DEUXIÈME PARTIE
Peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues dans tous les États, et sur lesquelles roulent les mœure de la multitude , sont des maximes incompatibles avec le salut : sur l'usage des biens , sur l'amour de la gloire , sur la modération chrétienne , sur les devoirs des charges et des conditions, sur le détail des erreurs prescrites , les règles reçues, approuvées, autorisées dans le monde, contredisent celles de l'Évangile; et dès là elles ne peuvent que conduire à la mort.
Je n'entrerai pas ici dans un détail trop vaste pour un discours, et trop peu sérieux même pour la chaire chrétienne. Je ne vous dis pas que c'est un usage établi dans le monde, qu'on peut mesurer sa dépense sur son bien et sur son rang; et que pourvu que ce soit du patrimoine de ses pères , on peut s'en faire honneur, ne mettre point des bornes à son luxe, et ne consulter dans ses profusions , que son orgueil et ses caprices. Mais la modération chrétienne a ses règles; mais vous n'êtes pas le maître absolu de vos biens, et tandis surtout que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez au delà des besoins et des bienséances de votre état est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là, dit-on, des raffinements de dévotion; et en matière de dépense et de profusion , rien n'est blâmable et excessif, selon le monde , que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires.
Je ne vous dis pas que c'est un usage reçu , que l'ordre de la naissance ou les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent le choix du siècle ou de l'Église; de la retraite, ou du mariage. Mais la vocation du ciel, ô mon Dieu ! prendelle sa source dans les lois humaines d'une naissance
MASSIIiON. — TOME I.
charnelle.!' On ne peut pas tout établir dans le monde, et il serait triste de voir prendre à des enfants des partis peu dignes de leur rang et de leur naissance.
Je ne vous dis pas que l'usage veut que les jeunes personnes du sexe, qu'on élève pour le monde, soient instruites de bonne heure de tous les arts propres à réussir et à plaire, et exercées avec soin dans une science funeste, sur laquelle nos cœurs ne naissent que trop instruits. Mais l'éducation chrétienne est une éducation de retraite, de pudeur, de modestie, de haine du monde. On a beau dire, il faut vivre comme on vit : et des mères, d'ailleurs chrétiennes et timorées, ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule sur cet article.
Ainsi vous êtes jeune encore, c'est la saison des plaisirs : il ne serait pas juste de vous interdire à cet âge ce que tous les autres se sont permis : des années plus mûres amèneront des mœurs plus sérieuses.
Vous êtes né avec un nom ; il faut parvenir à force d'intrigues, de bassesses, de dépense; faire votre idole de votre fortune : l'ambition, si condamnée par les règles de la foi, n'est plus qu'un sentiment digne de votre nom et de votre naissance.
Vous êtes d'un sexe et d'un rang qui vous mettent dans les bienséances du monde ; vous ne pouvez pas vous faire des mœurs à part : il faut vous trouver aux réjouissances publiques, aux lieux où celles de votre rang et de votre âge s'assemblent , être des mêmes plaisirs , passer les jours dans les mêmes inutilités , vous exposer aux mêmes périls : ce sont des manières reçues, et vous n'êtes pas pour les réformer. Voilà la doctrine du monde.
Or, souffrez que je vous demande ici : qui vous rassure dans ces voies? quelle est la règle qui les justifie dans votre esprit? qui vous autorise, vous , à ce faste , qui ne convient ni au titre que vous avez reçu dans votre baptême, ni peut-être à ceux que vous tenez de vos ancêtres? vous, à ces plaisirs publics, que vous ne croyez innocents, que parce que votre âme, trop familiarisée avec le crime, n'en sent plus les dangereuses impressions? vous, à ce jeu éternel , qui est devenu la plus importante occupation de votre vie? vous, à vous dispenser de toutes les loisde l'Église ; à mener une vie molle , sensuelle , sans vertu, sans souffrance, sans aucun exercice pénible de religion ? vous , à solliciter le poids formidable des honneurs du sanctuaire, qu'il suffit d'avoir désiré pour en être indigne devant Dieu? vous , à vivre comme étranger au milieu de votre propre maison ; à ne pas daigner vous informer des mœurs de ce peuple de domestiques qui dépend de vous; à ignorer par grandeur s'ils croient au Dieu que vous adorez , et s'ils remplissent les devoirs de la religion
que vous professez? qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes ? est-ce l'Évangile de Jésus- Clirist ? est-ce la doctrine des saints ? sont-ce les lois de l'Église? car il faut une règle pour être en sûreté ; qu'elle est la vôtre? l'usage; voilà tout ce que vous avez à nous opposer ; on ne voit personne autour de soi qui ne se conduise sur les mêmes règles ; entrant dans le monde , on y a trouvé ces mœurs établies ; nos pères avaient ainsi vécu , et c'est d'eux que nous les tenons ; les plus sensés du siècle s'y conforment ; on n'est pas plus sage tout seul que tous les hommes ensemble ; il faut s'en tenir à ce qui s'est toujours pratiqué, et ne vouloir pas être tout seul de son côté.
Voilà ce qui vous rassure contre toutes les terreurs de la religion ; personne ne remonte jusqu'à la loi ; l'exemple public est le seul garant de nos mœurs ; on ne fait pas attention que les lois des peuples sont vaines, comme dit l'Esprit saint : Quia leges popiilorum vanse sunt (Jbbém. x , 3) ; que Jésus-Christ nous a laissé des règles auxquelles ni les temps , ni les siècles, ni les mœurs ne sauraient jamais rien changer ; que le ciel et la terre passeront ; que les mœurs et les usages changeront ; mais que ces règles divines seront toujours les mêmes.
On se contente de regarder autour de soi : on ne pense pas que ce qu'on appelle aujourd'hui usage, étaient des singularités monstrueuses avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénéré ; et que si la corruption a depuis gagné, les dérèglements, pour avoir perdu leur singularité, n'ont pas pour cela perdu leur malice : on ne voit pas que nous serons jugés sur l'Évangile, et non sur l'usage; sur les exemples des saints , et non sur les opinions des hommes ; que les coutumes qui ne se sont établies parmi les fidèles qu'avec l'affaiblissemnet de la foi , sont des sdbus dont il faut gémir, et non des modèles à suivre ; qu'en changeant les mœurs, elles n'ont pas changé les devoirs ; que l'exemple commun qui les autorise prouve seulement que la vertu estrare,mais non pas que le désordre est permis ; en un mot, que la piété et la vie chrétienne sont trop amères à la nature, pour être jamais le parti du plus grand nombre.
Venez nous dire maintenant que vous ne faites que ce que font tous les autres ; c'est justement pour cela que vous vous damnez. Quoi! le plus terrible préjugé de votre condamnation deviendrait le seul motif de votre confiance? Quelle est dans l'Écriture la voie qui conduit à la mort? n'est-ce pas celle où marche le grand nombre? Quel est le parti des réprouvés? n'est-ce pas la multitude? Vous ne faites ^ue G< que font les autres ? mais ainsi périrent du
LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
temps de Noé tous ceux qui furent ensevelis sous les eaux du déluge; du temps de Nabuchodonosor, tous ceux qui se prosternèrent devant la statue du sacrilège ; du temps d'Élie , tous ceux qui fléchirent le genou devant Baal ; du temps d'Éléazar, tous ceux qui abandonnèrent la loi de leurs pères. Vous ne faites que ce que font les autres ? mais c'est ce que l'Écriture vous défend : ISe vous conformez point à ce siècle corrompu {Rou. xii, 2), nous dit-elle: or, le siècle corrompu n'est par le petit nombre de justes que vous n'imitez point; c'est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres? vous aurez donc le même sort qu'eux. Or, malheur à toi , s'écriait autrefois saint Augustin , torrent fatal des coutumes humaines! ne suspen-
dras-tu jamais ton cours ? entraîneras-tu jusqu'à la fin les enfants d'Adam dans l'abîme immense et terrible? Fie tibi, flumen maris humanil quousque volves Evxfilios in mare magnum et formidolosum? (S. AUG. in Conf. liv. i, n°%.)
Au lieu de se dire à soi-même : Quelles sont mes espérances? Il y a dans l'Église deux voies; l'une large , où passe pr-esque tout le monde , et qui aboutit à la mort; l'autre étroite, où très-peu de gens entrent, et qui conduit à la vie : de quel côté suisje? mes mœurs, sont-ce les mœurs ordinaires de ceux de mon rang , de mon âge , de mon état ? suis-je avec le grand nombre ? Je ne suis donc pas dans la bonne voie ; je me perds ; le grand nombre dans chaque état n'est pas le parti de ceux qui se sauvent. Loin de raisonner de la sorte, on dit à soi-même : Je ne suis pas de pire condition que les autres; ceux de mon rang et de mon âge vivent ainsi ; pourquoi ne vivrais-je pas comme eux? Pourquoi , mon cher auditeur? pour cela même : la vie commune ne saurait être une vie chrétienne ; les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers; ils ont eu leurs mœurs à part ; et ils n'ont été saints , que parce qu'ils n'ont pas ressemblé au reste des hommes.
L'usage avait prévalu au siècle d'Esdras , qu'on s'alliât, malgré la défense, avec des femmes étrangères; l'abus était universel ; les prêtres et le peuple n'en faisaient plus de scrupule. Mais que fit ce saint restaurateur de la loi ? suivit-il l'exemple de ses frères ? crut-il qu'une transgression commune fût devenue plus légitime? Il en appella de l'abus à la règle : il prit le livre de la loi entre les mains; ilTexpliqua au peuple consterné, et corrigeal'usage par la vérité. Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, et voyez si Loth se conformait aux voies de Sodome , et si rien ne le distinguait de ses citoyens; si Abraham vivait comme ceux de son siècle ; si Job était semblable aux autres princes de sa nation ; si £»>
SUR LES ÉLUS
ther, dans la cour d'Âssuérus , se conduisait comme les autresiemmes de ce prince ; s'il y avait beaucoup de veuves à Béthulie et dans Israël , qui ressemblassent à Judith ; si parmi les enfants de la captivité , il n'est pas dit deTobie seul qu'il n'imitait pas la conduite de ses frères, et qu'il fuyait même le danger de leur société et de leur commerce : voyez si dans ces siècles heureux, où les chrétiens étaient encore saints, ils ne brillaient pas comme des astres au milieu des nations corrompues , et s'ils ne servaient pas de spectacle aux anges et aux hommes, par la singularité de leurs mœurs ;isi les païens ne leur reprochaient pas leur retraite , leur éloigneraent des théâtres , des cirques , et des autres j)laisirs publics ; s'ils ne se plaignaient pas que les chrétiens affectaient de se distinguer sur toutes choses da leurs citoyens ; de former coimne un peuple à part au milieu de leur peuple; d'avoir leurs lois et leurs usages particuliers; et si dès là qu'un hommeavait passé du côté des chrétiens, ils ne le comptaient pas comme un homme perdu pour leurs plaisirs, pour leurs assemblées et pour leurs coutumes : enfin , voyez si dans tous les siècles, les saints dont la vie et le« actions sont venues jusqu'à nous , ont ressemblé au reste des hommes.
Vous nous direz peut-être que ce sont là des singularités et des exceptions , plutôt que des règles que tout le monde soit obligé de suivre : ce sont des exceptions , il est vrai ; mais c'est que la règle générale est de se perdre ; c'est qu'une âme fidèle au milieu du monde est toujours une singularité qui tient du prodige. Tout le monde, dites-vous, n'est pas obligé de suivre ces exemples : mais est-ce que la sainteté n'est pas la vocation générale de tous les fidèles? est-ce que pour être sauvé, il ne faut pas être saint? est-ce que le ciel doit beaucoup coûter à quelques-uns , et rien du tout aux autres ? est-ce que vous avez un autre Évangile à suivre, d'autres devoirs à remplir, et d'autres promesses à espérer que les saints? Ah! puisqu'il y avait une voie plus commode pour arriver au salut , pieux fidèles qui jouissez dans le ciel d'un royaume que vous n'avez emporté que par la violence , et qui a été le prix de votre sang et de vos travaux, pourquoi nous laissiez-vous des exemples si dangereux et si inutiles? pourquoi nous avez-vous frayé un chemin âpre, désagréable , et tout propre à rebuter notre faiblesse, puisqu'il y en avait un autre plus doux et plus battu, que vous auriez pu nous montrer pour nous encourager et nous attirer, eu nous facilitant notre carrière? Grand Dieu! que les hommes consultent peu la raison dans l'affaire de leur salut éternel !
Rassurez-vousaprèscelasur la multitude, comme
si le grand nombre pouvait rendre le crime impuni , et que Dieu n'osât perdre tous les hommes qui vivent comme vous. Mais que sont tous les hommes ensemble devant Dieu? La multitude des coupables l'empêcha-t-elle d'exterminer toute chair au temps du déluge; de faire descendre le feu du ciel sur cinq villes infâmes ; d'engloutir Pharaon et toute son armée sous les eaux ; de frapper de mort tous les murmurateurs dans le désert? Ah! les rois de la terre peuvent avoir égard au grand nombre de coupables , parce que la punition devient impossible , ou du moins dangereuse, dès que la faute est trop générale. Mais Dieu qui secoue les impies de dessus la terre, dit Job, comme on secoue la poussière qui s'est attachée au vêtement; Dieu, devant qui les peuples et les nations sont comme si elles n'étaient pas , il ne compte pas les coupables , il ne regarde que les crimes ; et tout ce que peut présumer la faible créature des complices de sa transgression , c'est de les avoir pour compagnons de son infortune.
Mais si peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues , sont des maximes de péché; peu de gens se sauvant, parce que les maximes et les obligations les plus universellement ignorées ou rejetées sont les plus indispensables au salut. Dernière réflexion , qui n'est encore que la preuve et l'éclaircissement des précédentes.