PREMIÈRE PARTIE
Nous avons beau éloigner de nous l'image de la mort, chaque jour nous la rapproche. La jeunesse s'éteint, les années se précipitent, et semblables, dit l'Écriture, aux eaux qui coulent dans la mer et qui ne remontent plus vers leur source , nous nous rendons rapidement dans l'abîme de l'éternité, où engloutis pour toujours, nous ne revenons plus sur nos pas reparaître encore sur la terre : Et quasi aquse dilabimur in terram, qiise non revertuntur. (II Reg. XIV, 14.)
Je sais que nous parlons tous les jours de la brièveté et de l'incertitude de la vie. La mort de nos proches, de nos sujets, de nos amis, de nos maîtres, souvent soudaine, toujours inopinée, nous fournit mille réflexions sur la fragilité de tout ce qui passe. Nous redisons sans cesse que le monde n'est rien , que la vie est un songe , et qu'il est bien insensé de tant s'agiter pour ce qui doit durer si peu. IMais ce n'est là qu'un langage, ce n'est pas un sentiment; ce sont des discours qu'on donne à l'usage , et c'est l'usage qui fait qu'en même temps on les oublie.
Or, mes frères , faites-vous ici-bas une destinée à votre gré, prolongez-y vos jours dans votre esprit au delà même de vos espérances; je veux vous laisser jouir de cette douce illusion. Mais enfin il faudra tenir la voie qu'ont tenue tous vos pères ; vous verrez enfin arriver ce jour auquel nul autre jour ne succédera plus ; et ce jour sera pour vous le jour de votre éternité : heureuse, si vous mourez dans le Seigneur : malheureuse, si vous mourez dans votre péché. C'est l'une de ces deux destinées qui vous attend : il n'y aura que la droite ou la gauche, les boucs ou les brebis , dans la décision finale du sort de tous les hommes. Souffrez donc que je vous rappelle au lit de votre mort , et que je vous y expose
LE JOUR DES MORTS
le double spectacle de cette dernière heure , si terrible pour le pécheur et si consolante pour le juste. Je dis terrible pour le pécheur, lequel , endormi par de vaines espérances de conversion, arrive enfin à ce dernier moment, plein de désirs, vide de bonnes œuvres, ayant à peine connu Dieu, et ne pouvant lui offrir que ses crimes et le chagrin de voir finir des jours qu'il avait crus éternels. Or, mes frères ^ je dis que rien n'est plus affreux que la situation de cet infortuné dans les derniers moments de sa vie; et que, de quelque côté qu'il tourne son esprit, soit qu'il rappelle le passé , soit qu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux , soit enfin qu'il perce jusque dans cet avenir formidable auquel il touche; tous ces objets, les seuls alors qui puissent l'oecuper et se présenter à lui, ne lui offrent plus rien que d'accablant, de désespérant et de capable de réveiller en lui les images les plus sombres et les plus funestes.
Car, mes frères, que peut offrir le passé à un pécheur qui , étendu dans le lit de la mort , commence à ne plus compter sur la vie et lit sur le visage de tous ceux qui l'environnent la terrible nouvelle que tout est fini pour lui! Que voit-il dans cette longue suite de jours qu'il a passés sur la terre.^ Hélas! il voit des peines inutiles ; des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant; des crimes qui vont durer éternellement.
Des peines inutiles : toute sa vie passée en un clin d'œil s'offre à lui , et il n'y voit qu'une contrainte et une agitation éternelle et inutile. Il rappelle tout ce qu'il a souffert pour un monde qui lui échappe, pour une fortune qui s'évanouit, pour une vaine réputation qui ne l'accompagne pas devant Dieu , pourdesamis qu'il perd, pour des maîtres qui vont l'oublier, pour un nom qui ne sera écrit que sur les eendres de son tombeau. Quel regret alors pour cet infortuné, de voir qu'il a travaillé toute sa vie, et qu'il n'a rien fait pour lui ! Quel regret de s'être fait tant de violences, et de n'en être pas plus avancé pour le ciel, de s'être toujours cru trop faible pour le service de Dieu, et d'avoir eu la force et la constance d'être le martyr de la vanité et d'un monde qui va périr! Ah! c'est alors que le pécheur, accablé, effrayé de son aveuglement et de sa méprise, ne trouvant plus qu'un grand vide dans une vie que le monde seul a tout occupée; voyant qu'il n'a pas encore commencé à vivre après une longue suite d'années qu'il a vécu ; laissant peut-être les histoires remplies de ses actions, les monuments publics chargés des événements de sa vie, le monde plein du bruit de son nom, et ne laissant rien qui mérite d'éti-e écrit dans le livre de l'étei-nité , et qui puisse
le suivre devant Dieu; c'est alors qu'il commen.?e, mais trop tard , à se tenir à lui-même un langage que nous avons souvent entendu : Je n'ai donc vécu que pour la vanité! que n'ai-je fait pour Dieu tout ce que j'ai fait pour mes maîtres! Hélas ! fallait-il tant d'agitations et de peines pour se perdre? Que ne recevais-je du moins ma consolation en ce monde ! j'aurais du moins joui du présent, de cet instant qui méchappe, et je n'aurais pas tout perdu. Mais ma vie a toujours été pleine d'agitations, d'assujettissements, de fatigues, de contraintes; et tout cela pour me préparer un malheur éternel. Quelle folie d'avoir plus souffert pour me perdre qu'il n'en eût fallu souffrir pour me sauver; et d'avoir regardé la vie des gens de bien comme Une vie triste et insoutenable ; puisqu'ils n'ont rien fait de si difficile pour Dieu que je ne l'aie fait au centuple pour le monde, qui n'est rien , et de qui par conséquent je n'ai rien à espérer! Ambulavimiis vias difficiles... erravimus à via veritatis . (Sap. v, 6, 7.)
Oui , mes frères , c'est dans ce dernier moment que toute votre vie s'offrira à vous sous des idées bien différentes de celles que vous en avez aujourd'hui. Vous comptez maintenant les services rendus à l'État, les places que vous avez occupées, les actions oii vous vous êtes distingués, les plaies qui rendent encore témoignage à votre valeur, le nombre de vos campagnes , la distinction de vos commandements; tout cela vous paraît réel. Les applaudissements publics qui l'accompagnent, les récompenses qui le suivent, la renommée qui le publie, les distinctions qui y sont attachées ; tout cela ne vous rappelle vos jours passés que comme des jours pleins , occupés, marqués chacun par des actions mémorables et par des événements dignes d'être conservés à la postérité. Vous vous distinguez même dans votre esprit de ces hommes oiseux de votre rang, qui ont toujours mené une vie obscure, lâche, inutile, et déshonoré leur nom par l'oisiveté et par les mœurs efféminées , qui les ont laissés dans la poussière. Mais au lit de la mort , mais dans ce dernier moment où le monde s'enfuit et l'éternité approche, vos yeux s'ouvriront; la scène changera; l'illusion qui vous grossit ces objets se dissipera ; vous verrez tout au naturel ; et ce qui vous paraissait si grand , comme vous ne l'aviez fait que pour le monde, pour la gloire, pour la fortune, ne vous paraîtra plus rien : Aperiet oculos suos , dit Job, et nihil inveniet. (Job, xxvii, 19.) Vous ne trouverez plus rien de réel dans votre vie que ce que vous aurez fait pour Dieu ; rien de louable que les œuvres de la foi et de la piété ; rien de grand que ce qui sera digne de l'éternité : et un verre d'eau froide douoé
MORT DU PECHEUR, etc.
au nom de Jesus-Christ, et une seule larme répandue en sa présence , et la plus légère violence soufferte pour lui ; tout cela vous paraîtra plus précieux , plus estimable, que toutes ces merveilles que le monde admire et qui périront avec le monde.
Ce n'est pas que le pécheur mourant ne trouve dans sa vie passée que des peines perdues :il y trouve encore le souvenir de ses plaisirs; mais c'est ce souvenir même qui le consterne et qui l'accable. Des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant ! il voit qu'il a sacrifié son âme et son éternité à un moment fugitif de volupté et d'ivresse. Hélas ! la vie lui avait paru trop longue pour être tout entière consacrée à Dieu ; il n'osait prendre de trop bonne heure le parti de la vertu , de peur de n'en pouvoir soutenir l'ennui, les longueurs et les suites; il regardait les années qui étaient encore devant lui comme un espace immense qu'il eût fallu traverser en portant la croix, en vivant séparé du monde , dans la pratique des œuvres chrétiennes : cette seule pensée avait toujours suspendu tous ses bons désirs , et il attendait, pour revenir à Dieu , le dernier âge , Comme celui où la persévérance est plus sûre. Quelle surprise , dans cette dernière heure, de trouver que ce qui lui avait paru si long n'a duré qu'un moment ; que son enfance et sa vieillesse se touchent de si près , qu'elles ne forment presque qu'un seul jour; et que du sein de sa mère il n'a fait , pour ainsi dire , qu'un pas vers le tombeau! Ce n'est pas encore ce qu'il trouve de plus amer dans le souvenir de ses plaisirs. Ils ont disparu conime un songe; mais lui, qui s'en était fait autrefois honneur, en est maintenant couvert de honte et de confusion : tant d'emportements honteux , tant de faiblesse et d'abandonnement ! Lui qui s'était piqué de raison , d'élévation , de fierté devant les hommes, ô mon Dieu ! il se trouve alors le plus faible, le plus méprisable de tous les pécheurs! Une vie sage peut-être en apparence, et cependant toute dans l'infamie des sens et la puérilité des passions! une vie glorieuse peut-être devant les hommes, et cependant aux yeux de Dieu la plus honteuse, la plus digne de mépris et d'opprobre! une vie que le succès avait peut-être toujours accompagnée, et cependant en secret la plus insensée, la plus frivole , la plus vide de réflexions et de sagesse! Enfin des plaisirs qui ont été même la source de tous ses chagrins, qui ont empoisonné toute la douceur de sa vie , qui ont changé ses plus beaux jours en des jours de fureur et de tristesse ; des plaisirs qu'il a toujours fallu acheter bien cher, et dont il n'a presque jamais senti que le désagrément et l'amertume : Voilà à quoi se réduit cette vaine félicité. Ce sont ses passions qui Font fait vivre malheu-
reux ; et il n'a eu de tranquille dans toute sa vie que les moments où son cœur en a été libre. Les jours de mes plaisirs se sont enfuis, se dit alors à lui-même le pécheur, mais dans des dispositions bien différentes de celles de Job; ces jours, qui ont fait tous les malheurs de ma vie, qui ont troublé mon repos et changé même pour moi le calme de la nuit en des pensées noires et inquiètes : Dies niei transierunt, cogitationes mex dlssipatx sunt torquenfes car meum (Job , xvii, 11 ); et cependant, grand Dieu, vous punirez encore les chagrins et les inquiétudes de ma vie infortunée ! vous écrivez contre moi dans le livre de votre colère toutes les amertumes de mes passions, et vous préparez à des plaisirs qui ont toujours fait tous mes malheurs, un malheur sans fin et sans mesure ! Scribis contra me amaritudines , et consumere me vis peccatis adolescentise mexl ( JoB,xni, 26.)
Et voilà ce que le pécheur mourant trouve encore dans le souvenir du passé : des crimes qui dureront éternellement, les faiblesses de l'enfance , les dissolutions de la jeunesse, les passions et les scandales d'un âge plus avancé ; que sais-je '> Peutêtre encore les dérèglements honteux d'une vieillesse licencieuse. Ah! mes frères, durant la santé nous ne voyons de notre conscience que la surface : nous ne rappelons de notre vie qu'un souvenir vague et confus : nous ne voyons de nos passions que celle qui actuellement nous captive : une habitude d'une vie entière ne nous paraît qu'un crime seul. Mais au lit de la mort, les ténèbres répandues sur la conscience du pécheur se dissipent. Plus il approfondit son cœur, plus de nouvelles souillures se manifestent : plus il creuse dans cet abîme, plus s'offrent à lui de nouveaux monstres. Il se perd dans ce chaos : il ne sait par oij s'y prendre pour commencer à l'éclaircir ; il lui faudrait une vie entière, hélas ! et le temps passe ; et à peine reste-t-il quelques moments ; et il faut précipiter une confession à laquelle le plus grand loisir pourrait à peine suffire, et qui ne doit précéder que d'un moment le jugement redoutable de la justice de Dieu. Hélas ! on se plaint souvent durant la vie qu'on a la mémoire infidèle, qu'on oublie tout; il faut qu'un confesseur supplée à notre inattention, et nous aide à nous juger et à nous connaître nous-mêmes. Mais dans ce dernier moment, le pécheur mourant n'aura pas besoin de ce secours; la justice de Dieu, qui l'avait li\Té dui-ant la santé à toute la profondeur de ses ténèbres , l'éclairera alors dans sa colère. Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre dans son souvenir quelque nouveau crime : des domestiques qu'il a scandalisés, des enfants qu'il a négligés, une
LE JOUR DES MORTS
épouse qu'il a contristée par des passions étrangères, des ministres de l'Église qu'il a méprisés, les images criminelles de ses passions encore peintes sur ses murs, les biens dont il a abusé, le luxe qui l'entoure, dont les pauvres et ses créanciers ont souffert ; l'orgueil de ses édifices , que le bien de la veuve etde l'orphelin, quela misère publique a peutêtre élevés; tout enfin, le ciel et la terre, dit Job, s'élèvent contre lui , et lui rappellent l'histoire affreuse de ses passions et de ses crimes : Revelabunt cœli iniquitatem ejus , et terra consurget adversùa eum. (Job, XX, 27.)
Voilà comme le souvenir du passé forme une des plus terribles situations du pécheur mourant, parce qu'il n'y trouve que des peines perdues, desplaisirs qui n'ont duré qu'un instant , et des crimes qui vont durer éternellement.
Mais tout ce qui se passe à ses yeux n'est pas moins triste pour cet infortuné : ses surprises, ses séparations, ses changements.
Ses surprises! Il s'était toujours flatté que le jour du Seigneur ne le surprendrait point. Tout ce qu'on disait là-dessus dans la chaire chrétienne ne l'avait pas empêché de se promettre qu'il mettrait ordre à sa conscience avant ce dernier moment; et cependant l'y voilà arrivé, encore chargé de tous ses crimes sans préparation , sans avoir fait aucune démarche pour apaiser son Dieu; l'y voilà arrivé : il n'y a pas encore pensé, et il va être jugé.
Ses surprises ! Dieu le frappe au plus fort de ses passions, dans le temps que la pensée de la mort était plus éloignée de son esprit, qu'il était parvenu à certaines places qu'il avait jusque-là vivement désirées, et que, semblable à l'insensé de l'Évangile, il exhortait son âme à se reposer et à jouir fn paix du fruit de ses travaux. C'est dans ce moment que la justice de Dieu le surprend, et qu'il voit en un clin d'oeil sa vie et toutes ses espérances éteintes.
Ses surprises! Il va mourir; et Dieu permet que personne n'ose lui dire qu'il ne doit plus compter sur la vie. Ses proches le flattent, ses amis le laissent s'abuser; on le pleure déjà en secret comme mort, et on lui montre encore desespérancesde vie; on le trompe, afin qu'il se trompe lui-même. Il faut que les Écritures s'accomplissent, que le pécheur soit surpris , dans ce dernier moment : vous l'avez prédit, ô mon Dieu! et vous êtes véritable dans vos paroles.
Ses surprises ! Abandonné de tous les secours de l'art. livré tout seul à ses maux et à ses douleurs, il ne peut se persuader encore qu'il va mourir ; il se flatte, il espère encore : la justice de Dieu ne lui
laisse , ce semble , encore un reste de raison , qu'afin qu'il l'emploie à se séduire. A voir ses terreurs, son étonnement,ses inquiétudes, on voit bien qu'il ne comprend pas encor qu'on meure : il se tourmente, il s'agite , comme s'il pouvait se dérober à la mort; et ses agitations ne sont qu'un regret de perdre la vie , et non pas une douleur de l'avoir mal passée. Il faut que le pécheur aveugle le soit jusqu'à la fin, et que sa mort ressemble à sa vie.
Enfin ses surprises ! Il voit alors que le monde l'a toujours trompé, qu'il l'a toujours mené d'illusion en illusion, et d'espérance en espérance; que les choses ne sont jainais arrivées comme il se les était promises, et qu'il a toujours été la dupe de ses propres erreurs. Il ne comprend pas que sa méprise ait pu être si constante, qu'il ait pu s'obstiner, durant tantd'annéesàsesacrilier pour un monde, pour des maîtres qui ne l'ont jamais payé que de vaines promesses, et que toute sa vie n'ait été qu'une indifférence du monde pour lui, et une ivresse de lui pour le monde. Mais ce qui l'accable, c'est que la méprise n'a plus de ressource, c'est qu'on ne meurt qu'une fois , et qu'après avoir mal fourni sa carrière , on ne revient plus sur ses pas pour reprendre d'autres routes. Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vous voulez que le pécheur prononce d'avance contre lui-même, afin que vous le jugiez par sa propre bouche.
Les surprises du pécheur mourant sont donc alors accablantes; mais les séparations qui se font dans ce dernier moment ne le sont pas moins pour lui. Plus il tenait au monde, à la vie, à toutes les créatures , plus il souffre quand il faut s'en séparer; autant de liens qu'il faut rompre, autant de plaies qui le déchirent; autant de séparations, autant de nouvelles morts pour lui.
Séparation de ses biens qu'il avait accumulés avec des soins si longs et si pénibles, par des voies peut-être si douteuses pour le salut; qu'il s'était obstiné de conserver, malgré les reproches de sa conscience; qu'il avait refusés durement à la nécessité de ses frères. Ils lui échappent cependant; ce tas de boue fond à ses yeux : il n'en emporte avec lui que l'amour, que le regret de les perdre, que le crime de les avoir acquis.
Séparation de la magnificence qui l'environne, de l'orgueil de ses édifices, où il croyait s'être b;1ti un asile contre la mort; du luxe et de la vanité de ses ameublements, dont il ne lui restera que le drap lugubre qui va l'envelopper dans le tombeau; de cet air d'opulence au milieu duquel il avait toujours vécu! Tout s'enfuit, tout l'abandonne : il commence à se regarder comme étranger au milieu de ses palais,
où il aurait dû toujours se regarder de même ; comme ' un inconnu qui ne possède plus rien, comme un infortumé qu'on va dépouiller de tout à ses yeux, et qu'on ne laisse jouir encore quelque temps de la vue de ses dépouilles que pour augmenter ses regrets et son supplice.
Séparation de ses charges , de ses honneurs , qu'il va laisser peut-être à un concurrent, où il était parvenu à travers tant de périls, de peines, de bassesses, et dont il avait joui avec tant d'insolence. Il est déjà dans le lit de la mort, dépouillé de toutes les marques de ses dignités , et ne conservant de tous ses titres que celui de pécheur, qu'il se donne alors en vain et trop tard. Hélas! il se contenterait en ce dernier moment de la plus vile des conditions; il accepterait comme une grâce l'état le plus obscur et le plus rampant si l'on voulait prolonger ses jours; il envie la destinée de ses esclaves qu'il laisse sur la terre : il marche à grands pas vers la mort , et il tourne encore les yeux avec regret du côté de la vie.
Séparation de son corps, pour lequel il avait toujours vécu, avec lequel il avait contracté des liaisons si vives, si étroites, en favorisant toutes ses passions ! Il sent que cette maison de boue s'écroule ; il se sent mourir peu à peu à chacun de ses sens : il ne tient plus à la vie que par un cadavre qui s'éteint par les douleurs cruelles que ses maux lui font sentir, par l'amour excessif qui l'y attache et qui devient plus vif à mesure qu'il est plus près de s'en séparer.
Séparation de ses proches , de ses amis , qu'il voit autour de son lit, et dont les pleurs et la tristesse achèvent de lui serrer le cœur, et de lui faire sentir plus cruellement la douleur de les perdre!
Séparation du monde, où il occupait tant de places , où il s'était établi , agrandi , étendu , comme si c'avait dû être le lieu de sa demeure éternelle; du monde sans lequel il n'avait jamais pu vivre, dont il avait toujours été un des principaux acteurs ; aux événements duquel il avait eu tant de part, où il avait paru avec tant d'agréments et tant de talents pour lui plaire! Son corps en va sortir, mais son cœur, mais toutes ses affections y demeurent encore; le monde meurt pour lui, mais lui-même en mourant , ne meurt pas encore au monde.
Enfln , séparation de toutes les créatures ! Tout est anéanti autour de lui; il tend les mains à tous fes objets qui l'environnent, comme pour s'y prendre encore, et il ne saisit que des fantômes, qu'une fumée qui se dissipe , et qui ne laisse rien de réel dans ses mains : Et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibm suis. (Ps. lxxv, 6. )
MORT DU PÉCHEUR, etc. 2,
C'est alors que Dieu est grand aux yeux du pécheur mourant. C'est dans ce moment terrible qu« , le monde entier fondant , disparaissant à ses yeux, il ne voit plus que Dieu seul qui demeure , qui remplit tout, qui seule ne passe et ne change point. Il se plaignait autrefois d'un ton d'ironie et d'impiété, qu'il était bien difflcile de sentir quelque chose de vif pour Dieu qu'on ne voyait point , et de ne pas aimer des créatures qu'on voyait et qui occupaient tous nos sens. Ah ! dans ce dernier moment , il ne verra plus que Dieu seul , l'invisible sera visible pour lui : ses sens déjà éteints se refuseront à toutes les choses sensibles ; tout s'évanouira autour de lui, et Dieu prendra la place de tous ces prestiges qui l'avaient abusé pendant sa vie.
Ainsi tout change pour cet infortuné, et ces changements font avec ses surprises et ses séparations , la dernière amertume du spectacle de sa mort.
Changement dans son crédit et dans son autorité! Dès qu'on n'espère plus rien de sa vie , le monde commence à ne plus compter sur lui : ses amis prétendus se retirent; ses créatures se cherchent déjà ailleurs d'autres protecteurs et d'autres maîtres; ses esclaves mêmes sont occupes à s'assurer après sa mort une fortune qui leur convienne : à peine en reste-t-il auprès de lui pour recueillir ses derniers soupirs. Tout l'abandonne , tout se retire ; il ne voit plus autour de lui ce nombre empressé d'adulateurs c'est peut-être un successeur qu'on lui désigne déjà , chez. qui tout se rend en foule, tandis que lui, dit Job, seul dans le lit de sa douleur, n'est plus environné que des horreurs de la mort , entre déjà dans cette solitude affreuse que le tombeau lui prépare, et fait des réflexions amères sur l'inconstance du monde et sur le peu de fonds qu'il y a à faire sur les hommes : Affligetur relictus in tabernaculo suo. (Job , XX, 26.)
Changement dans l'estime publique dont il avait été si flatté , si enivré ! Hélas ! le monde , qui l'avait tant loué, l'a déjà oublié. Le changement que sa mort va faire sur lascène réveillera encore durant quelques jours les discours publics ; mais, ce court intervalle passé , il va retomber dans le néant et dans l'oubli ; à peine se souvlendra-t-on qu'il a vécu ; on ne sera peut-être occupé que des merveillesd'un successeur, qu'à l'élever sur les débris de sa réputation et de sa mémoire. Il voit déjà cet oubli : qu'il n'a qu'à mourir, que le vide sera bientôt rempli , qu'il ne restera pas même de vestiges de lui dans le monde , et que les gens de bien tout seuls , qui l'avaient vu environné de tant de gloire , se diront à eux-mêmes : Où est-il maintenant? que sont devenus ces applaudissements
LE JOUR DES MORTS
que lui attirait sa puissance? voila à quoi conduit le monde , et ce qu'on gagne en le servant : Et qui eum viderani, dicent : Ubi est? (Job, xx, 7.)
Changement dans son corps! Cette chair qu'il avait tant flattée, idolâtrée; cette vaine beauté qui lui avait attiré tant de regards et corrompu tant de cœurs , n'est déjà plus qu'un spectacle d'horreur, dont on peut à peine soutenir la vue : ce n'est plus qu'un cadavi*e dont on craint déjà l'approche. Cette infortunée créature qui avait allumé tantde passions injustes , hélas ! ses amis , ses proches , ses esclaves mêmes la fuient, s'écartent, se retirent, n'osent approcher qu'avec précaution, ne lui rendent plus que des offices de bienséance et de contrainte; ellemême ne se souffre plus qu'avec peine et ne se regarde qu'avec horreur. Moi qui attirais autrefois tous les regards! se dit-elle avec Job; mes esclaves que j'appelle refusent maintenant de m'approcher, et mon souffle même est devenu une infection, et un souffle de mort pour mes enfants et pour mes proches. Servum meum vocavi, et non respondit.... Halitum meum exhorruit uxor mea, et oraha.m filios uteri 7nei. (Job, xix, 16, 17.)
Enfin, changement dans tout ce qui l'environne. Ses yeux cherchent à se reposer quelque part , et ils ne retrouvent partout que les images lugubres de la mort. Mais ce n'est rien encore pour ce pécheur mourant que le souvenir du passé et le spectacle du présent; il ne serait pas si malheureux s'il pouvait borner là toutes ses peines; c'est la pensée de l'avenir qui le jette dans un saisissement d'horreur et de désespoir : cet avenir, cette région de ténèbres où il va entrer seul, accompagné de sa seule conscience! cet avenir, cette terre inconnue d'où nul mortel n'est revenu, où il ne sait ni ce qu'il trouvera , ni ce qu'on lui prépare ! cet avenir, cet abîme immense où son esprit se perd et se confond , et où il va s'enseveUr incertain de sa destinée! cet avenir, ce tombeau, ce séjour d'horreur, où il va prendre sa place avec les cendres et les cadavres de ses ancêtres! cet avenir, cette éternité étonnante, dont il ne peut soutenir le premier coup d'oeil ! cet avenir enfin, ce jugement redoutable où il va paraître devant la colère de Dieu, et rendre compte d'une vie dont tous les moments presque ont été des crimes! Ah! tandis qu'il ne voyait cet avenir terrible que de loin, il se faisait une gloire affreuse ae ne pas le craindre; il demandait sans cesse d'un ton de blasphème et de dérision : Qui en est revenu ? Il se moquait des frayeurs vulgaires et se piquait là-dessus de fermeté et de bravoure. Mais dès qu'il est frappé de la main de Dieu , dès que la mort se fait voir de près , que les portes de l'éternité s'ouvrent
à lui et qu'il touche enfin à cet avenir terrible contre lequel il avait paru si rassuré : ah! il devient alors, ou faible, tremblant, éploré, levant au ciel des mains suppliantes; ou sombre, taciturne, agité , roulant au dedans de lui des pensées affreuses , et n'attendant pas plus de ressource du côté de Dieu, de la faiblesse de ses lamentations et de ses larmes, que de ses fureurs et de son désespoir.
Oui, mes frères, cet infortuné qui s'était toujours endormi dans ses désordres, toujours flatté qu'il ne fallait qu'un bon moment, qu'un sentiment de componction à la mort pour apaiser la colère de Dieu, désespère alors de sa clémence. En vain on lui parle de ses miséricordes éternelles; il comprend à quel point il en est indigne; en vain le ministre de l'Église tâche de rassurer ses frayeurs en lui ouvrant le sein de la clémence divine; ces promesses le touchent peu, parce qu'il sent bien que la charité de l'Église, qui ne désespère jamais du salut de ses enfants , ne change pourtant rien aux arrêts formidables de la justice de Dieu; en vain on lui promet le pardon de ses crimes : une voix secrète et terrible lui dit au fond du cœur qu'il n'y a point de salut pour l'impie, et qu'il ne faut pas compter sur des espérances qu'on donne à ses malheurs plutôt qu'à la vérité ; en vain on l'exhorte de recourir aux derniers remèdes que la religion offre aux mourants : il les regarde comme ces remèdes désespérés qu'on hasarde lorsqu'il n'y a plus d'espérance, et qu'on donne plus pour la consolation des vivantsque pour l'utilité de celui qui meurt. On appelle des serviteurs de Jésus-Christ pour le soutenir dans cette dernière heure ; et tout ce qu'il peut faire , c'est d'envier en secret leur destinée , et détester le malheur de la sienne. On lui met dans la bouche les paroles des livres saints, et les sentiments d'un roi pénitent; et il sent bien que son cœur désavoue ces expressions divines, et que des paroles qu'une charité ardente et une componction parfaite a formées ne conviennent pas à un pécheur surpris comme lui dans ses désordres. On assemble autour de son lit ses amis et ses proches pour recueillir ses derniers soupirs; et il en détourne les yeux, parce qu'il retrouve encore au milieu d'eux le souvenir de ses crimes. Le ministre de l'Église lui présente un Dieu mourant ; et cet objet si consolant etsi capable d'exciter sa confiance lui reprocne tout bas ses ingratitudes et l'abus perpétuel de ses grâces. Cependant la mort approche, le prêtre tâche de soutenir, par les prières des mourants, ce reste de vie qui l'anime encore. Partez, âme chrétienne , lui dit-il : Prqficiscere , anima christiana. 11 ne lui dit pas : Prince, grand du monde, partez. Durant sa vie, les monuments publics pou-
valent à peine- suffire au nombre et à l'orgueil de ses titres : dans ce dernier moment on ne lui donne que le titre tout seul qu'il avait reçu dans le baptême, le-seul dont, il ne faisait aucun cas, et le seul qui lui doit demeurer éternellement. Proficiscere, ani- 77mchristia7ia:VA^rzz, ame chrétienne. Hélas! elle avait vécu comme si le corps eût été tout son être; elle avait même tâché de se persuader que son âme n'était rien, que l'homme n'était qu'un ouvrage de chair et de sang , et que tout mourait avec nous : et on vient lui déclarer que c'est son corps qui n'étaitrien qu'un peu de boue, qui va se dissoudre; et que tout son être immortel, c'est cette âme, cette image de la divinité, cette intelligence seule capable de l'aimer et de la connaître, qui va se détacher de sa maison terrestre , et paraître devant le tribunal redoutable. Partez, âme chrétienne : vous aviez regardé la terre comme votre patrie, et ce n'était qu'un lieu de pèlerinage dont il faut partir; l'Église croyait vous annoncer une nouvelle de joie, la fin de votre exil, le terme de vos misères, en vous annonçant la dissolution du corps terrestre ; hélas ! et elle ne vous annonce qu'une nouvelle lugubre et effroyable , et le commencement de vos malheurs et de vos peines. Partez donc, âme chrétienne : Pao- FicTSCEBE, ANIMA CHBISTIANA ; âme marquée du sceau du salut , que vous avez effacé ; rachetée du sang de Jésus-Christ, que vous avez foulé aux pieds ; lavée par la grâce de la régénération , que vous avez millefois souillée ; éclairée des lumières de la foi, que vous avez toujours rejetées; comblée de toutes les miséricordes du ciel, que vous avez toujours indignement profanées : Partez, âme chrétienne; allezporter devant Jésus-Christ ce titre auguste qui devrait être le signe magnifique de votre salut , et qui va devenir le plus grand de vos crimes : Proficiscere, anima christiana.
Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui l'accablent ; dans tout ce qui se passe à ses yeux , que des images qui l'affligent ; dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui l'épouvantent; ne sachant plus à qui avoir recours; ni aux créatures , qui lui échappent ; ni au monde , qui s'évanouit ; ni aux hommes , qui ne sauraient le délivrer de la mort ; ni au Dieu juste, qu'il regarde comme un ennemi déclaré, dont il ne doit plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs; il se tourmente, il s'agite, pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche, qui exprime les fureurs de son âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots, qu'on n'en-
MORT DU PECHEUR, ktc 3*
tend qu'à demi , et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance , la haine ou l'amour qu'ils expriment; il entre dans des saisissements, où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout, ou l'âme qui sent l'approche de son juge ; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs ou le désespoir de quitter la vie. Enfin , au milieu de ces tristes efforts , ses yeux se fixent , ses traits changent , son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même; tout son corps frémit, et par ce dernier effort , son âme infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue , tombe entre les mains de Dieu , et se trouve seule au pied du tribunal redoutable.
Mes frères, ainsi meurent ceux qui ont oublie Dieu pendant leur vie; ainsi mourrez-vous vous-mêmes , si vos crimes vous accompagnent jusqu'à ce dernier moment. Tout changera à vos yeux , et vous ne changerez pas vous-mêmes. Vous mourrez, et vous mourrez pécheurs , comme vous avez vécu , et votre mort sera semblable à votre vie. Prévenez ce malheur : vivez de la vie des justes, et votre mort, semblable à la leur, ne sera accompagnée que de joie, de douceur et de consolation : c'est ce que nous allons voir dans la suite de ce discours.
SECONDE PARTIE
Je sais que la mort a toujours quelque chose de terrible pour les âmes même les plus justes. Les jugements de Dieu , dont elles craignent toujours les secrets impénétrables; les ténèbres de leur propre conscience, où elles se figurent toujours des souillures cachées et connues de Dieu seul ; la vivacité de leur foi et de leur amour, qui grossit toujours à leurs yeux les fautes les plus légères; enfin la dissolution toute seule du corps terrestre , et l'horreur naturelle du tombeau ; tout cela laisse toujours à la mort je ne sais quoi d'affreux pour la nature , qui fait que les plusjustesmêmes,commeditsaint Paul, voudraient, à la vérité, être revêtus de l'immortalité qui leur est promise, mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.
Il n'en est pas moins vrai cependant que la grâce surmonte en eux cette horreur de la mort qui leur vient de la nature ; et que dans ce moment, soit qu'ils rappellent le passé,ditsaintBernard,soitqu'ils considèrent ce qui se passe à leurs yeux , soit qu'ils 6« tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans le souvenir du passé la fin de leurs peines, Requies de , (ahore , dans tout ce qui se passe à leurs yeux, une
LE JOUR DES MORTS
nouveauté qui les remplit d'une joie sainte, Gaudium de novitate, dans la pensée de l'avenir, l'assurance de l'éternité qui les transporte, Seairitas de xtermVafe.desorteque les mêmes situations qui forment ledésespoir du pécheur mourantdeviennent alors une source abondante de consolation pour l'âme fidèle.
Je dis 5 soit qu'ils rappellent le passé. Et ici , mes frères, représentez-vous au lit de la mort une âme fidèle, qui depuis longtemps se préparait à ce dernier moment, amassait par la pratique des œuvres chrétiennes un trésor de justice pour ne pas aller paraître vide devant son juge , et vivait de la foi , pour mourir dans la paix et dans la consolation de l'espérance : représentez-vous cette âme arrivée enfin à cette dernière heure qu'elle n'avait jamais perdue de vue , et à laquelle elle avait toujours rapporté toutes les peines, toutes les privations, toutes les violences , tous les événements de sa vie mortelle. Je dis que rien n'est plus consolant pour elle que le souvenir du passé, de ses souffrances, de ses macérations, de ses renoncements , de toutes les situations qu'elle a éprouvées : Requies de labore.
Oui, mes frères, il vous paraît affreux maintenantde souffrir pour Dieu. Les plus légères violences que la religion exige vous paraissent accablantes ; un jeûne seul vous abat et vous rebute- la seule approche des jours de pénitence vous jette dans l'ennui et dans la tristesse; vous regardez comme malheureux ceux qui portent le joug de Jésus-Christ et qui renoncent au monde et à tous ses plaisirs pour lui plaire. Mais , au lit de la mort , la pensée la plus consolante pour une âme lidèle , c'est le souvenir des violences qu'elle s'est faites pour son Dieu. Elle comprend alors tout le mérite de la pénitence , et combien les hommes sont insensés de disputer à Dieu un instant de contrainte , qui doit être payé d'une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console , c'est qu'elle n'a sacrifié que des plaisirs d'un instant et dont il ne lui resterait alors que la confusion et la honte ; c'est que tout ce qu'elle aurait souffert pour le monde serait perdu pour elle dans ce dernier moment; au lieu que tout ce qu'elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût mortifié, une vivacité réprimée, une vaine satisfaction sacrifiée , tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même. Ce qui la console, c'est que de toutes les joies et les voluptés humâmes, hélas! il n'en reste pas plus , au lit de la mort , au pécheur qui les a toujours goûtées , qu'au juste qui s'en est toujours abstenu ; que les plaisirs sont également passés pour tous les deux : mais que l'un portera éternellement le crime de s'y être livré; et l'autre, !a gloire d'avoir su les vaincre.
Voilà ce qu'offre le passé à l'âme fidèle au lu de la mort : des violences, des afflictions qui ont peu duré et qui vont être éternellement consolées ; le temps des dangers et des tentations passé , les attaques que le monde livrait à sa foi , enfin terminées ; les périls où son innocence avait couru tant de risques, enfin disparus ; les occasions où sa vertu avait été si près du naufrage , enfin pour toujours éloignées ; les combats éternels qu'elle avait eus à soutenir du côté de ses passions, finis enfin; les obstacles que la chair et le sang avaient toujours mis à sa piété, enfin anéantis : Requies de labore. Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et de la tempête! quand on est sorti vainqueur de la course, qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas, et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux , les obstacles , les difficultés, qui les ont rendus célèbres! Requies de labore. Il me semble que le juste est alors comme un autre Moïse mourant sur la montagne sainte , où le Seigneur lui avait marqué son tombeau : Jscetide in montem et morere (Deut. xxxii, 49); lequel, avant d'expirer, tournant la tête du haut de ce lieu sacré , et jetant les yeux sur cette étendue de terres, de peuples, de royaumes, qu'il vient de parcourir et qu'il laisse derrière lui, y retrouve des périls innombrables auxquels il est échappé; les combats de tant de nations vaincues, les fatigues du désert, les embûches deMadian, les murmures et les calomnies de ses frères , les rochers brisés , les difficultés des chemins surmontées , les dangers de l'Egypte évités , les eaux de la mer Rouge franchies , la faim , la soif, la lassitude, combattues; et, touchant enfin au terme heureux de tant de travaux, et saluant enfin de loin cette patrie promise à ses pères , il chante un cantique d'actions de grâces ; meurt transporté , et par le souvenir de tant de dangers évités et par la vue du lieu du repos que le Seigneur lui montre de loin; et regarde la montagne sainte où il va expirer comme la récompense de ses travaux et le terme heureux de sa course : Requies de labore.
Ce n'est pas que le souvenir du passé, en rappelant au juste mourant les combats et les périls de sa vie passée, ne lui rappelle aussi ses infidélités et ses chutes ; mais ce sont des chutes expiées par les gémissements de la pénitence; des chutes heureuses par le renouvellement de ferveur et de fidélité dont elles ont été toujours suivies; des chutes qui lui rappellent les miséricordes de Dieu sur son âme, lequel a fait servir ses crimes à sa pénitence , ses passions à sa conversion et ses chutes à son salut. Ah! la douleur de ses fautes dans ce dernier moment n'est piiîs rour elle qu'une douleur de consolation et de teu-
MORT DU PÉCHEUR, etc.
dresse ; les larmes que ce souvenir lui arrache encore ne sont plus que des larmes de joie et de reconnaissance. Les anciennes miséricordes de Dieu sur elle la remplissent de confiance et lui en font espérer de nouvelles; toute la conduite passée de Dieu à son égard la rassure et semble lui répondre de l'avenir. Elle ne se le représente plus alors , comme dans les jours de son deuil et de sa pénitence , sous l'idée d'un juge terrible, qu'elle avait outragé et qu'il fallait apaiser ; mais comme un père de miséricordes et un Dieu de toute consolation qui va la recevoir dans son sein, et l'y délasser de toutes ses peines.
Levez-vous , âme fidèle , lui dit alors en secret son Seigneur et son Dieu : Elevare , consurge , Jérusalem. (Is. Li, 17.) Vous qui avez bu toute l'amertume de mon calice , oubliez enGn vos larmes et vos peines passées : Qux bibisti calicem usque adfundum. (Is. Li, 17.) Le temps des pleurs et des souffrances est enfin passé pour vous : Non adjicies ut bibasillum ultra. (Is. li, 22. ) Dépouillez-vous donc, fllle de Jérusalem , de ce vêtement de deuil et de tristesse dont vous avez été jusqu'ici environnée; laissez là les tristes dépouilles de votre mortalité , revêtez-vous de vos habits de gloire et de magnificence, entrez dans la joie de votre Seigneur, cité sainte, dans laquelle j'ai pour toujours choisi ma demeure : Induere vestimentis glorix tux, Jerusaletn, civitas sancti. (Is. lu, 1.) Brisez enfin les liens de votre captivité , sortez du milieu de Babylone , où vous gémissiez depuis si longtemps des rigueurs et de la durée de votre exil : Solve vincula colti tui, captiva filiaSion. (Is. lu, 2.) Les incirconcis n'habiteront plus au milieu de vous, les scandales des pécheurs n'affligeront plus votre foi ; il est temps enfin que je reprenne ce qui m'appartient, que je rentre dans mon héritage ; que je vous retire du milieu d'un monde auquel vous n'apparteniez pas, et qui n'était pas digne de vous ; et que je vous réunisse à l'Église du ciel , dont vous étiez une portion pure et immortelle : Non adjiciet ultra ut pertranseatper te incircumcisus et immundus. (Is. lu, 1.)
Première consolation de l'âme juste au lit de la mort, le souvenir du passé : Requies de labore. Mais tout ce qui se passe à ses yeux : le monde , qui s'enfuit; toutes les créatures, qui disparaissent; tout ce fantôme de vanité , qui s'évanouit ; ce changement, cette nouveauté, est encore pour elle une source de mille nouvelles consolations : Gaudium de novitate.
En effet, nous venons de voir que ce qui fait le désespoir du pécheur mourant, lorsqu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux , sont ses surprises , ges séparations , ses changements ; et voilà précisé-
ment toute la consolation de l'âme fidèle dans ce dernier moment. Rien ne la surprend, elle ne se sépare de rien, rien ne change à ses yeux.
Rien ne la surprend. Ah! le jour du Seigneur ne la surprend point : elle l'attendait, elle le désirait. Le pensée de cette dernière heure entrait dans toutes ses actions, était de tousses projets, réglait tous ses désirs, animait toute la conduite de sa vie. Chaque heure, chaque moment lui avait paru celui où le juste Juge allait lui demander ce compte terrible où les justices elles-mêmes seront jugées. C'est ainsi qu'elle avait vécu , préparant sans cesse son âme à cette dernière heure : c'est ainsi qu'elle meurt tranquille, consolée, sans surprise, sans frayeur, dans la paix de son Seigneur, ne voyant pas alors la mort de plus près qu'elle l'avait toujours vue ; ne mourant pas plus alors à elle-même qu'elle y mourait chaque jour ; et ne trouvant rien de différent entre le jour de sa mort et les jours ordinaires de sa vie mortelle.
D'ailleurs, ce qui fait la surprise et le désespoir du pécheur au lit de la mort, c'est de voir que le monde , en qui il avait mis toute sa confiance , n'est rien , n'est qu'un songe qui s'évanouit et qui lui échappe. Mais l'âme fidèle , en ce dernier moment, ah ! elle voit le monde des mêmes yeux qu'elle l'avait toujours vu ; comme une figure qui passe, comme une fumée qui ne trompe que de loin , et qui de près n'a rien de réel et de solide. Elle sent alors une joie sainte d'avoir toujours jugé du monde comme il en fallait juger; de n'avoir pas pris le change, de ne s'être pas attachée à ce qui devait lui échapper en un instant, et de n'avoir mis sa confiance qu'en Dieu seul , qui demeure toujours pour récompenser éternellement ceux qui espèrent en lui. Qu'il est doux alors pour une âme fidèle de pouvoir se dire à ellemême : J'ai choisi le meilleur parti ; j'avais bien raison de ne m'attacher qu'à Dieu seul , puisqu'il ne devait me rester que lui seul ! On regardait mon choix comme une folie , le monde s'en moquait, et on trouvait bizarre et singulier de ne pas se conformer à lui; mais enfin ce dernier moment répond à tout. C'est la mort qui décide de quel côté sont les sages ou les insensés , et lequel des deux avait raison , ou le mondain ou le fidèle.
Ainsi voit le monde et toute sa gloire une âme juste au lit de la mort. Ainsi, lorsque les ministres de l'Église viennent l'entretenir des discours de Dieu et du néant de toutes les choses humaines , ces vérités saintes , si nouvelles pour le pécheur en ce dernier moment, sont pour elle des objets familiers, des lumières accoutumées qu'elle n'avait jamais perdues de vue. Ces vérités consolantes font alors sa
LE JOUR DES MORTS
plus douce occupation: elle les médite, elle les goûte, j lement elle ne voit rien au lit de la mort qui la sur-
elle les tire du fond de son cœur, oià elles avaient | prenne , mais elle ne se sépare de rien qui lui coûte
toujours été , pour se les remettre devant les yeux, i et qu'elle regrette. Car, mes frères , de quoi la mort
Ce n'est pas un langage nouveau et étranger que le pourrait-elle la séparer, qui lui coûtât encore des
ministre de Jésus-Christ lui parle : c'est le langage de son cœur, ce sont les sentiments de toute sa vie. Rien ne la console alors comme d'entendre parler du Dieu qu'elle a toujours aimé , des biens éternels qu'elle a toujours désirés, du bonheur d'une autre vie après laquelle elle a toujours soupiré, du néant du monde qu'elle a toujours méprisé. Tout autre langage lui devient insupportable. Elle ne peut plus entendre raconter que les miséricordes du Dieu de ses pères, et regrette les moments qu'il faut alors donner à régler une maison terrestre , et à disposer de la succession de ses ancêtres. Grand Dieu! que de lumière ! que de paix ! que de transports heureux ! que de saints mouvements d'amour, de joie , de confiance, d'actions de grâce, se passent alors dans cette âme fidèle ! Sa foi se renouvelle, son amour s'enflamme , sa ferveur s'e.\cite, sa componction se réveille. Plus la dissolution de l'homme terrestre approche , plus l'homme nouveau s'achève et s'accomplit. Plus sa maison de boue s'écroule , plus son âme s'élève et se purifie. Plus le corps se détruit, plus l'esprit se dégage et se renouvelle : semblable à une flamme pure qui s'élève et paraît plus éclatante à mesure qu'elle se dégage d'un reste de matière qui la retenait, et que le corps où elle était attachée se consume et se dissipe.
Ah ! les discours de Dieu fatiguent alors le pécheur au lit de la mort : ils aigrissent ses maux , sa tête en souffre , son repos en est altéré. Il faut ménager sa faiblesse, en ne coulant que quelques mots à propos; prendre des précautions , de peur que la longueur n'importune ; choisir ses moments pour lui parler du Dieu qui va le juger, et qu'il n'a jamais connu. Il faut de saints artifices de charité , et le tromper presque, pour le faire souvenir de son salut. Les ministres mêmes de l'Église n'approchent que rarement, parce qu'on sent bien qu'ils sont à charge : on les écarte comme des prophètes tristes et désagréables; on détourne les discours de salut, comme des nouvelles de mort et des discours lugubres qui fatiguent; on ne cherche qu'à égayer ses maux par le récit des affaires et des vanités du siècle , qui l'avaient occupé durant sa vie. Grand Dieu ! et vous permettez que cet infortuné porte jusques à la mort le dégoût de la vérité , que les images du monde l'occupent encore en ce dernier moment , et qu'on craigne de lui parler du Dieu qu'il a toujours craint de servir et de connaître.
Mais ne perdons pas de vue Tàme fidèle : non-seu-
regrets et des larmes ? Du monde ? Hélas ! d'un monde où elle avait toujours vécu comme étrangère, où elle n'avait jamais trouvé que des scandales qui affligeaient sa foi, des écueils qui faisaient trembler son innocence , des bienséances qui la gênaient , des assujettissements qui la partageaient encore malgré elle-même entre le ciel et la terre : on ne regrette guère ce qu'on n'a jamais aimé. De ses biens et de ses richesses ? Hélas ! son trésor était dans le ciel , ses biens avaient été les biens des pauvres : elle ne les perd pas , elle va seulement les retrouver immortels dans le sein de Dieu même. De ses titres et de ses dignités.^ Hélas! c'est un joug qu'elle secoue ; le seul titre qui lui fût cher était celui qu'elle avait reçu sur les fonts sacrés, qu'elle doit porter devant Dieu, et qui lui donne droit aux promesses éternelles. De ses proches et de ses amis? Hélas! elle sait qu'elle ne les devance que d'un moment; que la mort ne sépare pas ceux que la charité avait unis sur la terre ; et que , réunis bientôt dans le sein de Dieu, ils formeront avec elle la même Église et le même peuple , et jouiront des douceurs d'une société immortelle. De ses enfants? Elle leur laisse le Seigneur pour père , ses exemples et ses instructions pour héritage , ses vœux et ses bénédictions pour dernière consolation; et, comme David , elle meurt en demandant pour son fils Salomon , non pas des prospérités temporelles, mais un cœur parfait, l'amour de la loi , et la crainte du Dieu de ses pères : Salomoni quoque fdio meo da cor perfectuin. (i Paral. XXIX, 19.) De son corps? Hélas! de son corps qu'elle avait toujours châtié , crucifié ; qu'elle regardait comme son ennemi , qui la faisait encore dépendre des sens et de la chair, qui l'accablait sous le poids de tant de nécessités humiliantes : de cette maison de boue qui la retenait captive, qui prolongeait les jours de son exil et de sa servitude, et l'empêchait de s'aller réunir à .Jésus-Christ : ah! elle souhaite, comme Paul , sa dissolution. C'est un vêtement étranger dont on la débarrasse, c'est un mur de séparation d'avec son Dieu, qu'on détruit, qui la laisse libre et en état de prendre son essor, et de voler vers les montagnes éternelles. Ainsi la mort ne la sépare de rien, parce que la foi l'avait déjà séparée de tout.
Je n'ajoute pas que les changements qui se font au lit de la mort , si désespérants pour le pécheur, ne changent rien dans l'âme fidèle. Sa raison s'éteint , il est vrai ; mais depuis longtemps elle l'avait
MORT DU PÉCHEUR, ek
captivée sous le joug de la foi , et éteint ses vaines lumières devant la lumière de Dieu et la profondeur de ses mystères. Ses yeux mourants s'obscurcissent et se ferment à toutes les choses visibles ; mais depuis longtemps elle ne voyait plus que les mvisibles. Sa langue immobile se lie et s'épaissit ; mais depuis longtemps elle y avait mis une garde de circonspection, et méditait dans le silence les miséricordes du Dieu de ses pères. Tous ses sens s'émoussent et perdent leur usage naturel ; mais depuis longtemps elle se l'était interdit à elle-même ; et, dans un sens bien différent des vaines idoles, elle avait des yeux et ne voyait pas, des oreilles et n'entendait pas, un odorat et ne s'en servait pas, un goût et ne goûtait plus que les choses du ciel. Enfin les traits d'une vaine beauté s'effacent ; mais depuis longtemps toute sa beauté était au dedans, et elle n'était occupée qu'à embellir son âme des dons de la grâce et de la justice.
Rien ne change donc pour cette âme au lit de la mort;^ Son corps se détruit , toutes les créatures s'évanouissent, la lumière se retire, toute la nature retombe dans le néant, et au milieu de tous ces changements elle seule ne change pas , elle seule est toujours la même. Que la foi, mes frères, rend le fidèle grand au lit de la mort! Que le spectacle de l'âme juste en ce dernier moment est digne de Dieu , des anges et des hommes ! c'est alors que le fidèle paraît maître du monde et de toutes les créatures ; c'est alors.que cette âme , participant déjà à la grandeur et à l'immutabilité du Dieu auquel elle va se réunir, est élevée au-dessus de tout : dans le monde, sans y prendre part; dans un corps mortel, sans y être attachée; au milieu de ses proches et de ses amis, sans les voir et sans les connaître; parmi les larmes et les gémissements des siens, sans les entendre; au milieu des embarras et des mouvements que sa mort fait naître à ses yeux , sans rien perdre de sa tranquillité : Elle est libre parmi les morts! (Ps. Lxxxvii, 6.) elle est déjà immobile dans le sein de Dieu, au milieu de la destruction de toutes choses. Qu'il est grand, encore une fois , d'avoir vécu dans l'observance de la loi du Seigneur, et de mourir dans sa crainte! Que l'élévation de la foi se fait bien sentir en ce dernier moment dans l'âme fidèle! C'est le moment de sa gloire et de ses triomphes , c'est le point auquel se réunit tout l'éclat de sa vie et de ses vertus. Qu'il est beau de voir alors le juste marcher d'un pas tranquille et majestueux vers l'éternité! et que ce prophète infidèle avait bien raison autrefois , en voyant Israël entrer dans la terre promise, le triomphe de sa marche et la confiance de ses cantiques, de s'écrier : Que mon âme meure
de la mort des justes, et que ma fin leur soit semblable! {Nomb. XXI1I,10.)
Et voilà , mes frères , ce qui achève en dernier lieu de remplir l'âme fidèle, au lit de la mort, de joie et de consolation : la pensée de l'avenir, Securitas de xternitate. Le pécheur durant la santé voit l'avenir d'un œil tranquille ; mais dans ce dernier moment , le voyant de plus près , sa tranquillité se change en saisissement et en terreur. L'âme juste, au contraire, durant les jours de sa vie mortelle, n'osait regarder d'un œil fixe la profondeur des jugements de Dieu; elle opérait son salut avec crainte et tremblement; elle frémissait à la seule pensée de cet avenir terrible, où les justes mêmes seront à peine sauvés, s'ils sont jugés sans miséricorde : mais au lit de la mort , ah ! le Dieu de paix , qui se montre à elle , calme ses agitations ; ses frayeurs cessent tout d'un coup, et se changent en une douce espérance. Elle perce déjà avec des yeux mourants le nuage de la mortalité qui l'environne encore, et voit, comme Etienne, le sein de la gloire et le Fils de l'Homme à la droite de son père tout prêt à la recevoir : cette patrie immortelle, après laquelle elle avait tant soupiré, et oià elle avait toujours habité en esprit; cette sainte Sion, que le Dieu de ses pères remplit de sa gloire et de sa présence, où il enivre ses élus d'un torrent de délices, et leur fait goûter tous les jours les biens incompréhensibles qu'il a préparés à ceux qui l'aiment; cette cité du peuple de Dieu, le séjour des saints, la demeure des justes et des prophètes, où elle retrouvera ses frères que la charité lui avait unis sur la terre , et avec lesquels elle bénira éternellement les miséricordes du Seigneur, et chantera avec eux les louanges de sa grâce.
Ah! aussi, quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; quand ils viennent lui dire, au nom de l'Église qui les envoie : Partez, âme chrétienne: Pboficiscere, anima CHBisTiANA : sortcz enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et captive; le temps des épreuves et des tribulations est fini; voici enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité : retournez dans le sein de Dieu d'où vous étiez sortie ; quittez enfin un monde qui n'était pas digne de vous : Projiciscere , anima christiana. Le Seigneur s'est enfin laissé toucher à vos larmes, il vient enfin vous ouvrir la voie des saints et les portes éternelles : Partez, âme fidèle; allez vous réunir à l'Église du ciel qui vous attend ; souvenez-vous seulement de vos frères que vous laissez sur la terre, encore exposés aux tentations et aux orages ; lais-
PREMIER DliM ANCHE DE L'A VENT.
sez-vous toucher au triste état de l'Église d'ici-bas, qui vous a engendré en Jésus-Christ, et qui vous voit partir avec envie; sollicitez la fin de sa captivité et sa réunion entière avec son Époux , dont elle est encore séparée : Proficiscere , anima christiana. Ceux qui dorment dans le Seigneur ne périssent pas sans ressource; nous ne vous perdons sur la terre que pour vous retrouver dans peu avec Jésus-Christ dans le royaume de ses saints : le corps que vous allez laisser en proie aux vers et à la pourriture, vous suivra bientôt immortel et glorieux ; pas un cheveu de votre tête ne périra; il restera dans vos cendres une semence d'immortalité jusqu'au jour de la révélation, oii vos os arides se ranimeront et paraîtront plus brillants que la lumière. Quel bonheur pour vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent encore, de n'être plus exposé comme vos frères à perdre le Dieu que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, aux agitations qui nous dissipent ! Quel bonheur de sortir enfin d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille , oij nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous rendre malheureux, et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu que l'on aime! Proficiscere, anima christiana.
Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance , quelle action de grâces l'accepte-t-elle ! Elle lève au ciel , comme le vieillard Siméon, ses yeux mourants; et regardant son Seigneur qui vient à elle : Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui meretiemient encore; j'attends dans la paix et dans l'espérance l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi, purifiée parles expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction secrète de l'esprit qui habite en elle , mûre pour l'éternité , elle ferme les yeux avec une sainte joie à toutes les créatures, elle s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le sein de Dieu d'où elle était sortie.
Mes frères , les réflexions sont ici inutiles. Telle est la fin de ceux qui ont vécu dans la crainte du Seigneur : leur mort est précieuse devant Dieu comme leur vie. Telle est la tin déplorable de ceux
qui l'ont oublié jusqu'à cette dernière heure : la mort des pécheurs est abominable aux yeux de Dieu comme leur vie. Si vous vivez dans le péché, vous mourrez dans les horreurs et dans les regrets inutiles du pécheur, et votre mort sera une mort éternelle. Si vous vivez dans la justice, vous mourrez dans la paix et dans la confiance du juste, et votre mort ne sera qu'un passage à la bienheureuse immortalité.
Ainsi soit-il.
SERMON
POUB LE PBEMIER DIMANCHE DE l'AVENT.