DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CO N VERS ATIOIT
Un caractère hien fade est celui de n'en avoir aucun.
C'est le rôle d'un sot d'être importun : un homme hahile sent s'il convient , ou s'il ennuie ; il sait disparaître le moment qUi précède celui qii il serait de trop quelque part.
L'on marche sur les mauvais plaisans , et il pleut par tout pays de cette sorte d'iiisectes. Un bon plaisant est une pièce rare : à un homme qui est né tel , il est encore fort délicat d'en soutenir long-temps le personnage : il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.
Il y a beaucoup d'esprits obscènes , encore plus de médisans ou de satiriques , peu de délicats. Pour badiner avec grâce , et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets , il faut trop de manières, trop de politesse , et même trop de fécondité : c'est créer que de railler ainsi , et faire quelque chose de rien.
Si l'on faisait une sérieuse atteutioîi à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires , l'on aurait honte de parler on d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence perpétuel , qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous lea esprits ; permettre comme un niai nécessaire le récit des fausses nouvelles , les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l'intérêt des princes , le débit des beaux sentimens , et qui reviennent toujours les mêmes : il faut laisser Aronce(i) parler proverbe , et Mélinde parler de soi ^ de se$ vapeurs , de $çs migraines et de ses insomnies. A
L'on voit des gens (2) qui dans iX conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vo^is dégoûtent par leurs ridicules expressions , par la nouveauté , et j'ose dire par l'impro^ priété des termes dont ils se servent , comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche , et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamats eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison , ni l'usage , mais leur bizarre génie , que l'envie de toujours plaisanter , et peut-être de briller.
tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre , et qui devient enfin leur idiome naturel : ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est conirefaite. Tous sont contens d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit , et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués ; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont ; et, ce qui est pire , on en spuffre.
Que dites-vous? comment? je n'y suis pas : vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins : je devine enfin : vous voulez, Acis , me dire qu'il fait froid -, que ne disiez-vous , il fait froid : vous voulez nn'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites, il pleut , il neige : vous me trouvez bon visage , et vous désirez de m'en féliciter ; dites , je vous trouve bon visage. Mais , re- |)bndez-vous , cela est bien uni et bien clair, et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ? Qu'importe , Acis ? est-ce un si ^rand mal d'être entendu quand on parle , et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque , Acis , à vous et à vos semblables les diseurs de pbébus , vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement; une chose vous manque , c'est l'esprit : ce n'est pas tout , il y a en vous une chose de trop , qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres : voilà la source de votre pompeux galimatias , de vos phrases embrouillées , et dé V06 grands mots qui ne signifient rien. Vous abondez cet homme , ou vous entrez dans cette chambre , je vous tire par votre habit et vous dis à l'oreille : ne spnge:? point à avoir de l'esprit , n'en ayez point , c'est votre rôle ; ayez , si vous pou- .vez , un langage simple., et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit , peut-être alors croira- t-on que vous en avez. I
Qui peut se. promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre de certains esprits vains , légers , familiers , délibérés , qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parlent , et qu'il faut que les autres écoutent? On les entend de l'antichambre ; on entre impunément et sans crainte de les interrompre ; ils conti- .nuent leur récit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent , comme pour le rang ou le mérite des personnes qui composent le cercle : ils font taire celui qui commence à conter une nouvelle , pour la dire de leur façon , qui est la meilleure; ils la tiennent de Zamet , de I^LUCcelay , ou de Conchini * , qu'ils ne connaissent point , à qui ils n'ont jamais parlé , et qu'ils trai- .teraient de monseigneur s'ils leur parlaient : ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait , et dont ils ne
* Sans dire monsieur;
veulent pas que les antres soient instruits : ils suppriment quelques noms pour déguiser Thistoire qu'ils racontent , et pour détourner les applications : vous les priez , vous les pressez inutilement ; il y a des choses qu'ils ne diront pas , il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer , leur parole y est engagée , c'est le dernier secret , c'est un mystère : outre que yous leur demandez l'impossible ; car sur ce que vous voulez apprendre d'eux , ils ignorent le fait et les personnes. ,
Arrias (3) a tout lu , a tout vu , il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel , et il se donnç pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à ia table d'un grand d'une cour du nord , il prend la parole , et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en. savent : il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire : il discourt des mœurs de cette cour , des femmes du pays^, de ses lois et de ses coutumes : il récite des historiettes qui y sont arrivées , il les trouve plaisantes et il en rit jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies : Arrias Jie se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur : Je n'avance, lui dit-il , je ne raconte rien que je ne sache d'original , je l'ai appris de Sethon , ambassadeur de France dans cette cour , revenu à Paris depuis quelques jours ^ que je connais familièrement , que j'ai fort interrogé , et qui ne m'a caché aucune circonstance. Il l'eprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avaitsjcommencée^ lorsque l'un des conviés lui dit : c'est Sethon à qui vous parlez , lui-même , et qui arrive fraîchement de son ambassade.
Il y a un parti à prendre dans les entretiens entre une certaine paresse qu'on a de parler , ou quelquefois un esprit abstrait , qui nous jetant loin du Sujet de la conversation , nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses ; et une attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe , pour le relever, badiner autour , y trouver un mystère que les autres n'y voient pas , y chercher de la finesse et de la subtilité , seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.
Être infatué de soi^ et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit , est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point , ou qui en a peu : malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage : cpmbien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer ! combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement , durent un temps , et que bientôt onne revoit plus 1 S'il conte une nouvelle , c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite de la dire , et de
la dire bien : elle devient un roman entre ses mains : il fait penser les gens à sa manière , leur met en la bouche ses petites façons de parler , et les fait toujours parler long-temps : il tombe ensuite en des parenthèses qui peuvent passer pour épisodes , mais qui font oublier le gros de l'histoire , et à lui qui yous parle, et à yous qui le supportez : que serait-ce de vous et de lui , si quelqu'un ne survenait heureusement pour déranger le cercle , et faire oublier la narration ?
J'entends Thëodecte (4) de Tanti-chambre ; il grossit sa voix à mesure qu'il approche , le voilà entré : il rit , il crie , il éclate , on bouche ses oreilles , c'est un tonnerre : il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit , que par le ton dont il parle : il ne s'apaise et il ne revient de ce grand fracas , que pour bredouiller des vanités et des sottises : il a si peu d'égard au temps , aux personnes , aux bienséances , que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner : il n'est pas encore assis, qu'il a, à son insu , désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi , il se met le premier à table et dans la première place ; les femmes sont k sa droite et à sa gauche : il mange, il boit, il conte , il plaisante , il interrompt tout à la fois : il n'a nul discernenaent des personnes , ni du maître , ni des conviés , il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui , est-ce Eutidème qui donne le repas ? il rappelle à soi toute l'autorité de la table , et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui dispu^ ter : le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si ,1'on joue , il gagne au jeu ; il veut railler celui qui perd , et il l'offense : les rieurs sont pour lui , il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui^ passe. Je cède enfin et je disparais , incapable de souffrir plus long-temps Théodecte , et ceux qui le souffrent.
Troile est utile à ceux qui ont trop de bien , il leur ôte l'enabarras du superflu , il leur sauve la peine d'amasser de l'argent , de faire des contrats , de fermer des coffres , de porter des clefs sur soi , et de craindre un vol domestique : il les aide dans leurs plaisirs , et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une maison , celui dont on attend » que dis-je , dont on prévient , dont on devine les décisions : il dit de cet esclaye , il faut le punir , et on le fouette ; et de cet autre , il faut l'affranchir , et on l'affranchit : l'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire , il peut lui déplaire, il est (Congédié : le maître est heureux ^ si Troile lui laisse sa femme et ses enfans. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est friand, le maître et les conviés qui en mangeaient sans réflexion , le trouvent friand , et ne s'ea peuvent rassasier : s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est
ET DE LA CONVERSATION. Sj
insipide y ceux qui commençaient à le goûter , n'osent avaler le morceau qu'ils ont à la bouche , ils le jettent à terre : tous ont les yeux sur lui y observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le cherr chez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne : c'est là qu'il mange , qu'il dort et qu'il fait digestion , qu'il querelle son valet , qu'il reçoit ses ouvriers , et qu'il remet ses créanciers : il régente, il domine dans une salle, il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui , plus fins que les autres , ne veulent aller au maître que par Troile. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui agrée, il ride son front et il détourne sa vue 2 si on l'aborde, il ne se lève pas : si l'on s'assied r auprès de lui, il s'éloigne : si on lui parle , il ne répond point : si l'on continue de parler , il passe dans une autre chambre : si on le suit, il gagne l'escalier^ il franchirait tous les étages, ou il se lancerait (5) par une fenêtre, plutôt que de se laisser joindre par quelqu'un qui a ou un visage pu un son de voix qu'il désap-prouve : l'un et l'autre sont agréables en Troile, et il s'en est servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient , avec le temps , au-dessous de ses soins , comme il est audessus de vouloir se soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talens qui ont commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit : bien loin d'attendre de lui qu'il défère à vos sentimens , qu'il soit complaisant, qu'il vans loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre approbation , ou qu'il souffre ffoire complaisance.
n faut laisser parler (6) cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle , et il ne vous coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté : vous saurez son nom , sa demeure , son pays , l'état de son bien , son emploi , celui de son përe , la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances , les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château , de beaux meubles , des valets , et un carrosse.
Il y à des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé : il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent , et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression , concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils sont puristes , et ne hasardent pas le moindre mot , quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; riea
d'heureux ne leur échappe , rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennujeusemènt.
L*es'prit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire : ils cherchent moins à être instruits et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
II ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conver* sations ni dans nos écrits : elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles , qui ne servent point à perfectionner le goût^ et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être un effet de tiotre jugement.
C'est uue grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler , ni assez de jugement pour se taire. Voilà le prin«cipe de toute impertinence.
Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne , on qn'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande da bon sens et de l'expression ; c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance , ou qu'elle est eitécràble , ou qu'elle est miraculeuse.
Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversatioù , jusques aux choses les ]plus indifférantes, par de longs et fastidieux sermens. Un honnête homme qui dit oui et non, mérite d'être cru : son caractère jure pour lui , donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.
Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la pro« bité , qu'il ne nuit à personne , qu'il consent que le mal qu'il Fait aux autres lui arrive, et qui jure pour he faire croire , ne sait^pas même contrefaire l'homme de bien.
Un homme de bien ne saurait empêcher, par toute sa modes-»tie , qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme fait dire de soi.
Cléon (7) parle peu obligeamment ou peu juste,, l'un ou l^autre 5 mais il ajoute qu'il est fait ainsi , et qu'il dit ce qu'il pense.
Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos : c'est pécher contre ce dernier genre , que de s'étendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire , devant des gens qui sont réduits à épargner leur pain ; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes ) d'entretenir de ses richesses 9 de ses
revenus et de ses ameublemens , un homme qui n'a ni rentes ni domicile ^ en un mot, de parler de son bonheur devant des misérables. Cette conversation estftrop forte .pour eux ; et la comparaison qu'ils font alors de ienr état au vôtre est odieuse.
Pour vous , dit Eutiphron (8) , vous êtes riche , ou vous devez rêtre j dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est doux , et Ton est heureux à moins ; pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu , et croit n'avoir que ^ Ja moitié de ce qu'il mérite : il vous taxe , il vous apprécie , il ûxe votre dépense ; et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle même oii il aspire , il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes , le monde est plein d'Eutiphrons.
Quelqu'un suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération ^ congratule Théodëme (9) sur un discours qu'il n'a point entendu , et dont personne n'a pu encore lui rendre compte ; ri ne laisse pas de lui parler de son génie , de son geste , et surtout de la fidélité de sa mémoire ; et il est vrai que Théodème est demeuré court.
JL'on voit des gens brusques (10) , inquiets , suftisans, qui , bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient , pour ainsi dire , en peu de paroles , et ne songent qu'à se dégager de vous : on leur parle encore qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins imper tinens que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer, ils sont peut-être moins incommodes.
Parler et offenser (11) pour de certaines gens est précisément la même chose : ils sont piquans et amers : leur style est mêlé de fiel et d'absynthe ; la raillerie , l'injure, l'insulte , leur découlent des lèvres comme leur salive. Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides. Ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils tie se con^ tentent pas toujours de répliquer avec aigreur , ils attaquent souvent avec insolence : ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue , sur les présens , sur les absens ; ils heurtent dé front et de côté comme des béliers : deraande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes ? de même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux d'aussi loin qu'on les découvre , est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi.
Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère
avec qui il ne faut jamais se commettre , de qui Ton ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, et contre qui^il n'est ptts même permis d'avoir raison.
Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire , ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place', c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient, quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort.
Je n'aime pas un Homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu'il me salue , sans m'avilir à ses yeux , et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne dirait * : « Je veux avoir mes coudées franches , et être courtois » et affable à mon point , sans remords ne conséquence. Je ne » puis du tout eslriver contre mon penchant, et aller au rebours n de mon naturel ^ qui m'emmëne vers celui que je trouve à ma n rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il nem'est point ennemi', n j'anticipe son bon accueil, je le questionne sur sa disposition » et santé , je lui fais offre de mes offices sans tant marchander » sur le plus ou sur le moins, ne être , comme disent aucuns, » sur le qui vive ; celui-là me déplaît, qui par la connaissance » que j'ai de ses coutumes et fa^on d'agir me tire de cette liberté » et frai;chise ; comment me ressouvenir tout à propos et d'aussi » Join que je vois cet homme , d'emprunter une contenance » grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir » bien et au-delà ; pour cela de me ramentevoir de mes bonnes » qualités et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire » la comparaisoa? c'est trop de travail pour moi , et ne suis du » tout capable de si roide et si subite attention : et quand bien » elle m'aurait succédé une première fois , je ne laisserais pas de » fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me » forcer et contraindre pour quelconque à être fier. »
Avec de la vertu, de la capacité et une bonne conduite, on peut être insupportable. Les manières que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugemens. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.
La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité , la complaisance , la gratitude : elle en donne du moins les apparences^ ^ Iinicé de Montaigoe*
et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérie a rement.
L'on peut définir l'esprit de politesse , l'on ne peut en fixer la pratique : elle suit l'ttsage et les coutumes reçues : elle est attachée aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes, ni dans les différentes conditions: résprit tout seul ne la fait pas deviner, il fait qu'on la suit par imitation , et que l'on s'y perfectionne. Il y a des tempéramens qui ne sont^ susceptibles que de la politesse^ et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talens , ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite , et le rendent agréable ^ et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités, pour se soutenir sans la politesse.
li me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contens de nous et d'eux-mêmes.
C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mêmes talens t comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre poète.
Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres , dans les présens qu'on leur fait , et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a faire bien, et- faire selon leur goût : le dernier est préférable.
II y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toutes sortes de louanges : l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien , qui louent en nous sincèrement des choses louables.
Un homme d'esprit , et qui est né fier , ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour se trouver pauvre : si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable , c'est un peu de prospérité.
Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein , n'est pas un fort bon caractère : il faut , dans le commerce , des pièces d'or et de la monnaie.
Vivre avec des gens qui sont brouillés et dont il faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques , c'est , pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience , et entendre du matin au soir plaider et parler procès.
L'on sait des gens (12) qui avaient coulé leurs jours dans une
nnion étroite : leurs biens étaient en commun , ils n'avaient
qu'une même demeure , ils ne se perdaient pas de vue. Ils se
sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils devaient se quitter^
4'u0 l'autre ; çt finir Içur société : ils n'avaient plus qu'un jour
ff
à vivre , et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble : ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir, ils n'avaient de fonds pour la' complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple; un moment plutôt il» mouraient sociables , et laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié.
L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances , par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contens, paisibles et enjoués nous trompent et nous y font supposer une paix qui n'y est point; il y en a peu qui gagnent à être ap- . profondies. Cette visite que vous rendez , vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.
Dans la société c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre ; l'on étudie son faible , son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; Ton évite de le heurter, tout le monde lui cède: la moindre sérénité qui parait sur son visage, lui attire des éloges: on lui tient compté de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé , obéi, quelquefois aimé.
Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore , et dont il s'agit d'hériter , qui puissent dire ce qu'il en coûte.
Cléante(i3) est un très-honnête homme, il s'est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde et la plus raisonnable ; chacun de sa part fait tout le plaisir et tout l'agrément des sociétés ou il se trouve : l'on ne peut voir ailleurs plus de probité , plus de politesse : ils se quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le notaire. Il y a sans mentir * de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles.
L'on peut compter sûrement sur là dot, le douaire et les conventions , mais faiblement sur les nourritures : elles dépendent d'une union fragile de la belle-mère et de la bru , et qui périt souvent dans Tannée du mariage.
* Il me souvient à ce propos d'un passage de Plutarqne très-remarquable , pris de la vie de Paulus AEmilias, que je prendrai la liberté de mettre ici dans les propres termes d'Amyot : « 11 y a quelquefois de petites hargnes et riottes souvent répétées , procédantes de quelques fâcheuses conditions , ou de rmel-
' qne dissimilitude , ou incompatibilité de nature, que les étrangers ne connaissent pas , lesquelles par succession de temps engendrent de si grandes aliénations de volontés entre des personnes , qu'elles ne peuvent plus TÏvrc ni habiter ensemble. » Tout cela est dit à l'occasion d'un divorce , bizarre en ap—
. parence^ mais fondé en effet sur de bonnes raisons. Yoycz la vie de pauIus AEmilias, cil. 3 de la versiou d'Amyot.
Un beau-përé aime son gendre, aipie sa bru. Une belle-mëre aime son gendre , n'aime point sa bru. Tout est réciproque.
Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfans de son mari : plus elle est folle de son mari , plus elle est marâtre.
Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendians^ de vagabonds, de domestiques et d'esclaves , que la pauvreté.
C** et H** (i4) sont voisins de campagne , et leurs terres sont Gontigaës: ils-babitent une contrée déserte et solitaire : éloignés des vDles et de tout commerce , il semblait que la fuite d'une en^ tiëre solitude, ou l'amour de la société, eût dû les assujétir à une liaison réciproque; il est c<f>eudant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, c|lii les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs haines dans leurs descendans. Jamais des parens, et même desfrëres, ne se sont brouillés pour une moindre chose.
Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre qui la possëdent seuls , et qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture , quand ce ne serait que pour les limites.
Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres , que de faire que les autres s'ajustent à nous.
J'approche d'une petite ville (i5), et je suis déjà sur une hauteur d'oii je la découvre. Elle est située à mi-côte, une riviëre baigne ses murs , et coule ensuite dans une belle prairie : elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable , que je compte ses tours et ses clochers : elle me parait peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie , et je dis : quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux! Je descends dans la ville, oii je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent , j'en veux sortir.
Il y a une chose qu'on n'a point vue sous le ciel , et que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n^est divisée en aucuns partis; oii les familles sont unies, et oii les cousins se voient avec confiance 5 011 un mariage n'engendre point une guerre civile; oii la querelle des rangs ne se réveille pas à tous momens par l'offrande , l'encens et le pain bénit, par les processions et par les obsëques; d'oii l'on a banni les caquets, le mensonge et 1^ médisance; oii l'on voit parler ensemble le bailli et le président , les élus et les assesseurs ; oii le doyen vit bien avec ses chanoines, oii les chanoines ne dédaignent pas les chapelains , et où ceux-ci soufirent les chantres^
Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux, ou qu'on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise , qu'ayec des i^ens polis , ou qui ont de Tesprit.
On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui-yive.
Tout ce qui est mérite se sent , se discerne , se devine réci* proquement; si Ton voulait être estimé^ il faudrait vivre avec des personnes estimables.
Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres, qui le met à couvert de la repartie , ne doit jamais faire une Iraillerie piquante.
Il y a de petits défauts que l'I^ abandonne volontiers à la censure , et dont nous ne haïslons pas à être raillés ; ce sont de pareils défauts que aous devons choisir pour railler les autres.
Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots : ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veu^i^ dire sans consé* quence.
La moquerie est souvent indigence d'esprit.
Vous le croyez votre dupe : s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous ?
Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer , qui blâment touj-ours , qui ne sont contens de personne , vous reconnaîtrez que ce sont ceux même dont personne n'est content.
Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se faire «stimer.
Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelque différence d'opinions sur les sciences : par là, ou l'on s'affer/uit dans ses sentimens , ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.
L'on ne peut aller loin dans l'amitié , si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.
Combien de belles et inutiles raisons a étaler à celui qui est dans une grande adversité pour essayer de le rendre tranquille ! Les choses de dehors qu'on appelle les événemens, sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. Mangez, dormez , ne vous laissez point mourir de chagrin , songez à vivre : harangues froides et qui réduisent à l'impossible. Étes-vous raisonnable de TOUS tant inquiéter ? n'est«ce pas dire , êtes-vous fou d'être malheureux ?
Le conseil | si nécessaire j^our les affaires , est quelquefois j
cTans la société , nuisible à qui le donne , et inutile à celui à qui il est donné : sur les mœurs vous faites remarquer des défauts , ou que Ton n'avoue pas , ou- que Ton estime des vertus : sur les ouvrages vous rayez les endroits qui paraissent admirables à leur auteur , oii il se complatt davantage, ou il croit s'être surpassé lui-même. Yous perdez ainsi la confiance de vos amis y sans les avoir rendus ni meilleurs , ni plus habiles.
L'on a vu il n'y a pas long-temps un cercle de personnes * des deux sexes , liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit : ils laissaient au vulgaire fart de parler d'une manière intelligible : une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure , sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes , toujours suivies de longs applaudissemens : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse , sentimens , tour , et finesse d'expression , ils étaient enfin parvenus û n'être plus entendus , et à ne s'entendre pas eux-mêmes. Il n(; fallait pour fournir à ces entretiens ni bon sens, ni jugement, ni mémoire , ni la moindre capacité : il fallait de l'esprit , non pas du n^eilleur , mais de celui qui est faux , et où l'imagination a trop de part.
Je je sais , Théobaldç (i6) , vous êtes vieilli : mais voudriez^ous que je crusse que vous êtes baissé , que vous n'êtes plus poète ni bel esprit , que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage , que méchant auteur , que vous' n'ayez plus rien de naïf et de délicat dans la conversation ! Yotre air libre et présomptueux me rassure et me jH^rsuade tout le cortraire. Yous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous fûtes jamais, et peut-être meilleur : car si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux , quel nom , Théobalde , fallait-il vous donner dans votre jeunesse , et lorsque vous étiez la coqueiuchç ou l'entêtement de certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole , qui disaient : Cela est délicieux ; qu'a-t-il dit?
L'on parle impétueusement dans les entretiens , souvent par vanité ou par humeur , rarement avec assez d'attention : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point , l'on suit ses idées , et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnemens d'autrui ; 1 on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité , l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cberche. Qui pourrait ^coûter ces sortes de conversations et les* écrire , ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.
Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile , qui roulait toute sur dès questions frivoles qui avaient relation au c(£ur , et à ce qu't>n appejle passîou*
* Les precieiiMs. • •
La Bruyçre. ^
ou tendresse. La lecture de Quelques romans les aycit introduites parmi les plus honnêtes gens de la ville et de la cour : Us s'en sont défaits , et la bourgeoisie les a reçues avec les équivoques.
Quelques femmes de la vifle ont la délicatesse de ne pas savoir ou de n'oser dire le nom des rues , des places et de quelques endroits publics , qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles disent le Louvre, la Place royale; mais elles usent de tours' et de phrases plutôt que de prononcerde certains noms; et s'ils leur échappent , c'est du moins avec quelque altération du mot , et après quelques façons qui les rassurent : en cela moins naturelles que les femmes de la cour , qui , ayant besoin , dans le discours , des halles , du châtelet , ou de choses semblables , disent les halles , le chAtelet.
Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms c(ue l'on croit obscurs , et si l'on affecte de les corrompre en les prononçant , c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.
L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation , de ces choses froides qu'à la vérité l'on donne pour telles , et que Ton ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement 'mauvaises. Cette manière basse de plaisanter a passé du peuple , à qui elle appartient , jusque dans une grande partie de la jeunesse de la coulr qu'elle a déjà infectée- Il est vrai qu'il y entre trop de fadeui* et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin , et qu'elle fasse dé plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse : l'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent ; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place , dans leur esprit et dans le commerce ordinaire , de quelque chose de meilleur.
Entre direde mauvaises choses ou en dire de bonnes que tout le monde sait , et les donner pour nouvelles , je n'ai pas à choisir. ,
Lucain a dit une jolie chose : il y a un beau mot de Claudien : il y a cet endroit de Sénèque : et là-dessus une longue suite de latin que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, qui feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien de l'esprit : car ou l'on se passerait des anciens, ou après les avoir lus avec soin , l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer à propos.
Hermagoras nç sait|)as qui est roi de Hongrie : il s'étonne ^e n'entendre faire aucune mention du roi de Bohême : ne lui parlez pas desguerres de Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre; if' confond le§ temps , il ignore quand elles
ont commencé , quand elles ont ifini : combats , sièges , tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre, des gëaus , il en raconte les progrès et les moindres 4étails , rien ne lui e'chappe. Il déëcoiiitie de même l'horrible chaos des deux empires , le Babylonien et l'Assyrien : il connaît à fond les Egyptiens et leurs ^ dynasties. Il li'a jamais vu Versailles : il ne lé verra point : il a presque vu la tour de Babel : il en compte les degrés , il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage , il sait le nom des architectes. Dirai-je qu'il crt)it Henri l\ fils de Henri III ? Il néglige du moins de rien connaître aux maisons de France y d'Autriche , de Bavière : quelles minuties ! dit-il , pendant qu'il récite de mémoire toute une liste des rois des Mëdes ou de Babylone , et que les noms d'Apronal , d'Hérigebal , de Noesnemordach y de Mardokempad , lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'empereur a jamais été marié : mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite ; et il se souvient que Thelmosis , un roi d'Egypte , était valétudinaire , et qu'il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité ? Il vous dira que Sémirarais , ou selon quelques uns , Sérimaris , parlait comme son fils Ninyas , qu'on ne les distinguait pas à la parole ; si c'était parce que sa mërc avait une voix mâle comme son fils , ou le fils une voix efféminée comme sa mère , il n'ose pas le décider. Il vous révélera que Nembrot était gaucher , et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu,'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain, parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux , et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre ; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'était la droite , qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'était la gauche.
Ascagne est statuaire , Hégîon fondeur, Eschiiie foulon , et Cydias (17) bel esprit , c'est sa profession. Il a une enseigne , un atelier , àes ouvrages de commande , et des compagnons qui travaillent sous lui : il ne vous saurait rendre de plus d^)n mois les stances qu^l vous a promises , s'il ne manque de parole à Dosithée qui l'a engagé à faire une ^élégie : une idylle est sur le métier , c'est pour Crantor qui le presse et qoi lui laisse espérer un riche salaire. Prose , vers , que voulez-vons? Il réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de consolation ou sur une absence , il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez danâ soi:i magasin., il y a a choisir. Il a un# ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le pro
mettre long- temps à un certain inonde , et de le présenter enfin dans lés maisons comme homme rare et d'une exquise conversation ; et là , ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis , Cydias , après avoir toussé , relevé sa manchette , étendu la main et ouvert les doigts , débite gi*aveAent ses pensées quintessenciées et ses raisonnemens sophistiques. Différent de ceu^ qui , convenant de principes , et connaissant la raison ou la vérité qui est une , s'arrachent la parole Tun à l'autre pouç s'accorder sur leurs sentimens , il n'ouvre la bouche que pour contredire : M II me semble , dit-il gracieusement , que c'est tout le contraire » de ce que vous dites 3 » ou , «« je ne saurais être de votre >» opinion; » ou bien, « c'a été autrefois mon entêtement comme
» il est le vôtre ; mais il y a trois choses , ajoute-t-il , à
» considérer.... » et il en ajoute une quatrième : fade discou* reur qui n'a pas mis plutôt le pied dans une assemblée , qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer , se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en œuvre ses rares conceptions ; car, soit qu'il parle ou qu'il écrive , il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux , ni le raisonnable ni le ridfcule , il évite uniquement de donner dans le sens des autres , et d'être de l'avis de quelqu'un : aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert , ou souvent qu'il a amené lui-même , pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles , mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque , se met au-dessus de Platon , d^ Yirgile et de Théocrile ; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère , il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes ; il se met en ce cas à la tête de ces derniers , et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du précieux , fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province , en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même.
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce -qu'il vient d'apprendre lui-même : celui qui sait beaucoup, pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré , et parle plus indiôël%m-
ment.
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement , elles se gâtent par l'emphase ; il faut dire noblement les ,pKis petites , ellç^ ne se soutiennent que par l'expression , le ton et la manière. ,
I] me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les e'crire.
Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou qu'une bonne éducation , qui rende les hommes capables de secret.
Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures 011 il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celai à qui l'on croit devoir en dérober une circonstance.
Des gens vous promettent le secret , et ils le révèlent euxmêmes y et à leur insu : ils ne remuent pas les lèvres et on les entend : on lit sur leur front et dans leurs yeux : on voit au travers de leur poitrine, ils sont transparens : d'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée, mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-^méme : enfin quelques uns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu'il puisse être : <« c'est un mystère, un tel m'en a fait » part, et m'a défendu de le dire 3 » et ils )e disent.
Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.
Nicandre s'entretient avec Elise de la manière» douce et cora-. plaisante dont il a vécu avec sa femme , depuis le jour qu'il en fit le choix jusques à sa mort : il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfans , et il le répète : il parle des maisons qu'il a à la ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campaa;ne : il calcule le revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtimens, en décrit la' situation , exagère^la commodité des appartemens , ainsi que la richesse et la propreté des meubles. Il assure qu'il aime la bonne chère ^ les équipages : il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la société. Vous êtes si riche, lui disait un de ses amis, que n'achetez*vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendrait votre domaine ? On me croit, ajoute-t*il , plus ^ bien que je n'en possède. Il n'oublie pas son extraction M ses altisîuces : M. le surintendant qui est mon cousin, madame la chancelière qui est ma parente : voilà son style. Il raconte un Tait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux mêmes qui sont ses héritiers : ai-je tort, dit-il à Elise, ai-je gn|L<l sujet de leur vouloir du hien^ et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a une santé faible et languissante : il parle de la cave oii il doit être enterré. Il est insinuant , flatteur , officieux à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n'a pas le courage d'être riche en l'épousant. On annonce , au moment qu'il parle, un cavalier, cjui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de yille :
70 DE LA SOCIÉTÉ, etc.
il se lève déconcerté et chagrin , et va dire ailleurs qu'il veut se remarier.
Le sage quelquefois éviteie monde , de peut* d'être ennuyé.