‹ ŒuvresChapitre 166 sur 264 · FAUSSE CONFIANCE · texte numérisé non relu

FAUSSE CONFIANCE

jours constante dans ses égarements. C'est donc une illusion de chercher dans sa puissance de vains mo* tifs de sécurité : Dieu pourrait opérer tant d'autres prodiges en faveur de mille pécheurs qu'il abandon* ne , quoiqu'ils ne soient pas si indignes que vous de sa grâce : c'est une maxime dangereuse de régler sa volonté sur sa puissance.

La seconde erreur qui autorisela fausse confiance , a son fondement dans l'idée injuste qu'on se forme de la justice divine. On se persuade que l'homme étant né avec des penchants violents pour le plaisir^ nos égarements sont plus dignes de la pitié du Sei* gneur, que de sa colère ; et que notre faiblesse toute seule sollicite ses grâces , au lieu d'armer son indignation contre nous.

Mais en premier lieu, on pourrait vous dire que la corruption de votre nature ne vient point du Créateur ; qu'elle est l'ouvrage de l'homme et la peine de son péché ; queleSeigneur avaitcréé l'hommedroit, et qu'ainsi cette pente malheureuse dont vous vous plaignez est un dérèglement que Dieu doit punir lorsque vous y succombez : comment voulez-vous donc qu'il vous serve d'excuse.' c'est par là que vous êtes un enfant de colère et un vase de rebut : comment prétendez-vous y trouver des raisons pour entrer en contestation avec Dieu même, et défier sa justice.' c'est par là enfin que vous êtes indigne de toutes les grâces : comment oseriez-vous en prendre occasion de les exiger?

On pourrait vous répondre en second lieu, que quelle que soit la faiblesse de notre volonté, l'homme est toujours maître de ses désirs ; qu'il a été laissé entre les mains de son conseil ; que ses passions n'ont d'empire sur lui, qu'autant qu'il veut leur en donner lui-même; et qu'on a mis devant nous l'eau et le feu, pour en laisser le choix libre à notre volonté. Ah! je pourrais même là-dessus attester votre conscience; et vous demander à vous surtout, mon cher auditeur, si, malgré votre faiblesse, toutes les fois que vous avez abandonné la loi de Dieu , vous n'avez pas senti qu'il ne tenait qu'à vous d'être fidèle; si de vives lumières ne vous ont point découvert l'horreur de votre transgression; si de secrets remords ne vous en ont point détourné; si vous n'avez pas balancé alors entre le plaisir et le devoir ; si , après mille délibérations intérieures et ces vicissitudes secrètes où tantôt la grâce, tantôt la cupidité l'emportait, vous ne vous êtes point déclaré enfin pour le crime , comme en tremblant encore , et ne pouvant presque vous rassurer contre vous-même.' Je pourrais même aller plus loin, et vous demander si , eu égard aux inclinations heureuses de pudeur et de retenue, aux dispositions

dont Dieu vous avait favorisé en naissant, l'innocence de la vertu ne vous eût pas été comme plus naturelle , plus douce , plus aisée que le dérèglement du vice ; vous demander s'il ne vous en a pas plus coûté pour être infidèle à votre Dieu , qu'il ne vous en eût coûté pour être juste ; s'il n'a pas fallu prendre plus sur vous-même , faire plus de violence à votre cœur, dévorer plus d'amertumes , franchir des voies plus difficiles? Eh! que peut donc trouver la justice de Dieu dans vos dissolutions, qui ne lui fournisse contre vous de nouveaux sujets de sévérité et d» colère?

On pourrait enfin ajouter, que si vous êtes né faible, la bonté de Dieu a environné votre âme de mille secours; que c'est cette vigne bien-aimée qui a été l'objet de ses plus tendres soins , qu'il a entourée d'un vaste fossé, fortifiée d'une tour inaccessible; je veux dire que votre âme a été comme défendue dès sa naissance, parle secours des sacrements, par les lumières de la doctrine, par la force des exemples, par des inspirations continuelles de la grâce , et peut-être encore par les secours particuliers d'une éducation sainte et chrétienne que le Seigneur vous a ménagés , et qui ont manqué à tant d'autres. Ingrat î en quoi pourriez-vous justifier vos faiblesses devant le Seigneur, et intéresser sa justice même à user envers vous d'indulgence? eh ! que lui offrent vos transgressions, que l'abus de ses grâces, et des moyens de salut changés par le dérèglement de votre volonté en des occasions de péché?

Mais laissons là toutes ces raisons ; et dites-moi : cette faiblesse dont vous vous plaignez , et à laquelle vous prétendez que Dieu aura égard, n'estelle pas votre propre ouvrage et le fruit de vos dérèglements particuliers? Rappelez-vous ici ces jours heureux où votre innocence n'avait pas encore fait naufrage; trouviez-vous alors tant de difficultés à vaincre vos passions? la pudeur, la tempérance, la fidélité, la justice, vous paraissaient-elles alors des vertus impraticables? vous était-il impossible de résister aux occasions? et vos penchants déplaisirs étaient-ils si violents que vous n'en fussiez alors le maître? Eh! d'où vient donc qu'ils tyrannisent aujourd'hui votre cœur avec tant d'empire? n'est-ce pas depuis que les ayant laissés prévaloir par une funeste négligence, vous les avez mis désormais presque hors d'état d'être vaincus? ne vous êtesvous pas vous-même formé ces chaînes de vos propres mains? Jetez les yeux sur tant d'âmes justes qui portent le joug depuis leur jeunesse, et voyez si elles sont seulement tentées dans des occasions où vous êtes toujours sûr de périr.... Eh ! pourquoi vous piaindriez-vous donc d'une faiblesse que rou§

LE LUNDI DE PAQUES

vous êtes donnée? pourquoi compteriez-vous que ce qui doit irriter le Seigneur contre vous , sera capable de l'apaiser? Que voit-il, quand il voit la fragilité de vos penchants ? il voit le fruit de vos crimes, les suites d'une vie de licence et de plaisir. Est-ce lù-dessus que vous osez en appeler à la Justice même, à cette justice devant laquelle les saints demandent de n'être point jugés? Mon Dieu! sur quoi le pécheur nese flattera-t-il pas, puisqu'il trouve dans la plus terrible de vos perfections des raisons de confiance?

La seule conclusion sensée et légitime qu'il vous soit permis de tirer de votre propre faiblesse, et de ces penchants pour le monde et pour les plaisirs, qui vous entraînent malgré toutes vos résolutions , c'est que vous avez besoin de veiller, de gémir, de prier plus que les autres ; c'est que vous devez éviter avec plus de soin les périls et les attraits des sens et de la chair. Mais c'est alors que vous vous croyez invincible, lorsque nous vous exhortons à fuir les conversations profanes , les commerces suspects , les plaisirs douteux , les spectacles lubriques , les assemblées de péché; ah! vous vous en défendez alors sur ce que votre mnocence n'y est point blessée ; vous renvoyez à des âmes faibles les précautions de fuite et de circonspection : vous nous dites que chacun doit se sentir et se connaître ; et que ceux qui sont assez faibles pour y être blessés , doivent s'en éloigner : et comment voulez-vous que Dieu ait égard à une faiblesse à laquelle vous en avez si peu vous-même? vous êtes faible quand il faut excuser vos crimes auprès de lui; vous ne l'êtes plus dès qu'il faut prendre là-dessus des mesures pénibles pour lui être fidèle.

Mais du moins, me direz-vous, si l'on a tout à craindre de sa justice, ses miséricordes sont infinies : quand sa bonté ne trouverait rien en nous de propre à la toucher, n'en trouverait-elle pas des motifs assez pressants en elle-même? Ce serait ici la troisième illusion de la fausse confiance que je devrais combattre ; mais outre que j'en ai assez parlé ailleurs, il est presque temps de finir. Je ne veux donc, mon cher auditeur, que vous faire une seule demande : Quand vous dites que la bonté de Dieu est infinie, que prétendez-vous dire? qu'il ne punit jamais le crime? vous n'oseriez. Qu'il n'abandonne jamais le pécheur? les Saiil, les Antiochus, les Pharaon , vous ont appris le contraire. Qu'il sauvera les impudiques, les mondains, les vindicatifs, les ambitieux, comme les justes? vous savez que rien de souillé n'entrera dans le ciel. Qu'il n'a pas créé l'homme pour le rendre éternellement malheureux? mais pourquoi a-t-il creusé l'enfer sous nos pieds?

Qu'il vous a déjà donné mille marques de sa bonté? mais c'est ce qui devrait confondre votre ingratitude Sur le passé , et vous faire tout ctaindre pour l'avenir. Qu'il n'est pas si terrible qu'on le fait ? mais on ne vous rapporter de sa justice que ce qu'il vous en a appris lui-même. Qu'il serait obligé de damner presque tous les hommes, si tout ce que nous disons était vrai ? mais l'Évangile vous déclare en termes formels , que peu seront sauvés. Qu'il ne châtie qu'à l'extrémité? mais chaque grâce refusée peut être le terme de ses miséricordes. Qu'il ne lui en coûte rien de pardonner? mais n'a-t-il pas les intérêts de sa gloire à ménager? Qu'il faut peu de chose pour le désarmer? mais il faut être changé, et le changement du cœur est le plus grand de tous ses ouvrages. Que cette confiance vive que vous avez en sa bonté , ne saurait venir que de lui? mais tout ce qui ne conduit pas à lui , en conduisant au repentir, ne saurait venir de lui. Que voulez-vous donc dire , qu'il ne rejettera pas le sacrifice d'un coeur brisé et humilié? et voilà ce que je vous ai jusqu'ici prêché , mon cher auditeur. Convertissez-vous au Seigneur, et alors confiez-vous en lui, quels que puissent être vos crimes : il est toujours miséricordieux pour recevoir le pécheur qui revient; remettez-vous à sa bonté pour la durée de votre conversion , pour votre persévérance dans son service, pour la victoire des obstacles que l'ennemi du salut opposera sans cesse à vos saints désirs : la grâce qu'il fait en inspirant les sentimentiS d'une sincère pénitence, est toujours un heureux préjugé pour celles qu'il prépare : nf vous défiez jamais de sa miséricorde ; il n'est rien qu'on ne doive se promettre de lui , quand c'est la douleur elle-même de l'avoir offensé qui demande : ne vous laissez jamais abattre par le souvenir de vos iniquités passées ; tout ce qui peut être pleuré , peut être pardonné : renfermez dans le sein de sa miséricorde toute la durée des jours que vous avez employés à l'offenser; ils seront comme s'ils n'avaient jamais été : vous commencerez à naître devant lui , le jour que vous aurez commencé à le servir : mille ans ne sont plus qu'un jour à ses yeux , dès qu'un changement sincère a fini les crimes : il est le Dieu des pécheurs, le bienfaiteur des ingrats, le père des enfants prodigues, le pasteur des brebis égarées, l'ami des Samaritaines, le réconciliateur des pécheresses ; en un mot , toutes les consolations de la foi semblent être pour le pécheur qui revient.

Mais si vous vous promettez toujours, qu'enfin le temps viendra que vous penserez au salut, sans y penser encore; ah! souvenez-vous, mon cher auditeur, que c'est par là que tous les pécheurs ont péri jusqu'ici, et que c'est la grande voie qui mène à la

FAUSSK CONFIANCE.

mort dans le péché : souvenez- vous que le pécheur qui désire souvent en vain, ne se convertit jamais. Plus même vous sentirez en vous de ces mouvements stériles de salut , plus aussi comptez que votre mesure se remplit, et que chaque grâce méprisée vous approche d'un degré de l'endurcissement : ne vous rassurez pas sur des désirs qui avancent votre perte , et qui ont été de tout temps le partage des réprouvés ; et dites souvent au Seigneur avec le Prophète : Jusques à quand , ô mon Dieu ! amuserai-je les inquiétudes secrètes de mon âme par de vains projets de pénitence? Quandiu ponam consilia in anima mea ( Ps. xii , 2) ? jusques à quand verrai-je couler les jours rapides de ma vie, en promettant à mon cœur pour le calmer dans ses désordres, une donleur et un repentir qui s'éloigne toujours plus de moi : dolorem in corde meo per diem ( Ibid . ) ? jusques à quand l'ennemi , se prévalant de ma faiblesse, se scrvira-t-il d'une erreur si grossière pour me séduire? Usquequo exaltabitur inimicus meus super me? (Ibid. 3.) Ah! dissipez, Seigneur, ce vain prestige qui m'abuse : regardez ces faibles désirs de salut comme les cris d'une conscience qui ne peut être heureuse sans vous : acceptez ces timides commencements de pénitence : exaucez-les aujourd'hui , ô mon Dieu ! où il me semble que votre grâce les rend plus vifs et plus sincères : Respice , et exaudi me, Domine Deus (Ibid. 4)! et achevez par votre opération secrète ce qui manque encore à la plénitude et à la sincérité de cette offre ; et perfectionnez mes désirs en les recevant, afin qu'ils soient dignes de la récompense que vous promettez à la faim et à la soif de la justice.

Écoutez , dit le Seigneur dans son Prophète à l'âme infidèle, vous qui vivez dans la mollesse et dans les plaisirs , et qui ne laissez pas d'espérer en moi : Judi hxc, et delicata, et habitans confidenter (Is. xlii, 8) ; ces deux malheurs fondront tout à la fois sur vous, la stérilité et le veuvage : renient tibi duo hsRC , sterilitas etviduitas (ibid. 9) ; la stérilité , c'està-dire, que vous ne serez plus propre à porter des fruits de pénitence ; qu'on aura beau cultiver, arroser; la force de ma parole, la vertu de mes sacrements , la grâce de mes mystères , tous les soins vous seront inutiles, et vous ne serez plus qu'un arbre stérile et destiné au feu : le veuvage, c'est-à-dire je me retirerai pour toujours de vous ; je vous laisserai

seule; je vous lirrerai à vos penchants, à la fausse paix de vos passions ; je ne serai plus votre Dieu , votre protecteur, votre époux ; je vous abandonnerai jusqu'à la fin : Audi hxc , delicata, et habitans confidenter j veulent tibi duo hxc , sterilitas et viduitas.

Mais dois-je finir ici mon ministère , mes frères , par les paroles dont se servit autrefois Jésus-Christ en finissant sa mission vers un peuple ingrat? Vous n'avez pas voulu croire à mes discours, leur disaitil peu de jours avant sa mort; vous avez fermé les yeux à la lumière ; vous avez eu des oreilles , et vous n'avez pas entendu : je m'en vas, et vous mourrez dans votre aveuglement. Si vous étiez encore des aveugles , et que vous n'eussiez jamais connu la vérité, votre péché serait plus excusable; mais maintenant vous voyez , je vous ai annoncé les vérités que j'avais apprises de mon Père; et voilà pourquoi votre péché n'a plus d'excuse : votre endurcissement est consommé, vous avez rejeté le salut qui ne s'offrira plus à vous , et le crime de la vérité méprisée va demeurer jusqu'à la fin sur votre tête.

Grand Dieu ! serait-ce donc là le prix de mes peines et tout lefruitde mon ministère ? l'indignité de l'instrument dont vous vous êtes servi pour annoncer votre parole, en aurait-elle anéanti la vertu, et mis un obstacle fatal au progrès de l'Évangile ? Non , mes chers frères, la vertu de la parole de la croix n'est pas attachée à celle du ministre qui l'annonce. La boue entre les mains du Seigneur, peut éclairer les aveugles; et les murs de Jéricho tombent, quand il lui plaît , au bruit des plus fragiles trompettes. Je me confie donc dans le Seigneur pour vous , mes frères ; qu'ayant reçu sa parole avec joie , comme le disait autrefois saint Paul aux fidèles de Corinthe; que l'ayant reçue non pas comme la parole d'un homme faible, pécheur, environné de misères, tout propre à anéantir l'ouvrage de l'Évangile , et indigne d'un si grand ministère, mais comme la parole de Dieu même, elle fructifiera en vous, et qu'au jour terrible des vengeances , où l'on demandera compte à moi de mon ministère , à vous du fruit que vous en avez retiré , je serai votre défense et votre justification, et vous ma gloire et ma couronne. C'est ce que je vous souhaite.

.4insi soit-iL

FIN Di; CAREMl,

PETIT CAREME.

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