‹ ŒuvresChapitre 39 sur 264 · CINQUIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

CINQUIÈME MOTIF

Comme nous avons mis le comble à nos crimes, il semble aussi rassembler sur nos têtes les traits de sa colère. Nos ennemis nous insultent. Les enfants d'Amalec ont la victoire sur le peuple de Dieu. Notre ancienne valeur semble s'être changée en faiblesse. Nos frontières sont ouvertes. Ces murs inaccessibles, en qui nous mettions notre confiance, sont renversés. Nos voisins, à peine autrefois en sûreté dans leurs places les plus reculées , semblent déjà méditer la conquête de nos provinces, et se partager par avance nos terres et nos foyers. La justice de nos armes semble en affaiblir la force et le succès. La paix autrefois entre nos mains s'éloigne de plus en plus de nous , et nos désirs ne font que la rendre plus difficile. Le fléau de la guerre et de la désolation répand le deuil et la misère sur nos villes et sur nos campagnes. Le peuple gémit sous le poids des charges que le malheur des temps a rendues nécessaires. La France , que nos premières années avaient vue si florissante, est maintenant plongée dans une tristesse amère et profonde : et nos ennemis , si jaloux autrefois de nos prospérités , peuvent à peine se persuader nos malheurs et nos pertes.

D'oii vient ce changement, mes frères.^ Je l'ai déjà dit. La colère de Dieu éclate sur nos crimes : leur énormité est enfin montée jusqu'au trône de ses vengeances.Il a regardé du haut de sa demeure éternelle, dit le prophète : Prospexit de excelso sancto suo (Ps. CI , 20) ; et il a vu les abominations qui sont au milieu de nous; les fidèles sans mœurs, les grands sans religion, les ministres mêmes sans piété; le sexe sans pudeur et sans bienséance, s'avilissantpar des indécences dont les siècles de nos pères auraient rougi, et n'étant plus en sûreté que par le dégoût

qu'en ont ceuxmêmesàqui il s'étudiede plaire. Prospexit de excelso sancto suo.

11 a regardé du haut du ciel , et il a vu les adultères et les abominations en honneur au milieu de son peuple; les rapines et les injustices revêtues des titres et des dignités publiques ; les débauches et les excès affreux autorisés par de grands exemples ; un luxe monstrueux et insensé croître et augmenter avec la misère publique; les théâtres devenus des lieux de prostitution , par le dérèglement déclaré de ces victimes infortunées qu'on y court entendre; et les mœurs publiques devenues des scandales publics. Prospexit de excelso sancto suo.

Il a regardé du haut du ciel , et il a vu l'intrigue, l'ambition , le schisme et l'aigreur déshonorer son sanctuaire ; les ministres de la paix eux-mêmes divisés; la défense de la vérité devenue le prétexte des animosités personnelles ; le zèle allumé par un vil intérêt ; les passions appelées à la défense de la religion qui les condamne ; la piété changée en gain et en une indigne hypocrisie; et ce royaume autrefois le soutien de la foi, et la plus pure portion de son Église, devenu par la licence des discours et l'impiété des sentiments le théâtre d'honneur des philosophes et des incrédules. Prospexit de excelso sancto suo.

Il a regardé du haut du ciel , et il a vu un souverain pieux environné d'une cour dissolue ; le courtisan toujours parmi nous senile imitateur du maître, devenir ici son censeur secret; la piété sur le trône devenue plus odieuse ; les crimes se multiplier par la contrainte; le péril de la débauche en assaisonner les excès ; l'ambition se revêtir des apparences de la piété pour attirer les largesses du souverain; l'hypocrisie s'enrichir des bienfaits destinés à récompenser la vertu ; et la religion plus déshonorée par les mœurs et les artifices de ces faux justes, que par la licence des pécheurs les plus déclarés. Prospexit de excelso sancto suo.

Et alors il a versé sur nous la coupe de sa fureur et de sa colère. Il a fait périr par le glaive de nos ennemis , nos enfants , nos époux , nos frères et nos proches. Il a répandu sur nos armées un esprit de terreur et de vertige. Il a fait échouer nos projets; et nos prospérités passées n'ayant été pour nous que de nouveaux motifs d'orgueil et de dissolution , il a eu recours aux châtiments , afin que , si nous avons été ingrats à ses faveurs, nous ne soyons pas insensibles à notre affliction et à nos peines.

Et cependant, quel usagefaisons-nous de ces fléaux publics? Qu'opposons -nous à la colère de Dieu pour la désarmer ? Des plaintes inutiles , des terreurs humaines sur l'incertitude des événements, des inquiétudes sur les misères et sur les charges publi-

MOTIFS DE CONVERSION

ques: que dirai-je? des murmures peut-être contre le gouvernement; dévalues réflexions et des censures éternelles sur ceux qui sont à la tête des affaires ; des clameurs inutiles contre ceux qui sont chargés des entreprises et des projets , des dérisions souvent et des chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation et qui nous ont toujours consolés de nos malheurs, en éternisant le souvenir de nos pertes ; c'est ce qu'un ancien Père reprochait déjà de son temps à nos ancêtres : Cantilenis infortunia sua solantur. (Salvianus.)

Insensés que nous sommes! nous nous en prenons aux hommes comme s'ils étaient les auteurs de nos calamités. Nous accusons leur imprudence, leur peu d'babileté, leurs méprises, de nos malheurs. Nous ne remontons pas plus haut : nous ne voyons pas que les coups qui nous frappent partent du ciel ; que c'est Dieu lui-même qui confond les conseils et la prudence de nos chefs ; qui aveugle nos sages et nos vieillards; qui répand l'épouvante et la terreur dans nos armées ; et que nos crimes seuls enfantent tous nos malheurs. Mettons Dieu de notre côté, mes frères, et alors nous serons les plus forts. Forçons le Seigneur , par un repentir sincère , à combattre pour nous ; et alors , ou il donnera la paix à son peuple, ou nousdissiperons nosennemis commedelapoussière.

Maison d'Israël, disait autrefois le grand prêtre Eliachimaux Juifs frappés comme nous de la main de Dieu, et en proie aux troupes victorieuses des Assyriens; souvenez-vous comment Moïse, ce serviteur de Dieu, brisa autrefois la force d'Amalec, qui se confiait dans sa puissance , dans le nombre de ses troupes , et dans la multitude de ses chariots : Memores estoteMoysi servi Domini, qui Amalec confidentem in virtute sua, et in exercitu suo dejecit. Ainsi disparaîtront devant vous vos ennemis, continuait ce vénérable pontife , si vous demeurez fidèles dans la pratique des ordonnances de la loi et si vous revenez au Seigneur par les gémissements d'un cœur brisé, et d'un repentir vif et sincère : Sic erunt universi hostes Israël, si manentes permanseritis in jejuniis et orationibus , in conspec/u Domini. (Judith, iv, 12, 14.)

Et voilà, mes frères, ce que le pontife saint ', qui nous honore ici de sa présence , et que le Seigneur a suscité à son peuple dans ce temps de calamité, vous a déjà dit avec les expressions les plus vives du zèle pastoral et de l'éloquence chrétienne. Voilà les ressources qu'il vous a marquées par une indication solennelle déjeunes et de prières, pour remédier aux maux qui nous affligent. Mes frères,

' Monseigneur le cardinal de Noailles, devant qui ce sertaon fut prêché à Notre-Dame,

vous a-t-il dit, finissons nos désordres, et nos malheurs finiront bientôt. Devenons plus fidèles , et nous deviendrons bientôt plus heureux et plus tranquilles. Faisons cesser les scandales qui sont au milieu de nous , et nos larmes seront bientôt essuyées. Convertissons-nous au Seigneur, et le Seigneur combattra pour nous. Mettons-nous en paix avec Dieu, et nous l'aurons bientôt avec les hommes.

Voilà, mes frères, ce que ses exemples vous prêchent encore plus efficacement que ses discours. Il souffre des malheurs qui vous affligent; mais il souffre encore plus des iniquités qui vous les attirent. 11 porte avec vous le poids de vos afflictions et de vos pertes; mais il porte encore plus le poids de vos crimes. Il demande pour vous au Seigneur des jours plus tranquilles et plusfortunés; mais il en demande aussi de plus saints.

Soulagez son zèle, mes frères, en répondant à sa tendresse. Consolez sa. piété en secondant ses désirs. Récompensez ses soins en vous conformant à ses exemples. Dieu n'a pas encore abandonné son peuple, puisque, malgré tant de calamités dont il nous frappe , il vous suscite encore un pasteur fidèle, qui peut vous réconcilier avec le Seigneur, et arrêter le bras de son indignation et de sa colère. N'abusez donc pas du don de Dieu, mon cher auditeur; et ne rendez pas inutiles , par l'endurcissement de votre cœur, tant de moyens de sanctification que la bonté de Dieu vous offre , et les ressources les plus heureuses de votre salut.

Grand Dieu ! que dejustes sujets de condamnation n'aurez-vous pas un jour contre moi ? Que n'aurezvous pas fait pour me sauver, et qu'aurai-je omis moi-même pour me perdre.^ Vous avez mis tout en œuvre pour empêcher votre créature de périr; vos grâces, vos inspirations, des lumières vives, des amertumes salutaires , des dégoûts infinis , des passions traversées, des projets confondus, des espérances évanouies, des calamités publiques et personnelles; que dirai-je encore.^ un cœur même tendre pour le bien ; un cœur né avec des sentiments de vertu et de droiture ; un cœur qui se refusait aux excès, qui ne paraissait point fait pour le dérèglement, qui ne cesse de me rappeler à vous, et de me reprocher en secret ma honte et ma faiblesse. Que puis-je vous dire , tout couvert de vos bienfaits et de mes crimes ? Seigneur, ne vous lassez pas de me tendre la main. Vous en avez trop fait jusqu'ici pour me laisser périr sans ressource , plus je me trouve indigne de nouvelles faveurs, plus j'en espère. L'horreur de mon état augmente ma confiance; et l'excès de mes misères est le seul droit que j'offre à vos miséricordes éternelles. Jinsi soit'iL

VÉRITÉ DE LA RELIGION

SERMON

POUR LE JEUDI APRÈS LES CEiXDRES.

SUR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION

Amen dico vobis, non inveni tantamfidem in Israël. Je vous le dis en vérité , je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. (Matth. 8, 10.)

D'où venait donc l'incrédulité que Jésus-Christ reproche aujourd'hui aux Juifs? et quel sujet pouvaient-ils avoir de douter encore de la sainteté de sa doctrine et de la vérité de son ministère? Ils avaient demandé des miracles, et il en avait opéré à leurs yeux de si convaincants, que personne avant lui n'en avait fait de semblables. lis avaient souhaité que sa mission fût autorisée par des témoignages , Moïse et les prophètes lui en avaient rendu ; le Précurseur avait dit hautement : Voilà le Christ , et l'Agneau qui vient effacer les péchés du monde; un gentil rend gloire dans notre Évangile à sa toute-puissance ; le Père céleste du haut des airs avait déclaré que c'était là son Filsbien-aimé ; enfin les démons eux-mêmes, frappés de sa sainteté, ne sortaient des corps qu'en confessant qu'il était le Saint et le Fils du Dieu vivant. Que pouvait encore opposer l'incrédulité des Juifs à tant de preuves et de prodiges ?

Voilà , mes frères, ce qu'on pourrait demander aujourd'hui avec bien plus de surprise à ces esprits incrédules, lesquels après raccomplissement de tout ce qui avait été prédit, après la consommation des mystères de Jésus-Christ, l'exaltation de son nom , la manifestation de ses dons, la vocation des peuples, la destruction des idoles, la conversion des césars, le consentement de l'univers, doutent encore, et entreprennent eux seuls de contredire et de renverser ce que les travaux des honmies apostoliques, le sang de tant de martyrs, les prodiges de tant de serviteurs de Jésus-Christ, les écrits de tant de grands hommes , les austérités de tant de saints anachorètes , et la religion de dix-sept siècles ont si universellement et si divinement établi dans l'esprit de presque tous les peuples.

Car, mes frères , au milieu des triomphes de la foi s'élèvent encore en secret parmi nous des enfants d'incrédulité, que Dieu a livrés à la vanité de leurs pensées , qui blasphèment ce qu'ils ignorent ; des hommes impies, qui changent, comme dit un apôtre , la grâce de notre Dieu en luxure , souillent leur chair, méprisent toute domination, blasphèment la majesté, corrompent toutes leurs voies comme des animaux sans raison , et se sont réservés à servir un

jour d'exemple aux jugements terribles de pieu sur les hommes.

Or, si parmi tant de fidèles que la religion assemble en ce lieu , il se trouvait quelque âme de ce caractère, souffrez, vous mes frères, qui conservez avec respect le dépôt de la doctrine que vous avez reçu des mains de vos ancêtres et de vos pasteurs , que je me serve de cette occasion , ou pour les détromper, ou pour les combattre. Souffrez que je fasse ici une fois ce que les premiers pasteurs de l'Église faisaient si souvent devant leur peuple assemblé , c'est-à-dire que j'entreprenne l'apologie de la religion de Jésus-Christ contre l'incrédulité; et qu'avant de vous instruire de vos devoirs durant cette longue carrière, je commence par jeter les premiers fondements de la foi. Il est si consolant pour ceux qui croient , de découvrir combien leur soumission est raisonnable, et de se convaincre que la foi qui paraît l'écueil de la raison en est pourtant la seule consolation , le seul guide et l'unique ressource.

Voici donc tout mon dessein. L'incrédule refuse de se soumettre aux vérités révélées , ou par une vaine affectation de raison, ou par un faux sentiment d'orgueil , ou par un amour mal placé d'indépendance.

Or, je veux montrer aujourd'hui que la soumission que l'incrédule refuse par une vaine affectation de raison est l'usage le plus sensé qu'il puisse faire de la raison même; que la soumission qu'il refuse par un faux sentiment d'orgueil en est la démarche la plus glorieuse ; et enfin que la soumission qu'il rejette, par un amour mal placé d'indépendance, en est le sacrifice le plus indispensable. Et de là je tirerai les trois grands caractères de la religion : elle est raisonnable; elle est glorieuse; elle est nécessaire.

O mon Sauveur, auteur éternel et consommateur de notre foi , défendez vous-même votre doctrine. Ne souffrez pas que votre croix , qui vous a soumis l'univers, soit encore la folie et le scandale des esprits superbes. Triomphez encore aujourd'hui, par les prodiges secrets de votre grâce , de la même incrédulité dont vous triomphâtes autrefois par les opérations éclatantes de votre puissance; et détruisez par ces lumières vives qui éclairent les cœurs, plus efficaces que tous nos discours, toute hauteur qui s'élève encore contre la science de vos mystères.

Ave, Maria.

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