‹ ŒuvresChapitre 212 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un jugement trés-sévère est réservé à ceux qui sont élevés, dit l'Esprit de Dieu; on fera miséricorde aux pauvres et aux petits , mais le Seigneur déploiera toute la puissance de son bras pour châtier les grands et les puissants : Exiguo conceditur jnisericordia ; patentes autem, potenter tormenta patieniur. (Sap. vi, 7.)

Ce n'est pas, mes frères, que le Seigneur rejette les grands et les puissants, comme dit l'Écriture, puisqu'il est puissant lui-même , ou que le rang et l'élévation soient auprès de lui des titres odieux qui éloignent ses grâces, et fassent presque tout seuls notre crime. Il n'y a point en lui d'acception de per-

sonne; il est le Seigneur des cèdres du Liban comme de l'hysope qui croît dans les plus profondes vallées ; il fait lever son soleil sur les plus hautes montagnes comme sur les lieux les plus bas et les plus obscurs; il a formé les astres du ciel comme les vers qui rampent sur la terre ; les grands sont même les images plus naturelles de sa grandeur et de sa gloire , les ministres de son autorité , les canaux de ses libéralités et de sa magnificence; et je ne viens pas ici , mes frères , selon le langage ordinaire , prononcer des anathèmes contre les grandeurs humaines, et vous faire un crime de votre état, puisque votre état vient de Dieu, et- qu'il ne s'agit pas tant d'en exagérer les périls que de vous montrer les moyens infinis de salut attachés à l'élévation où la Providence vous a fait naître.

Mais je dis , mes frères , que les péchés des grands et des puissants ont deux caractères d'énormitéqui les rendent infiniment plus punissables devant Dieu que les péchés du commun des fidèles; premièrement le scandale, secondement l'ingratitude.

Le scandale. Il n'est point de crime, mes frères, auquell'Évangile laisse moins d'espérance de pardon qu'à celui d'être un sujet de chute à nos frères : Malheur à l'homme qui scandalise! dit Jésus-Christ; il lui serait plus avantageux d'être précipité au fond de la mer, que de devenir une occasion de perte et de scandale au plus petit d'entre mes disciples. (Matth. XVIII, 0,7.) Premièrement, parce que vous perdez une âme qui devait jouir éternellement de Dieu. Secondement , parce que vous faites périr votre frère pour lequel Jésus-Christ était mort. Troisièmement, parce que vous devenez le ministre des desseins du démon pour la perte des âmes. Quatrièmement, parce que vous êtes cet homme de péché, cet Antéchrist dont parle l'Apôtre; car Jésus-Christ a sauvé l'homme, et vous le perdez; Jésus-Christ a formé de véritables adorateurs à son père , et vous les lui ôtez ; Jésus-Christ nous a acquis par son sang, et vous lui ravissez sa conquête ; Jésus-Christ est le médecin des âmes , et vous en êtes le corrupteur; il est leur voie, el vous en êtes leur piège; il est le pasteur qui vient chercher les brebis qui périssent, et vous êtes le loup dévorant qui tuez et perdez les ouailles que son père lui avait données. Cinquièmement enfin , parce que tous les autres péchés meurent, pour ainsi dire, avec le pécheur; mais les fruits de ses scandales seront immortels , ils survivront à ses cendres, ils subsisteront après lui , et ses crimes ne descendront pas avec lui dans le tombeau de ses pères.

Achan fut puni avec tant de rigueur pour avoir pris seulement une règle d'or parmi des dépouilles

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que le Seigneur s'était consacrées ; mon Dieu ! quelle sera donc la punition de celui qui ravit à Jésus-Christ une âme qui était sa dépouille précieuse, rachetée, non avec de l'or et de l'argent , mais de tout le sang divin de l'agneau sans tache? Le veau d'or fut réduit en poussière pour avoir fait prévariquer Israël , grand Dieu! et tout l'éclat qui environne. les grands et les puissants les mettrait-il à couvert de votre eolère, dès qu'ils ne sont élevés que pour être à votre peuple une occasion de chute et d'idolâtrie? Le serpent d'airain lui-même, ce monument sacré des miséricordes du Seigneur sur Juda , fut brisé pour avoir été une occasion de scandale aux tribus, mon Dieu ! et le pécheur, déjà si odieux par ses propres crimes, sera-t-il épargné, lorsqu'il devient un piège et une pierre d'achoppement à ses frères?

Or, mes frères, voilà le premier caractère qui accompagne toujours vos péchés , vous que le rang et la naissance élève sur le commun des fidèles : le scandale. Les âmes vulgaires et obscures ne vivent que pour elles seules : confondues dans la fouje et cachées aux yeux des hommes par la bassesse de leur destinée. Dieu seul est le témoin secret de leurs voies et le spectateur invisible de leurs chutes; si elles tombent, ou si elles demeurent fermes, c'est pour le Seigneur tout seul qui les voit et qui les juge : le monde , qui ignore même leurs noms , n'est pas plus instruit de leurs exemples : leur vie n'a point de suite; ils peuvent faire des chutes, mais ils tombent tout seuls ; et s'ils ne se sauvent pas , leur perte du moins se borne à eux, et ne devient pas celle de leurs frères.

Mais les personnes nées dans l'élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés : ce sont ces maisons bâties sur la montagne , qui ne sauraient se cacher, et que leur situation toute seule découvre, ces flambeaux luisants qui traînent partout avec eux l'éclat qui les trahit et qui les montre. C est le malheur de la grandeur et des dignités; vous ne vivez plus pour vous seuls, à votre perte ou à votre salut est attachée la perte ou le salut de tous ceux qui vous environnent; vos moeurs forment les mœurs publiques, vos exemples sont les règJes de la multitude, vos actions ont le même éclat que vos titres ; il ne vous est plus permis de vous égarer à l'insu du public , et le scandale est toujours le triste privilège que votre rang ajoute à vos fautes.

Je dis le scandale , premièrement d'imitation. Les hommes imitent toujours le mal avec plaisir, mais surtout lorsque de grands exemples le leur proposent; ils trouvent alors une sorte de vanité dans leurs égarements, parce que c'est par là qu'ils vous

ressemblent : le peuple regarde comme un bon air de marcher sur vos traces; la ville croit se faire honneur en prenant tout le mauvais de la cour; vos mœurs forment un poison qui gagne les peuples et les provinces , qui infecte tous les états, qui change les mœurs publiques, qui donne à la licence un air de noblesse et de bon goût , et qui substitue à la simplicité de nos pères et à l'innocence des mœurs anciennesla nouveauté de vos plaisirs, de votre luxe, de vos profusions , et de vos indécences profanes. Ainsi c'est de vous que passent jusque dans le peuple les modes immodestes , la vanité des parures , les artifices qui déshonorent un visage où la pudeur toute seule devrait êtrepeinte,lafureur des jeux, la facilité des mœurs, la licence des entretiens, la liberté des passions, et toute la corruption de nos siècles.

Et d'où croyez-vous , mes frères, que vienne cette licence effrénée qui règne parmi les peuples? Ceux qui vivent loin de vous, dans les provinces les plus reculées , conservent encore du moins quelque reste de l'ancienne simplicité et de la première innocence; ils vivent dans une heureuse ignorance de la plupart des abus dont votre exemple a fait des lois. Mais plus les pays se rapprochent de vous , plus les mœurs changent, plus l'innocence s'altère, plus lesabus sont communs; et le plus grand crime des peuples, c'est la science de vos mœurs et de vos usages. Dès que. les chefs des tribus furent entrés dans les tentes des filles de Madian, tout Juda prévariqua, et il s'en trouva peu qui se conservassent purs de l'iniquité commune. Grand Dieu ! que le compte des riches et des puissants sera un jour terrible, puisque, outre leurs passions infinies, ils se trouveront encore coupables devant vous des désordres publics, de la dépravation des mœurs, de la corruption de leur siècle, et que les péchés des peuples deviendront leurs crimes propres!

Secondement, un scandale de complaisance. On cherche à vous plaire en vous imitant; vos inférieurs vos créatures, vos esclaves, se font de la ressemblance de vos mœurs une voie pour arriver à votre bienveillance; ils copient vos vices; parce que vous les leur comptez comme des vertus ; ils entrent dans vos goûts pour entrer dans votre confiance ; ils s'étudient à l'envi ou de vous suivre ou de vous surpasser, parce que vous n'aimez en eux que ce qui vous ressemble. Hélas! mes frères, combien d'âmes faibles, nées avec des principes de vertu, et qui. loin de vous, n'auraient trouvé en elles que des d,?positions favorables au salut, ont trouvé, dans l'obligation où leur fortune les mettait de vous imiter, le piège de leur innocence!

Troisièmement, un scandale d'impunité. Vous ne

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sauriez plus reprendre dans ceux qui dépendent de vous, les abus et les excès que vous vous permettez vous-mêmes; vous êtes obligés de leur souffrir ce que vous ne voulez pas vous interdire ; il faut fermer les yeux à des désordres que vous autorisez par vos mœurs, et, de peur de vous condamner vousmêmes, faire grâce à ceux qui vous ressemblent. Une femme mondaine, et tout occupée de plaire, répand sur tout son domestique un air de licence et de mondanité ; sa maison devient un écueil d'où l'innocence ne sort jamais entière; chacun imite au dedans les passions qu'elle fait éclater au dehors; et il faut qu'elle dissimule ces dérèglements, parce que ses mœurs ne laissent plus rien à faire à ses censures. Vous le savez , mes frères , et la dignité de la chaire chrétienne ne me défend pas de le dire ici , quel désordre , dans ces maisons destinées et ouvertes à un jeu éternel, parmi ce peuple de domestiques que la vanité a multiplié à l'infini! Que vos plaisirs coiUent cher à ces infortunés , qui, loin de vos yeux, n'ayant plus de frein qui les retienne, et cherchant à occuper une oisiveté où vos amusements les laissent , sentent autoriser par vos exemples les inclinations déréglées qui leur viennent de la bassesse de leur éducation et d'un sang vil et méprisable ! O mon Dieu! si celui qui néglige le soin des siens est devant vous pire qu'un infidèle, quel est donc le crime de celui qui les scandalise, et qui leur fait trouver la mort et la condamnation où ils auraient dû trouver des secours de salut et l'asile de leur innocence !

Quatrièmement, un scandale d'office et de nécessité. Combien d'infortunés périssent pour servir à vos plaisirs et à vos passions injustes! Les arts dangereux ne subsistent que pour vous , les théâtres ne sont élevés que pour fournir à vos délassements criminels, les harmonies profanes ne retentissent de toutes parts , et ne corrompent tant de cœurs que pour flatter la corruption du vôtre ; les ou\Tages funestes à l'innocence ne passent à la dernière postérité qu'à la faveur de vos noms et de votre protection. C'est vous seuls, mes frères, qui donnez à la terre des poètes lascifs , des auteurs pernicieux , des écrivains profanes : c'est pour vous plaire que ces corrupteurs des mœurs publiques perfectionnent leurs talents, et cherchent dans un succès qui n'a pour but que la perte des âmes, leur élévation et leur fortune : c'est vous seuls qui les protégez, qui les récompensez, qui les produisez, qui leur ôtez même, en les honorant de votre familiarité, ce caractère de honte et d'infamie que les lois de l'Église et de l'État leur avaient laissé, et qui les flétrissait nux yeux des hommes.

WASSfLlON. — TOMF I.

t Ainsi c'est par vous que les peuples participent à ces désordres , que ce poison infecte les villes et les provinces, que ces plaisirs publics deviennent la source des misères et de la licence publique , que tant de victimes infortunées renoncent à la pudeur pour servir à vos plaisirs, et, cherchant à soulager la médiocrité de leur fortune par l'usage des talents que vos passions toutes seules ont rendus utiles et recommandables , viennent sur des théâtres criminels chanter des passions pour flatter les vôtres , périr pour vous plaire , perdre leur innocence en la faisant perdre à ceux qui les écoutent, devemr des écueils publics et le scandale de la religion , porter même le malheur et la dissension dans vos familles, et vous punir, femme du monde, de l'appui et du crédit que vous leur donnez par votre présence et par vos applaudissements , en devenant l'objet criminel de la passion et de la mauvaise conduite de vos enfants, et partageant peut-être avec vous-même le cœur de votre mari, et ruinant sans ressource ses affaires et sa fortune.

Cinquièmement, un scandale de durée. C'est peu, mes frères, que la corruption de nos siècles soit presque le seul ouvrage des grands et des puissants ; les siècles à venir vous devront peut-être encore une partie de leur licence et de leurs désordres. Ces poésies profanes qui n'ont vu le jour qu'à votre occasion, corrompront encore des cœurs dans les âges qui nous suivront; ces auteurs dangereux que vous honorez de votre protection passeront entre les mains de nos neveux, et vos crimes se multiplieront avec le venin dangereux qu'ils portent avec eux, et qui se communiquera d'âge en âge ; vos passions mêmes immortalisées dans les histoires, après avoir été un scandale pour votre siècle , le deviendront encore aux siècles suivants; la lecture de vos égarements conservés à la postérité se fera encore des imitateurs après votre mort; on ira encore chercher des leçons de crime dans le récit de vos aventures , et vos désordres ne mourront point avec vous. Les voluptés de Salomon fournissent encore des blasphèmes et des dérisions aux impies, et des motifs de sécurité au libertinage; l'emportement de la femme de Putiphar s'est conservé jusqu'à nous, et son rang a immortalisé sa faiblesse. Telle est la destinée des vices et des passions des grands et des puissants ; ils ne vivent pas pour leur siècle seul , ils vivent pour les siècles à venir, et la durée de leur scandale n'a point d'autres bornes que celle de leur nom.

Vous le savez vous-mêmes, mes frères, encore aujourd'hui ne lit-on pas tous les jours avec un nouvrau péril ces mémoire.? scandaleux faits dans le

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siècle de nos pères, qui ont conservé jusqu'à nous les désordres des cours précédentes , et immortalisé les passions des principales personnes qui les composaient? Les dérèglements d'un peuple obscur et du reste des hommes qui vivaient alors, sont demeurés ensevelis dans l'oubli; leurs passions ont fini avec eux ; leurs vices obscurs comme leurs noms , ont échappé à l'histoire, et ils sont à notre égard comme s'ils n'avaient jamais été ; et tout ce qui nous reste de ces âges passés , ce sont les égarements de ceux que leur rang et leur naissance distinguaient dans leur siècle; ce sont leurs passions qui en inspirent tous les jours de nouvelles par la naïveté du styleetpar lalicence des auteurs qui nous lesontconservées; et l'unique privilège de leur condition, c'est que les vices des petits ont fini avec leur vie, au lieu que ceux des grands et des puissants renaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres, passent d'âge en âge, sont gravés dans des monuments publics, et ne s'effacent plus de la mémoire des hommes. Quels crimes , grand Dieu ! qui sont le scandale de tous les siècles, l'écueil de tous les états, et qui serviront jusqu'à la fin d'attrait au vice, de prétexte au pécheur, et de modèle au dérèglement et à la licence !

Enfin, un scandale de séduction. Vos exemples, en honorant le vice , rendent la vertu méprisable ; la vie chrétienne devient un ridicule dont on a honte devant vous; l'extérieur de la piété est un mauvais air dont on se cache en votre présence comme d'un travers qui déshonore. Combien d'âmes touchées de Dieu ne résistent à sa grâce et à son esprit , que de peur de perdre auprès de vous ce degré de confiance qu'une longue société de plaisir leur a donné! Combien d'âmes , dégoûtées du monde , n'osent se déclarer et revenir à Dieu , pour ne pas s'exposer à vos dérisions insensées; imitent encore vos mœurs et vos plaisirs, dont la grâce les a détrompées , et donnent à la complaisance et à des égards injustes pour votre rang mille démarches dont leur propre goût et leur nouvelle foi éloigne!

Je ne parle pas, mes frères, des préjugés contre la vertu, que vous perpétuez dans le monde ; de ces discours déplorables contre les gens de bien, que votre autorité confirme, qui devons passent jusqu'au peuple , et maintiennent dans tous les états ces vieilles préventions contre la piété, et ces dérisions éternelles des justes, qui ôtent à la vertu toute sa dignité, et confirment les pécheurs dans le vice.

Et de là, mes frères, que de justes séduits! que de faibles entraînés ! que d'âmes chancelantes retenues dans le désordre ! ,que d'impies et de libertins rassurés ! quel obstacle devenez-vous au fruit

de notre ministère! que de cœurs préparés n'opposent à la force de la vérité que nous annonçons que les .longs engagements qui les lient à vos mœurs et à vos plaisirs , et ne trouvent que vous seuls en eux qui servent comme de mur et de bouclier à la grâce! Mon Dieu! quel fléau pour un siècle, quel malheur pour les peuples , qu'un grand selon le monde, qui ne vous craint pas, qui ne vous connaît pas, et qui méprise vos lois et vos ordonnances éternelles ! C'est un présent que vous faites aux hommes dans votre colère, et la plus terrible marque de votre indignation sur les villes et sur les royaumes.

Oui, mes frères, voilà ce que vous êtes quand vous n'êtes pas à Dieu. Voilà le premier caractère devosfautes, le scandale: votre destinée décide d'ordinaire de celle des peuples ; les désordres des petits sont toujours la suite de vos désordres, et les péchés de Jacob, dit le Prophète, c'est-à-dire du peuple et des tribus, ne viennent que de Samarie, le siège des grands et des puissants : Quod scelus Jacob? nonne Saynaria? (Mich. 1, 5.)

Mais quand le scandale, inséparable des péchéé des grands et des puissants, n'y ajouterait pas un nouveau degré d'énormité qui leur est propre, l'ingratitude , qui en fait le second caractère , suffirait pour attirer sur eux cet abandon de Dieu qui ferme pour toujours ses entrailles à la bonté et à la miséricorde.

Je dis l'ingratitude , mes frères , car Dieu vous a préfères à tant de malheureux qui gémissent dans l'obscurité et dans l'indigence; il vous a élevés, il vous a fait naître au milieu de l'éclat et de l'abondance; il vous a choisis surtout le peuple pour vous combler de bienfaits; il a rassemblé sur vous seuls les biens, les honneurs , les titres , les distinctions et tous les avantages de la terre ; il semble que sa providence ne veille que pour vous seuls , tandis que tant d'infortunés mangent un pain de tribulation et d'amertume ; la terre ne semble produire que pour vous seuls, le soleil ne se lever et ne se coucher que pour vous seuls ; le reste des hommes même ne paraissent nés que pour vous, et pour servir à votre grandeur et à vos usages ; il semble que le Seigneur n'est occupé que de vous seuls , tandis qu'il oublie tant d'âmes obscures dont les jours sont des jours de douleur et de misère, et pour lesquelles il semble qu'il n'y ait point de Dieu sur la terre : et cependant vous tournez contre Dieu tout ce que vous avez reçu de lui ; votre abondance sert à vos passions , votre élévation facilite vos plaisirs , et ses bienfaits deviennent vos crimes !

Oui, mes frères, tandis que mille malheureux , sur lesquels sa main s'appesantit avec tant de ri-

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gueur; tandis qu'une populace obscure, pour qui la vie n'a rien que de dur et de triste, l'invoque, le bénit, lève les mains vers lui dans la simplicité de son cœur, le regarde comme son père, et lui donne des marques d'une piété simple et d'une religion sincère; vous, mes frères, qu'il accable de bienfaits , vous , pour qui le monde tout entier semble fait , vous ne le connaissez pas , vous ne daignez pas lever les yeux vers lui , vous ne pensez pas seulement s'il y a un Dieu au-dessus de vous qui se mêle des choses de la terre, vous lui rendez pour action de grâces des outrages , et la religion n'est que pour le peuple.

Hélas ! mes frères , vous trouvez si noir et si indigne lorsque ceux dont l'élévation était votre ouvrage vous oublient, vous méconnaissent, se déclarent contre vous, et n'usent du crédit dont ils vous sont redevables que pour tous éloigner et pour vous détruire! Mais, mes frères, ils ne font que vous rendre ce que vous faites envers Dieu. Votre élévation n'est-ellc pas son ouvrage.' N'est-ce pas sa main toute seule qui a séparé vos ancêtres de la fouie, et qui les a placés à la tête des peuples? rs'est-ce pas la disposition seule de la Providence qui vous a fait naître d'un sang illustre, et qui vous a fait trouver tout d'un coup en naissant, et sans qu'il vous en coûtât rien, ce qu'une vie entière de soins et de peines n'aurait pas pu même vous faire attendre? Qu'aviez-vous à ses yeux plus que tant d'infortunés qu'il laisse dans la misère? Ah! s'il n'avait eu égard qu'aux qualités naturelles de l'âme, à la droiture, à la pudeur, à l'innocence, à la modestie, combien d'âmes obscures nées avec toutes ces vertus , auraient dû vous être préférées , et occuper la place où vous êtes! S'il n'eût consulté que l'usage que vous deviez faire un jour de ses bienfaits , combien de malheureux, dans la même situation où vous vous trouvez , auraient été l'exemple des peuples, les protecteurs de la vertu, et glorifié le Seigneur dans leur abondance, eux qui, dans leur indigence même, l'invoquent et le bénissent, au lieu que vous le faites blasphémer et que votre exemple devient une séduction pour son peuple !

Et cependant il vous choisit, et il les rejette; il les humilie, et il vous élève; il est pour eux un maître dur et sévère, et pour vous un père libéral et magnifique. Que pouvait-il faire davantage pour vous engager à le servir et à lui être fidèles? Qu'y a-t-il de plus puissant 'que les bienfaits pour attirer les cœurs, et pour s'assurer des hommages? C'est de vous seul , Seigneur, disait David au milieu de sa prospérité , que vient la magnificence qui

m'environne, la gloire de mon nom, la puissance où je suis élevé; et il est juste, ô mon Dieu! de vous glorifier dans vos dons , de mesurer ce que je vous dois sur ce que vous avez fait pour moi , et de faire servir mon élévation et tout ce que je suis à votre gloire : Tua est. Domine, magnificentia , et potentia, et gloria.... Nunc igitur, Deus noster, confitemur tibi, etlavdamus nonien tuum inclyfum. (I PARAL. XXIX, 11, 13.)

Et cependant, mes frères, plus il a fait pour vous, plus vous vous élevez contre lui. Ce sont les riches et les puissants qui vivent sans autre Dieu dans ce monde que leurs plaisirs injustes : c'est vous seuls qui lui disputez les plus légers hommages, qui vous croyez dispensés de tout ce que sa loi a de pénible et de sévère, qui ne croyez être nés que pour jouir de vous-mêmes, pour faire servir ses bienfaits à vos passions, et qui laissez au simple peuple le soin de le servir, de lui rendre grâces , et d'observer avec religion les ordonnances de sa loi sainte.

Ainsi souvent, mes frères, le peuple l'adore, et vous l'outragez; le peuple l'apaise, et vous l'irritez; le peuple l'invoque, et vous l'oubliez; le peuple le sert avec un bon zèle, et vous méprisez ses serviteurs; le peuple lève sans cesse les mains vers lui, et vous doutez même s'il existe, vous qui seuls ressentez les effets de sa libéralité et de sa puissance: ses châtiments lui forment des adorateurs, et ses bienfaits ne lui valent que des dérisions et des outrages.

Je dis ses bienfaits, mes frères, car il ne les a pas même tous bornés à votre égard aux biens extérieurs de la fortune; il vous a fait naître encore avec des dispositions plus favorables à la vertu que le simple peuple, un cœur plus noble et plus élevé, des inclinations plus heureuses, des sentiments plus dignes de la grandeur de la foi ; plus de lumière, plus d'élévation , plus de connaissance, plus d'instruction, plus dégoût pour les bonnes choses. Vous avez reçu de la nature ces inclinations fortu nées qui se communiquent avec le sang, des passions plus douces, des mœurs plus cultivées, des bienséances plus voisines de la vertu; cette politesse qui adoucit l'humeur, cette dignité qui retient les saillies du tempérament, cette humanité qui rend plus sensible aux impressions de la grâce. De combien de bienfaits abusez-vous donc , mes frères , quand vous ne vivez pas selon Dieu ! Quel monstre d'ingratitude qu'un grand, qu'un homme comblé d'honneur et de prospérité , et qui ne lève jamais les yeux au ciel pour adorer la main qui les lui dispense !

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Et d'où croyez-vous aussi , mes frères , que viennent les calamités publiques , les fléaux qui affligent les villes et les provinces? Ce n'est que pour punir l'usage injuste que vous faites de l'abondance , que Dieu frappe quelquefois de stérilité les terres et les campagnes. Sa justice, indignée que vous employiez contre lui ses propres bienfaits, les soustrait à vos passions, répand son indignation sur la terre, permet les guerres et les dissensions , renverse vos fortunes; éteint vos familles, fait sécher la racine de votre postérité , fait passer à des mains étrangères vos titres et vos possessions , et vous rend les exemples éclatants de l'inconstance des choses humaines , et les monuments anticipés de sa colère contre les cœurs ingrats et insensibles aux soins paternels de sa providence.

Voilà, mes frères, les deux caractères inséparables de vos péchés : le scandale et l'ingratitude. Voilà ce que vous êtes quand vous n'êtes pas fidèles à Dieu. Voilà à quoi peut-être vous n'avez pas fait attention. Vous ne sauriez être médiocrement coupables dès que vous l'êtes. Les passions sont les mêmes dans le peuple et parmi les puissants; mais il s'en faut bien que le crime soit égal, et souvent un seul de vos crimes entraîne plus de malheurs et a devant Dieu des suites plus étendues et plus terribles , qu'une vie entière d'iniquité dans une âme obscure et vulgaire. Mais aussi, mes frères, vos vertus ont le même avantage «t la même destinée; et c'est ce qui me reste à vous dire dans la dernière partie de ce discours.

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