QUI ABANDONNENT DIEU
CUm immundui tpiritus exierit de homine , amhulat per loca inaquosa, qttœrcus requiem, et non invenit.
Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides, cherchant du repos, et il n'en trouve point. (Luc, XI, 24.)
Sire,
Cet esprit inquiet et immonde qui sort et rentre dans l'homme d'où il est sorti , qui change sans cesse de lieu, qui essaye de toutes les situations et ne peut se plaire et se fixer dans aucune; qui court toujours pour découvrir des sentiers agréables et délicieux , et qui ne marche jamais que par des lieux tristes et
MALHEUR DES GRANDS QUI ABANDONNENT DIEU
arides ; qui cherche le repos et ne le trouve pas , c'est l'image de l'humeur et du caractère des grands de la terre, toujours plus inquiets, plus agités et plus malheureux que le simple peuple, dès que, liyrés à leurs passions et à eux-mêmes , ils ont abandonné Dieu.
C'est la figure naturelle de cet état d'élévation et de prospérité si envié du monde, et si peu digne d'envie selon Dieu. Le bonheur, Sire , n'est pas attaché à l'éclat du rang et des titres ; il n'est attaché qu'à l'innocence de la vie. Ce n'est pas ce qui nous élève au-dessus des autres hommes qui nous rend heureux, c'estce qui nous réconcilie avec Dieu. Vous portez la plus belle couronne de l'univers ; mais si la piété ne vous aide à la soutenir, elle va devenir le fardeau même qui vous accablera. En un mot , point de bonheur où il n'y a point de repos; et point de repos où Dieu n'est point.
Ainsi l'élévation toute seule ne fait pas le bonheur des grands, si elle n'est accompagnée de la vertu et de la crainte du Seigneur. Au contraire plus on est grand , plus on vit malheureux si l'on ne vit point avec Dieu.
Vérité importante , qui va faire le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave, Maria.
Sire , si l'homme n'était fait que pour la terre , plus il y occuperait de place , et plus il serait heureux.
Mais l'homme est né pour le ciel : il porte écrits dans son cœur les titres augustes et ineffaçables de son origine; il peut les avilir, mais il ne peut les effacer. L'univers entier serait sa possession et son partage, qu'il sentirait toujours qu'il se dégrade et ne se satisfait pas en s'y fixant ; tous les objets qui l'attachent ici-bas l'arrachent, pour ainsi dire, du sein de Dieu , son origine et son repos éternel , et laissent une plaie de remords et d'inquiétude dans son âme, qu'ils ne sauraient plus fermer eux-mêmes : il sent toujours la douleur secrète de la rupture et de la séparation ; et tout ce qui altère son union avec Dieu , le rend irréconciliable avec lui-même.
Cependant nous nous promettons toujours ici-bas une injuste félicité. Nous courons tous dans cette terre aride , comme l'esprit de notre Évangile , après un bonheur et un repos que nous ne saurions trouver. A peine détrompés, par la possession d'un objet, du bonheur qui semblait nous y attendre, un nouveau désir nous jette dans la même illusion ; et passant sans cesse de l'espérance du bonheur au dégoût, et du dégoût à l'espérance , tout ce qui nous fait sentir notre méprise devient lui même l'attrait qui la perpétue
Il semble d'abord que cette erreur ne devrait être à craindre que pour le peuple. La bassesse de sa fortune laissant toujours un espace immense au-dessus de lui, il serait moins étonnant qu'il se figurât une félicité imaginaire dans les situations élevées où il ne peut atteindre, et qu'il crût, car tel est l'homme, que tout ce qu'il ne peut avoir, c'est cela même quest le bonheur qu'il cnercne.
Mais l'éclat du rang , des titres et de la naissance , dissipe bientôt cette vaine illusion. On a beau monter et être porté sur les ailes de la fortune au-dessus de tous les autres , la félicité se trouve toujours placée plus haut que nous-mêmes : plus on s'élève , plus elle semble s'éloigner de nous. Les chagrins et les noirs soucis montent et vont s'asseoir même avec le souverain sur le trône. Le diadème qui orne le front auguste des rois , n'est souvent armé que de pointes et d'épines qui le déchirent ; et les grands , loin d'être les plus heureux , ne sont que les tristes témoins qu'on ne peut l'être sans la vertu sur la terre.
Il est vrai même que l'élévation nous rend plus malheureux, si elle ne rend pas plus fidèles à Dieu. Les passions y sont plus violentes , l'ennui plus à charge , la bizarrerie plus inévitable, c'est-à-dire le vide de tout ce qui n'est pas Dieu plus sensible et plus affreux.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Les passions plus violentes. Oui, Sire, les passions font tous nos malheurs; et tout ce qui les fiatte et les irrite augmente nos peines. Un grand voluptueux est plus malheureux et plus à plaindre que le dernier et le plus vil d'entre le peuple : tout lui aide à assouvir son injuste passion , et tout ce qui l'assouvit la réveille; ses désirs croissent avec ses crimes. Plus il se livre à ses penchants , plus il en devient le jouet et l'esclave : sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore, et le fait renaître de ses propres cendres : les sens , devenus ses maîtres, deviennent ses tyrans : il se rassasie de plaisirs, et sa satiété fait elle-même son supplice; et les plaisirs enfantent eux-mêmes, dit l'Esprit de Dieu, le ver qui le ronge et qui le dévore : Et dulcedo ilUus t?e;'m«s.(J0B, XXIV, 20.) Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance; ses désirs toujours satis' faits ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tristement avec lui-même : l'excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide; et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers.
Son rang même, ses bienséances, ses devoirs ,
tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang ;
plus il est élevé, plus il en coûte pour la dérober
1 aux regards et à la censure publique : ses bienséan-
TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME
ces ; plus il en est jaloux , plus les alarmes qu'une indiscrétion ne trahisse ses précautions et ses mesures, sont cruelles : ses devoirs; parce qu'il les faut toujours prendre sur ses plaisirs.
Non , Sire , le trône où vous êtes assis a autour de lui encore plus de remparts qui le défendent contre la volupté, que d'attraits qui l'y engagent. Si tout dresse des pièges à la jeunesse des rois , tout leur tend les mains aussi pour leur aider à les éviter. Donnez-vous h vos peuples, à qui vous vous devez ; le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur; elle n'habite et ne se plaît qu'avec l'oisiveté et l'indolence : que les soins de la royauté en deviennent pour vous les plus chers plaisirs. Ce n'est pas régner de ne vivre que pour soi-même ; les rois ne sont que les conducteurs des peuples : ils ont, à la vérité, ce nom et ce droit par la naissance ; mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs forment un vide obscur dans nos annales : elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants ; il semble que n'ayant pas régné eux-mêmes, ils n'ont pas vécu. C'est un chaos qu'on a de la peine à éclaircir encore aujourd'hui : loin de décorer nos histoires , ils ne font que les obscurcir et les embarrasser ; et ils sont plus connus par les grands hommes qui ont vécu sous leur règne, que par eux-mêmes.
.Te ne parle pas ici de toutes les autres passions , qui , plus violentes dans l'élévation , font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L'ambition y est plus démesurée. Hélas! le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée : héritier de la fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état; il regarde sans envie ce qu'il ne pourrait souhaiter sans extravagance; tous ses désirs sont renfermes dans ce qu'il possède; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation , ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux , mais non pas des inquiétudes qui le dévorent.
Au grand , rien ne sufflt , parce qu'il peut prétendre à tout : ses désirs croissent avec sa fortune; tout ce qui est plus élevé que lui le fait paraître petit à ses yeux ; il est moins flatté de laisser tant d'hommes derrière lui , que rongé d'en avoir encore qui le précèdent; il ne croit rien avoir, s'il n"a tout; son âme est toujours aride et altérée; et il ne jouit de rien, si ce n'est de ses malheurs et de ses inquiétudes.
Ce n'est pas tout : de l'ambition naissent les jalousies dévorantes; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands.
Jaloux de la réputation d'autrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux comme une tache qui les flétrit et qui les déshonore. Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. Jaloux de la faveur, dn est digne de leur haine et de leur mépris , dès qu'on l'est de l'amitié et de la confiance du maître. Jaloux même des succès glorieux à l'État , la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique : les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis, leur sont plus amères qu'à nos ennemis mêmes; leur maison, comme celle d'Aman , est une maison de deuil et de tristesse , tandis que Mardochée triomphe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques; et peu contents d'être insensibles à la gloire des événements , ils cherchent à se consoler en s' efforçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures : enfin, cette injuste passion tourne tout en amertume; et on trouve le secret de n'être jamais heureux, soit par ses propres maux, soit par les biens qui arrivent aux autres.
Enfin, parcourez toutes les passions; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu qu elles exercent un empire plus triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains , le mépris aussi les trouve ilus furieux et plus inexorables. Leurs craintes plu, excessives : exempts de maux réels , ils s'en formen même de chimériques, et la feuille que le vent agiie est comme la montagne qui va s'écrouler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus ou tient à la vie , plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce que les sens offrent de plus doux et de plus riant, la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité, et leur est insoutenable : ils ne savent user sagement ni de la maladie ni de la santé , ni des biens ni des maux inséparables deja condition humaine. Les plaisirs abrègent leurs jours ; et les chagrins , qui suivent toujours les plaisirs, précipitent le reste de leurs années. La santé, déjà ruinée par l'intempérance, succombe sous la multiplicité des remèdes. L'excès des attentions achève ce que n'avait pu faire l'excès des plaisirs ; et s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiveté toute seule devient pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l'art , et que les précautions usent et épuisent elles-mêmes. Enfin, leurs assujettissements plus tristes : élevés à vivre d'humeur et de caprice, tout ce qui les gêne et les contraint les accable. Loin de
MALHEUR DES GRANDS QUI ABANDONNENT DIEU
la cour, ils croient vivre dans un triste exil ; sous les yeux du maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs, et de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent porter ni la tranquillité d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique. Le repos leur est aussi insupportable que l'agitation , ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug et sans règle.
ISon , mes frères , un grand dans le crime est plus malheureux qu'un autre pécheur : la prospérité l'endurcit , pour ainsi dire , au plaisir, et ne lui laisse de sensibilité que pour la peine. Vous l'avez voulu , ô mon Dieu! que l'élévation, qu'on regarde comme une ressource pour les grands qui vivent dans Toubli de vos commandements , soit elle-même leur ennui et leur supplice.
DEUXIÈME RÉFLEXION
le dis leur ennui : et c'est une seconde réflexion que me fournit le malheur des grands qui ont abandonné Dieu. Non-seulement les passions sont plus violentes dans cet état si heureux aux yeux du monde, mais l'ennui y devient plus insupportable.
Oui , mes frères , l'ennui , qui paraît devoir être le partage du peuple, ne s'est pourtant, ce semble réfugié que chez les grands ; c'est comme leur ombre qui les suit partout. Les plaisirs, presque tous épuisés pour eux , ne leur offrent plus qu'une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier, ils diversifient leur ennui. En vain ils se font honneur de paraître à la tête de toutes les réjouissances publiques : c'est une vivacité d'ostentation , le cœur n'y prend presque plus de part; le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées, qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes. Semblables ù un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides, ils essayent de tout, et rien ne les pique et ne les réveille : un dégoût affreux, dit Job, succède à l'instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s'était d'abord flattée : Et spes illormn abominatio animx. (JoB , xi , 20.)
Toute leur vie n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui , et toute leur vie n'est qu'un ennui pénible elle-même : ils l'avancent même en se hâtant de multiplier les plaisirs. Tout est déjà usé pour eux à l'entrée même de la. vie; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l'insipidité que la lassitude et le long usage de tout semble attacher à la vieillesse.
11 faut au juste moins de plaisirs, et ses jours sont plus heureux et plus tranquilles. Tout est dé-
lassement pour un cœur innocent. Les plaisirs doux et permis qu'offre la nature, fades et ennuyeux pour l'homme dissolu , conservent tout leur agrément pour l'homme de bien : il n'y a même que les plaisirs innocents qui laissent une joie pure dans l'âme ; tout ce qui la souille, l'attriste et la noircit. Les saintes familiarités et les jeux chastes et pudiques d'Isaac et de Rebecca,dans la cour du roi de Gerare, suffisaient à ces âmes pures et fidèles. C'était un plaisir assez vif pour David de chanter sur la lyre les louanges du Seigneur, ou de danser avec le reste de son peuple autour de l'arche sainte. Les festins d'hospitalité faisaient les fêtes les plus agréables des premiers patriarches, et la brebis la plus grasse suffisait pour les délices de ces tables innocentes.
Il faut moins dejoieau dehors à celui qui la porte déjà dans !e cœur; elle se répand de là sur les objets les plus indifférents : mais si vous ne portez pas au dedans la source de la joie véritable, c'est-àdire la paix de la conscience etrinnocence ducœur, en vain vous la cherchez au dehors. Rassemblez tous les amusements autour de vous, il s'y répandra toujours du fond de votre âme une amertune qui les empoisonnera. Raffinez sur tous les plaisirs, subtilisez-les, mettez-les dans le creuset; de toutes ces transformations , il n'en sortira et résultera jamais que l'ennui.
Grand Dieu ! ce qui noiis éloigne de vous est cela même qui devrait nous rappeler à vous : plus la prospérité multiplie nos plaisirs, plus elle nous en détrompe; et les grands sont moins excusables et plus malheureux de ne pas s'attacher à vous, ô mon Dieu! parce qu'ils sentent mieux et plus souvent le vide de tout ce qui n'est pas vous.
TROISIÈME RÉFLEXION
Et non-seulement ils sont plus malheureux par l'ennui qui les poursuit partout , mais encore par la bizarrerie et le fonds d'humeur et de caprice qui en sont inséparables. Lorsqu'il sera rassasié, dit Job, son esprit paraîtra triste et agité; l'inégalité de son humeur imitera l'inconstance des flots de la mer, et les pensées les plus noires et les plus sombres viendront fondre dans son âme : Cùm satiatus fuerit, arctabitur , œstuabif , et omnis dolorirruet super eum. (Job , xx , 22.)
Telle est. Sire, la destinée des princes et des grands, qui vivent dans l'oubli de Dieu, et qui n'usent de leur prospérité que pour la félicité de leurs sens. Ennuyés bientôt de tout , tout leur est à charge , et ils sont à charge à eux-mêmes : leurs projets se détruisent les uns les autres ; et il n'en résulte jamais qu'une incertitude universelle que le caprice
TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME
forme , et que lui seul peut fixer : leurs ordres ne sont jamais , un moment après , les interprètes silrs de leur volonté : on déplaît en obéissant : il faut les deviner, et cependant ils sont une énigme inexplicable à eux-mêmes. Toutes leurs démarches, dit l'Esprit saint, sont vagues, incertaines, incompréhensibles : f'agi suntgressus ejus et investlgabiles (Pkov. 'V, 6.) On a beau s'attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instant; ils changent de sentier ; on s'égare avec eux , et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu'on leur rend , et ils sont piqués de ceux qu'on leur refuse. Les serviteurs les plus fidèles les importunent par leur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes, tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter euxmêmes : ils ne semblent nés que pour leur malheur et pour le malheur de ceux qui les servent.
Voyez Saùl au milieu de ses prospérités et de sa gloire. Quel homme aurait dû passer des jours plus agréables et plus heureux? D'une fortune obscure et privée, il s'était vu élever sur le trône : son règne avait commencé par des victoires : un fils digne de lui succéder, semblait assurer la couronne à sa race : toutes les tribus soumises fournissaient à sa magnificence et à ses plaisirs, et lui obéissaient comme un seul homme. Que lui manquait-il pour être heureux, si l'on pouvait l'être sans Dieu?
II perd la crainte du Seigneur, et avec elle il perd son repos et tout le bonheur de sa vie. Livré à un esprit mauvais et aux vapeurs noires et bizarres qui l'agitent , on ne le connaît plus , et il ne se connaît plus lui-même. La harpe d'un berger, loin d'amuser sa tristesse, redouble sa fureur. Ses louanges etses victoires, chantées par les filles de Juda, sont pour lui comme des censures et des opprobres. Use dérobe aux hommages publics , et il ne peut se dérober à lui-même. David lui déplaît en paraissant au pied de son trône, et s'en éloignant il est encore plus sûr de déplaire. Touchédesafidélité, il fait son éloge, et se reconnaît moins juste et moins innocent que lui ; et le lendemain il lui dresse des embûches, pour s'en assurer et lui faire perdre la vie. La tendresse de son propre fils l'ennuie et lui devient suspecte. Tous les courtisans cherchent, étudient ce qui pourrait adoucir son humeur sombre et bizarre : soins inutiles , lui-même ne le sait pas. Il a négligé Samuel pendant la vie de ce prophète, et il s'avise de le rappeler du tombeau et de le consulter après sa mort. Il ne croit plus en Dieu, et il est assez crédule pour aller interroger les démons. Il est impie , et il est superstitieux : destin, pour le dire ici en
passant, assez ordinaire aux incrédules. Ils traitent d'imposteurs les Samuel, les prophètes autrefois envoyés de Dieu ; ils regardent comme une force d'esprit de mépriser ces interprètes respectables des conseils éternels, et de se moquer des prédictions que les événements ont toutes justifiées ; ils refusent au Très-Haut la connaissance de l'avenir, et le pouvoir d'en favoriser ses serviteurs fidèles, et ils ont la faiblesse populaire d'aller consulter une pythonisse!
Oui , mes frères, le malheureux état des grands dans le crime est une preuve éclatante qu'un Dieu préside aux choses humaines. Si les hommes ennemis de Dieu pouvaient être heureux , ils le seraient du moins sur le trône. Mais quiconque, dit un roi lui-même, quiconque, fût-il maître de l'univers, s'éloigne de la règle et de la sagesse , il s'éloigne du seul bonheur oià l'homme puisse aspirer sur la terre : Sapientiam enim et disclplinam qui abjicit, infelix est. (Sap. III, II. )
Plus même vous êtes élevés , plus vous êtes malheureux. Comme rien ne vous contraint, rien aussi ne vous fixe : moins vous dépendez des autres , plus vous êtes livrés à vous-mêmes : vos caprices naissent de votre indépendance ; vous retournez sur vous votre autorité. Vos passions ayant essayé de tout, et tout usé, il ne vous reste plus qu'à vous dévorer vous-mêmes : vos bizarreries deviennent l'unique ressource de votre ennui et de votre satiété. Ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés , vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur; et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que tout ce qui vous environne laisse au dedans de vous-mêmes.
Et ce n'est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit, et oiï l'on supplée par les ornements à la ressemblance. Approchez des grands ; jetez les yeux vous-mêmes sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions, et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu. Quel nuage éternel sur l'humeur! quel fonds de chagrin et de caprice! Rien ne plaît, parce qu'on ne saurait plus soi-même se plaire; on se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent; il semble qu'on fait un crime au restedes hommesde l'impuissance où l'on est d'être encore aussi (criminel qu'eux : on leur reproche en secret tout ce qu'on ne peut plus se permettre à soi-même, et l'on met l'humeur à la place des plaisirs.
Non, mes frères, tournez-vous de tous les côtés : les grands séparés de Dieu ne sont plus que les tristes jouet.s de leurs passions , de leurs caprices ,
MALHEUR DES GRANDS QUI ABANDONNENT DIEU
des événements et de toutes les choses humaines. Eux seuls sentent le malheur d'une âme livrée à ellemême, en qui toutes les ressources des sens et des plaisirs ne laissent qu'un vide affreux ; et à qui le monde entier avec tout cet amas de gloire et de fumée qui l'environne devient inutile , si Dieu n'est point avec elle : ils sont comme les témoins illustres de l'insuffisance des créatures et de la nécessité d'un Dieu et d'une religion sur la terre. Eux seuls prouvent au reste des hommes qu'il ne faut attendre de bonheur ici-bas que dans la vertu et dans l'innocence; que tout ce qui augmente nos passions multiplie nos peines ; que les heureux du monde n'en sont , pour ainsi dire , que les premiers martyrs , et que Dieu seul peut suffire à un cœur qui n'est fait que pour lui seul.
Dieu de mes pères, disait autrefois un jeune roi, et qui dès l'enfance comme vous , Sire , était monté sur le trône; Dieu de mes pères , vous m'avez établi prince sur votre peuple, et jugedes enfants d'Israël. Au sortir presque du berceau, vous m'avez placé sur le trône ; et en un âge où l'on ignore encore l'art de se conduire soi-même , vous m'avez choisi pour êtrele conducteur d'un grand peuple : Deus jKitnun meorum, tu elegisti me regem populo tuo. (Sap. IX, 9, 7.) Vous m'avez environné de gloire, de prospérité et d'abondance ; mais la magnificence de vos dons sera elle-même la source de mes malheurs et de mes peines, si vous n'y ajoutez l'amour de vos commandements et la sagesse. Envoyez-la-moi du haut des cieux, où elle assiste sans cesse à vos côtés; c'est elle qui préside aux bons conseils, et qui donnera à ma jeunesse toute la prudence des vieillards et toute la majesté des rois mes ancêtres ; elle seule m'adoucira les soucis de l'autorité et le [)oids de ma couronne : ut mecum sit et mecum laboret (Ibid. 10); elle seule me fera passer des jours heureux, et me soutiendra dans les ennuis et les pensées inquiètes que la royauté traîne après elle : et erit allocutio cogitationis et txdii mei. (Ibid. viii, 9. ) Je ne trouverai de repos au milieu même de la magnificence de mes palais, et parmi les hommages qu'on m'y rendra, qu'avec elle : Intrans in doviummeam, conquiescam cum illà. (Ibid. IG. ) Les plaisirs finissent par l'amertume; le trône lui-même, grand Dieu, si vous n'y êtes assis avec le souverain, est le siège des noirs soucis : mais votre crainte et la sagesse ne laissent point de regret après elles ; on ne s'ennuie point de la posséder, et la joie même et la paix ne se trouvent jamais qu'avec elles :, Nec enim habet amaritudinem conversatio iUius, nec txdium^sed Ixtitiamet gaudiiim. (Ibid.)
Heureux donc le prince, ô mon Dieu! qui ne croit commencer à régner que lorsqu'il commence à vous craindre, qui ne se propose d'aller à la gloire que par la vertu , et qui regarde connue un malheur de commander aux autres s'il ne vous est pas soumis lui-même!
Donnez donc , grand Dieu , votre sagesse et votre jugement au roi , et votre justice à cet enfant de tant de rois. (Ps. lxxi , 1 . ) Vous qui êtes le secours du pupille , rendez-lui , par l'abondance de vos bénédictions, ce que vous lui avez ôté en le privant des exemples d'un père pieux , et des le(^ons d'un auguste bisaïeul : réparez ses pertes par l'accroissement de vos grâces et de vos bienfaits. Vous seul , grand Dieu, tenez-lui lieu de tout ce qui lui manque : regardez avec des yeux paternels cet enfant auguste que vous avez, pour ainsi dire, laissé seul sur la terre, et dont vous êtes par conséquent le premier tuteur et le père : que son enfance, qui le rend si cher à la nation, réveille les entrailles de votre miséricorde et de votre tendresse : environnez sa jeunesse des secours singuliers de votre protection. La faiblesse de son âge , et les grâces qui brillent déjà dans ses premières années , nous arrachent tous les jours des larmes de crainte et de tendresse. Rassurez nos frayeurs en éloignant de lui tous les périls qui pourraient menacer sa vie, et récompensez notre tendresse en le rendant lui-même tendre et humain pour ses peuples. Rendez-le heureux en lui conservant votre crainte, qui seule fait le bonheur des peuples et des rois. Assurez la félicité de son règne par la bonté de son cœur, et par l'innocence de sa vie : que votre loi sainte soit écrite au fond de son âme et autour de son diadème, pour lui en adoucir le poids; qu'il ne sente les soucis de la royauté que par sa sensibilité aux misères publiques ; et que sa piété , plus encore que sa puissance et ses victoires fasse tout son bonheur et le nôtre!
Ainsi soiHl.
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SERMON
POUB LE QUATBIÈME DIMANCHE CE CARÊME