DEUXIÈME PARTIE
Le corps des justes , dit saint Augustin , répandu par tout le monde, trouve son accroissement et son utilité dans les chutes et dans les erreurs mêmes de ceux qui s'égarent : Omnibus errantlhus utitur ad pro/ectus suos ; et les livres saints ne semblent attribuer au Seigneur tous les maux et tous les désordres de la cité , que parce que sa providence les permet pour les faire servir au salut de ceux qui lui appartiennent.
Car remarquez, je vous prie, mes frères, que la négligence, le dégoût, l'oubli des grâces, sont les écueils les plus ordinaires de la vertu des justes ; et que le mélange des méchants sert en premier lieu à leur instruction , en les préservant de ces écueils, et leur fournissant des leçons continuelles de vigilance, de fidélité et de reconnaissance.
De vigilance. En effet, les commencements de la conversion et de la piété des justes, sont toujours timides et défiants : le cœur, instruit alors par le souvenir encore tout nouveau de ses chutes passées , veille sur sa propre faiblesse , frémit à la seule présence des objets qui lui en retracent les funestes images : tout l'alarme, tout l'avertit, tout le rappelle à lui-même : à peine à demi essuyé du naufrage, il ne marche sur les eaux qu'en tremblant comme Pierre , et le moindre mouvement lui montre le sein de l'abîme prêt à l'engloutir.
Mais ces pieuses frayeurs , si nécessaires à la vertu , ne se calment que trop dans les suites : à mesure que le souvenir de nos chutes s'éloigne, le sentiment de notre fragilité s'affaiblit : les jours déjà passés dans la piété semblent nous répondre de ceux qui suivent ; les frayeurs cessent , les précautions se négligent; et, comme le roi Ézéchias, depuis qu'on a triomphé de Sennachérib, et délivré Jérusalem des ennemis qui avaient juré sa perte , on en introduit d'autres dans la cité sainte, et on ne craint plus même d'exposer avec complaisance à leurs yeux des trésors qui ne sont en sûreté que lorsqu'ils sont inconnus.
Or, contre un affaiblissement si dangereux , rien n'est plus utile aux justes que le mélange des méchants : ils lisent sans cesse dans les chutes de leurs frères les raisons de leur vigilance : ils voient dans une source commune les mêmes faiblesses à craindre , et que l'usage tout seul d'une foi toujours attentive fait ici le discernement : ils apprennent dans ;.'histoire des malheurs d'autrui , quels sont les de-
grés qui conduisent insensiblement au crime ; que les commencements en sont toujours légers; que pour peu qu'on accorde à l'ennemi , les avantages qu'il en tire sont funestes à l'âme ; et qu'il est plus à craindre lorsqu'il inspire des adoucissements, que lors même qu'il propose des crimes : ils voient que parmi ceux qui tombent à leurs yeux, il en est plusieurs qui ont été autrefois plus fervents qu'eux dans les voies de Dieu , et qui s'attendaient encore moins qu'eux à déchoir par des chutes honteuses de cet état de ferveur et de justice. Ainsi, ils apprennent tous les jours dans les égarements de leurs frères , qu'il n'y a de sûreté pour la vertu que dans la vigilance; et qu'il n'y a jamais loin entre l'affaiblissement et la chute.
Le mélange des pécheurs soutient donc la vigilance des justes contre la tentation du relâchement; mais il affermit encore leur fidélité contre celle du dégoût. Et certes , si , cachés au siècle , ils vivaient tous séparés des pécheurs , peut-être que dans ces moments où le cœur aride retombe sous son propre poids, où l'on se lasse de soi-même, où nul goût sensible ne soutient plus la vertu; peutêtre qu'alors ils pourraient se promettre aans le monde des plaisirs plus doux que ceux de la piété , et une destinée plus heureuse. Mais la seule présence des pécheurs dissipe cette illusion : le juste n'a pas besoin de sa foi pour se détromper sur leur fausse félicité ; il n'a qu'à ouvrir les yeux : il clierche des heureux dans le monde , et il n'en trouve point; il voit partout des agitations qu'on appelle plaisirs, et il ne voit nulle part de bonheur; il consulte les mondains eux-mêmes , et ils déposent tous contre le monde et sa prétendue félicité; il trouve parmi les pécheurs mille fois plus d'ennui, plus de dégoût pour la vie mondaine, qu'il n'en a jamais éprouvé pour la vertu ; il voit que leurs passions font tous leurs malheurs et tous leurs chagrins , et que le cœur de l'homme de bien qui en est exempt ne saurait jamais avoir d'autre peine, que de ne pas sentir assez vivement son bonheur. Ainsi le mélange des pécheurs affermit la fidélité des justes contre la tentation du dégoût : mais de plus, il réveille leur reconnaissance, et les défend contre la tentation de l'oubli des grâces.
Troisième manière dont le mélange des méchants contribue à l'instruction des justes. Ils voient que le Seigneur laisse périr dans le monde une infinité de pécheurs moins coupables qu'eux ; nés avec un fonds de droiture, d'équité, de bonté, de pudeui même; incapables de rien de noir, d'inique, d'inliumain ; qui aiment la vertu , qui révèrent les justes , et qui De trouvent que dans les molles faiblesses
MÉLANGE DES BONS, bxc.
(l'un cœur fragile, plus digne de la miséricorde que de la colère divine , l'écueil de leur innocence ; tandis qu'eux-mêmes , après des excès monstrueux , et qui ne pouvaient partir que d'un coeur profondément mauvais et corrompu , ont été choisis , arrachés au crime, et appelés à la connaissance de la vérité : ces objets toujours présents font sentir chaque instant au juste le prix inestimable du bienfait qui a changé son cœur. Ce n'est pas assez ; il connaît même des pécheurs qui gémissent sous le poids de leur chaînes , qui désirent leur délivrance, qui flottent toute leur vie entre les désirs de la vertu et la tyrannie des passions, et qui cependant n'arrivent jamais au salut, soit parce qu'ils le désirent trop faiblement, soit parce que le Seigneur est maître de ses dons , et qu'il a pitié de qui bon lui semble : il les connaît, et il se souvient que le Seigneur vient au-devant de lui pour le retirer du désordre, lorsque loin de l'attendre et de l'appeler, il fuyait encore sa présence ; et il se souvient que lorsqu'il avait encore les armes à la main contre sa gloire, et sans avoir apporté à la pénitence d'autre préparation que ses crimes, une lumière céleste le frappa soudain, une main invisible rompit tout d'un coup ses chaînes ; le maître des cœurs lui en donna un nouveau.
Mais le fruit de sa reconnaissance est un fonds de douceur, de tolérance , de charité pour ses frères qui s'égarent : car souvent les gens de bien n'ont pour les pécheurs qu'un œil de mépris et de dureté : loin d'être touchés de leur malheur, et de demander à Dieu qu'il les convertisse, ils font souvent consister toute leur vertu , ou à les fuir, comme des objets contagieux, ou à les plaindre, comme si leur malheur était sans ressource ; ou à les ceusurer, comme si la charité , toujours inexorable envers le vice, n'était jamais indulgente pour le pécheur.
Mais qui êtes-vous pour prescrire ainsi des bornes à la miséricorde divine , et désespérer du salut de votre frère? Si la grâce a pu triompher de toute la corruption de votre cœur, il n'est plus rien que vous ne deviez attendre d'elle pour les autres : le prodige de votre conversion doit vous préparer à voir sans surprise les changements les moins attendus. Que savez-vous si ceux qui vous paraissent aujourd'hui les ennemis de la vertu; qui s'opposent au zèle et aux bonnes intentions des gens de bien ; qui font de leur autorité un asile aux désordres publics , ne seront pas un jour à la tête de toutes les œuvres saintes, les protecteurs de la piété, les ressources de la miséricorde, les appuis du zèle et de la vérité? Qui se serait jamais déflé que Manassès, qui avait introduit l'abomination dans le lieu saint,
et effacé jusqu'aux traces du culte du Seigneur dans Jérusalem , dût devenir un jour le restaurateur du temple et des sacrifices , et le protecteur du ministère des enfants d'Aaron? Je vais plus loin; que savez-vous si ce pécheur que vous regardez avec teint d'horreur ne sera pas appelé, et si vous ne serez pas rejeté? s'il ne se relèvera pas, et si vous qui êtes debout ne retomberez pas pour ne plus vous relever? On n'eût pas cru, sans doute, que la pécheresse de la cité dût devenir l'amante la plus illustre de Jésus-Christ; et que Judas, qui était son disciple et le vicaire de son amour, dût mourir traître et désespéré. Le Seigneur ne tient-il pas entre ses mains les cœurs de tous les hommes? Adorez ses conseils éternels sur leurs destinées; et respectez toujours dans les pécheurs , ou les droits que la grâce se réserve sur leur volonté pour les sanctifier, ou l'usage qu'elle en peut faire, non-seulement pour l'instruction , mais encore pour l'épreuve et pour le mérite des justes.
En effet , premièrement , quand les pécheurs ne feraient que donner un nouveau prix à la fidélité du juste par la séduction de leurs exemples, ce serait toujours une gloire immortelle pour la vertu de pouvoir y résister. Car, outre qu'on a besoin de force pour se défendre des exemples qu'on a sans cesse devant les yeux , lors surtout qu'ils favorisent les inclinations corrompues de la nature ; ce sont des exemples que l'amitié, le sang, l'intérêt, la complaisance, le respect, rendent encore plus puissants, et plus propres à séduire le juste; ce sont ses maîtres , ses amis , ses proches , ses protecteurs , dont il a à se défendre : il faut qu'il puisse les aimer, les respecter, les cultiver, leur plaire , et qu'il ait le courage de ne pas les imiter : il faut que leurs volontés soient pour lui des lois , et que leurs actions ne soient pas des modèles. Enfin, des exemples autorisés par la multitude : ce sont les mœurs communes, qu'il faut éviter; les usages établis, qu'il ne faut pas suivre : il faut avoir la force d'être singulier, et de soutenir avec dignité le ridicule que le monde attache à la singularité : il faut oser condamner tout seul par sa conduite ce qu'il y a de plus autorisé parmi les hommes ; passer pour un esprit faible et frappé, et ne compter pour rien leurs jugements comme leurs exemples. C'est ici que la fidélité du juste honore la grandeur du maître qu'il sert, et qu'il devient au milieu du monde un spectacle digne des anges et de Dieu même.
Mais non-seulement les exemples des pécheurs donnent un nouveau prix à la fidélité du juste, leur malignité ménage encore à sa vertu mille épreuves glorieuses. Car, mes frères , si la vertu n'était con-
tredite, opprimée, persécutée, les justes pourraient avoir le mérite de l'innocence, mais ils n'auraient pas celui de la fidélité : si leur piété ne trouvait ici-bas que des applaudissements et des hommages , la voie serait trop agréable pour être sûre : si tout applaudissait à la vertu , la vertu se détruirait bientôt elle-mênae; ce calme dangereux l'endormirait; ces faveurs humaines l'amolliraient; ces suffrages publics, ou en corrompraient le principe, ou deviendraient bientôt le dédommagement secret de ses peines. Son règne n'est pas de ce monde : les contradictions la soutiennent ; les tempêtes l'affermissent; les persécutions l'éprouvent; les tribulations la purifient.
Or, voilà l'utilité , dit saint Augustin , que la sagesse de Dieu sait tirer de la malice des pécheurs. Il les souffre; que dis-je? il les favorise même à un point que ses serviteurs sont quelquefois scandalisés avec le prophète de la prospérité des impies. Aussi la puissance, l'empire, l'autorité, semblent être presque toujours ici-bas leur partage ; il semble qu'une main invisible ne les élève, ne les protège, ne les fait croître, qu'afin qu'ils deviennent plus propres à accomplir les desseins éternels de la Providence sur les justes : ce sont des instruments de justice destinés à exercer leur foi : inutiles à euxniêmes, ils servent du moins, par les ménagements adorables de celui qui sait tirer le bien du mal , au salut de leurs frères. C'est ainsi que tout, et les impies même, coopèrent au bien des élus : en les opprimant, ils font éclater leur patience; en les chargeant de dérisions et d'opprobres, ils ménagent de nouveaux triomphes à leur charité; en les traitant de séducteurs et d'hypocrites , ils épargnent à leur piété la tentation des applaudissements et des louanges; en les dépouillant de leurs biens, ils purifient leur détachement ; en suscitant des obstacles et des contradictions à leur vertu , ils couronnent leur persévérance; et la fureur des tyrans a fait autrefois plus de saints , que le zèle même des apôtres.
Et c'est ici , mes frères , vous qui servez le Seigneur, et qui marchez dans la voie de ses commandements, c'est ici oii vous ne faites pas toujours usage de votre foi. Vous voudriez que la piété fût toujours protégée , favorisée , préférée même ici-bas dans la distribution des grâces et des honneurs, au vice : vous ne regardez pas assez les pécheurs qui méprisent ou qui oppriment la vertu , vous ne les regardez pas assez dans la main de Dieu, et dans l'ordre de sa providence. Vous souhaiteriez que l'orgueil des impies fût humilié, et que le Seigneur ioufflât sur ce colosse de grandeur et de puissance
MARDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
qui les élève , et dont ils se servent pour affliger les siens : vous voyez avec douleur les premières places occupées souvent par les protecteurs du vice , el les contempteurs de la vertu : vous désireriez, ce semble , que la piété reçût ici-bas sa récompense ; et qu'au lieu des croix et des tribulations qui doivent être son partage, elle jouit des honneurs, de la puissance, des distinctions, qui ne lui ont pas été promises sur la terre. Mais vous n'apercevez pas que vos désirs injustes ôtent à la sagesse de Dieu le principal moyen de salut qu'elle a préparé dans tous les siècles à ses serviteurs, et (|ue pour ménager un vain triomphe à la vertu, vous lui ôtez l'occasion et le mérite de ses véritables victoires.
En effet, outre que la malice des pécheurs éprouve et purifie la foi des justes, leurs scandales et leurs dérèglements les affligent, et arrachent à leur piété des gémissements de zèle et de compassion , qui leur font un nouveau mérite devant le Seigneur : dernier avantage que le mélange des méchants ménage aux gens de bien.
Témoins de la corruption générale, et de ce déluge de crimes dont le monde semble être inondé, ils sèchent de douleur comme le Prophète : ils se sentent déchirés par les plus vives impressions de l'esprit de Dieu, comme Paul à la vue des désordres et des impiétés d'Athènes : Incïtabatur spiritus ejus in ipso (AcT. xvii, 16) : ils veulent se laisser mourir de tristesse comme Élie au pied de la montagne , spectateurdesprévaricationsd'Israël : ilsdemandent, comme Jérémie, une fontaine de larmes, pour pleurer sur les excès et sur les iniquités de leur peuple : ils souhaitent, comme Moïse, d'être effacés du livre des vivants, pour n'être plus témoins de l'incrédulité de leurs frères : ils désirent, comme Daniel, la fin de la captivité , la délivrance du peuple de Dieu , l'avènement du règne éternel.
Voilà le fruit qui revient à la piété des justes, des dérèglements et des scandales dont ils sonttémoins. Et certes , mes frères , quand on a de la foi , et qu'on est touché de la gloire du Dieu qu'on sert et qu'on aime, peut-on voir ce qui se passe dans le monde d'un œil sec, tranquille, indifférent? Les maximes de Jésus-Christ anéanties , ses mystères déshonorés , ses serviteurs méprisés, ses promesses oubliées; la terreur même de ses menaces affaiblie par les blasphèmes de l'incrédulité; les haines éternelles, les vengeances honorables, les infidélités dans le mariage devenues le sujet, non pas de l'horreur, mais delà risée publique, et des chansons satiriques el profanes; les vices autorisés, les théâtres impurs devenus les plaisirs publics des chrétiens, et l'art d'inspirer les passions les plus honteuses, plac^
xMELANGE DES BONS, etc.
parmi les arts qui sont utiles aux peuples, glorieux aux royaumes, et qui font dresser des statues à leurs inventeurs.
Eh! vous vous persuadez quelquefois, vous, mes frères , qui vivez dans la piété en ménageant encore le monde, que le commerce du monde et de ses plaisirs, pourvu qu'on s'en tienne à certaines ooriies, n'est pas interdit à la vertu, et que les {^ens de bien doivent plus se distinguer des mondains par les dispositions du cœur que par les mœurs extérieures, et la fuite trop rigoureuse de leurs assemblées et de leurs plaisirs. Mais si les intérêts de Jésus-Christ vous touchent, pouvez-vous être capables de quelque joie au milieu du monde ? Eh ! qu'y verrez-vous qui ne doive vous percer le cœur de la plus vive douleur ? Pourrez-vous sourire à une impiété; ouvrir les oreilles aux médisances les plus atroces; applaudir au langage profane des passions; louer les projets frivoles et insensés de la vanité ; devenir l'approbateur des préjugés et des usages .^ pourrez-vous voir crucifier sous vos yeux le Seigneur Jésus , et prendre part à la joie de ses ennemis, si vous n'en prenez point à leur crime? pourrez-vous enOn voir tous les amateurs du monde courir en dansant comme des insensés, un bandeau sur les yeux , au précipice ; et vous faire , d'un spectacle si affligeant, un objet capable d'amuser votre loisir, ou d'égayer vos ennuis?
Je dis bien plus : pourrez-vous y retenir vos larmes? Quelle contrainte! quelle situation pénible que le commerce des mondains, pour une âme qui aime son Dieu , lors même que l'ordre et le devoir l'y engagent ! Vous cherchez le monde pour vous délasser? mais vous devriez l'éviter, pour vous épargner les moments les plus amers d'une sainte tristesse : c'est au sortir du monde que vous devriez avoir besoin de délassement; que votre esprit, fatigué de tant d'images affligeantes, devrait aller se consoler aux pieds de Jésus-Christ. Ah! si vous pouvez , je ne dis pas trouver encore quelque plaisir au milieu du monde ; mais le voir encore sans douleur, sans gémir en secret sur les jugements de colère que Dieu y exerce sur les hommes; peut-être ne haïssez-vous pas des abus qui vous laissent si tranquille ; peut-être portez-vous encore dans le cœur les mêmes passions , qui dans les autres n'ont rien qui vous alarme.
Passez au milieu de Jérusalem , disait autrefois le Seigneur à l'ange exterminateur; marquez sur le front, et épargnez les honmies qui gémissent et qui sont affligés des iniquités qui se commettent au milieu d'elle : Transi per mediam Jérusalem, et nntabis signum super /routes virorum qui inge-
MASSILLON. — TOMR I.
munt et mœrentob iniquitates quxfiunt in medio ejus (ÉzÉCH. IX , 4) : c'est le caractère le plus essentiel des justes ; c'est la marque décisive à laquelle on les reconnaît. Tout le reste des habitants de Jérusalem est livré à la fureur du glaive et de la vengeance céleste : ce petit nombre tout seul de justes qui gémissent est épargné, et marqué du sceau de salut : le Seigneur ne reconnaît pour siens que ces âmes touchées du zèle de sa gloire , qui répandent sans cesse devant lui l'amertume de leur cœur sur les iniquités de son peuple, et qui lui disent tous les jours avec un prophète : Regardez , Seigneur, du haut de la demeure de votre gloire , et voyez : Attende, Domine, de cœlo, et vide de habitaculo sancto glorisetuae. (Is. lxiii, 15, 16, 17, 19.) Où est votre zèle ? où est la force de votre bras ? ou du moins , que sont devenues les entrailles de vos miséricordes anciennes sur votre peuple ? Uhi est zelus tuîis ? fortitudo tua ? multitude viscerum tuorum ? Car malgré nos iniquités, vous êtes encore notre Père; et Abraham, dont nous faisons gloire d'être les enfants, et tous les saints protecteurs de cet empire , en qui nous pourrions mettre notre confiance, semblent nous avoir abandonnés , si vous ne jetez sur nous quelque regard propice : Tu enivi. Pater noster, et Abraham nescivit nos. Pourquoi , Seigneur, avez-vous souffert que nous nous égarassions de vos voies saintes? Çware errare nos fecisti, Domine, de viis tuis? Pourquoi avez-vous laissé endurcir notre cœur, afin que nous ne vous craignissions plus? Quare indurasti cornostrum, ne timeremus te? Ah! revenez enûn à nous, Seigneur, à cause des serviteurs que vous vous réservez encore parmi les tribus de votre héritage : si nos infidélités allument dans vos mains la foudre prête à nous frapper encore , que la foi et la piété de tant d'âmes saintes que vous voyez encore au milieu de nous, vous désarment : Convertere propter servos tuos , tribus hereditatis tux. Oni, Seigneur, toute la gloire de Juda est éteinte : ce royaume autrefois si illustre par la foi de nos pères , par la piété de ses souverains , par le sang de tant de martyrs, et parla sainteté et la science de vos ministres , imite toutes les mœurs des nations corrompues et perverses : l'incrédulité s'y élève insensiblement sur les débris de votre culte : nous aurions encoru besoin que votre miséricorde nous suscitât de ces hommes apostoliques, qui les premiers vinrent annoncer la foi à nos ancêtres encore assis dans les ténèbres de la mort et de l'idolâtrie ; et nous sommes presque redevenus tels que nous étions avant que vous fussiez notre Seigneur, et que votre saint nom fût invoqué parmi nous : Facti samus quasi
NSKHCRKbl !)F. LA TROISIEME SEMAIAE.
ifi principio , oum nun do/tiinarej'is nosfii , neque invocaretur nomen tuum super nos.
Tels sont les gémissements de la foi , et l'usage que les gens de bien doivent faire du mélange des méchants avec lesquels ils vivent. Et pour vous, mes frères, quiètes encore l'ivraie de ce champ divin, regardez les justes qui sont parmi vous comme les plus heureuses ressources de votre salut : respectez-les, si vous ne pouvez pas les imiter encore : liez-vous avec eux , si vous ne pouvez encore les suivre : désirez de leur ressembler, si vous ne pouvez encore obtenir de votre faiblesse que des désirs : favorisez leurs œuvres saintes, si vous ne pouvez encore rien entreprendre pour vous-mêmes : et par votre respect pour la vertu , tâchez d'en mériter le don précieux de celui auprès de qui nul sentiment de foi et de piété ne demeure sans récompense.
.^rnsi soit -il.
SERMON