‹ ŒuvresChapitre 206 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire, la vérité, toujours odieuse aux grands, trouve encore aujourd'hui sur la terre les mêmes ennemis qui l'attachèrent autrefois avec Jésus-Christ sur la croix : la jalousie la persécute, un lâche intérêt la sacrifie; l'indifférence la méprise, etla tourne même en risée.

Mais de toutes les passions que les hommes opposent à la vérité , la jalousie est la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus incurable : c'est un vice qui mène à tout , parce qu'on se le déguise toujours à soi-même ; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu : tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite ; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité : il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence.

Si les prodiges de Jésus-Christ avaient moins éclaté dans la Judée, les princes des prêtres moins éblouis de sa gloire, ne lui eussent pas disputé son innocence; et leur zèle jaloux ne l'aurait pas trouvé digne de mort, s'il ne l'eût été des louanges et des acclamations publiques : Quid facimus , quia hic homo milita signa facit? ( Joan. ii, 47.)

Telle est l'impression de haine et de jalousie que la grande renommée de Jésus-Christ fait sur le cœur des pontifes et des prêtres, des dépositaires de la loi et de la religion. Mais, hélas! faut-il que le sanctuaire lui-même devienne presque toujours l'asile d'une passion si méprisable; que les dons éclatants de l'Esprit de paix et de charité mettent l'amertume et la division parmi ses ministres; que la moisson si abondante et qui manque d'ouvriers , excite des sentiments de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent; que les anges destinés au ministère ne puissent arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ sans y en mettre un nouveau ; que dès Ja naissance de l'Évangile cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers; et que l'Église souv£nt soit presque aussi affligée par le faux zèle qui la défend , que par l'erreur même qui l'attaque îPourvuque Jésus-Christ soitannoncé, la gloire n'en est-elle pas commune à tous ceux qui l'aiment? ne partageons-nous pas ses triomphes , dès que nous ne combattons que pour lui? et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils pas les nôtres? C'est lui seul qui donne l'accroissement, et nos faibles travaux ne sont plus comptés pour

VENDREDI SAINT

rien des que nous ks comptons nous-mêmes pour quelque chose.

Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste de l'envie. Cependant c'est le vice et comme la contagion universelle des cours, et souvent la première source de la décadence des empires : il n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ou ne justifie, elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance ; et dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue 011 la nature avait d'abord placé des âmes grandes et bien nées.

La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien : ces grands prêtres cherchent eux-mêmes de faux témoignages contre Jésus-Christ , eux qui devaient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité, et de l'innocence des autres hommes, ils se les associent, et favorisent le crime qui favorise leur passion.

C'est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des appuis honteux et méprisables. Les hommes les plus décriés et les plus perdus, on les adopte dès qu'il veulent bien adopter et servir l'amertume secrète qui nous dévore; ils nous deviennent chers, dès qu'ils peuvent devenir les vils instruments de notre passion; et ce qui devait les rendre encore plus hideux à nos yeux, efface en un instant toutes leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à l'iniquité, dont l'unique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire, ou qui plaisent trop pour être de leur goût; et ces hommes corrompus, et qu'on devrait bannir de la société, ne manquent jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les protègent. On érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts , et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont on rougit tout bas soi-même : Doëg riduméen devient cher à Saul , dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa haine contre David.

Mais de quoi n'est pas capable un cœur que la jalousie noircit et envenime ! non-seulement on applaudit à l'imposture, mais on ne craint pas de s'en rendre coupable soi-même : ces pontifes témoins des prodiges et de la sainteté de Jésus-Christ, ne pouvant ignorer qu'il est fils de David et descendu des rois de Juda ; ayant ouï de sa propre bouche qu'il fallait rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César, le font pourtant passer pour un séditieux, un ennemi de César, et qui veut en usurper la souveraine puissance; un impie qui veut renverser la loi et le temple de ses pères; en*

SUR LES OBSTACLES, etc.

fin pour un homme de néant , né dans la boue et dans la plus vile populace.

Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux ; rien ne nous paraît plus sous sa forme naturelle, David a beau remporter des victoires sur les Philistins et assurer la couronne à son maître ; aux yeux de Saùl ce n est plus qu'un ambitieux qui veut monter lui-même sur le trône. En vain Jérémie justifie la vérité de ses prédictions par les événements et par la sainteté de sa vie ; les prêtres Jaloux de sa réputation , publient que c'est un imposteur et un traître, qui annonce les malheurs et la ruine entière de Jérusalem plus pour décourager ses citoyens et favoriser l'ennemi, que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.

Tout s'empoisonne entre les mains de cette funeste passion : la piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation, ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie , une erreur publique où il entre plus de prévention que de vérité; les talents les plus utiles a l'État, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance ; le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la bizarrerie du hasard plus qu'A la sagesse des mesures; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu'on ne tient pas de ses ancêtres.

Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu'elle touche; et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours : c'est lui qui lie les sociétés et les commerces ; chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique : on a honte du nom du vice , et l'on se fait honneur du vice même.

Enfin il emprunte même les apparences du zèle et de l'amour du bien public ; les intérêts de la nation , et de la conservation du temple et de la loi, paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus- Christ.

Le zèle du bien public devient tous les jours conmie la décoration et l'apologie de ce vice. Il semble qu'on ne craint que pour l'État , et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent : on blâme les choix du maître, comme tombant sur des sujets incapables; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jalousie et le chagrin de n'avoir pas été nous-mêmes choisis : les places oii nous aspirions ne sont jamais, selon nous, données au mérite; la fa-

veur du maître et le bien de l'État ne nous paraissent jamais aller ensemble : on se donne pour amateur de la patrie, et on n'en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire; mais ce n'est pas l'État qu'il a dessein de sauver, c'est Mardochée qu'il veut perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d'avoir violé la loi des Perses ; mais ce n'est pas de la majesté de la loi dont ils sont jaloux, c'est la gloire et la faveur de Daniel qu'ils haïssent.

Tout est plein , dans les cours , de ces zèles de jalousie : on étale le titre de bon citoyen, et on cache dessous celui de jaloux; on a sans cesse l'État dans la bouche , et la jalousie dans le cœur ; on paraît contristé quand les événements sont malheureux, et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place , et l'on s'applaudit plus du blâme qui en retombe sur eux qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.

Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infortunée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs enfants : la désolation du temple et de la cité sainte, la cessation des sacrifices, la dispersion de Juda, la perte de tout ne leur paraît rien, pourvu que l'innocent périsse.

Et combien de fois a-t-on vu des hommes publics sacrifier l'État à leurs jalousies particulières; faire échouer des entreprises glorieuses à la patrie, de peur que la gloire n'en rejaillît sur leurs rivaux, ménager des événements capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs concurrents sous ses ruines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux , et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples. Mais le véritable zèle du bien public ne cherche qu'à se rendre utile; et à l'homme vertueux et qui aime l'État, les services tiennent lieu de récompense.

Première passion dans les pontifes, qui livrent aujourd'hui Jésus-Christ, la jalousie : mais, en second lieu, c'est un lâche intérêt dans Pilatequi le condamne.

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