TROISIÈME PARTIE
Quelle autre religion que celle des chrétiens , avait jamais ouï parler d'une vertu, qui souffre de tous les maux d'autrui , qui n'est pas fastueuse , et qui , attentive aux calamités étrangères, s'oublie volontiers soi-même? Omnia siiffert, nonestambitiosa , 7ion quserit qtm sua sunt ( i CoK. xiii , 5,7): c'est le caractère de la charité ; disons mieux, c'est celui du charitable prélat que je loue.
Persuadé que les pasteurs ne sont que les dépositaires des biens, comme de la foi de l'Église, avec quelle religion les dispensa-t-il ! Que serait-ce en effet,' messieurs, que de détourner à des usages profanes les richesses du sanctuaire? Ce serait changer en germe de péché le fruit sacré de la pénitence de nos pères, trouver dans les vœux innocents des premiers lidèles de quoi former peut-être avec succès des vœux criminels ; insulter la pauvreté évangélique avec le patrimoine des pauvres ; en un mot, faire servir Dieu à l'iniquité. Les mains du Très- Haut , vous le savez , avaient formé à notre charitable prélat un de ces cœurs tendres et miséricordieux , qui souffrent de toute leur prospérité à la vue des infortunes d'autrui. Et ce n'était pas ici une de ces sensibilités de caprice , qui n'ouvrent le cœur à certains maux que pour le fermer à tous les autres ; qui veulent choisir les misères , et qui en nous rendant trop prudemment charitables , nous rendent pieusement cruels. Sa chanté fut unîver-
DE M. DE VILLARS
selle; et il ne mit jamais d'autre différence entre les malheureux , que celle que mettait entre eux leur misère même.
Quel tendre spectacle s'ouvre encore à mes yeux ! Ici la veuve, couverte de deuil et d'amertume sous un toit pauvre et dépourvu , jette en soifpirnnt de tristes regards sur des enfants que la faim presse; et hors d'espoir de tout secours , elle va, comme celle d'Élie, soulager leur indigence de ce qui lui reste, et mourir ensuite avec eux, quand , par un nouveau prodige, elle voit tout à coup sa substance multipliée , et ses tristes jours consolés. Ici des vierges consacrées au Seigneur, lèvent au fond de leur retraite, des mains pures au ciel , et offrent pour lui une innocence qu'elles ne doivent qu'à ses largesses. Le citoyen , qui , sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère; privé du confident charitable de sa honte et de ses besoins, cherche les ténèbres pour leur confier son affliction; et comme Joseph, il s'éloigne pour verser des larmes, de ceux qui , trompés encore par les apparences , s'adressent à lui pour avoir du pain , de peur de ne passer pour leur frère.
Mais dans quel détail immense vais-jeni'engager! Ici, des vases de honte, des victimes de la lubricité publique trouvent un asile, et doivent à ses libéralités, ou le désir de la vertu, ou du moins l'impuissance du crime ; vous le savez , ministres pieux , qui veillez sur une œuvre si sainte. Ici s'élèvent ou subsistent par ses soins, ces lieux sacrés , destinés ou à recevoir la mendicité errante, ou à soulager la mi^ sère affligée : ici , un rayon de lumière perce l'horreur des cachots, et va faire sentir à ces infortunés qu'il y a encore de l'humanité sur la terre : ici , des ouvriers apostoliques , saintement occupés à parcourir nos campagnes , et à distribuer aux petits le lait de la doctrine , répandent en son nom et la rosée du ciel , et les bénédictions de la terre; et par un innocent artifice, en soulageant les misères du corps , se frayent un chemin jusqu'à celles du coeur : ici , par les soins de cet autre Jacob , les grains de l'Egypte viennent consoler la stérilité de la terre de Chanaan; et sa charité toujours ingénieuse, va chercher jusque chez un peuple étranger, des ressources à la calamité de son peuple.
Entrailles cruelles, qui mettez à profit les misères publiques , qui apprêtez les larmes et l'indigence de votre frère , et qui ne lui tendez la main que pour achever officieusement de le dépouiller, écoutez ce que dit l'Esprit saint ( JoB, xx, 23 ) : Quand vous serez rassasié , vous vous sentirez déchiré ; votre félicité sera elle-même votre supplice , et le Seigneur fera pleuvoir sur vous la vengeance et la fureur.
Mais que ne puis-je recueillir fci les fniits infinis de sa miséricorde , et dans les calamités qui nous affligent, ou réveiller votre langueur, ou édifier votre zèle par l'histoire de ses largesses! que ne puis-je rappeler ses tendres sollicitudes sur les besoins de son peuple! J'ai vu mille fois ses entrailles s'ouvrir au récit des misères publiques : une sainte tristesse se répandait sur son visage; des paroles de douleur et de charité sortaient de sa bouche ; et touché de pitié , comme Jésus-Christ , sur une multitude affamée, on le voyait, comme lui, lever les yeux au ciel, et multiplier presque ses trésors, afin de la rassasier.
Je ne vous dirai donc pas qu'il fut l'oeil de l'aveugle , et le pied du boiteux ; qu'il jeta sur l'orphelin des regards précieux , et qu'il consola le cœur de la veuve; que comme cet homme instruit dans le royaume des cieux, il tira de son trésor l'ancien et le nouveau ; qu'il sortait toujours de sa personne une vertu bienfaisante qui soulageait toutes les misères ; qu'il coula toujours de son palais , comme d'un autre lieu d'innocence, une source sacrée qui allait inonder la terre; que la honte fut toujours moins ingénieuse à lui cacher les malheureux, que sa charité à les découvrir; et qu'on eût dît que de tendres pressentiments venaient lui annoncer les besoins les plus secrets.
Car ne vous représentez pas ici un de ces zélés fastueux, qui n'aiment, pour ainsi dire, à placer leur argent que sur le public ; qui révèlent avec art la honte de leurs frères , moins pour leur attirer du secours , que pour pouvoir dire qu'ils les ont secourus; qui, sous prétexte d'édifier les spectateurs, se donnent eux-mêmes pieusement en spectacle; qui n'ont des yeux que pour les misères d'éclat, et qui comme les faibles disciples sur la mer, lorsque Jésus- Christ se présente à eux pendant les ténèbres , s'écrient que c'est un fantôme, et ne veulent par le reconnaître. ( Matth. XIV , 26. ) Œil invisible du Père céleste , vous fûtes le seul témoin des secrètes effusions de sa charité. Que d'œuvres de lumière n'a-t-il pas ensevelies dans de pieuses ténèbres? Ne crut-il pas, ô mon Dieu! que ses œuvres saintes, flétries presque par les regards étrangers , n'étaient plus si dignes des vôtres; et qu'afin qu'elles allassent effacer ses iniquités de votre souvenir, il fallait qu'elles fussent elles-mêmes effacées du souvenir des hommes ? Il n'eut jamais de confident là-dessus : la charité s'était dressé dans son cœur une manière ds sanctuaire , oii le pontife seul avait droit d'entrer : et sa mort même n'a pas pu , comme celle de Jésus- Christ, déchirer le voile qui dérobait à nos yeux tf^ pieux mystères.
ORAISON FUNÈBRE
Ah ! si je pouvais du moins pénétrer dans le secret des familles; là je trouverais l'innocence prête à enfoncer, et préservée du naufrage ; ici l'iniquité devenue plus rare, parce qu'elle n'était plus si nécessaire. Mais que vais-je faire, messieurs? ah! je ne respecte pas assez ces sacrées ténèbres : il me semble que ces chères cendres en souffrent; il me semble que ces os arides se raniment en m'écoutant ; que ce visage oii était peinte autrefois la douceur, se couvre d'une modeste indignation ; et que du fond de ce triste mausolée : Épargne, me dit-il, cette inquiétude au repos de mon tombeau ; et ne viens pas fouiller jusque dans mes cendres pour y découvrir les ardeurs secrètes de mon amour destinées à l'obscurité, jusqu'au jour de la manifestation de Jésus-Christ.
Et ne croyez pas, messieurs, que comme tant d'autres, il n'employât au soulagement des malheureux que les restes inutiles de son luxe ou de ses plaisirs , et que ses aumônes ne fussent que les débris de ses passions. Il sut honorer le Seigneur de sa substance; la frugalité de sa table, la modestie de son train , si recommandée aux prélats par les lois de l'Église, furent les fonds d'oii il tira les trésors des pauvres ; et sa dimiimtion , pour parler avec l'Apôtre , fut la richesse des peuples.
Quelle simplicité dans son palais! elle nous rappelait ces temps heureux oîi l'épiscopat , entouré de sa seule dignité, savait encore s'attirer le respect des fidèles ; oià le faste n'était pas devenu une bienséance à un ministère d'humilité; où l'éminencedu caractère était une raison de modération , et non pas un prétexte de luxe ; où toute la gloire de la fille du roi était encore au dedans ; et où le peuple de Dieu n'avait pour pontifes , que des Aarons revêtus de justice et de sainteté. Quel détachement de la chair et du sang ! Était-il de ces pasteurs cruels qui nourrissent l'ambition et la vanité de leur proches, du sang et de la substance des pauvres; qui font servir les trésors du sanctuaire à des décorations profanes, qui érigent des idoles des débris de l'autel ; et par un renversement honteux , enrichissent l'Egypte des dépouilles mêmes du tabernacle? Ah! il employa ces pieuses richesses à couvrir la nudité , et non pas à parer la vanité ; à rassasier la faim , et non pas à flatter la volupté; à étancher la soif, et non pas à irriter la cupidité : et le seul vice qu'on peut lui reprocher là-dessus , c'est peut-être d'avoir poussé trop loin cette vertu.
Prêtre éternel , prince des pasteurs ; divin apôtre de notre foi et de notre confession, Jésus-Christ! que me reste-t-il ici, qu'à vous demander pour cette Église affligée un pontife comme lui , innocent , sé-
paré des pécheurs , attentif à offrir des dons et des sacrifices pour les péchés , appliqué à tout ce qui regarde votre culte, plus élevé que les cieux , et qui sache compatir aux infirmités de son peuple? Ah\ permettriez-vous qu'une Église , dont la naissance a été celle du christianisme dans les Gaules, élevée presque sur le fondement des apôtres etdes premiers prophètes, gouvernée par une si glorieuse succession de saints pasteurs, et tant de fois illustrée de tout leur sang; si pure dans ses lois, si vénérable dans son culte, si illustre par sesdroits, devînt l'héritage d'un dispensateur infidèle; et qu'une si chère portion de votre troupeau fût la proie d'un loup ravissant?
Pieux prélat! si, dans le sein d'Abraham ( car, ô mon Dieu ! sans sonder ici la profondeur de vos conseils , auriez-vous pu fermer votre sein éternel à celui qui vous ouvrit toujours le sien en la personne de vos serviteurs affligés? ), si, dis-je, dans le sein d'Abraham, âme charitable, vous jouissez déjà du fruit immortel de tant d'oeuvres de vie , si vous moissonnez les bénédictions que vous avez semées icibas, jetez sur les tendres gémissements de cette triste Sion, quelques regards favorables : soyez toujours son époux invisible; que les liens sacrés qui vous ont uni à elle, ne périssent jamais; choisissez-lui vous-même dans les trésors éternels un pontife fidèle ; et que les soins de sa gloire aillent encore vous toucher et troubler presque votre repos jusque dans le sein de la félicité.
Mais pourquoi vous le représenter jouissant de l'immortalité, avant que de vous l'avoir représenté dans le sein même de la mort? prétends-je amuser votre affliction ? rappelons, pusqu'il le faut, ce triste spectacle. L'innocence de ses mœurs, la fidélité aux devoirs de son ministère, la profusion de ses trésors ; cette piété tendre et constante , cette foi vive et simple ; le sacrifice redoutablequ'il offrit si souvent, et toujours avec tant de recueillement et de frayeur ; le bain sacré de la pénitence, où il venait régulièrement, avec tant de douleur et d'humilité, laver les souillures de son âme; ces moments précieux qu'il dérobait ou à ses occupations, ou à son repos , pour se nourrir des vérités du salut par des lectures édifiantes; en un mot, le souvenir de sa vie doit nous rassurer sur le souvenir de sa mort.
Oui , messieurs , la main du Seigneur s'étendit sur lui , et elle le frappa ; mais si légèrement , qu'à peine parut-il qu'elle l'eût touché. C'était , ce semble, pour tromper notre douleur : le coup fut presque tout invisible ; l'histoire du songe de Daniel s'accomplit une seconde fois , et ncus vîmes une pierre légère , détachée des montagnes éternelles, venir heurter faible
DE M. DE VILLARS
ment contre une d es j ambes d e cette statue précieuse , dont la structure semblait nous promettre une si longue durée, et la réduire d'abord en poudre. La légèreté du mal , l'beureux tempérament du malade , les conjectures de l'art , tout endormit notre frayeur. Un neveu, que le choix glorieux du prince et les besoins de l'État avaient fait passer du Rhin en Italie , séduit par les mêmes apparences , le laisse dans le lit de sa douleur, et part pour la cour, où le rappelaient la reconnaissance et le devoir. Mais les tristes circonstances de cet adieu , les tendres embrassements du vieillard affligé, furent comme les lugubres précautions d'une tendresse mourante, et d'une séparation plus cruelle. Bientôt après en effet, le jour du Seigneur arrivé, un mortel assoupissement vint nous annoncer le sommeil de la mort : des présages de trépas couvrirent son visage , son arrêt y parut écrit, et l'affreuse mort, jusque-là cachée dans son sein, se laissa presque voir à découvert.
A ce bruit fatal, une frayeur universelle se répand : les prêtres du Seigneur montent à l'autel ; on cherche dans le sacrifice de la mort de Jésus-Christ une source de vie pour le pontife mourant: la victime adorable est exposée à la douleur publique; les citoyens en foule remplissent nos temples, et environnent les autels; les pauvres au milieu de nos places publiques , les mains levées au ciel , redemandent par leurs gémissements le père qu'ils sont sur le point de perdre : des vierges sacrées gémissent tout bas dans le sanctuaire ; et , tristes témoins de la douleur et de la soumission chrétienne d'une abbesse à qui de tendres nœuds rendent cette séparation si cruelle , elles répandent leurs cœurs au pied des autels , mêlent leurs soupirs et leurs vœux, les font monter jusqu'au pied dutrône de l'Agneau qu'ellesdoivent un jour suivre; et, par ce tendre spectacle, vont presque arracher des mains de l'Éternel le glaive fatal qui doit trancher des jours si précieux. Mais les fléaux comme les dons de Dieu , sont sans repentir ; et son heure , ou plutôt la nôtre, était venue. On a donc recours aux derniers remèdes de l'Église; et à leur aspect l'assoupissement cesse : sa foi se réveille; ses yeux s'ouvrent pour voir son Sauveur; il demande nonseulement à manger sa chair, mais encore à boire son sang; et veut sur le point de sa mort, comme son ÎMaître, s'enivrer de ce vin précieux, dont il ne devait plus boire que dans le royaume du Père céleste. (Matth. XXVI , 29.)
Cependant le mal gagne : une famille désolée fond en larmes autour du lit : un ami sage et fidèle tâche en vain de s'attirer encore la dernière consolation de quelques paroles mourantes , et l'exhorte de disposer à sa maison terrestre. Un frein éternel avait
déjà été mis sur sa langue , et on ne tirait plus de lui qu'une réponse de mort. Mais encore, les pauvres que vous avez tant aimés, lui dit-il, vont-ils donc tout perdre avec vous? votre palais retentit de leurs plaintes; quelles ressources voulez-vous leur laisser après votre mort? Que vois-je ici, mes frères? ah! la charité ne meurt jamais. A ces mots, cette âme miséricordieuse se réveille tout entière pour faire un dernier effort : ses yeux que la mort avait déjà fermés, se rouvrent pour jeter encore, ce semble, quelques regards favorables sur les malheureux : ses mains défaillantes, depuis si longtemps accoutumées à de saintes profusions, vont serrer tendrement les mains de cet illustre ami , comme pour se plaindre qu'elles n'étaient plus propres à ces charitables offices. Une vie étrangère paraît animer ce corps mourant; il se tourmente, il s'agite; mille fois il s'essaye de redire ses anciens et pieux desseins : mais ces paroles de charité qu'il forme dans le cœur, viennent expirer sur sa langue froide et immobile, et se changent en profonds soupirs. Que se passait-il alors dans cette ame , ô mon Dieu ? quelles saintes inquiétudes! quels tendres gémissements! quels nouveaux transports ! quels brûlants désirs ! Ce feu sacré n'acheva-t-il pas de consumer les restes de ses faiblesses? et ne parut-elle pas sans tache à vos yeux, lorsque, détachée de sa demeure terrestre par les efforts mêmes et les agitations de la charité , elle alla se présenter devant votre tribunal redoutable ?
Que vous dirai-je ici , mes frères ? qu'ainsi disparaît tout à coup la figure du monde ; qu'ainsi s'évanouit l'enchantement des sens; qu'ainsi vient se briser au tombeau le fantôme qui nous joue ; que les plus beaux jours de la vie ne sont que des portions de notre mort ; que la fleur de l'âgese flétrit ; que les plus vives passions s'éteignent; que les plaisirs nous lassent par leur vide, ou nous échappent par leurs excès; que la gloire, n'est qu'un nom qui se fait cependant acheter de tout notre repos; que la pompe et l'éclat ne sont que des décorations de théâtre; que les honneurs ne sont que des titres pour nos tombeaux ; que les plus belles espérances ne sont que de douces erreurs ; que les mouvements les plus éclatants sont comme les agitations de ces feux nocturnes , qui paraissent , et se replongent à l'instant dans d'éternelles ténèbres; en un mot, qu'il n'est rien de solide dans cette vie , que les mesures que l'on prend pour l'autre : vous dirai-je tout cela? Mais qui ne le dit en ces jours de deuil et d'amertume? qui fut jamais plus fécond sur les abus du monde que le monde même? Au milieu des plaisirs, on nous voit discourir sur leur fragilité : nous insultons le monde en l'adorant. Aussi quel fruit recueillons-nous de ces sté-