JUGEMENT UNIVERSEL
tccompagnait, le peu de disposition qui les précédait, n'en ont pas fait devant moi autant d'infldélités pour lesquelles vous serez jugé sans miséricorde : Scrutabor Jérusalem in lucernis.
J'examinerai cet éloignement du monde et des plaisirs, cette singularité de conduite , cette affectation de modestie et de régularité, et peut-être j'y trouverai plus d'humeur, de tempérament et de paresse , que de foi ; et que dans une vie plus régulière et plus retirée aux yeux des hommes, vous aurez encore conservé tout l'amour de vous-même , tout l'attachement à votre corps , toutes les délicatesses de sensualité, et en un mot, tous les penchants des âmes les plus mondaines : Scrutabor Jérusalem in lucernis.
J'approfondirai ce zèle prétendu de ma gloire , qui vous faisait si fort gémir sur les scandales dont vous étiez témoin ; qui vous portait à les condamner avec tant de hauteur et de confiance, et à éclater si vivement contre les dérèglements et les faiblesses de vos frères ; et peut-être ce zèfe ne sera plus devant moi qu'une dureté de tempérament , une malignité de naturel , un penchant de censurer et de médire , une ardeur indiscrète, un zèle d'ostentation et de vanité, et, loin de vous trouver zélé pour ma gloire et pour le salut de vos frères , vous ne serez devant moi qu'injuste, dur, malin et téméraire : Scrutabor Jérusalem in lucernis.
Je vous demanderai compte de ces talents éclatants que vous n'employez , ce semble, que pour ma gloire, pour l'instruction des fidèles, et qui vous avaient attiré les bénédictions des justes , et les acclamations même des mondains ; et peut-être que la complaisance , la recherche éternelle de vous-même, le désir de l'emporter sur les autres, la sensibilité aux applaudissements humains, ne laisseront plus voir dans vos œuvres que les œuvres de l'homme et les fruits de l'orgueil ; et que je maudirai ces travaux dont la source avait toujours été si souillée : Scrutabor Jérusalem in lucernis.
Grand Dieu! et alors que d'œuvres sur lesquelles j'avais compté se trouveront mortes à vos yeux ! que ce discernement sera terrible ! et de tout ce que nous avons fait même pour le ciel ! qu'il se trouvera peu d'actions que vous vouliez avouer pour vôtres, et qui soient jugées dignes de récompense !
Et ne concluez pas de là , mes frères , qu'il est donc inutile de travailler au salut, puisque le juste Juge ne cherchera qu'à perdre les hommes. Qu'à les perdre , mes frères ? il n'est venu que pour les sauver, et ses miséricordes surpasseront encore ses justices. Mais voici plutôt la conclusion que ?ous devez tirer. Ces âmes justes que vous accusez si souvent
MASSILLON. — TOMK I,
d excès, de scrupule dans la pratique des devoirs de la vie chrétienne , comme si elles poussaient les choses trop loin, ces âmes, exposées à la lumière de Dieu , paraîtront tièdes , sensuelles , imparfaites , et peut-être criminelles ; et vous qui vivez dans les périls et les plaisirs du monde, vous qui ne donnez à la religion et au salut que les moments les plus inutiles de votre vie ; vous qui à peine mêlez une œuvre de piété à une année entière de dissipation et d'inutilité, oii en serez-vous alors, mon cher auditeur ? Si ceux qui n'auront que des œuvres louables à présenter seront en danger d'être rejetés, vous qui n'aurez qu'une vie toute mondaine à offrir, quelle pourra être votre destinée? Si le bois vert est traité avec tant de rigueur, comment en usera-t-on avec le sec ? et si le juste est à peine sauvé , je ne dis pas le pécheur, car il est déjà jugé , mais l'âme mondaine qui vit sans vice ni vertu , comment osera-t-elle paraître ?
Vous nous dites si souvent, mon cher auditeur, que votre conscience ne vous reproche pas de grands crimes ; que vous n'êtes ni bon ni mauvais, et que votre seul péché , c'est l'indolence et la paresse. Ah ! vous vous connaîtrez alors devant le tribunal de Jésus-Christ. Vous verrez si le témoignage de votre conscience, qui ne vous reprochait point de crimes, qui ne vous offrait presque rien àdire aux pieds d'un confesseur, n'était pas un aveuglement terrible, auquel la justice de Dieu vous avait toujours livré. Vous verrez, par la frayeur où seront les justes, ce que yous devez craindre pour vous-même, et si la conflance oîi vous avez toujours vécu était la paix de la bonne conscience, ou la fausse sécurité de la mondaine.
O mon Dieu ! s'écrie saint Augustin, si je pouvais Voir maintenant l'état de mon âme, comme vous me ledécouvrirez a\oTs\Osijamnuncfaciem,peccatricis animas liceret oculis corporis intueri! Si je pouvais me dépouiller de ces préjugés qui m'aveuglent, me défier de ces exemples qui me rassurent , de ces usages qui me calment, de ces louanges qui me séduisent, de cette élévation et de ces titres qui m'abusent, de ces talents qui m'éblouissent, de ces complaisances d'un guide sacré qui font toute ma sûreté, de cet amour de moi-même qui est la source de toutes mes erreurs; et que je pusse m'en visager tout seul à vos pieds dans votre lumière : ô mon Dieu! quelle horreur n'aurais-je pas de moi-même! Osijam nuncfaciempeccatricis animx liceret oculis corporis intueri! Et quelle mesure ne prendrais-je pas en me confondant en votre présence, pour prévenir la confusion publique de ce jour redoutable, où les conseils des cœurs et les secrets des pensées seront manifestés? Car, mes frères , non-seulement le pécheur sera montré à luimême , il sera encore montré à toutes les créatures.
PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT