‹ ŒuvresChapitre 178 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire, être né grand, viv're en chrétien, n'ont rien d'incompatible; ni dans les fonctions de l'autorité, ni dans les devoirs de la religion : ce serait dégrader l'Évangile et adopter les anciens blasphèmes de ses ennemis, de le regarder comme la religion du peuple et une secte de gens obscurs.

Il est vrai que les césars, et les puissants selon le siècle, ne crurent pas d'abord en Jésus-Christ : mais ce n'est pas que sa doctrine réprouvât leur état; elle ne réprouvait que leurs vices : il fallait même montrer au monde que la puissance de Dieu n'avait pas besoin de celle des hommes; que le crédit et l'autorité du siècle était inutile à une doctrine descendue du ciel; qu'elle se suffisait à ellemême pour s'établir dans l'univers ; que toutes les puissances du siècle, en se déclarant contre elle, et en la persécutant, devaient l'affermir; et que si elle n'eût pas eu d'abord les grands pour ennemis, elle eût manqué du principal caractère qui îes rendit ensuite ses disciples.

La loi de l'Évangile est donc la loi de tous les états; plus même la naissance nous élève au-dessus des autres hommes, plus la religion nous fournit des motifs de fidélité envers Dieu. Je dis des motifs de reconnaissance et de justice.

Oui , mes frères, ce n'est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu , dès le commencement des siècles, vous avait destinés à cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l'éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviezvous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes , et à tant dïnfortuncs surtout qui ne se nourrissent que d'iin pain de larmes et d'amertume? ne sont- ils pas, comme vous, l'ouvrage de ses mains et rachetés du même prix ? n'êtes-vous pas sortis de la même boue? n'êtes-vous pas peutêtre chargés de plus de crimes ? le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes , ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain ? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux, mais en avez-vous reçu une àme d'une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires? Qu'avez-vous au-dessus d'eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce? Cependant Dieu, leur père comme le votre.

les livre au travail , à ia peine , a la misère et à l'affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie , le repos, l'éclat et l'opulence : ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j'ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence ! Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous, a-t-elle jamais été seulement l'objet de vos réflexions, loin de l'être de votre reconnaissance? Vous vous êtes trouvés , en naissant , en possession de tous ces avantages; et sans remonter au souverain Dispensateur des choses humaines , vous avez cru qu'ils vous étaient dus , parce que vous en aviez toujours joui. Hélas ! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs : ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu'ils vous doivent; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours. Mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves; et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles?

Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Mais, hélas! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce, ef qui devrait être, pour ainsi dire, écrite sur les portes Bt sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l'éclat de vos dignités et de vos vêtements , n'est point même écrite dans votre cœur ! Dieu reprendra ses propres dons , mes frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même : ils ne passeront point à votre postérité ; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude : et les débris de votre élévation seront comme un monument éternel, où le doigt de Dieu écrira jusqu'à la fin l'usage injuste que vous en avez fait.

Que dis-je! il multipliera peut-être ses dons; il vous accablera de nouveaux bienfaits; il vous élèvera encore plus haut que vos ancêtres : mais il vous favorisera dans sa colère; ses bienfaits seront des châtiments; votre prospérité consommera votre aveuglement et votre orgueil ; ce nouvel éclat ne sera qu'un nouvel attrait pour vos passions ; et l'accroissement de votre fortune verra croître dans le même degré vos dissolutions, votre irréligion et votre impénitence.

DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

C'est donc une erreur, mes frères, de regarder la naissance et le rang comme un privilège qui diminue et adoucit à votre égard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l'Évangile. An contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront la mesure de vos devoirs; et comme il vous a distingué des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais, outre la reconnaissance qui vous y engage; plus tout allume les passions dans votre état, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus : la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi ; et si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints, vous aurez bientôt plus de vices et de faiblesses que le reste des hommes.

Mais, d'ailleurs, sur quoi prétendez-vous que Dieu doit se relâcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles.^ avezvous moins de plaisirs à expier.^ votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence? vous êtes- vous moins livrés aux désirs de la chair, pour vous croire plus dispensés des violences qui la mortifient et la punissent? Votre élévation a multiplié vos crimes; et elle adoucirait votre pénitence! vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang; et vous prétendriez trouver là-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables !

Quelle idée de la Divinité avons-nous, mes frères! quel Dieu de chair et de sang nous formonsnous! Quoi! dans ce jour terrible où Dieu seul sera grand , où le roi et l'esclave seront confondus, où les œuvres seules seront pesées. Dieu n'exercerait que des jugements favorables envers ces hommes que nous appelons grands; ces hommes qu'il avait comblés de biens, qui avaient été les heureux de la terre , qui s'étaient fait ici-bas une injuste félicité, et qui , oubliant presque tous l'auteur de leur prospérité, n'avaient vécu que pour eux-mêmes! et il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il avait toujours affligé; et il réserverait toute la rigueur de ses jugements pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre, et qui souvent l'avaient béni dans leur affliction, et invoqué dans leur délaisscmentet leuramertume ! Vous êtes juste. Seigneur, et vos jugements seront équitables.

Mais, Sire, quand ces motifs de justice et de reconnaissance n'engageraient pas les grands à la fidéUté qu'ils doivent par tant de titres à Dieu, que de motifs n'en trouvent-ils pas encore eneux-mêmes !

N'est-ce pas en effet la .sagesse et la crainte de Dieu toute seule , qui peut rendre les princes et les grands plus aimables aux peuples? C'est par elle, disait autrefois un jeune roi, que je deviendrai illustre parmi les nations; que les veillards respecteront ma jeunesse; que les princes qui sont autour de mon trône baisseront par respect les yeux devant moi ; que les rois voisins, quelque redoutables qu'ils soient, me craindront; que je serai aimé dan» la paix et redouté dans la guerre ; Per hune Uniebunt me reges horrendi : in multitudine videbor bonus et in bellofortis. ( Sap. viii, 13, 15. ) C'est par elle que mon règne sera agréable à votre peuple, ô mon Dieu! que je le gouvernerai justement , et que je serai digne du trône de mes pères : Per hanc disponam j}opulum tuum juste, et ero dignus sediumpatris mei. {\h\à. ix, 12.)

Non, Sire, ce ne sera ni la force de vos armées, ni l'étendue de votre empire, ni la magnificence de votre cour, qui vous rendront cher à vos peuples : ce seront les vertus qui font les bons rois, la justice , l'humanité, la crainte de Dieu. Vous êtes un grand roi par votre naissance, mais vous ne pouvez être un roi cher à vos peuples que par vos vertus. Les passions qui nous éloignent de Dieu nous rendent toujours injustes et odieux aux hommes : les peuples souffrent toujours des vices du souverain. Tout ce qui outre l'autorité l'affaiblit et la dégrade : les princes dominés par les passions, sont toujours des maîtres incommodes et bizarres : le gouvernement n'a plus de règle, quand le maître lui-même n'en a point. Ce n'est plus la sagesse et l'intérêt public qui président aux conseils, c'estl'intérêt des passions : le caprice et le goût forment les décisions que devait dicter l'amour de l'ordre; et le plaisir devient le grand ressort de toute la prudence de l'empire. Oui, Sire, la sagesse et la piété du souverain toute seule peut faire le bonheur des sujets; et le ro' qui craint Dieu est toujours cher à son peuple.

Mais si la crainte de Dieu rend dans les princes et les grands l'autorité aimable, c'est elle encore, Sire, qui la rend glorieuse. Tous les biens et tous les succès , disait encore un sage roi , me sont venus avec elle , et c'est par elle que l'honneur et la gloire m'ont toujours accompagné : Et innumerabilis honestas per manum illius. (Ibid. vu, 11.) Dieu ne prend pas sous sa protection ceux qui ne vivent pas sous ses ordres.

Je sais que l'impie prospère quelquefois, qu'il paraît élevé comme le cèdre du Liban, et qu'il semble insulter le ciel par une gloire orgueilleuse qu'il ne croit tenir que de lui-même. Mais attendez, son élévation va lui creuser elle-même son précipice : la

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