LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR
faire votre volonté sainte; et la loi de mort que vous avez dès le conimencement prononcée contre moi, a toujours été le désir le plus ardent de mon cœur.
A peine l'âme sainte du Sauveur a-t-elle ainsi accepté le ministère sanglant de notre réconciliation, que la justice de son Père commence à le regarder comme un homme de péché. Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien-aimé, en qui il avait mis toute sa complaisance; il n'y voit plus qu'une hostie d'expiation et de colère, chargée de toutes les iniquités du monde , et qu'il ne peut plus se dispenser d'immoler à toute la sévérité de sa vengeance. Et c'est ici où tout le poids de sa justice commence à tomber sur cette âme pure et innocente : c'est ici où Jésus- Christ, comme le véritable Jacob, va lutter toute la nuit contre la colère d'un Dieu même; et où va se consommer par avance son sacrifice; mais d'une manière d'autant plus douloureuse , que son âme sainte va expirer, pour ainsi dire, sous les coups de la justice d'un Dieu irrité, au lieu que sur le Calvaire elle ne sera livrée qu'à la fureur et à la puissance des hommes.
Car, en premier lieu, la justice de Dieu afflige l'âme de Jésus-Christ en retraçant en elle les plus vives horreurs du péché. Et pour mieux approfondir cette première circonstance de son agonie, remarquez, je vous prie, mes frères, que ce qui diminue d'ordinaire en nous l'horreur du péché, c'est premièrement un défaut de lumière : hélas! notre âme, toute plongée dans les sens , n'est presque frappée que des choses sensibles ; on est peu touché de l'horreur du péché, qui tue l'âme , et qui la sépare éternellemeiit de Dieu; on est saisi de la terreur et de l'éternité des supplices qui lui sont préparés, mais non pas de l'infamie et de l'horreur de la transgression à laquelle ces supplices sont dus : on trouve, au contraire, que la peine excède l'offense; et que Dieu est trop sévère , en punissant des infidélités passagères par des tourments éternels. Ainsi on regarde le péché qui efface de notre âme le sceau de notre salut, le caractère et les traits d'enfants de Dieu, et qui nous rend ses ennemis;on le regarde commeune faiblesse, un penchant de la nature, une suite de l'âge, une loi du tempérament; et comme l'on ne connaît ni la vérité éternelle que le péché outrage, ni la justice qu'il arme contre lui, ni l'ordre qu'il renverse, ni la charité qu'il éteint, ni la sainteté qu'il déshonore, ni les biens éternels qu'il ravit, ni même toute l'étendue des maux affreux où il précipite, on le craint peu , parce qu'on ne le connaît pas.
Mais l'âme sainte du Sauveur, pleine de grâce, ^e vérité et de lumière, ah! elle voit le péché dans
toute son horreur; elle en voit le désordre, l'injustice, la tache immortelle; elle en voit les suites déplorables , la mort , la malédiction , l'ignorance , l'orgueil, la corruption, toutes les passions, de cette source fatale nées et répandues sur la terre. En ce moment douloureux , la durée de tous les siècles se présente à elle; depuis le sang d'Abel jusqu'à la dernière consommation , elle voit une tradition noninterrompue de crimes sur la terre : elle parcourt cette histoire affreuse de l'univers, et rien n'échappe aux secrètes horreurs de sa tristesse ; elle y voit les plus monstrueases superstitions établies parmi les hommes, la connaissance de son Père effacée, les crimes infâmes érigés en divinités, les adultères, les incestes, les abominations avoir leurs temples et leurs autels, l'impiété et l'irréligion devenues le parti des plus modérés et des plus sages. Si elle se tourne vers les siècles chrétiens , elle y découvre les maux futurs de son Église ; les schismes, les erreurs, les dissensions, qui devaient déchirer le mystère précieux de son unité; les profanations de ses autels, l'indigne usage de ses sacrements, l'extinction presque de sa foi , et les mœurs corrompues du paganisme rétablies parmi ses disciples. Voilà ce qui s'offre à cette âme sainte.
Elle rappelle en particulier l'histoire de chaque pécheur; depuis ce moment fatal, qui vit souiller votre âme, jusques aujourd'hui , rien ne lui échappe de toutes les horreurs de votre vie criminelle, vous qui m'écoutez. Elle voit cette passion honteuse, qui vous a suivi de tous les âges, et qui a infecté tout le cours de votre vie : elle voit ses grâces toujours inutiles dans votre cœur, ses lumières toujours rejetées; votre rang, votre naissance, vos biens, vos talents, qui sont les bienfaits de sa main libérale , devenus par le dérèglement de votre cœur, la source et l'occasion de tous vos crimes : elle voit les abîmes secrets de votre conscience, que vous craignez si fort d'aller éclaircir en ces jours de salut, ces inquiétudes, ces agitations d'une mauvaise honte, qui vous font balancer entre le devoir et de vaines frayeurs : elle voit votre âme telle qu'elle est aujourd'hui, combattue peut-être sur un changement de vie agitée des plus vifs remords, et cependant ne pouvant se résoudre à rompre ses chaînes ; fatiguée du crime, et cependant n'ayant pas la force de se déclarer pour la vertu; ennuyée du monde, et cependant ne pouvant se passer de lui ; malheureuse dans son infidélité, et cependant toujours infidèle : que dirai-je.^ frappée de la solennité de ces jours saints, et cependant allant peut-être borner tout le fruit de ces grands mystères , et des vérités entendues durant cette carrière de pénitence, à la profanation des choses saintes,
VENDREDI SAINT
et à une pâque qui mettra le comble à tous vos au-, très crimes.
Voilà toutes les horreurs dont cette âme sainte se trouve chargée devant son Père. Il n'y a point eu dans l'univers de vengeance noire, depuis le sang d'Abel répandu ; point d'impudicités monstrueuses, depuis que les enfants de Dieu eurent fait des alliances honteuses avec les filles des hommes; point d'impiété exécrable, depuis que la postérité de Caïu commença à bâtir des villes et à trouver dans le fer et dans l'airain des idoles dignes deses hommages; point de blasphèmes, depuis que les enfants de Noé eurent entrepris d'élever un édifice contre le ciel; point d'attentat contre la piété paternelle, depuis que Chani eut insulté à l'ivresse mystérieuse du saint patriarche; en un mot, point de monstres sur la terre, dans toute l'étendue des siècles passés ou à venir, qui dans ce moment affreux ne se découvrent à cette âme innocente. C'est sous cette croix terrible qu'elle baisse son chef sacré : tous les crimes de tous les hommes deviennent ses crimes propres : elle porte un monde d'iniquités, mais mille fois plus pesant que celui qu'elle porte par la force de sa parole : Car elle se joue en soutenant l'univers, dit l'Écriture; au lieu qu'ici elle se plaint, dans le Prophète, que les pécheurs ont aggravé son joug; qu'ils ont mis sur son dos le fardeau de leurs crimes, et qu'elle n'a pu le porter.
Le défaut de zèle est la seconde cause qui diminue en nous l'horreur du péché. INous sommes peu touchés daB outrages qu'on fait à Dieu , parce que nous l'aimons peu; car l'amour est la mesure de la douleur : nous ne sommes sensibles qu'à nos intérêts propres, à notre gloire, à nos plaisirs, à notre fortune : parce que nous n'aimons que nous-mêmes; et c'est le vice des grands surtout. La gloire de Dieu est pour nous une simple spéculation , qui ne laisse rien de réel , ni de vif dans notre coeur : aussi, pourvu que les personnes qui dépendent de nous soient fidèles dans leurs fonctions, vives sur nos intérêts, attachées à nos personnes, attentives à nous satisfaire; qu'elles viventd'ailleurssansmoeurs,sansrègle, sans crainte de Dieu, tout cela n'est compté pour rien.
Mais l'âme sainte du Sauveur, qui ne cherche que la gloire de son Père, et qui l'aime d'un amour immense, et plus ardent que celui de tous les chérubins, ah! elle sent vivement tous les outrages qu'on fait à sa grandeur suprême. La douleur de David, sur les prévarications de la terre; l'amertume et le zèle d'Élie, sur les scandales et l'idolâtrie d'Israël; la tristesse et les larmes de Jérémie, sur les infidélités de Jérusalem, n'étaient que de faibles images delatristesse de l'âme du Sam^eur àla vue des crimes
de tous les hommes : plus elle aime , plus elle souffre ; et comme on ne peut rien ajouter à l'excès de son amour, rien ne manque aussi à l'excès de sa dou leur et de son martyre.
Hélas ! nous voudrions savoir quelquefois si nous sommes de bonne foi revenus à Dieu, et si nous vivons dans son amour et dans sa grâce. Je sais que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine ; mais si l'on pouvait s'en assurer en cette vie, ce serait en nous demandant à nous-mêmes si les scandales dont nous sommes tous les jours témoins, nous affligent et nous percent de douleur; si les discours des impies, les dissolutions des mondains au milieu desquels nous vivons, les maux de l'Église, les profanations des teriiples et des autels, la licence publique et la dépravation des mœurs, remplissent notre cœur d'amertume. Si nous voyons d'un œil tranquille nos frères s'égarer et outrager le Seigneur à qui ils appartiennent; si nous trouvons même une sorte de plaisir à vivre avec eux , nous n'aimons pas. Quand on aime Dieu, on est touché des intérêts de sa gloire ; et l'amour qui ne sent pas les outrages qu'on fait à ce qu'on aime n'est plus qu'une indifférence criminelle, qui ressemble plus à la haine qu'à l'amour.
Enfin, la dernière cause qui diminue en nous l'horreur du péché, est le défaut de sainteté. Comme nous naissons pécheurs, nous nous familiarisons, en naissant, avec l'idée du crime : nous regardons le péché avec des yeux pécheurs, pour ainsi dire: et il nous paraît moins hideux, parce qu'on n'est jamais trop effrayé de ce qui nous ressemble. Mais l'âme sainte du Sauveur dans son agonie, ah ! elle ne trouve rien en elle qui puisse la rassurer contre l'horreur du crime : cette âme, plus pure et plus sainte que toutes les intelligences célestes, se voit tout d'un coup souillée de toutes nos iniquités; de sorte qu'avec les yeux d'une pudeur divine, elle voit sur ellemême les plus honteuses impudicités des pécheurs; avec les yeux de la clémence, elle se voit noircie de leurs haines et de leurs fureurs; avec les yeux de la plus vive religion, elle se voit flétrie de leurs impiétés et de leurs blasphèmes ; en un mot , avec les yeux de la vertu même, elle se voit souillée de tous leurs vices.
Ah ! c'est alors qu'elle ne se regarde plus qu'avec des horreurs indicibles ; c'est alors qu'elle ne peut plus soutenir la vue d'elle-même, et qu'elle commence à tomber dans la défaillance, et dans une tristesse de mort : cœpit contristari et mœstus esse. (Màtth. XXVI, 37. ) Ah! elle voudrait bien détourner du moins l'innocence de ses regards, de cet objet affreux; mais la justice de son Père la force de s'en occuper;
et l'y applique comme malgré elle : c'est une lumière rigoureuse qui la suit, et qui ne lui permet pas d'épargner un seul moment à ses regards intérieurs toute l'ignominie dont elle est couverte; et sans doute qu'elle eut expiré sous la rigueur de ces épreuves , si la justice de son Père ne l'eût réservée à des tourments plus longs, et à un sacrifice plus éclatant.
O vous qui m'écoutez ! voyez-vous l'âme sainte de Jésus expirant presque de douleur et de défaillance; et frappée de toute l'horreur qu'inspire le péché, lorsqu'on le voit dans la lumière de Dieu? Voilà l'image de la douleur que vous devez porter au tribunal oii vous viendrez , en ces jours de salut, apaiser la justice de Dieu sur vos crimes. Jésus dans son agonie est le modèle des pénitents ; et cependant nous vous verrons approcher les yeux secs, le cœur tranquille; plus sensible à la honte d'un aveu, qu'à la multitude et à l'énormité des chutes que vous viendrez avouer : cependant vous nous raconterez l'histoire affreuse de votre vie connue on raconte des faits indifférents ; et nous aurons besoin de toute la force de la parole sainte pour réveiller votre léthargie , pour vous arracher quelques faibles sentiments de componction; et il faudra disputer, contester, conjurer, s'insinuer, relâcher môme des règles, pour vous faire agréer les remèdes; et si nous voulons ouvrir vos yeux sur l'état déplorable de votre conscience, et vous obliger d'arracher l'œil qui vous scandalise, et vous éloigner d'une occasion où vous périssez , vous résisterez , vous vous plaindrez, vous nous accuserez de troubler les consciences, et de jeter les pécheurs dans le désespoir. ODieu! est-ce aifisi qu'on vous apaise? sont-ce là lès saintes angoisses de la pénitence ? et quand votre grâce fait sur une âme touchée ces impressions vives et rigoureuses qui devancent la conversion ; les anges de l'Église, les ministres de la réconciliation, ont'ils d'autre ministère, comme aujourd'hui cet ange consolateur que vous envoyez à votre Fils , que celui de soutenir le pécheur dans la tristesse de sa pénitence , de le consoler dans ses frayeurs , d'essuyer ses larmes , de modérer l'excès de sa douleur, et, loin de réveiller sa tiédeur ou d'abattre son orgueil et sa révolte, lui adoucir l'amertume de son calice, et la honte de son humiliation?
Et voilà, mes frères, la seconde circonstance de l'agonie du Sauveur; la honte dont son Père le couvre : anéantissement que sa justice exige de lui pour expier l'orgueil du péché , c'est-à-dire pour en réparer le second désordre.
Car, premièrement, il est humilié dans l'esprit de ses disciples , témoins de ses frayeurs et de son accablement. Son âme sainte perd devant eux toute
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\ sa constance à la vue de la mort : lui , qui les avait si souvent encouragés à souffrir, contredit aujourd'hui sa doctrine par ses exemples : il est contraint de leur faire un aveu public de sa crainte et de sa tristesse; il implore même leur secours, et les conjure de ne pas l'abandonner dans son accablement et dans l'excès de sa peine : Sustinete hic ei vigilatemecum. (M ATTH. xxvi, 38.)
Ah! mes frères, Pierre peut-il encore reconnaître à ces traits le Christ, Fils du Dieu vivant ? ne rétracte-t-il pas déjà en secret la gloire de sa confession? et ne commence-t-il pas ici, par ses doutes et p;ir sa surprise, à renoncer son divin Maître ? Voila toute la confusion que le Sauveur est obligé de porter : il ne se contente pas de se charger de nos crimes, il en prend sur lui toute la honte; et nous voulons, nous, que notre pénitence même nous fasse honneur devant les hommes : nous nous ménageons jusque dans les démarches de notre repentir, les suffrages publics : tout ce qui pourrait nous humilier, nous l'évitons comme une imprudence et un excès de zèle : nous bornons notre vertu aux devoirs que le monde approuve : nous avions cherché l'estime des hommes dans nos égarements, nous la cherchons encore dans notre pénitence; et souvent la même vanité qui nous avait rendus pécheurs, nous fait devenir pénitents !
Secondement, humiliation dans le secours qu'il reçoit d'un ange. Sa défaillance est si extrême, les frayeurs de la mort font sur son âme des impressions si sensibles , ou pour mieux dire la main de son Père s'appesantit sur lui avec tant de rigueur, qu'il faut qu'un ange descende du ciel pour le consoler, pour le fortifier, pour lui aider, coiarne Simon le Cyrénéen sur le Calvaire, à porter cette croix invisible : Appandt illi angélus de cœlo , confortans eum. (Luc, xxii, 43.) Anges du ciel! ce n'était point là autrefois votre ministère: vous ne vous approchiez de lui que pour le servir et pour l'adorer: aujourd'hui, il est abaissé au-dessous de vous ; lui qui soutient tout par la force de sa parole , ne peut plus se soutenir lui-même : il est entre vos mains, faible , tremblant , expirant presque , et ne trouvant de force que dans une ressource si honteuse à sa gloire. Jésus-Christ ne veut pas être consolé par ses disciples , et il ne refuse pas le ministère d'un ange consolateur, pour nous apprendre que dans nos afflictions il ne faut pas chercher notre consolation dans les vains discours des hommes qui paraissent s'intéresser à nos malheurs , mais dans la piété et dans la simplicité des ministres du Seigneur, de ces envoyés du ciel, qui nous exposent la sagesse et la justice de ses ordres sur nous, pour nous appren»
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dre que le Seigneur est jaloux surtout de la fidélité des âmes qui souffrent ; que c'est ternir la gloire de nos souffrances, d'y chercher d'autres adoucissements que ceux de la foi et de ia religion; que le silence fait tout le mérite d'une âme affligée; qu'en entretenant les hommes de ce que nous souffrons , pour les attendrir sur nos maux , nous révélons le secret de Dieu en nous, pour ainsi dire, et perdons le droit de nous en entretenir et de nous en consoler avec lui-même.
Enfin, humiliation dans le sommeil et dans la fuite de ses disciples. Le spectacle de son agonie ne les touche pas : ils voient avec des yeux indifférents leur bon Maître lutter contre la mort, et ils s'endorment lâchement : il faut que le Sauveur leur reproche leur indifférence : Est-ce que vous ne sauriez veiller une heure entière avec moi ? leur dit-il : Sic non potuistisuna hora vigilare 77iecum? (Matth.. XXVI , 40. ) Il souffre tout seul ; il semble que tout , jusqu'à ses chers disciples, entre dans les intérêts de la justice de son Père. Hélas! nous sommes si délicats sur la fidélité de nos amis : le moindre refroidissement nous blesse; le plus léger défaut d'attention nous aigrit ; nous nous plaignons tous les jours que ceux qui nous sont le plus redevables , entrent dans les intérêts opposés aux nôtres : apprenons de Jésus-Christ à ne rien attendre des créatures, et à n'être même payés que d'ingratitude. Encore les hommes ont presque raison d'oublier nos
se succéderont les uns aux autres ; il ne sera pas en même temps moqué, flagellé, couronné, percé, crucifié : ici, tout se passe en même temps; toutes ses douleurs se réunissent ; et son âme tout entière est plongée dans une merde tribulation et d'amertume. Sur le Calvaire, toute la nature en désordre s'intéressera pour lui ; ses ennemis mêmes le reconnaîtront pour Fils de Dieu : ici , il souffre dans les ténèbres et dans le silence; et ses plus chers disciples l'abandonnent.
Aussi celte âme sainte ne pouvant plus porter le poids de ses maux, et retenue d'ailleurs dans son corps parla rigueur de la justice divine; triste jusqu'à la mort, et ne pouvant mourir ; hors d'état et de finir ses peines , et de les soutenir, semble combattre parla défaillance et lesdouleursde son agonie contre la mort et contre la vie, et une sueur de sang qu'on voit couler à terre est le triste fruit de ces pénibles efforts : Etfactus estsudor ejus sicut guttx sanguinis decurrentis interi'am. (Luc , xxii, 44.) Père juste! fallait-il encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils? n'est-ce pas assez qu'il doive être répandu par ses ennemis ? et faut-il que votre justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir répandre!
Voilà jusqu'oii ce Dieu , que nous croyons si bon, pousse pourtant sa vengeance contre son propre Fils, qu'il voit chargé de nos crimes! Quel engagement pour nous aux réparations rigoureuses de
bienfaits, ou de laisser affaiblir leur reconnaissan- la pénitence, et à ne vivre que pour expier les éga-
ce; la vanité, le caprice, l'intérêt propre, ont d'ordinaire plus de part que l'amitié, aux offices qu'ils reçoivent de nous; nous nous recherchons nous-mêmes en les obligeant : mais Jésus-Christ, en choisissant ses disciples , n'avait consulté que son amour pour eux; et leur ingratitude est d'autant plus humiliante pour lui que sa tendresse pour eux avait été plus sincère.
Voilà toutes les humiliations que le Sauveur souffre dans son agonie : mais il fallait encore expier le plaisir injuste, troisième désordre du péché; aussi la douleur violente de son âme à la vue du supplice que son Père lui prépare, est la troisième circonstance de son agonie. En effet, on sait assez que l'attente d'un tourment, qu'on voit présent et inévitable, est toujours plus cruelle que le tourment même ; et qu'on meurt d'une manière mille fois plus douloureuse par la cramte que par îa douleur. Or la justice du Père présente distinctement à l'âme du Sauveur tout l'appareil de la croix ; la nuit du prétoire, les crachats , les soufflets, les fouets, les dérisions, le bois fatal , ces images affreuses la crucifient par avance. Dans sa passion, ses tourments
rements de nos premières mœurs! Cependant ce sont les souffrances de Jésus-Christ qui servent de prétexte à notre impénitence : nous croyons qu'ayant tout souffert pour nous , il ne nous a presque plus laissé rien à faire; et qu'il ne nous reviendrait pas un grand avantage de ses souffrances, s'il fallait encore nous-mêmes souffrir comme lui. O mon Sauveur ! vous n'auriez donc été l'homme de douleurs que pour nous autoriser à être des hommes voluptueux et sensuels? vos souffrances seraient donc le désaveu de votre doctrine? votre croix, la dispense de vos préceptes crucifiants? et votre mort douloureuse, l'adoucissement de votre Évangile!
Quoi, mes frères! le prix que son sang a donné à nos souffrances, les rendrait lui-même inutiles ? Jésus-Christ a tout souffert pour nous , il est vrai , c'est-à-dire, nous étions tous condamnés à souffrir: mais s'il n'eût souffert lui-même, nos souffrances eussent été rejetées. Il a donc, en offrant sa vie, disposé la justice de Dieu à accepter le faible sacrifice de notre pénitence : le mérite de son sang, en unissant nos larmes et nos macérations aux siennes, leur a donné un priJi digne de Dieu : depuis que Je-