DEUXIÈME PARTIE
Premier triomphe de Jésus-Christ : il triomphe de la malignité de l'envie et de tous les opprobres qu'ellelui avaitattirés delà partdesesennemis.Mais il triomphe encore du péché : il emmène captif ce premier auteur de la captivité de tous les hommes ; il nous rétablit dans tous les droits glorieux dont nous étions déchus; et nous rend par la grâce la supériorité sur nos passions , que nous avions perdue avec l'innocence.
Second avantage de la religion : elle nous élève au-dessus de nos passions , et c'est le plus haut degré de gloire où l'homme puisse ici-bas atteindre. Oui , mes frères , en vain le monde insulte tous les jours à la piété par des dérisions insensées ; en vain , pour cacher la honte des passions , il fait presque à l'homme de bien une honte de la vertu ; en vain il la
représente, aux grands surtout, comme une faiblesse et comme l'écueil de leur gloire ; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés , et par l'histoire des souverains qui ont allié la licence des mœurs avec un règne glorieux et l'éclat des victoires et des conquêtes : leurs vices, venus jusqu'à nous, et rappelés d'âge en âge, formeront jusqu'à la fin le trait honteux qui efface l'éclat de leurs grandes actions, et qui déshonore leur histoire.
Plus même ils sont élevés , plus le dérèglement des mœurs les dégrade; et leur ignominie , dit l'Esprit de Dieu , croit à proportion de leur gloire. ( i Macc. 1, 42.) Outre que leur rang, en les plaçant au-dessus de nos têtes, expose leurs vices comme leur personne aux yeux du public : quelle honte , lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude , deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres; et que la force, l'autorité, la pudeur des lois se trouve confiée à ceux qui ne connaissent de loi que le mépris public de toute bienséance, et leur propre faiblesse! ils devaient régler les mœurs publiques, et ils les corrompent; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu , et ils deviennent les appuis et les modèles du vice!
Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laisse le désordre des mœurs et l'emportement des passions; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices : on loue les actions, et l'on méprise la personne; c'est de tout temps qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros , et ses lauriers flétris par ses faiblesses : le monde, qui semble mépriser la vertu , n'estime et ne respecte pourtant qu'elle; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants ; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges ; une poésie pompeuse les chante et les immortalise; chaque Achille a son Homère; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre : l'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité ; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères , on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.
Et en effet , le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes : il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même: il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples, que de dompter une passion : la morale même des païens en est convenue. Du moins les combats où président la fermeté , la grandeur du courage , la science militaire , sont de ces actions
LE JOUR DE PAQUES
rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie; et quand il ne faut être grand que certains moments , la nature ramasse toutes ses forces, et l'orgueil , pour un peu de temps, peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite. Si vous vous lassez un instant, vous périssez : la victoire même a ses dangers; l'orgueil, loin de vous aider, devient le pi us dangereux ennemi que vous ayez à combattre : tous ce qui vous environne fournit des armes contre vous : votre cœur lui-même vous dresse des embûches; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même!
Telle est pourtant la gloire de la religion : la philosophie découvrait la honte des passions, mais eile n'apprenait pas à les vaincre ; et ses préceptes pompeux étaient plutôt l'éloge de la vertu que le remède du vice.
11 était même nécessaire à la gloire et au triomphe de la religion que les plus grands génies et toute la force de la raison humaine se fût épuisée pour rendre les hommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n'avaient pas été les docteurs du monde avant Jésus-Christ, et n'eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison , l'homme aurait pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison, ou a la beauté de la vertu même ; mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages , et il fallait que les vains essais de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la grâce.
C'est elle enfin qui a montré à la terre le véritable sage , que tout le faste et tout l'appareil de la raison humaine nous annonçait depuis si longtemps. Elle n'a pas borné toute sa gloire, comme la ohilosophie, à essayer d'en former à peine un dans chaque siècle parmi les hommes : elle en a peuplé les villes, les empires, les déserts; et l'univers entier a été pour elle un autre lycée, où, au milieu des places publiques (Prov. viii, 1, 3, 4), elle a prêché la sagesse à tous les honnnes. Ce n'est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu'elle a choisi ses sages ; le Grec et le Barbare , le Romain et le Scythe, ont été également appelés à sa divine philosophie : ce n'est pas aux savants tout seuls qu'elle a réservé la connaissance sublime de ses mystères; le simple a prophétisé connne le sage, et les ignorants euxmêmes sont devenus ses docteurs et ses apôtres : il fallait que la véritable sagesse pût devenir la sagesse de tous les hommes.
Que dirai-je.' sa doctrine était insensée en apparence, et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie ; elle n'annonçait que des croix et des souffrances , et les césars devinrent ses disciples; elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté, l'humilité, la tempérance, pouvaient être assises sur le trône , et que le siège des passions et des plaisirs pouvait devenir le siège de la vertu et de l'innocence : quelle gloire pour la religion !
Mais, Sire , si la piété des grands est glorieuse à la religion, c'est la religion toute seule qui fait la gloire véritable des grands. De tous leurs titres, le plus honorable c'est la vertu : un prince maître de ses passions; apprenant sur lui-même à commander aux autres: ne voulant goûter de l'autorité que les soins et les peines que le devoir y attache ; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus ; regardant comme l'unique privilège de son rang, l'exemple qu'il est obligé de donner aux peuples ; n'ayant point d'autre frein ni d'autre règle que ses désirs, et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même ; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions , et ne se croyant faitlui-même que pourservir à leurs besoins ; pouvant abuser de tout , et se refusant même ce qu'il aurait eu droit de se permettre; en un mot, entouré de tous les attraits du vice , et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre ; une seule de ses journées compte plus d'actions glorieuses que la longue carrière d'un conquérant : l'un a été le héros d'un jour, l'autre l'est de toute la vie.
C'est ainsi que Jésus-Christ triomphe aujourd'hui du péché ; mais il triomphe encore de la mort : il nous ouvre les portes de l'immortalité, que le péché nous avait fermées ; et le sein même de son tombeau enfante tous les hommes à la vie éternelle.
C'est le dernier trait qui acbève le triomphe de la religion. L'impiété ne donnait à l'homme que la même fin qu'à la bête : tout devait mourir avec son corps ; et cet être si noble, seul capable d'aimer et de connaître, n'était pourtant qu'un vil assemblage de boue que le hasard avait formé , et que le hasard seul allait dissoudre pour toujours.
La superstition païenne lui promettait au delà du tombeau une félicité oiseuse, oîi les vains fantômes des sens devaient faire tout le bonheur d'un homme qui ne peut être heureux que par la vérité.
La religion nous ouvre des espérances plus nobles 1 et plus sublimes : elle rend à l'homme l'immortalité,
TRIOMPHE DE LA RELIGION
que l'impiété de la philosophie avait voulu lui ravir, et substitue la possession éternelle du bien souverain à ces champs fabuleux et à ces idées puériles de bonheur que la superstition avait imaginées.
Mais cette immortalité , qui est la plus douce espérance de la foi , n'est promise qu'à la foi même : ses promesses sont la récompense de ses maximes; et pour ne mourir jamais, même devant les hommes, il faut avoir vécu selon Dieu.
Oui, mes frères, cette immortalité même de renommée, que la vanité promet ici-bas dans le souvenir des hommes , les grands ne peuvent la mériter que par la vertu.
La mort est presque toujours l'écueil et le terme fatal (le leur gloire : les vaines louanges dont on les avait abusés pendant leur vie, descendent presque aussitôt avec eux dans l'oubli du tombeau ; ils ne survivent pas longtemps à eux-mêmes, ou, s'il en reste quelque souvenir parmi les hommes, ils en sont plus redevables à la malignité des censures qu'à la vanité des éloges; leurs louanges n'ont eu que la même durée que leurs bienfaits ; ils ne sont plus rien dès qu'ils ne peuvent plus rien ; leurs adulateurs mêmes deviennent leurs censeurs (car l'adulation dégénère toujours en ingratitude) ; de nouvelles espérances forment un nouveau langage; on élève sur les débris de la gloire du mort , la gloire du vivant; on embellit de ses dépouilles et de ses vertus celui qui prend sa place. Les grands sont proprement le jouet des passions des hommes ; leur gloire n*a point deconsistance assurée , et elle augmente ou diminue avec les intérêts de ceux qui les louent.
Combien de princes vantés pendant leur vie, n'ont pas même laissé leur nom à la postérité ! Et que sont les histoires des États et des empires, qu'un petit reste de noms et d'actions échappé de cette foule mnombrable qui , depuis la naissance des siècles , est demeurée dans l'oubli !
Qu'ils vivent selon Dieu , et leur nom ne périra jamais de la mémoire des hommes : les princes religieux sont écrits en caractères ineffaçables dans les annales de l'univers. Les victoires et les conquêtes sont de tous les siècles et de tous les règnes, et elles s'effacent, pour ainsi dire, les unes les autres dans nos histoires; mais les grandes actions de piété, plus rares, y conservent toujours tout leur éclat. Un prince pieux se démêle toujours de la foule des autres princes dans la postérité; sa tête et son nom s'élèvent au-dessus de toute cette multitude, comme celle de Saùl s'élevait au-dessus de toute la multitude des tribus; sa gloire va même croissant en s'éloignant; et plus les siècles se cor-
rompent, plus il devient un grand spectacle par sa vertu.
Oui, Sire, on a presque oublié les noms de ces premiers conquérants qui jetèrent dans les Gaules les premiers fondements de votre monarchie; ils sont plus connus par les fables et par les romans que par les histoires, et l'on dispute même sil faut les mettre au nombre de vos augustes prédécesseurs : ils sont demeurés comme ensevelis dans les fondements de l'empire qu'ils ont élevé; et leur valeur, qui a perpétué la conquête du royaume à leurs descendants, n'a pu y perpétuer leur mémoire.
Mais le premier prince qui a fait asseoir avec lui la religion sur le trône des Français a immortalisé tous ses titres par celui de chrétien. La France a conservé chèrement la mémoire du grand Clovis; la foi est devenue, pour ainsi dire, la première et la plus sûre époque de l'histoire de la monarchie; et nous ne commençons à connaître vos ancêtres que depuis qu'ils ont commencé eux-mêmes à connaître Jésus-Christ.
Les saints rois dont les noms sont écrits dans nos aimales seront toujours les titres les plus précieux delà monarchie, et les modèles illustres que chaque siècle proposera à leurs successeurs.
C'est sur la vie. Sire, de ces pieux princes vos ancêtres qu'on a déjà fixé vos premiers regards : on vous anime tous les jours à la vertu par ces grands exemples. Souvenez-vous des Charlemagne et des saint Louis, qui ajoutèrent à l'éclat de la couronne que vous portez , l'éclat immortel de la justice et de la piété; c'est ce que répètent tous les jours à Votre Majesté de sages instructions. Ke remontez pas même si haut : vous touchez à des exemples d'autant plus intéressants qu'ils doivent vous être plus chers ; et la piété coule de plus près dans vos veines avec le sang d'un père pieux et d'un auguste bisaïeul.
Vous êtes, Sire, le seul héritier de leur trône, puissiez-vous l'être de leurs vertus! Puissent ces grands modèles revivre en vous par l'imitation plus encore que par le nom ! Puissiez-vous devenir vousmême le modèle des rois, vos successeurs!
Déjà, si notre tendresse ne nous séduit pas; si une enfance cultivée par tant de soins et par des mains si habiles, et où l'excellence de la nature semble prévenir tous les jours celle de l'éducation , ne nous fait pas de nos désirs de vaines prédictions, déjà s'ouvrent à nous de si douces espérances, déjà nous voyons briller de loin les premières lueurs de notre prospérité future; déjà la majesté de vos ancêtres, peinte sur votre front, nous an-
VICES ET VERTUS DES GRANDS
nonce vos grandes destinées. Puissiez-vous donc, Sire, et ce souhait les renferme tous, puissiezvous être un jour aussi grand que vous nous êtes cher!
Grand Dieu! si ce n'étaient là que mes voeux et mes prières , les dernières sans doute que mon ministère, attaché désormais par les jugements secrets de votre providence au soin d'une de vos églises, me permettra de vous offrir dans ce lieu auguste ; si ce n'étaient là que mes vœux et mes prières ; eh ! qui suis-je , pour espérer qu'elles pussent monter jusqu'à votre trône .^ mais ce sont les vœux de tant de saints rois qui ont gouverné la monarchie, et qui, mettant leurs couronnes devant l'autel éternel aux pieds de l'Agneau , vous demandent pour cet enfant auguste la couronne de justice qu'ils ont eux-mêmes méritée.
Ce sont les vœux du prince pieux surtout qui lui donna la naissance, et qui, prosterné dans le ciel, comme nous l'espérons , devant la face de votre gloire, ne cesse de vous demander que cet unique héritier de sa couronne le devienne aussi des grâces et des miséricordes dont vous l'aviez prévenu luimême.
Ce sont les vœux de tous ceux qui m'écoutent, et qui, ou chargés du soin de son enfance, ou attachés de plus près à sa personne sacrée, répandent ici leur cœur en votre présence , afin que cet enfant précieux, qui est comme l'enfant de nos soupirs et de nos larmes , non-seulement ne périsse pas, mais devienne lui-même le salut de son peuple.
Que dirai-je encore.? ce sont, ô mon Dieu! les vœux que toute la nation vous offre aujourd'hui par ma bouche ; cette nation que vous avez protégée dès le commencement, et qui , malgré ses crimes , est encore la portion la plus florissante de votre Église.
Pourrez-vous , grand Dieu! fermer à tant de A'œux les entrailles de votre miséricorde.? Dieu des vertus , tournez-vous donc vers nous : Deus virtutum., convertere. (Ps. lxxix, 15, 16.) Regardez du haut du ciel, et voyez, non les dissolutions publiques et secrètes, mais les malheurs de ce premier royaume chrétien, de cette vigne si chérie que votre main elle-même a plantée , et qui a été arrosée du sang de tant de martyrs ! Respice de cœlo, et vide, et visita vineam isfani quant plantavitdextera tua ! .Tetez sur elle vos anciens regards de miséricorde; et si nos crimes vous forcent encore de détourner de nous votre face, que l'innocence du moins de cet auguste enfant que vous avez établi sur nous, vous rappelle et vous rende à vo-
tre peuple : Et super fditon hominis, quein confirmasti tibi.
Vous nous avez assez affligés, grand Dieu! essuyez enfin les larmes que tant de fléaux que vous avez versés sur nous dans votre colère , nous font répandre : faites succéder des jours de joie et de miséricorde à ces jours de deuil , de courroux et de vengeance : que vos faveurs abondent où vos châtiments avaient abondé , et que cet enfant si cher soit pour nous un don qui répare toutes nos pertes.
Faites-en, grand Dieu! un roi selon votre cœur, c'est-à-dire le père de son peuple, le protecteur de votre Église , le modèle des mœurs publiques , le pacificateur plutôt que le vainqueur des nations, l'arbitre plus que la terreur de ses voisins, et que l'Europe entière envie plus notre bonheur, et soit plus touchée de ses vertus, qu'elle ne soit jalouse de ses victoires et de ses conquêtes.
Exaucez des vœux si tendres et si justes, ômon Dieu! et que ces faveurs temporelles soient pour nous un gage de celles que vous nous préparez dans l'éternité.
.4insi soit-il.