pour nous un grand éujet de gaieté et de plaisir. » Frances, rejetant en arrière les boucles dorées de soh abondante chevelure, leva de dessus son ouvrage des yeux étincelants d'ardeur patriotique, et riant avec une espèce de joie intérieure , elle demanda :

« Est-il donc permis au général Bur+ goyne de venir dans la ville ?

— Permis!» répéta le colonel avec üne surprise affectée ; « qui l’en empétherait, s’il le veut, ma jolie petite miss Fanny? »

” Frances était alors dans cet âge où les jeunes personnes sont jalouses de tenir leur place dans la société; n'étant pas tout à fait une femme et n'étant plus un enfant, le « jolie petite miss Fanny » était d'un ton trop familier pour lui plaire.

Elle réporta les yeux sur son ouvrage, $es joues devinrent cramoisies, et elle éontinua avec gravité :

: « Le général Stark fit autrefois prisouniers les Allemands : le général Gatés ne peut-il pas croire de même les Añglais trop dangereux pour les laisser en liberté?

— Oh! c’étaient des Allemands, comme vous dites, » s’écrila le colonel, excessivement contrarié de donner une éxplication, « de vraies troupes merce-

naires; mais, lorsqu'il sera question que de véritables régiments anglais ar- Yivent, vous verrez d’autres résultats.

— Il n’y a pas de doute,» dit Sara, sans partager le moins du monde l'humeur du colonel contre sa sœur , mais saluant déja dans son cœur le triomphe des Anglais.

« Dites-moi je vous prie, colonel Wellmere, » continua Frances, qui avait repris $a gaieté, et qui, une seconde fois, leva ses yeux animés sur le gentilhomme, « lord Percy de Lexington étaitil parent de celui qui combattit à Chevy- Chase ?

— Comment donc , miss Fanny, vous

tes devenue rebelle? » répondit le colonel s’efforçant de rire pour cacher la

se + 2 £ RAY TAN CNRS |

FENIMORE COOPER

colère qu’il resbentait. « Ce que vous vous plaisez d’insinuer étre une défaite n’était autre chose qu’une sage retraite... une... espèce de...

— De combat à la course. « interrompit la sémillante jeune fille, appuyant emphatiquement sur le second mot. | « Précisément, mademoiselle. » Le colonel Wellemere fnt ici interrompu par le rire de quelqu'un qui jusqu’alorz n'avait pas été aperçu.

Un petit appartement particulier était contigu à la chambre où se trouvaient les trois personnes dont nous venons de parler, et le vent avait entr’ouvert la porte de communication. Un beau jeune homme était assis près de l’entrée, et par son air souriant montrait qu'il était ravi de la conversation. Il se leva aussitôt, et entrant le chapeau à la main, on vit paraître un grand jeune home aux mianières gracieuses, au teint brun et à l'œil noir et vif, dont le sourire ne s'était pas encore tout à fait évanoui lorsqu'il salua les datnes.

« Monsieur Dunwoodie ! » s’écria Sara toute surprise, « j'ignorais que vous fussiez dans la maison ; vous trouverez une place plus fraîche dans cette chambre.

— Je vous remercie, dit le jeune homme ; mais il faut que j'aille chercher votre frère, qui m'a, ainsi qu’il le dit, placé en embuscade avec promesse de revenir dans uneheure.f Sans s’expliquer davantage, il salua les dames avec politesse, avec réserve et hauteur le jeune homme, et se retira. Frances le suivit dans le vestibule, et lui demanda en rougissant et d’une voix précipitée :

« Mais pourquoi... pourquoi nous quittez - vous, monsieur Dunwoodie ?

Henri doit revenir. » |

Le jeuue homme saisit une des mains de Frances dans les siennes, ëèt la sévère expression de son visage fit place à un air d’admiration lorsqu'il répliqua :

« Vous le traitez à merveille, ma chère petite parentel Jamais, non jamais n'oubliez le lieu de votre hais-

‘ L'ESPION

Sancé : rappelez-voùs, miss Wliarton, que si vous êtes la petite-fille d’un Anglais, vous êtes aussi la petite-fille d’un Peyton.

<+ Oh! + répondit la jeune fille en tiant, «il serait difficile de loublier avec les sermons sur la généalogie dont ma tanté Jeannette me gratifie chaque jour : rnäis pourquoi vous en allezvous P |

— Je suis sur mon départ pour la Virginie, et j'ai beaucoup à faire. » Jl Serra doucement la main de Sara tandis qu'il lui parlait, et regardant derrière dui tout en fermant la porte, il s’écria:

« Soyez fidèle à votre pays, soyez Amériéaine. » La vive jeune fille lui envoya un baiser à l'instant où il la quitta , et ensuite, de ses deux main$ charmantes cachant ses joues en feu, elle courut dans son appartement particulier paur dérober sa confusion.

Le colonel Wellmere s'était trouvé

dans une posiôn critique, placé entre le sarcasme si peu dissimulé de Frances et lé dédain à peine déguisé du jeune homme. Mais honteux d’être affecté par si pt de chose en présence de sa maîtresse, il se vengea en disant avec . hauteur, lorsque Dunwoodie quitta là chambre :

. « C’est nne grande licence pour un jeune homme dans sa position; un garcon de boutique avec uh paquet, j'imagine P »

Cette image du gracieux et élégant Peyton Dunwoodie, dépeint sous la

figure d’un garçon de boutique, ne pou-.

vait entrer dans l'esprit de Sara, et elle portait avec surprise ses regards gutour d'elle, quand le colonel continua :

« Ce M. Dun... Dun...

— Dunwoodie, oh! non, il est parent de ma tante, s’écria la jeune file, et ami intime de mon frère. Ils ont fait jeurs études ensemble, et ne furent séparés en Angleterre qu’au moment où l'un entra dans l’armée et que Faut partit pour se rendre dans une école militaigg en France.

— Il paraît que ce fut un argent bien

mal employé; » observa le colonel én laissant alors éclater la mauvaise humeur qu’il avait inutilement essayé de cacher.

« Nous devons lespérer, » ajouta Sara avec un sourire; «car on dit qu’il va bientôt rejoindre l’armée des rebelles.

Un vaisseau français l’aconduit ici; il vient d’être échangé, et vous pourrez bientôt le rencontrer en armes dans les rangs ennemis.

.<— Tant mieux, qu’il y aille, je souhaïte que Washington ait bon nombre de pareils héros ; » et il tourna {a ébuversation sur un sujet plus agréable, en la faisant tomber sur eux-mêmes.

Quelques semaines s'étaient écoulées depuis ce qu’on vient de voir, et déja Burgoyne avait mis bas les armes.

M. Wharton, mençant à penser que le résultat de onflit était douteux, résolut de chercher à se concilier ses compatriotes, et à se satisfairé en fappelant ses filles près de lui. Miss Peyton consentit à les accompagner, et depuis cet instant jusqu’à celui où nous commençons notre narration, ils n’avaient plus formé qu’une fâmille.

Toutes les fois que la grande armée avait fait quelque mouvement, le capitaine Whartgp, comme de raison, l’avait suivie; et une fois ou deux, protégé par de forts détachements qui agissaient dans le voisinage des Locusts, il avait joui, comme à la défobée, de quelques courtes entrevues avec ses parents. Une année s'était pourtanf passée sans qu’il les vît, et l’impatient Henri avait adopté le déguisement dont nous venons le parler. Malheureusement il arriva dans cette même soirée qu’un inconnu, ouplutôt un hôte spa gen dans cétæ maison, qui:gpntétiait rarement d’autres ions us ses häbitants ordinaires.

« Mais croyez-vous que je lui aie inspiré quelques soupçons?» demanda Île capitaine d’un air inquiet, après s’être arrété pour écouter ce que César pengait des es

« Comment pourPait-il en avoir conçu quand ves sœur$'et votre père n’ont pu découvrir votre déguisement ?

—]1 y a quelque chose de mystérieux dans ses manières ; ses regards sont trop scrutateurs pour ceux d’un observateur indifférent , » continua le jeune Wharton d’un air pensif; «il me semble connaître sa figure. La mort récente d’André a fortemeñt irrité les deux partis r.

Sir Henri menace d’une réprésaille pour venger sa mort; et Washington est aussi ferme dans sa résolution que si Ja moitié du monde était à ses ordres. Les rebelles me trouveraient bon à remplir l@u” dessein, si j'étais maintenant assez malheureux pour tomber entre leurs mains.

— Mais, mon fils, » s’écria son père tout en alarme, « vous n'êtes pas un espion, vous n'êtes pas dans les rangs des rebelles. les ranggdes Américains ; il n’ ny a rien à espionner fci.

rest à savoir, » répliqua le jeune homme en réfléchissant.

« Leurs piquets étarnt au niveau des White-Plains 2 quand je passai déguisé au milieu d’eux : il est vrai que mes intentions sont innocentes ; mais comment le prouver ? Ma vifite en ce lieu pourrait sembler servir de voile à d’autres projets. Rappelez - vous, mon père, le traitement que vous aveæ reçu vousmême pour m'avoir envoyé une provision de fruits d'hiver.

— Cela provenait des faux rapports de-mes bons voffins, qui espéraient s'emparer de mes biens confisqués”, et acheter de bonnës fermes à bas prix.

Peyton Dunwoodie obtint bientôt notre

liberté, et nous ne restâmes détenus :

qu’un mois.

— Nous, » répéta le fils avec étognements; sils ont aussi dé mes sœurs ?

Fanny, vous ne m'a rien écrit de çela ! "

— Je crois, » dit Frances en rougissant, « que je fis mention du traitement amical que nous dûmes à votre vieil ami

1. On se rappelle ge les Américains. firent pendre le major Rndr M onvaincu de complicité dans la couspiration d’Arnolg, KN, D, Ta 2. Plaines-Blanches. %. D. T,

FENIMORE COOPER

le major Dunwoodie; car c’est lui qui fut cause de l'élargissement de mon père.

— C'est vrai; mais étiez-vous avec lui dans le camp des rebelles ?

— Oui, » dit le père avec douceur; « Fanny ne voulut pas que je m’y en allasse seul. Jeannette et Sara se chargèrent du soin de mon habitation des Locusts, et cette petite fille m’ 2CCOMpagna dans ma captivité. .

— Et Fanny revint de cette captivité plus rebelle que jamais , » s’écria Sara avec une sorte d’indignation ; «on pourrait présumer que les souffrances de son père eussent dû la guérir de semblables caprices.

— Qu’avez-vous à répondre à cela, ma bonne sœur ? » s’écria gaiement le capitaine; « Peyton. a-t-il essayé de vous faire haïr votre roi plus qu’il ne le hait lui-même ?

— Peyton Dunwoodie ne hait personne,» répliqua vivement Frances; puis rougissant du feu qu’éll& avait mis à cette réponse, elle ajouta immédiatement : «Il vous aime, Henri, je le sais, car il me l’a dit mille fois. »

Le jeune Wharton, donna légérement de la main un petit coup sur la joue de sa sœur, lui demanda à voix basse et avec un sourire malin : « Vous a-t-il dit aussi qu'il aimât ma petite sœur Fanny ?

— Folie,» dit Frances, et les restes du souper furent bientôt emportés par son ordre. | S

| . Mauss

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