‹ ŒuvresChapitre 11 sur 35 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

JOLiETTB« — Quel est ce geotilhomme

La Nourrice. — Le fils et rhéritier da vieux Tibério.

Juliette. — Et celai qui le suit, qui n'a pas vouio

danser ?

La Nourrice* — Sur ma foil je n'en sais rien. Shakspbarb. Roméa et JuUette.

Le soleil commeDçait à sortir du sein des eaux dans lesquelles sont situées les tles bleues de Hassachussets, quand on vit les habitants de Newport ouvrir leurs portes et leurs fenêtres et se préparer aux divers travaux de la journée , avec la fraîcheur et Tactivité de gens qui avaient sagement suivi la distribution naturelle du temps pour jouir du repos ou se livrer au plaisir. Hs se souhaitaient le bonjour les uns aux autres avec enjouement, tout en ouvrant les légères fermetures de leurs boutiques, avec les questions et les réponses de civilité d'usage sur la fièvre d'une jeune fille ou le rhumatisme d'une vieille femme. Le mattre de la taverne à l'enseigne de F Ancre Dérapée^ qui était si empressé de garantir sa maison de l'imputation de favoriser les orgies nocturnes, était de même un des premiers à ouvrir sa porte, pour attirer chez lui tout passant qui pourrait sentir le besoin de chasser Thumidité de la nuit précédente par le moyen de quelque stomachique fortifiant. Ce cordial se prenait tr^s-généralement dans les colonies anglaises , sous les noms divers de juleps , — d'amers , — de coup du matin, — de chasse-brouillards, etc. , suivant que la situation de chaque disMct semblait exiger quelque précaution particulière. Cette coutume , à la vérité, tombe un peu en désuétude, mais elle conserve encore beaucoup de ce caractère sacré qui semble attaché à tout ce qui tient à l'antiquité.

JJ n'est pas peu étonnant que ce louable et vénérable usage de chasser les impuretés malsaines qui s'engendrent dans le système du corps humain pendant un temps où, se trouvant sans rien qui le protège au moral, il est exposé aux attaques de tous les maux aux^ i[uel8 la chair est sujette, ait exposé les Américains aux sarcasmes

de leurs frères d'Europe. Nous ne sommes pas de ceux qui ont le moins de reconnaissance pour ces philanthropes étrangers qui prennent à nous un si vif intérêt, cfd!'A$ laissent rarement [)asser la moindre faiblesse républicaine sans y appliquer le caustique de leur plume purifiante. Nous sommes peut-être d'autant plus sensibles à cette générosité, que nous avons eu beaucoup d'occasions de remarquer qu'ils ont tant de zèle pour nos États dans ^enfance, — robustes pourtant, et peut-étre^un peu difficiles à conduire, mais néanmoins encore dans l'enfance, — que, dans leur ardeur pour corriger les Élûtes d'une nation oisatlaAtiqve , ils ont coutume de négliger un assez gr^nd nombre de leurs propres erreurs. Par exemple , la mère-patrie nous à envoyé des missionnaires moraux sans nombre, dans ce motif plein de bienveillance et de piété, et nous ne pooVoofs (pie r^retter que leurs etiR^rts aiMt étd couronnés de si peu de suceès. Le hasard neus a mis en r^^latioii avec un de ees dignes piepsoBBfages, qui ne peï^dait jamais l'eceasioft de déclamer par-dessus tout contre rinf&meeoutuafie dent neus venons de parler. H portail si loin ses principes à cel égardv qu'il regardait noa^seukment comme immoral, mais, ce. quif est eiïdordMeff pire, comme bas et grossier, de proâdi^e quelque breuvage, plus fort que de la petite» bière avant l'heure Mée peur le dtner. CernooMiit iith portant étant arrivé, nofr-seuleiKientil permëtfail qu'en déd^onnageàt la- chair des mortifications préalables qu'elle avait épfoavées, maisil se loontrait lui-même si libiéFaidanscetle todulgence orthodoise^ qu'il Mait réguBèrement le porter dans son Ut à minuit , et il s'en levait aossi régulièrement le lendemain matin.pour discourir sur rénofBiîlé<de la fMte que cenraiettâientcettK qui buvaient trop têt dans la matinée. Et ici qu'il nous soit permis de saisir cette eeeasion pou«? déelarery qu'en ce qui concerne nette im^igiriflaQ te pefsonnc,.nous fuyons complétemeM cetle abomination : mous regrettons seulement que les individus des dMx nations* qui trouvent quelque plaisir à la mettre en pratique ne pu»seii<ft en venir à quelque arrangement amiable pour fixer Tépoqua précisede.<$' vingt- ^ic^e heures oifil est permis aux bofisebrétiens qui^ parlent anglais de s'enivrer. Que les négociateurs qui onta^digé' lé dernier traîU^ d'amitié aient oabfié ce point moral important, 'e'est une nouvelle preuve que les deux partis étaient si fatigués d'une guerre sans utilité, qu'ils voulurent pl^rer use paiiit à lahâterll n!{^st pas encore trop tard peur nomm^ unoKiiommissioo à ce s«je(; et'^ur qu'elle puisse* traiter convenablem^t du mérite de celte qttestioa<

LE CORSAIRE JEIOUGE. tO\

nous wms permettrons de suggérer au pouvoir eitécutîf des .États- Unis qu'il swait à propos 4e Bowtu^ pour notre commissaire quelque partisan bien prononcé du système des^wf^. Nous présumons qtie notre dipe et indulg^te mère ne peut faire aucupa dtffieiilté de lui exposer un Adversaire convenable , choisi dans ^les rangs nombreux et biem exercés de son corps diplopiatique.

Après avoir ainsi manifesté nos sentiments libéraux personnels, unis à tant d'intérêt pour voir régler conv«nal>lem^nt, et, à ce .que naus opérons, déAnitivement, cette question importante, ilp^ut nous être permis de reprendre le fil de notre narration, sans qu'on nous accuse d'^re les avocats des stimulants drU matin ou de l'ivresse du soir, oe qui est une juste division du suj^t, comme nous le croyons d'après îles observations assez étendues.

L'aubergiste 4oni «Oius veiKm» de parl^ était donc sur pied de grand matin, pour gagner <bomi6le^ent quelque argent des partisans de l'ancien système qui voudraient choisir sa maison pour y offrir à Bacchus ieujrs libations /du matîn, de préférence à celle de son voisin, qui s'efforçait <l:^Hir^ dep pratiques on étalant jine bdle enseigne représentant m b^^apime à figupe «enluminée et en JhabiC kariafte, et ayant |>our légen4eJLa Téudefleor^e,!!. Il .parait que la louable aietivîiléidç l'iilerte aubergiste ne devait pas manquer d'êtm récompensée. Pendant la premiière demi-^heure, le flux des }yf atiipes «se xUmgâa ai^ec iinrce vers le havre de sa porte hospitalièrOi ^ il ne parut pasabandopn^f j'espoir de le voir continuer, même quand l'ëj^que Drainage de cette marée commença à se passer. Voyant pottrtan4que($ed ^pratiques le-quîAtaient successivement pour se «UvreuA ienrsoçcupathïns ordinaires, il .abandonna le poste qu'il âTaitpiiis pC)f|ir:ies;si^iViry ei^^e i^it à sa porte;, une main dans chacun ^âe ses goussets , co^me s'il^&t U*Qmré un secret plaisir dan^ te 'l^on joyeux pcoduit jpnr les noMyeaux habitants qu'ils conte- ^naient. Un étranger qui n'était pas entréa^vecles.autres, et qui par conséquent n'avait f as pris sa-parfc4eis libations d'usage, était debout à peu de distance, une main passée dans sa veste, etsem^ lAant prf«oipaleinient Q6C»pé;4e «lesiiP^ppes réflexions. Cet individu attira r^ell clairvoyant 4e n^tre b^e, ^ui conclut sur-^le-cbamp .qu'un èommeiqui auraÂteuiii&coura^^u^ stimulants ordinaires du matin n'aurait pu avoir une figure si réfléchie à une époque où allaient seulement commencer les soucis de la journée, et que par conséquent il pouvait encore y avoir quelque chose à gagner en ouvrant avec lui un chemin direct de communication \ , .\

— Voilà un bon air pour chasser les brouillards de la nuit. Monsieur, diMl en respirant avec force Tair vraiment délicieux et fortifiant d'une belle matinée d'octobre. C'est cet air purifiant qui fait la réputation de notre tle, et qui la rend peut-être l'endroit le plus salubre de toute la création , comme il est reconnu universellement pour en être le plus beau. Vous êtes étranger, probablement?

— Tout nouvellement arrivé, Monsieur.

-* Marin , d'après votre costume , et cherchant un bâtiment , comme je serais prêt à en faire serment, continua l'aubergiste en souriant, comme s'il s'applaudissait lui-même de sa pénétra* tion. Nous en voyons venir ici beaucoup dans le même dessein ; mais parce que Newport est une ville florissante, il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y a qu'à demander un navire pour en trouver. Âvez-vous déjà tenté fortune dans la capitale de la province de la Baie?

— Ce n'est qu'avant-hier que j'ai quitté Boston.

— Quoi I les fiers habitants de cette ville ^ n'ont-ils pas pu vous trouver un bâtiment? Oui I ce sont de grands parleurs, et il n'arrive pas souvent qu'ils cachent leur chandelle sous le boisseau. Et cependant il y a ce que j'appelle de bons juges qui pensent que la baie de Narragansett est en bon chemin pour compter bientôt autant de navires que celle de Massachussets. Voilà un beau brick qui doit partir dans le cours de la semaine pour changer ses chevaux en rhum et en sucre ; et voici un vaisseau qui est entré dans le caliai pas plus tard qu'hier soir. C'est un noble bâtiment, et qui a des cabines dignes d'un prince. Il doit partir dès que le vent changera, et j'ose dire qu'il ne serait pas trop tard à présent pour qu'un bon marin pût demander à y être employé. Et voilà là-bas un négrier, au delà du fort, si vous voulez changer votre argent pour une cargaison de têtes à laine.

— Et croit-on que le navire qui est dans le port intérieur mettra à la voile au premier vent?

~ C'est bien certain. Ha femme est cousine de l'épouse du colfecteur, et je sais que les papiers sont prêts, et que ce n'est que le vent qui retient. Il faut que vous sachiez que j'ai quelques comptes

1 Boston était appelée la YÎHe {fjum) de Boston, n'ayant été incorporée eomme cité (city) que derniëreme jit. Le gouvernement fut celui d'une viUe Jnaqu'à ce qu'eUe eût pins de cinquante miUe habitants.

courants avec les jaquettes bleues S et il faut qu'un honnête homme veille à ses intérêts par des temps difficiles comme ceux-ci. Oui , le voilà : c'est un bâtiment bien connu, la Royale Caroline. Il fait régulièrement un voyage tous les ans entre les colonies et Bristol, et touche ici, en venant et en s*en allant, pour nous fournir certaines denrées et y prendre du bois et de Teau ; et alors il s'en retourne en Angleterre ou va à la Caroline, suivant les circonstances.

— Et je vous prie, Monsieur, est-ce un bâtiment bien armét demanda l'étranger qui commençait à perdre son air pensif, par suite de l'intérêt manifeste qu'il prenait à cette conversation.

— Oui, oui; il n'est pas sans quelques bouledogues en état d'aboyer pour défendre ses droits, comme aussi de dire un mot à l'appui de l'honneur de Sa Majesté. — Judyt Judyl cria-t-il à haute voix à une jeune négresse qui ramassait des copeaux de b(ris dans un chantier, courez chez le voisin Homespun, et frappez comme il faut à la fenêtre de sa chambre à coucher. Le brave homme a dormi plus que de coutume. Il n'est pas ordinaire d'en^ tendre sonner sept heures avant que ie tailleur ait fait passer quelques gouttes d'amers par son gosier desséché.

Le dialogue fut interrompu quelques instants pendant que la négresse exécutait les ordres de son maître. Mais les coups frappés à la croisée ne produisirent d'autre effet que d'attirer une réponse aigre de Désirée, dont la voix pénétra à travers les planches minces qui couvraient le bâtiment, aussi facilement que si c'eût été un tanais. Un moment après la fenêtre s'ouvrit, et Désirée exposa son visage mécontent à l'air frais du matin.

— A quoi faut-il encore m'attendreî s'écria l'épouse offensée, qui s'imaginait que c'était son mari qui, après avoir passé toute la nuit dehors, se permettait de troubler ainsi le sommeil de sa femme pour rentrer dans ses pénates. — A quoi faut-il encore m'attendre? N'est-ce pas assez que vous ayez abandonné ma table et mon lit pendant une longue nuit? Faut-il encore que vous veniez interrompre le repos naturel de toute une famille, sept bienheureux en^ fants, sans compter leur mère? Hector I Hector I vous donnez un bel exemple aux têtes légères de notre jeunesse, et vous servirei de leçon aux gens inconsidérés !

-^-Apportez-moi le registre noir, dit l'aubergiste à sa femme. qi;e les lamentations de Désirée avaient attirée à une fenêtre ; je

^ Les marins.

f04 LE CORSAIRE ROUGE.

crois que cette femme a dit quelque chose d'un voyage 4'ane mupie de jours ; et si lelle est la philosophie du brave homme, ^es/t un avis pour testas torniétesderegainder à leurs comptes. -^Justement! Sur ma viel iCésiah, vous avez faiterédit à ce meodiant boiteux de dix-sept schlltîngs six pence, et cela pour des bagatelles, eomme des coups du matin et Aesèonmts de nuit i

— Vous voBs emportes sans raison, dit Késiah ; le taUteor a hÀi un habit pour Penfent qui est à Técole, et il a fourni...

*- Chut ! lémme, cbutl dit notre hdte en fermant te registre, qu'il lui rendit en lui feisant «igné de se retirer ; j'ose dtne 'que toufeela s^arraiigeraentempseomeMbte, etmoins lums ferons deiMTUit pour les ftmles d-un voisin, moins on jasera de nos {ntopres transgressions. — C'est un <figne ouvrier, MonGieur, m ten travailleur, eentinua^il «n s'adressantàrétranger; mais, malgré tout cela, il n'ia jamais pu faîfc briller le soleil à travers ses croisées, quoique le ciel sache que leirerre n^n est pas assea épais pour empOelier cette t^énédidion.

— Et croyeE-veos sur des preuves aussi légères que ce que mus venons d'entendre, que cet homme soitréeHemeait en fiilte?

— Ma foi! c^est un malheur qui est arrivé à des gens^valaDt mieux que lui, répondit l'aubergiste en joignant les «tains s«r sa roleBdité abdominale avec un air de grave «léditaUon ; nous autres aubergistes, Aqui vivons en quelque sorte «en pleine Tue des secrets des antres, car c'est après une visite dheznous qu*on est vraiment disposé à ouvrir i^n cœur, —nous devons sanroir ^juelque chose des affaires du voisinage. Si le* brave homme Sfomespua savattnibattre te caquette sa femme aussi bien quCilrabatsés -coutures, les «choses pourraient alter mieux; mais..*** i&svee^^voas quelque diose ce mathi, monsieur'?

— Une gouftte de ce^que vous avez 4e meilleiir.

— Comme je.disais, •continua notre hôtetout enis^rvantsa nouvene praitiqDe, si l'oie d'un tailleur ^ pouvait aptanir les rides du caractère ^acariàtre< d'une femme, et qu*i) pût ensuite Ja manger

comme si c^était eetoiseau que vous voyez suspendu à i^e croc

Vetft-^tre trouverez^ous bon aussi ée 4lner nvéc <nou6 , Monsieur?

— ïene âispasnon,'Péponditrétpanger en pqiwtte petit verre 4ans ileq«rel iln'avait faitque se mouiBer les lèvres; cela dépend en

^ Voyez la note de la page 31,

^timàt partis Ses informations que je vais preBâre sttr les dh'ers i)itimeiit6 qui sont dais le port.

— En ce cas, Monsieur, quoique je n'y aie aucun intérêt, oomme «TOUS le savez, je wus iconseitieraîs de faire votre demeiire en ce ik^ tant qae vMsrestevesdans cette viHe. Ma maistm 6Sl le ren*dez-vous de la plupart des marins, et je puis dire de moi^lme, «ans mei^nter, que peraovne ne peut vous apprendre tovt ce que ^ous désisee «avoir, mievx que te maître de la taverne à IVmseigne ^ FJauvèEkérapée.

— Vous me conseillez de m'adresser au commandant du navire i^i ect^dans le canal du port intérieur, pour lui demander ée remploi : croyes-^ons qu'il iève Tancre au99it6t que vras me l'avez

~;îAn (premier coup ide veat. Je caaaals tome niisikHre de lee bâtiment, depuis te jour où Ym^ pris kpranière planche pour en fiûre la^quiOe. La ridie héritière du midi, la jeKe Me du général Cicaysoa, doit passer à 4a Caroline sur son bopd, — «He et sa bonne, — >safa«vm9ante, jecrôisqu'0B la nomme^ — uwemisuress Wyfiys. Eites atteodcslt le 'âgMl ici plus ihaair, dans la maison de madame de Laoêy, 'veuve'dtt contre-amiral ^i portait m nom, et sœur du général, par conséquent tante de la jeune personne, suivant mon caleni« Bien desigensicrcÂeiift que ces' deux fortunes ne «seront pas séparées, «t, en ce «as, oelai qui aura ipaur kamemm >Getty > Orayson seraiion-seatement«n bewmx mortel, mais, qui phis est, lu moild liche.

L'étraagier, q«i avait conservé un air d'indifférence pendant la dernière pantiede oeueeonvepsation, parut atavs disposé à y prendre on diegré d'intérêt coavensdiile au sexe et à la oonditien >de la personne qui faisait te principal sujet de Tentpetien. Après «voir écoulé avecaDDenliiefi jusqu'à la dernière «yilabe ifu^il pkit à ratft)eiisiste de fpnoBoneer, il tai demanda m peu brampiemeRt :

^iSt'Vous^Hestqiie la maison i[ui^st <près dé mms, eur lepeniAant éà cette cellkie, est la demeure ^de Mrs de Lacey'?

— « j*ai dit cela, je n'y entends rien. Par cesraots «Ici plus haut, > j-entcHMs à un deonHfnlRe de^isttance. {l'est me demeune convenable pour «ne dame 4e son rang, «t non une de ces mai* aons'OùVonne peut étendre tes coudes, comme celtes qui aont tout autour d'ici. On peut 4a Teconnâltre aisément àaes beaux ^to*

A'AtiréTH»ikm'(itti9erttiide. ' "

res et à ses ombres. Je réponds que, dans toute l'Europe, il n'y a pas d'aussi belles ombres que les ombres qui sont devant la porte de madame de Lacey.

— Celaestfort probable, murmura l'étranger, qui ne paraissait pas aussi prononcé que l'aubergiste dans son admiration, et qui avail déji^ repris son air pensif.

Au lieu de continuer l'entretien sur ce sujet, il détourna la con« versation par quelque lieu commun ; et répétant ensuite qu'il re« viendrait probablement, il se retira en prenant le chemin de la demeure de Mrs de Lacey. Notre hôte vit de quel côté se dirigeait l'étranger, et il aurait probablement trouvé matière à observation dans cette manière de terminer brusquement l'entretien, si Désirée, précisément en cet instant, n'eût détourné son attention en se pré^ cipitant hors de sa maison, et en venant lui tracer, de la manière la plus piquante, le caractère de son mari délinquant.

Le lecteur a sans doute déjà soupçonné que l'étranger qui avait cette conférence avec l'aubergiste ne lui est pas inconnu. Dans le fait, c'était Wilder; mais pour accomplir ses secrets desseins, il abandonna la guerre de mots, et, remontant la colline sur la pente de laquelle la ville est bâtie, il s'avança vers les faubourgs.

Il n'était pas difficile de distinguer la maison qu'il cherchait parmi une douzaine d'autres habitations à peu près semblables, à ses « ombres, » comme l'aubergiste, d'après le sens particulier donné à ce mot dans cette province, avait appelé quelques ormes vraiment majestueux, croissant dans une petite cour en face de la porte. Cependant, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, il changea ses conjectures en certitude par le moyen de quelques questions, et continua ensuite son chemin d'un air pensif.

Le matin brillait alors de tout son éclat, et promettait un autre de ces doux et beaux jours d'automne qui distinguent ou qui devraient distinguer ce climat. Le peu d'air qu'il faisait venait du sud, et éventait le visage de notre aventurier, qui, tout en montant, s'arrêtait de temps en temps pour considérer les divers navires qui se trouvaient dans le port. On aurait cru sentir une dpuce brise de juin. En un mot, c'était un temps qui saisit avec transport quiconque aime à parcourir les champs, et que le marin couche sur son journal comme une journée perdue. .

Wilder fut tiré de ses réflexions par les voix de plusieurs personnes qui s'entretenaient ensemble, et qui s'approchaient évi«

demment. H y avait surtout une voix qui le fit tressaillir sans qu'il sût pourquoi, et qui, d'une manière inconcevable même pour lui, semblait mettre en mouvement tous les ressorts secrets de son système. Profitant de la conformation du terrain, il sauta, sans être vu, sur une petite élévation, et s'approchant d'un angle formé par un mur très-bas, il se trouva tout près des interlocuteurs.

Ce mur entourait le jardin et les bosquets d'une maison qu'ii reconnut alors pour celle de Mrs de Lacey. Un pavillon d'été champêtre, qui, quelques semaines auparavant, était presque enseveli sous les feuilles et les fleurs, s'élevait à peu de distance de la route. Par son élévation et sa position, il avait, à l'ouest, la vue de la ville, du port et des tles de Massachussets ; à l'est, celle des îles des Plantations et de la Providence; et au sud, il dominait sur une étendue sans bornes de l'Océan. Comme il avait alors perdu sa couverture de feuillage, l'œil pouvait sans difficulté pénétrer jusqu'au centre, à travers les piliers rustiques qui en soutenaient le petit dôme. Wildery reconnut les mêmes personnes qu'il avait entendues la veille, tandis qu'il était comme dans une cage, avec le Corsaire, au haut de la tour en ruine. Quoique la veuve de l'amiral et Mrs Wyllys fussent le plus en avant, et qu'elles parlassent évidemment à quelqu'un qui était comme lui sur le grand chemin, l'œil vif du jeune marin découvrit bientôt la figure plus fraîche et plus attrayante de Gertrude, placée derrière elles. Son examen fut pourtant interrompu par une réponse que fit l'individu qu'il n'avait pas encore aperçu. Ses regards s'étant dirigés d'après le son de sa voix, il vit alors un vieillard encore vert, qui, assis sur une pierre sur le bord de la route, semblait reposer ses membres fatigués, tout en répondant à quelques questions qu'on lui faisait du pavillon d'été. Quoique sa tête fût couverte de cheveux blancs, et que sa main, qui tenait une longue canne, tremblât quelquefois lorsqu'il y cherchait un nouvel appui, son costume, son ton et ses manières offraient des preuves sufiisantes que c'était un vieux marin.

— Seigneur! Madame, disait-il d'une voix un peu tremblante, mais qui conservait pourtant les intonations fortes qui caractérisent sa profession, nous autres vieux chiens de mer nous ne nous amusons jamais à regarder dans l'almanach pour voir de quel côté viendra le vent après le premier dégel, avant de nous mettre en mer! Il nous suffit que l'ordre d'embarquement ait été donné, et que le capitaine ait pris congé de son épouse.

-<- Alilc-esipi^isément œ que disait mon pauvre cher amiral i s'écria Mrs de Laeey, qui priait évidemment grand plaisir à conti»»^ de s'enlfeteniriâvee ce vieillard; ainsi donc, mon brave ami, vous penses cpie,. lorsqu'un bâtiment est jM^t, il doit mettre à la voile, soitquek i^nt...

*^ Voici wm «utre mwrio qui arrive tout à propos pour nous donver «m. mia^ ^s'écria Oertrude avec un air d'empressement, comme si elle eùt^voulu distraire l'attention de sa tante, pour l'em pécher ide mettre fia d'^uAC manière dogmatiq4ie à une discussion qui ineiiait d'avoir lieu entre elle et Mrs Wyllys. Peut^tre, «joutat4eUe, pourÉani-jl nous servir d'arbitre.

-^ Vous tavez raisofli, 4it la gosvemaate. Que pensez-vous du leoqps laujouird'hiiii, Ale^sieur? €royee-vous qu'il soit (avocable pow mettre à la voîleî

Ce M bienà eoBlre^caur que le jeune marin détourna ses yeux, jBxés }usqu'j^offi {epùclnsivement sur Gertrude, qui, pour mieux le imomlrer, s'était avancée au pcemier rang, et qui, rougissant sme timidilé, se. relirait alors vers le centre du pavilloa, ^îomme •i <âle ise fil^ delà xepefitie de sa hardiesse; les portant ensuite vettscc^lejquiduvAVdit Sût cette question^ ils restèrent attachés sur elleisi lodgt6mp»'et;aDec tant d'attention, qu'elle jugea à propos deiteir^étetvjeiioyattt qu'il n'avait pas bien compris ce qu'elle lui a^itdîL '•:.

i^U y.» peui^e confianee à mettre dans le temps. Madame, féponditdl oifin. fietui qui e3t loi^temps à /aire cette découverte nUpas retiré grand, iruit de ses voyages sur mer.

Il yflwpdt quelque cboae de$i doux et de si aimable dans la voix de'UV^ilder^iqwiip'eUe fût mâle et sonore, que les trois djunes en feiienifégalenenit frappées; et ce qui ajouta encore k cette i«y)ressioii>futia>{)ropreté de aes vêlements, qui n'étaient pourtant que eevx de^aproj^ssâion, maîis qu'il portait avec une. grâce <et même tiqdBeUessejquiremlai^ difficile de ne pas sufjposer qu'il était né dans une classe de la société plus élevée que celle i laqueUe il paraissait âppartenirAlncUnamt tégènement la tête d'une ^manière qui^ annonçait :qu'fdle ^voilait être poUe,: peu^étre plutét par respect poureUe-mémequefMtf considération pour celui à qui elle s'adires- Bbit; attendu l'extotaie ^im:|dieité de son eostunae, Mrs de Lacey continua la conversation.

> ^ Ces'éames, dit^le, «ont sur le point de s'embarquer sur le bâtiment que vom iroyes Ui-hâs» ftour la province de la CarolinOi

et neuft éi\f!fmi en discussion powsavdîf dte* q«d( côté il' est pro^ t^aMe qne lèvent viendraf; mais suf un pafeiïlraYftpe, je «rofe qu'il tt&porîe peu qw te vent soii fà^votaÉlte (Wi dwHlKiîlne:

— Je pense de même, car il me semble qa^m ne dWf fien «Itendrt dte bon d'un tel bâtiment; dte queï'Çtte céttf que lei^ent puisse souffler.

— E-a la réputation dHêtre exceHênt voBiiEîr. Cae dîH«i téfépu- IdtJon! KovLS stïmmes certaines quil Fest, car il est vcnti d^'Angtete^ aux cotenieaen sept semaines:, traTersée presque' încroyablte tant' eBe^ esfî courte. Mais les marins, je croîs, ont leurs idées Awritet e* leurs^ préventfons, comme nous autres pàirrres habitanfiS' êe le terre ferme. Vous m'excuserez donc si» je demande aussi à cet honnête vétéran son opinion sur ce point. — Que petts6z*-tdtt» de^ce bâtinrent, rami, celui dont tes mâts de perroqaet sont sr hauts et dont les huniers sont si remarquables?

Les* lèffre^ cfe Wîlder laissèrent échapper un sourite qui luttait contre là! ^tà^itè de sa physionomie; mais il garda te silence. D*une autre part, le vieux marin se leva, et parut examiner le navire en homme qui comprenait parfaitement les termes tedhniques de la veuve du contre-anriral.

— Le bâtiment qui est dans le port intérieur, répondit-il après avoir toi son examen, car je suppose que c'est cehn que Madame veut dire, est un bâtiment tel que les yeux d'un marin aiment à en voir. C'cstunbon navire et sur lequel on peut monter en toute sûreté, comme j'en ferais serment. Et quant à être bon voilier, il' cSst pbssibfe qu'il ne soit pas sorcier, mais je réponds qu'il marclfle'fiièti, ou je ne connais ni l'eau bleue, ni ceux qui vivent snfcetélêWéttt.

— Vôil& tiiie grande difféirencc d'opinion \ s'écria Mrs de lacey. J^^uiis pourtant charméte que vous assuriez qu'on peut j; monter éans crainte ; car quoique les marins aiment un navire bon voilier, ces dames en préféreraient un où elles seraient certaines dé ne cotfrtr aucun danger; Je présumis. Monsieur, continua-t-elle en s'adressant à Wilder, que vous conviendrez du moins que ce bâtiment offlte toute sûreté?"

— Ctest précisément ce que je nfe, répondit WiMer laconiquement.

— • Cela est bien étonnant I Ce marin a de l'expérience, Monsieur, et il pense tout différemment.

— n peut, pendant le cours de sa vie, avoir vu plus de choses

que moi, Madame, mais je doute qu'il lui soit possible, en ce moment, de les voir aussi bien. D'ici à ce navire la distance est bien grande pour qu'on puisse en juger les qualités; je m'en suis approché davantage.

— Ainsi vous croyez réellement qu'il y a du danger à appréhender? dit Gertrude, dont la crainte l'emporta sur sa timidité.

—Je le crois. Si j'avais une mère ou une sœur, répondit Wilder en portant la main à son chapeau et en saluant celle qui l'interrogeait, tandis qu'il appuyait sur ce dernier mot, j'hésiterais à la laisser s'embarquer sur ce navire. Sur mon honneur, Mesdames, je crois qu'on courra plus de danger sur ce bâtiment qu'à bord de tout autre qui ait quitté ou qui puisse quitter, cet automne, un port des colonies.

•— Cela est fort extraordinaire, dit Mrs Wyllys. Ce n'est pas ce qu'on nous a dit de ce navire. On nous a grandement exagéré ses avantages, ou nous devons croire que nous y serons aussi commodément qu'en sûreté. Puis-jevous demander. Monsieur, quels sont les motifs de votre opinion?

— Ils sont assez évidents. Ses pièces de quartier sont trop minces, et sa grande voûte trop épaisse pour se bien gouverner.' Ensuite, il a les côtés droits comme un mur d'église, et il s'élève trop sur la ligne d'eau. D'ailleurs il ne porte pas de voile d'avant» ce qui fera que toute la pression se portera sur son arrière, ce qui l'assujétira trop au vent et le masquera entièrement. Le jour viendra où ce bâtiment marchera la poupe en avant.

Wilder parlait ainsi d'un ton d'oracle et avec un air très-décidé, et les trois dames l'écoutaient avec cette sorte de foi secrète et d'humble confiance que les personnes peu instruites sont portées à accorder à ceux qui sont initiés dans les mystères d'une profession savante. Aucune d'elles n'entendait certainement bien clairement ce qu'il voulait dire; mais ses paroles semblaient annoncer de grands périls, même un danger de mort. Mrs de Lacey pensa que sa qualité de veuve d'un contre-amiral lui faisait un devoir de montrer qu'elle comprenait parfaitement ce sujet.

— Ce sont certainement des inconvénients très-sérieux, s^écria t-elle, et il est tout à fait inconcevable que mon agent ait négligé d'en faire mention. Y a-t-il quelque autre inconvénient. Monsieur, qui vous frappe les yeux à cette distance, et que vous regardiez comme devant alarmer?

— Je n'en vois que trop. Madame. Vous pouvez remarquer qw

LE CORSAIRE R0U6B. lit

les clefs de ces mâts de perroquet sont passées en arrière, et qu'au* cune de ces hautes voiles n'est déployée. Ensuite on a fait dépen* dre de ses sous-barbes et de ses liures la sûreté d'une partie très-importante du navire, le beaupré. ^

— Cela n'est que trop vrai I s'écria Mrs de Lacey avec une sorte d'horreur, cela n'est que trop vrail Ces défauts m'avaient échappé; mais à présent que vous m'en parlez, ils me frappent les yeux. C'est une négligence on ne peut plus coupable. Compter sur les^ sous-oarbes et les liures pour la sûreté d'un beaupré 1 En vérité, Mrs Wyllys, je ne puis consentir que ma nièce s'embarque à bord d'un tel navire.

L'œil calme et perçant de la gouvernante avait été fixé sur les traits de Wilder pendant qu'il parlait, et elle le tourna alors vers la veuve du contre-amiral avec la même sérénité.

— Le danger est peut-être un peu exagéré, lui dit-elle. Demandons à cet autre marin ce qu'il en pense. — Dites-nous, l'ami, croyez-vous que nous ayons à craindre des dangers aussi sérieux en nous confiant à ce bâtiment, à cette époque de Tannée, pour passer à la Caroline?

— Seigneur! Madame, répondit le marin à tête grise en sou* riant avec un air de dérision, ce sont des défauts et des inconvénients de nouvelle invention, si ce sont véritablement des inconvénients et des défauts. On n'entendait jamais parler de tout cela de mon temps, et j'avoue que je suis assez stupide pour ne pas comprendre la moitié de ce que ce jeune homme vient de dire.

— Je présume, vieillard, qu'il y a quelque temps que vous n'avex été sur mer? dit Wilder froidement.

— Il y a cinq à six ans depuis la dernière fois, répondit le vieux marin, et cinquante depuis la première.

— Ainsi vous ne voyez pas les mêmes motifs de crainte? lui demanda encore Mrs Wyllys.

— Tout vieux et tout usé que je suis, Madame, si le capitaine voulait me donner de l'emploi sur son bord, je l'en remercierais comme d'une faveur.

— La misère cherche du soulagement n'importe de. quelle manière, dit Mrs de Lacey en jetant un coup d'œil expressif à ses deux compagnes; quant à moi, je suis portée à adopter l'opinion du jeune marin, parce qu'il l'appuie sur des raisons solides tirées de sa profession.

Mrs Wyllys suspendit ses questions aussi longtemps que rexi-

113 HE COmSAIKC KOVGK

geatt. aa déférence pow la taste de son élèfe^ enin «Iks veprit CMune ilsiiity ems^adrsssratàWilder':

— • Bt eoninMiiit eSDpDqiMz^ons cette différemee dTiiplBien entre deux hommes qui, tous deux, doiTeot être: ^ état de porter^ «m déeisioii; sur ce pesât T

-^ Je cro» qu'il esisle u» pro^rbe bieiicomni'qiii répead à ceMft (fiiestion, réjpliqua le j^ne homnw es sourijmt ;; maiîsi on doit avoir qvdqK égard aux amiâieirations ^i >odI eu lieu* daK la co]]8truction etle govirenvemeut des navins^ et peot-^élro mssi à k différence des fonetioDS dK)nt noui avms été) cbargés^ ài bord;

— Ces deux observations sont justes. Cependant mtmiÈi iMté de ormre que les* diangemente survenu» depids six ansi dans mne profenièB qui' est si ancienne ne peuvent élne Mêm eonsidérâbles.

*^Jé viras demsuddei pardon, Madame, il fiiuf une pratique eonstantle pMr les eonnaitre. J'ose d'ire, par exemide^ que ce digoe vMrixa ine oonnatti pas la manière dont un savife fend les vagues Bjm sa poupe,, quand \î est pressé^ par ses veiles.

— Impossible I s'écria la veuve du contre-anâral^Jai rnavia le plus noviee, ledinmiev des mateioÉSy doivent a^ir été fi»]qpé& de lisi beauté dfun tel spectade.

— < Saas doatel sans^ doute I répoMU, du t(mr é'sD; bofume offensé, letvieax masifn qui,, s'il avait ig!U)r.é>(f«ë4uetpaEtiB de: son métier, s'était probableoseot! pas alKirs en bumeor dieik coïKveniir; j'ai vn plus d!ua nuagniliqiie navire fadre cette manœufvire^ ety. owaafre MacTanMi^yient de le dire, o'est un grand et beau speotaete.

Wilder parut confondu. Il se mordit les lèvres, en homiia qui sféliaitlaiseé'SUTpeeHdfe! par use ignorance ea^eessive oa par une astuce supérieure; mais la JCoaAanc&de Mrs de Laoegn en :ises: propres iamsèf es le dispensai éa fàm une réplique*.

— Il eût été vraiment extraordinaire^ dit-eUe, quedes^chei^Hx dîunbomme. eussent Uanehisur ki mer,. sans qu'iLjeit jamais-été fr«ppé dtti ce noU^ qwetacie^ Mais c^pendant^ bwaêle vétéran, vous paraissez avoir tort de passer si légèreaKsortusif iTés défauts 1lièsHévidentSiqiiece...eeu..cei jeune ihcHnneiYieflÉ de nous faire rwiafqueiifsi justenent^

^Jenevoisauca» défaot^dans ce batimentr Madapie; Celant aiffsi (pm kxt hm» digne* et htB^m commandaiit. fidsaît toqoars gréer son vaisseau, et j'ose dire que jamais meilleot :niarm oai)bis henn^ bowne m'a servi si» les floues deSa Majestés

LE CORSAIRE ROUGE. Il3

— Vous avez donc servi le roi? Et quel était le nom de votre commandant?

— Quel était son nom? Nous autres qui le connaissions bien, nous avions coutume de le nommer Beau-Temps; car, sous ses ordres, nous avions toujours belle mer et bon vent; mais à terre on te nommait le brave et victorieux contre-amiral de Lacey.

— Et mon habile et respectable mari faisait gréer ses vaisseaux de cette manière 1 s*écria la veuve avec un tremblement dans la voix qui annonçait toute la surprise d'un orgueil satisfait.

Le vieux marin leva ses membres fatigués de la pierre sur laquelle il était assis, et répondit en s'inclinant profondément :

— Si j'ai Vhonncur de voir l'épouse de mon amiral, c'est une joie pour mes vieux yeux. J'ai servi seize ans à bord de son propre vaisseau, et cinq ans de plus sur la même escadre. J*ose dire que madame peut l'avoir entendu parler du gabier en chef de sa grande hune de Bob Bunt ^

— Sans doute! sans doute 1 il aimait à parler de ceux qui le servaient fidèlement.

^ Oui, que Dieu l'en récompense, et qu'il rende sa mémoire glorieuse I C'était un officier plein de bonté, et qui n'oubliait jamais un ami, soit que son devoir l'occupât sur une vergue ou dans la cabine. C'était l'ami du matelot, le contre-amiral de Lacey I

— C'est un homme reconnaissant, dit Mrs de Lacey, et je suis sûre qu'il est très-capable de juger d'un bâtiment. — Et étesvous bien certain, mon digne ami, que feu mon respectable mari Êdsait gr^r ses vaisseaux de la même manière que celui dont nous parlons ?

— - Je dois en être certain , Madame , puisque j'y mettais la main.

— Mâase les sous4)arbes ?

— Et les liures, Madame. Si l'amiral vivait encore, et qu'il fût ici, il vous dirait que ce navire est parfaitement équipé et n'offre aucun danger, comme je suis prêt à en faire serment.

Mrs de Lacey se tourna vers Wilder avec dignité et lui dit de l'air d'une femme qui avait décidément pris son parti :

— Ma mémoire m'a donc fait commettre une légère méprise, ce qui n'est pas surprenant quand on songe que celui qui m'a

1 Robert Bruu.

donné quelque connaissance de sa profession n'est plus ici pour ine continuer ses leçons. Nous vous sommes fort obligées de vos avis, Monsieur, mais nous devons croire que vous ayez exagéré le danger.

— Sur mon honneur, Madame, répondit Wilder en appuyant la main sur son cœur et en parlant avec une émotion singulière, je suis sincère en ce que je vous dis, et je vous afSrme positivement que je suis convaincu qu'on s'expose au plus grand danger en s'embarquant sur ce bâtiment; et je prends le ciel à témoin qu'en vous parlant ainsi, je ne le fais point par mauvaise volonté contre le commandant de ce navire, ni contre ses armateurs que je ne connais nullement.

— Nous croyons à votre sincérité, Monsieur ; nous pensons seulement que vous êtes un peu dans Terreur, répondit la veuve du contre-amiral avec un sourire de compassion dans lequel elle voulait mettre quelque condescendance. Nous vous sommes obligées de vos bonnes intentions, du moins.— Suivez-nous, mon digne vétéran; il ne faut pas que nous nous séparions ainsi. Allez, frappez à la porte de ma maison, on vous fera entrer, et nous reprendrons cet entretien.

Saluant alors Wilder, elle descendit dans le jardin, suivie de ses deux compagnes. Mrs de Lacey marchait d'un pas fier, en femme qui connaissait tous ses avantages ; Mrs Wyllys s'avançait plus lentement, comme si elle eût été absorbée dans ses réflexions, et Gertrude était à côté de sa gouvernante, le visage caché sous un grand chapeau. Wilder crut pourtant remarquer un regard inquiet qu'elle jetait en arrière à la dérobée sur un homme qui avait certainement fait naitre une forte émotion dans son cœur susceptible, quoique cette émotion ne fût bien sûrement qu'un sentiment d'alarme. H resta dans la même position jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue à travers les bosquets. Se tournant alors pour verser le torrent de son mécontentement sur le vieux marin, il vit que celui-ci avait si bien employé le temps qu'il était déjà entré dans la maison, se félicitant sans doute d'une adulation qui lui présentait l'espoir d'une bonne récompense.

Page 1